La danse de la joie.

L’histoire c’est M., l’écriture c’est moi. Merci !

Si vous voulez raconter, c’est ici !

Alors voilà, Madame Carte. 

Madame Carte reçoit une adolescente, envoyée par son médecin généraliste avec ces mots « J’ai une intuition. Elle me dit que tout va bien… Mais y a un truc qui colle pas… »

La gamine arrive au cabinet, elle commence par des banalités, puis au détour du « Chemin Qui Ne Dit Rien », elle se trompe de route, prend celle de « L’Image Sociale et de La Mort », la route de la franchise, et la voilà tout à coup qui se livre  » elle est seule dans son monde », « elle est moche, très moche », »elle est bizarre », en plus la psy doit « se rendre compte que c’est un monstre parce que….. elle aime les filles… »

D’après elle, le plus simple serait de mourir, elle pensait le faire d’ailleurs, mais il y a eu ce médecin qui lui a dit que ça serait bien qu’elle aille voir une psy, que ça pourrait peut-être l’aider et elle, du coup, du fond de son abîme, elle a vu comme une petite lumière, une porte qui s’entrouvre, quelque chose qui lui a donné envie de voir, juste voir, si la mort pouvait attendre un peu.

Quand la gamine a parlé de la mort, elle n’osait plus regarder madame Carte, comme si madame Carte allait lui faire la morale, comme si c’était un gros mot de dire « je veux mourir ». Alors madame Carte lui a répondu comme avec les autres : « Bah ok, si tu veux c’est ta vie ! ». Et, comme avec les autres, madame Carte observe la même détente, ce moment où le lutteur interne lâche, comme si le fait d’autoriser quelqu’un à choisir s’il peut ou pas mourir libérait d’un combat. La gosse lui a parlé de ce qu’elle pensait ressentir (ou ne plus ressentir) de tous les scénarios qu’elle avait pu imaginer.

<< Le moment le plus touchant, m’écrit madame Carte, c’est quand elle parle de sa vision du monde : elle VOIT les autres, elle utilise toujours un vocabulaire gentil en parlant d’eux, des mots de soutien, bienveillants…>>

Les séances s’enchaînent, les semaines passent. Elle parle, et elle pleure, et elle pleure, et elle pleure. Puis un jour, elle parle, et elle pleure, et elle pleure, et elle… rit ! Elle est alors tellement fière, devant ce moment où son corps s’est ouvert au monde sans qu’elle s’en rende compte. L’espace d’un instant, elle n’est plus collée dans le fond du canapé, entre deux coussins, non. Elle est bien assise, droite, triomphante, un petit triomphe mais un triomphe quand même. ELLE A RI !

[…]

Hier, elle a prononcé ces mots : « Madame Carte… Je dois vous dire… Je me suis trouvée belle, hier… vraiment belle… Je me regardais dans la glace et… Enfin… Je crois que je commence à m’aimer un peu… »

Et quand elle est partie, Madame Carte a dansé. Oui, oui, dansé. Toute seule dans son cabinet. Une petite, minuscule danse. Avec la tête, les bras, les jambes et, pour maintenir le tout, de la joie au milieu.

L’homme qui espérait un juste milieu.

L’histoire c’est S., l’écriture c’est moi. Venez raconter la votre, c’est ICI !
Alors voilà, le vieil homme avait 86 ans, et il avait HORREUR de deux choses dans la vie :
1- les « satanées herbasses » de son beau jardin.
2- laisser la sonnerie du téléphone retentir plus d’une fois, parce que c était toujours d’une importance vitale de ne pas faire attendre les démarcheurs d’aspirateurs.
(  » Seulement deux choses ?  » me direz-vous, quand on a 86 ans, c’est plutôt honorable.)
Un jour, première sonnerie, le vieil homme l’entend par la fenêtre ouverte, redresse son vieux dos courbé sur ces satanées herbasses auxquelles il rendait des comptes. 

– Ça a sonné ? dit-il tout haut.

Deuxième sonnerie.

– Merde ! Ça a sonné !

Grand-père se précipite vers le téléphone à l’entrée de la maison,

C’est à la troisième sonnerie que la marche du perron gagne.

Chute.

Fracture de la jambe.

A l hôpital, on lui dit :  » Tout va bien, monsieur. Un plâtre et quelques jours de récupération en service gériatrique. »

Malheur ! Que n’a-t-il pas dit !!!

Le vieil homme sur le brancard se redresse :

– En gériatrie ?

Gêne. Silence. Le médecin, voulant être élégant, se raccroche aux branches comme il peut :

– Excusez moi monsieur, mais quel âge avez vous ?

[Je sais, la subtilité de certains de mes confrères m’étonnera toujours !]

Long et profond soupir du vieil homme : 

– Bah oui je sais bien que je ne suis plus tout jeune, mais je trouve les vieux déprimants…

Silence. Le médecin :

– Où voudriez-vous aller ?

Réponse authentique et magnifique du patient :

– Vous n’avez pas un service entre la pédiatrie et la gériatrie ?
Personne n’a su quoi répondre. Je veux dire, vous n’avez VRAIMENT rien entre la pédiatrie et la gériatrie ?

[ Plus tard, il aura un plâtre digne de celui d’un adolescent, remplis des petits mots d’amour de ses nombreux petits enfants. D’ailleurs, même s’il leurs dit qu’il n’a plus l’âge pour ces bêtises, sa petite fille, qui m’écrit cette histoire, sait qu’il se vante devant les infirmières d’avoir un plâtre aussi bien rempli. ]

Plein de pleins de choses.

Il y a un intrus sur cette photo, sauras-tu le reconnaître  !!!

Alors voilà, je suis désolé. Ces derniers temps, je suis pas folichon et les pouêt-pouêt n’ont pas trop d’efficacité. J’en ai parlé à des copains infirmiers. On m’a dit c’est normal, ça arrive plus ou moins vite, mais c’est normal.C’est le syndrome « sixième sens » (comme l’enfant flippant du film, celui qui « voit des gens qui sont morts »… Oups! Désolé pour le spoiler !)

Moi, je vois des gens qui vont pas bien. J’en vois au travail, bien sûr. Tous les médecins le font. Je veux pas dire que ça me mine, mais je crois que ça me rend un poil sinistre, parce que quand je marche dans la rue, quand je croise des passants, de temps en temps, je me surprends en train de me dire « il a quoi, lui ? Un diabète ? Et lui ? Une maladie de Crohn ? Et elle ? À mon avis c’est une hyperthyroïdie… Et cet enfant ? Il doit être hyperactif. Ou alors il est juste très chiant. Et cette autre femme ? Elle a l’air triste… Souffrance au travail… Son patron doit être genre horrible… et elle doit être comme cette autre dame, là, celle qui vient consulter régulièrement parce qu’elle a le ventre noué en allant au boulot le matin… Et lui, là, avec ses cheveux blancs, c’est quoi SA souffrance à LUI ? Hein ? Elle ressemble à quoi sa croix À LUI ? »

Je me surprends à penser ça. Parce que j’ai l’impression que tout le monde a mal. Parce que j’ai l’impression que la maladie n’épargne personne. Parce que je vois de la douleur partout et en tout. Oh, je sais que c’est une erreur, une construction de mon esprit.

Moi, je veux pas devenir sinistre. Je veux pas, je veux pas, je veux pas… Mais quand même ! Le matin j’ouvre la TV, je regarde les infos, et là je me dis : la vie est une vraie saloperie, ou quoi ? non ?

Alors je demande à Mamie, ma Mamie à moi. 

« Non, c’est pas toi. La vie est la vie. » répond-elle.

Puis elle m’emmène sur son balcon, regarder le soleil se coucher. Elle ouvre grand ses bras et elle dit :

– Il faut du malheur dans ce monde, Baptiste. Il faut du malheur et de la souffrance, car si il n’y avait pas de malheur et pas de souffrance, alors il manquerait quelque chose dans ce monde et tu sais quoi, Baptiste ?

– Non, mamie ?

– Il faut que le monde soit plein, oui. Plein de pleins de choses. Et qu’il ne manque rien, sinon tout mentirait. »

Ensuite, elle dit qu’elle a froid, que ça réveille ses rhumatismes, elle rentre et je souris. Merci mamie. 

« Je vois des gens qui sont morts »

Le petit gosse flippant de « Sixième Sens ». 


« Je ne perds jamais : soit je gagne, soit j’apprends. »

N. Mandela 

  

Le jour où j’ai manqué de délicatesse.

Alors voilà, la première fois, c’était pour une douleur au poignet. Elle était brune, la taille fine, le tailleur bien roulé, les yeux verts, le rire cristallin et haut perché. Sans aucun doute la plus belle femme de 50 ans que j’ai vue de ma vie -après maman, bien entendu (on ne sait jamais, peut-être que ma mère lit ces lignes…).
Je l’ai examinée, lui ai prescrit ce qu’il fallait pour que cela aille mieux.

Elle est revenue deux jours après. Jupe courte, maquillage léger, sourire immense, et un livre à la main. « Justine ou les malheurs de la vertue ». Elle se plaint d’une douleur au mamelon droit. À peine entrée, elle s’est déjà débarrassée de son soutien gorge, et quand je me retourne, elle bombe le torse, soulève sa poitrine à pleine main, la balance à droite, à gauche. Je suis vraiment gêné. Si c’est le mamelon droit qui la fait souffrir, pourquoi joue-t-elle au hand-ball avec le gauche ?? Et pourquoi pousse-t-elle de petits soupirs quand je l’examine ? 

Moi je reste très froid, très professionnel. Je me dis « peut-être ai-je été trop gentil la première fois ?? »

Quand elle s’en va, je me dis « ça y est, elle reviendra pas ».

Elle revient deux jours plus tard, fourreau noir à paillettes. Bon c’est pas comme si il faisait 38 degrés dehors, hein…

Je fais comme si j’avais pas vu sa robe de soirée. Elle remet ostensiblement sa lecture du jour dans son sac. Elle lit donc « 50 nuances de Grey » et, détail non négligeable, elle en a corné quelques pages.

– Docteur, dit-elle en adoptant une moue timide et en mordillant son petit doigt, j’ai une gêne dans ma… mon… intimité.

– Ah.

Je me balance d’un pied sur l’autre. Et si je me faisais des idées ? Je l’examine avec la froideur d’un glaçon… Je me sens mal à l’aise.

Finalement, quand je la raccompagne à la porte, en me demandant ce que j’ai pu sous-entendre malgré moi, ou si j’ai été maladroit, je glisse délicatement un : << J’ai vu ce que vous lisiez. C’est si bien que cela ? Ma MÈRE et TOUTES les MÈRES de mes amis le lisent aussi… >>
Là où je me suis senti nul, c’est que quand j’en ai parlé à mon associée, elle m’a dit bien la connaître. Elle l’a déjà reçue deux fois. Syndrome dépressif. Elle divorce, elle a 50 ans et son mari l’a quittée pour une gamine de 24 ans. 

Je sais pas trop ce qu’on peut ressentir… Mais d’un seul coup, je me suis dit que j’aurais pas dû lui dire ça. J’espère que je ne l’ai pas blessée. J’espère, j’espère, j’espère. 

L’homme qui chantait.

L’histoire c’est F., l’écriture c’est moi. Merci F. Si vous voulez raconter, c’est ici !

Alors voilà, son copain la battait, elle s’est enfuie. Elle l’aimait encore. Mais elle est partie. Sauver sa peau. Elle l’aime, il la frappe, elle l’aime encore. Elle sait que l’amour ce n’est pas ça, mais on décide de rien. Elle change de ville, change de département, même. Elle se retrouve seule, sans amis, sans famille, sans même un toit pour passer la nuit… La rue, c’est terrible ça… La rue… Elle a tenu bon, tenu debout, un bon bout de temps, debout, tenu, droite, tenu, tenu, tenu, elle serre les dents, puis un jour « crac », les barrières s’effondrent. Elle fait une bêtise, et si tu changes quelques lettres à « faire une bêtise », ça fait « essayer de partir voir les poneys multicolores plus tôt que prévu ». Elle a 22 ans, elle est loin de ses proches, et elle se retrouve de longues journées à attendre, les yeux dans le vide, allongée sur le lit d’un hôpital psychiatrique. Coincée dans un autre monde, oui, elle est coincée… Elle connaît le plafond par coeur, chaque tache, chaque aspérité, elle les connaît.

[…]

Ce jour-là s’annonçait pour elle comme les autres : pas envie de manger, pas envie de se laver, pas envie de se lever, pas envie de vivre… Dans le service, un aide-soignant passait dans les chambres pour changer les draps de lit. Vous voyez, rien de très formidable jusqu’ici… sauf que l’aide-soignant faisait tout cela en chantant. En chantant ! Elle ne pourra jamais expliquer ce qui s’est passé à l’instant où il a commencé à chanter « La vie en rose » de Piaf. Pourtant, elle s’est levée… spontanément ! Pour la première fois en deux semaines ! Elle s’est sentie attirée par sa joie, comme l’insecte va vers la flamme. C’était mystérieux, cet abandon joyeux dans ce lieu froid, triste, blanc et vide; tout à coup, c’était comme si le plafond n’avait plus d’importance. Elle s’est levée et elle a marché jusqu’à cet homme sans trop réaliser ce qu’il se passait. Arrivée devant lui, elle s’est sentie bête, elle savait pas quoi dire. L’aide-soignant s’est arrêté en la voyant plantée devant lui comme un piquet.

– Vous pouvez continuer ? S’il vous plaît…

– De quoi ?

– De chanter.

Il a repris avec Piaf, encore, mais « Je ne regrette rien ». Elle, elle l’a suivi jusqu’à ce qu’il ait fini son service, elle l’a suivi comme les enfants perdus la nuit suivent les étoiles, dans les contes. Elle pleurait. Les larmes coulaient sur ses joues, c’était la première fois qu’elle pleurait depuis qu’elle avait dû dire adieu à son ancienne vie. Depuis des mois, c’était la première fois qu’elle ressentait une autre émotion que la peur.

Le lendemain, cet aide-soignant était parti en vacance et elle ne l’a jamais revu. Elle ne connaît pas son nom, et elle regrette de jamais avoir pu lui dire merci… Mais tous les jours, depuis, quand elle doit se lever le matin, elle écoute « Je ne regrette rien » de Piaf. Elle repense à lui, à cette chanson hors du temps. Elle chantonne. 

Aujourd’hui, elle me dit qu’elle va mieux. Elle a son propre appartement, elle a retrouvé ses proches et elle a un chat (c’est un détail qui lui tient à coeur).

Ou qu’il soit, son aide-soignant à la peau colorée, elle lui souhaite de ressentir tout le bonheur qu’il a réveillé en elle à l’époque.

Ah, j’oubliais ! En Janvier, elle va commencer une formation. Elle a décidé d’être aide-soignante…

La femme qui n’avait jamais vu d’hommes heureux.

Témoignage PERSONNEL (notez les majuscules) donc unique, j’insiste encore, et ne valant QUE pour elle. Il nous vient de I., merci à elle. Les commentaires irrespectueux iront à la poubelle (si, si, je vous assure ne me tentez pas !). Je le pose ici car il a sa place dans mon petit catalogue d’humanité. Je n’ai pas d’avis sur la question et si j’en avais un soyez sûr qu’ils serait en tout point parfaitement politiquement correct.




Alors voilà, elle s’est assise en face de moi et elle a dit :

<< Docteur, je vous ai écrit un texte, parce que c’est plus facile.>> 

Elle me tend un papier, et je lis :

<< Avant, j’étais une pute. J’aime ce mot, pute ; on lui enlève souvent ses lettres de noblesse mais pour moi pute c’est un métier, un art et une nécessité dans notre société.

Huit ans que je n’ai pas mis ma blouse de pute. Que je ne choisis plus mes dessous avec un sérieux redoutable. Que je n’inspecte plus mon corps comme un outil de précision. Que je ne me farde plus de mon sourire de miss France. Bref 8 ans que je ne rends plus service à ces messieurs.

Ces messieurs : mon travail, mon amour, ma crainte et ma détestation. Je les ai plus aimés que je ne les ai détestés. Certains bons, certains lâches, certains dangereux, certains nauséabonds. La société dans mon lit. Un panel représentatif, sous moi et sur moi.

J’ai eu de tout, du très jeune au très vieux. De l’Apollon à l’handicapé grabataire. Je n’acceptais pas tout et tout le monde, je pouvais choisir ma clientèle. J’étais ma petite entreprise et toutes les filles peuvent pas en dire autant… Seule, j’étais seule. Aux commandes de mon corps, d’abord, et seule devant leur bite ensuite. J’aime aussi ce mot bite. Quand on veut le rendre noble on dit pénis. Moi la bite elle me fait penser a une taupe quand elle dort. C’est complexe, une bite. Peut-être même plus qu’un vagin et sa vulve. J’aime aussi ce mot vulve. Vulve. Celui-là, il me fait rire. Je l’aime vraiment bien. Je ne suis pas là pour partager mes goûts sémantiques. Je vous dis cela parce que je crois que si on change quelque lettres à pute ça peut faire << doctoresse ou super-héro du cul >>. Glorifierai-je ce métier pour me déculpabiliser ? Pour accepter le fait d’avoir vendu mon corps, mon temps et mon écoute ? Certainement.

Mais d’un autre côté, je pense sincèrement que j’ai préservé quelques femmes de se faire violer dans un coin sombre d’un parc, préservé quelques femmes mariées de se sentir obligées d’accepter en elle leur homme après une journée harassante ou simplement quand le plaisir n’était plus au rendez-vous. 

J’ai sauvé des hommes face à leurs doutes d’eux-même, de leur dégoût face à leur corps (beaucoup d’homme détestent leur corps, mais on n’en parle pas, on dit qu’il n’y a que les femmes pour ça). Je les ai sauvés de leur honte face à leurs désirs, de leur colère fâce aux femmes.

Médiatrice entre leur ÇA et le SURMOI de la société. J’essayais au mieux de panser leurs plaies et guérir leurs bobos.

Comme vous, je pense, j’ai dû comprendre, toucher, laver et écouter leur corps. Entendre, analyser, deviner et accepter leurs pensées.

J’aimais ce travail, différent chaque jour, parsemé deci-delà de quelques habitués auxquel on s’attache, mais qui, au fond, nous désespère quelque peu.

Je me sentais utile aux autres. J’aimais donner un peu de tendresse à ce monde brutal. 

Mais parfois je voulais qu’ils disparaissent, que ce flot de misère humaine cesse de se répandre sur mes draps, qu’ils aillent les vivre ailleurs leurs problèmes ; je ne voulais plus les voir ni les approcher. Envoyer tout valdinguer et élever des chèvres dans les Galápagos (je sais y en a pas là-bas, mais d’ou l’idée de génie !).

Pourtant, finalement, le matin au réveil, je savais que ma journée n’allait pas être vaine. J’allais sauver, apaiser, écouter quelqu’un.

Parce que soyons honnête, ça peut AUSSI être dur d’être un homme dans ce monde. J’aimerais que les gens comprennent un tout petit peu que les Putes ne sont peut-être pas parfaites, ni parfaits, mais ils ont à charge un pans de la société qui souffre. Voilà, c’était mon histoire. >>

Je replie le papier, lève la tête. La Dame en face de moi me regarde faire, prend une longue inspiration, puis elle lâche :  

<< Je n’ai jamais croisé de clients heureux. >>

Protéger la vie. 

Bonjour à tous,Tout d’abord merci à tous ceux qui sont venus ce week-end à Nancy, pour votre gentillesse et votre bienveillance, cela m’a mis du soleil dans le cœur pour au moins 1000 ans. De quoi réattaquer la semaine à 200 %.

Je remercie les lecteurs et lectrices qui m’ont offert des bonbons, des confitures, des chocolats (hélas, si une de mes soeurs est dentiste, aucune n’est diabétologue !). Je remercie (même) celles qui m’ont offert du Munster, mon stand a senti le fromage tout le week-end (« C’est moi où ça sent bizarre ? » dixit mon éditrice de passage sur le salon). 

Ci-joint, vous trouverez un article écrit ce week-end pour le Huffington-Post (je ne sais pas quand j’ai eu le temps) :

Protéger la vie.
C’est un article que j’ai écrit dans le cadre d’un projet de psychologie que j’ai sur « Les réseaux sociaux et les commentaires comme révélation ou falsification du réel » (Oui je sais, entre la médecine, les projets, les livres, le blog médical, le blog de poésie, la famille, et… bref, d’autres choses, je dors peu la nuit !)

Je vous embrasse et j’en profite pour dire que c’est toujours un plaisir de vous lire,

Baptiste Beaulieu
PS : je compte sur vous pour rester courtois en commentant cet article. Pas de violence, c’est les vacances.

Vous ne connaissez pas Victor.

Alors voilà Victor. Victor est grand. Tellement que, avec un râteau il croit presque pouvoir attraper des oiseaux. Même qu’il a essayé une fois. Parce qu’il aime bien les animaux. C’est doux, les animaux, << ça ne fait pas mal si on ne leur fait pas mal>>. Victor il entend des voix dans sa tête « sale raclure de merde! », « tu ne vaux rien! » « Pauvre tacheron de chiotte ». Pour les éteindre, ou au moins les assourdir, il écoute de la musique tout le temps. Une mélodie différente dans chaque oreille. Il a un premier MP3 dans la poche droite, un deuxième dans la poche gauche. Jamais, jamais, jamais vous ne verrez Victor sans ses écouteurs. Même en consultation, il les garde et moi je dois parler très très fort quand il me pose des questions :

– Vous pensez que je suis un pauvre résidu de capote trouée ?

– NON, VICTOR !

– Mais la voix, elle…

– LA VOIX, C’EST LA VOIX. ELLE EST ELLE, MOI JE SUIS MOI, VICTOR !

– Merci, Docteur.

– DE RIEN, VICTOR !

Souvent, dans la rue, dans le métro, les gens se moquent de lui parce qu’il parle tout seul et qu’il a une tête et un regard de boxeur très concentré. Il fait de son mieux pour leur pardonner, aux gens, mais parfois ça déborde trop et comme Victor est du genre plutôt gaillard balafré et susceptible, ça finit assez mal en général. Il a fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, Victor. Il est plutôt apprécié, là-bas. Il joue au Ping-pong avec le plus vieux résident, monsieur Nerval, qui a « gagné il y a quarante ans le championnat du monde de Ping-pong schizophrénique. J’ai joué cinq jours d’affilé contre moi-même. » Ça les fait rire, Victor et lui. Ils ne sont dupes de rien…

Victor, il a aussi une assistante sociale et elle l’aide beaucoup. Il a pas eu de papa, il a pas eu de maman, Victor. Les frères et sœurs, il connaît pas. Les soignants, ce sont eux sa famille. Victor a tout raté à l’école et comme il parle tout seul, personne ne veut l’embaucher.

– C’est la peur, Docteur. Je « donne de la peur au gens » et quand les gens ont cette peur qui leur arrive dessus, dessous, dedans, rien ne peut aller contre cette peur.

– JE COMPRENDS, VICTOR !

Si vous le croisiez un soir, nul doute que vous changeriez de trottoir. Pourtant, je vous l’assure, vous ne connaissez pas Victor, car dans ses écouteurs, il écoute du Chopin à droite, de la country à gauche.

<< J’ai tout essayé. Y a que ça. Chopin et la Country. Un Autrichien en santiag. >>

Moi je souris, j’ose pas lui dire que Chopin est polonais…

Le soin.

En congés cette semaine, je vous remets ici un article publié dans une revue médicale et que vous m’avez demandé. Je reviens la semaine prochaine avec de nouvelles histoires ! Prenez soin de vous…

Vous connaissez Spiderman : il s’agit d’un jeune homme piqué par une araignée radioactive grâce à laquelle il développe différents superpouvoirs. La phrase qui revient dans chaque bande dessinée est la suivante : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » Nous, médecins, mettons au monde, soignons, soulageons, guérissons, sauvons. C’est notre quotidien. Soigner, soulager, guérir, sauver. Mais si notre travail n’était que cela, même la personne la plus équilibrée du monde développerait un complexe de Dieu. Y a-t-il un grand pouvoir à exercer notre profession ? Je le pense. Il y a donc de grandes contreparties : les responsabilités de Spiderman.
Nous frayons avec la peur, la douleur, la mort. Nous sommes en première ligne. Nous traitons avec l’animalité humaine, les actions et les sentiments primaires. Je voudrais évoquer les familles de nos malades. Même l’homme le plus érudit, avec les meilleures manières du monde, se transforme en bête quand la personne qu’il aime a mal. Alors que l’équipe soignante revêt son armure préférée, celle avec les coudières blanches et les grosses coques d’épaule, celle qui atténue la douleur, celle qui te fait revenir au boulot le lendemain, parce qu’il y aura d’autres personnes à aider, à sauver, l’homme s’enfonce. Et du fond de son trou, il voit les guerriers en armure aller et venir. Il ne sait pas que cette armure, celle que nous portons et qu’il déteste, va permettre au médecin/aide-soignant/infirmier de sauver, plus tard, cette autre personne qu’il aime, que cette armure sera le point d’ancrage dont il aura besoin quand il se sentira devenir fou d’inquiétude pour son enfant, son ami, son amour.
Le médecin fait le métier le plus beau et le plus laid du monde. Il prend un ascenseur émotionnel une bonne centaine de fois par jour, il sauve. Mais il perd. Avec le temps, il est de plus en plus difficile d’enlever l’armure… Alors, un jour, certains médecins ne l’enlèvent plus. Pas volontairement, simplement pour gagner en temps, en efficacité. Parce qu’il faut toujours « sauver plus de monde ». Le paradoxe de notre métier ? Être des plus humains tout en nous obligeant à nous protéger de notre propre humanité pour pouvoir l’exercer. N’ayons pas honte de montrer que nous sommes nus sous nos blues. Pour que ce moment d’incompréhension où la fracture se fait, cesse d’être un espace de déchirure mais un simple lieu de réconciliation.
Un jour viendra où nous n’aurons plus besoin d’hôpitaux. On inventera une pilule panacée, un miracle qui guérit toutes les maladies et efface les douleurs. En attendant ce moment-là, dans très très longtemps, il y aura toujours des hommes debout chargés de relever des hommes couchés pour les garder au monde. Ce geste, ce bras tendu, c’est ce qui nous sépare de la barbarie et de l’anarchie, c’est ce qui fait l’humanité en l’homme et le rend plus beau que ses divinités. Tant qu’il y aura le soin, nous serons des hommes. Vraiment. 

Une histoire d’amour (partie 2).

Donc résumons : bizutage + verre cul-sec + moules + rognons + ketchup + Vodka/whysky/vin rouge… Ah oui, et la mayo (parce que sinon…)
Je pense que Socrate avalant sa ciguë aura eu moins de tremblements et d’hésitations que nous, pauvres bizuth défroqués… (remarque, Socrate avait une consolation : il allait mourrir, nous, nous vivrions AVEC ÇA jusqu’à la fin de nos jours…)
J’attrape la mixture tout en me bouchant le nez, je fais une grimace (genre Hulk à qui on ferait une épilation du maillot avec de la cire au piment d’espelette…)

Premier haut le coeur. Je survivrai (« I will survive », comme chantait Gloria Gaynor avant de traverser la voie ferrée le jour de sa mort). 

– Maintenant les bizuths, c’est l’heure de la chorégraphie.

Nous voilà obligés de danser sur « Reape me » de Nirvana…

Un, deux, Nirvana !

Un, deux, Nirvana !

(Mais pourquoi j’ai pas mis un boxer moulant au lieu de ce caleçon qui laisse joyeusement gambader Zemmour et Naulleau aux vues et aux sus de tous !

Un, deux, Nirvana !

(Oui, petite précisions : j’appelle mes testicules Zemmour et Naulleau… Quand je les vois à la TV, j’ai une furieuse envie de m’assoir sur eux)

Donc, je danse… Avec trois grammes d’alcool dans chaque orteil…

Un, deux, Nirvana !

Un, deux, Nirvana !

Ça tourne un peu et si je continue à ne pas faire gaffe, je vais embrasser affectueusement le carrelage avec le front ou faire copain-copain avec le mur et sa belle bâche en sac poubelle vert.

– Ok, Bizuth, maintenant plus vite et sur une seule jambe ! 

Oh ? Il m’a pris pour Jean-Marie Bigard dans « Danse avec les Stars » ou quoi ?

Oh ! Le mur ! COPAIN ! Blâm ! Mur + bâche en sac poubelle vert !

Bravo le veau !

Ensuite on doit se passer une confiserie de bouche en bouche. Nous sommes dix. Je suis le troisième. Mon sort n’est pas le moins enviable… Je prends délicatement la confiserie des lèvres de M. (qui deviendra une très bonne amie à moi) et je la relâche entre les lèvres de B. (qui deviendra aussi un très bon ami…). Finalement, la confiserie fait un tour complet puis revient entre mes lèvres et rebelote.

La vérité ? Elle fit trois fois le tour complet… Aussi, je n’aurais pas dû être étonné le lendemain matin, lorsque je me réveillais avec, pour la première fois de ma vie, une « magnifique éruption vésiculeuse sur le coin gauche de la lèvre inférieure ». À vrai dire, nous étions sept. Sept à arborer une magnifique et cuisante « éruption vésiculeuse sur le coin gauche de la lèvre inférieure.  »

Ce fut notre première histoire d’amour… avec l’herpès. 

Ne me jugez pas : je ne savais pas trop ce qu’était l’amour à l’époque !