L’homme qui chantait.

L’histoire c’est F., l’écriture c’est moi. Merci F. Si vous voulez raconter, c’est ici !

Alors voilà, son copain la battait, elle s’est enfuie. Elle l’aimait encore. Mais elle est partie. Sauver sa peau. Elle l’aime, il la frappe, elle l’aime encore. Elle sait que l’amour ce n’est pas ça, mais on décide de rien. Elle change de ville, change de département, même. Elle se retrouve seule, sans amis, sans famille, sans même un toit pour passer la nuit… La rue, c’est terrible ça… La rue… Elle a tenu bon, tenu debout, un bon bout de temps, debout, tenu, droite, tenu, tenu, tenu, elle serre les dents, puis un jour « crac », les barrières s’effondrent. Elle fait une bêtise, et si tu changes quelques lettres à « faire une bêtise », ça fait « essayer de partir voir les poneys multicolores plus tôt que prévu ». Elle a 22 ans, elle est loin de ses proches, et elle se retrouve de longues journées à attendre, les yeux dans le vide, allongée sur le lit d’un hôpital psychiatrique. Coincée dans un autre monde, oui, elle est coincée… Elle connaît le plafond par coeur, chaque tache, chaque aspérité, elle les connaît.

[…]

Ce jour-là s’annonçait pour elle comme les autres : pas envie de manger, pas envie de se laver, pas envie de se lever, pas envie de vivre… Dans le service, un aide-soignant passait dans les chambres pour changer les draps de lit. Vous voyez, rien de très formidable jusqu’ici… sauf que l’aide-soignant faisait tout cela en chantant. En chantant ! Elle ne pourra jamais expliquer ce qui s’est passé à l’instant où il a commencé à chanter « La vie en rose » de Piaf. Pourtant, elle s’est levée… spontanément ! Pour la première fois en deux semaines ! Elle s’est sentie attirée par sa joie, comme l’insecte va vers la flamme. C’était mystérieux, cet abandon joyeux dans ce lieu froid, triste, blanc et vide; tout à coup, c’était comme si le plafond n’avait plus d’importance. Elle s’est levée et elle a marché jusqu’à cet homme sans trop réaliser ce qu’il se passait. Arrivée devant lui, elle s’est sentie bête, elle savait pas quoi dire. L’aide-soignant s’est arrêté en la voyant plantée devant lui comme un piquet.

– Vous pouvez continuer ? S’il vous plaît…

– De quoi ?

– De chanter.

Il a repris avec Piaf, encore, mais « Je ne regrette rien ». Elle, elle l’a suivi jusqu’à ce qu’il ait fini son service, elle l’a suivi comme les enfants perdus la nuit suivent les étoiles, dans les contes. Elle pleurait. Les larmes coulaient sur ses joues, c’était la première fois qu’elle pleurait depuis qu’elle avait dû dire adieu à son ancienne vie. Depuis des mois, c’était la première fois qu’elle ressentait une autre émotion que la peur.

Le lendemain, cet aide-soignant était parti en vacance et elle ne l’a jamais revu. Elle ne connaît pas son nom, et elle regrette de jamais avoir pu lui dire merci… Mais tous les jours, depuis, quand elle doit se lever le matin, elle écoute « Je ne regrette rien » de Piaf. Elle repense à lui, à cette chanson hors du temps. Elle chantonne. 

Aujourd’hui, elle me dit qu’elle va mieux. Elle a son propre appartement, elle a retrouvé ses proches et elle a un chat (c’est un détail qui lui tient à coeur).

Ou qu’il soit, son aide-soignant à la peau colorée, elle lui souhaite de ressentir tout le bonheur qu’il a réveillé en elle à l’époque.

Ah, j’oubliais ! En Janvier, elle va commencer une formation. Elle a décidé d’être aide-soignante…

La femme qui n’avait jamais vu d’hommes heureux.

Témoignage PERSONNEL (notez les majuscules) donc unique, j’insiste encore, et ne valant QUE pour elle. Il nous vient de I., merci à elle. Les commentaires irrespectueux iront à la poubelle (si, si, je vous assure ne me tentez pas !). Je le pose ici car il a sa place dans mon petit catalogue d’humanité. Je n’ai pas d’avis sur la question et si j’en avais un soyez sûr qu’ils serait en tout point parfaitement politiquement correct.




Alors voilà, elle s’est assise en face de moi et elle a dit :

<< Docteur, je vous ai écrit un texte, parce que c’est plus facile.>> 

Elle me tend un papier, et je lis :

<< Avant, j’étais une pute. J’aime ce mot, pute ; on lui enlève souvent ses lettres de noblesse mais pour moi pute c’est un métier, un art et une nécessité dans notre société.

Huit ans que je n’ai pas mis ma blouse de pute. Que je ne choisis plus mes dessous avec un sérieux redoutable. Que je n’inspecte plus mon corps comme un outil de précision. Que je ne me farde plus de mon sourire de miss France. Bref 8 ans que je ne rends plus service à ces messieurs.

Ces messieurs : mon travail, mon amour, ma crainte et ma détestation. Je les ai plus aimés que je ne les ai détestés. Certains bons, certains lâches, certains dangereux, certains nauséabonds. La société dans mon lit. Un panel représentatif, sous moi et sur moi.

J’ai eu de tout, du très jeune au très vieux. De l’Apollon à l’handicapé grabataire. Je n’acceptais pas tout et tout le monde, je pouvais choisir ma clientèle. J’étais ma petite entreprise et toutes les filles peuvent pas en dire autant… Seule, j’étais seule. Aux commandes de mon corps, d’abord, et seule devant leur bite ensuite. J’aime aussi ce mot bite. Quand on veut le rendre noble on dit pénis. Moi la bite elle me fait penser a une taupe quand elle dort. C’est complexe, une bite. Peut-être même plus qu’un vagin et sa vulve. J’aime aussi ce mot vulve. Vulve. Celui-là, il me fait rire. Je l’aime vraiment bien. Je ne suis pas là pour partager mes goûts sémantiques. Je vous dis cela parce que je crois que si on change quelque lettres à pute ça peut faire << doctoresse ou super-héro du cul >>. Glorifierai-je ce métier pour me déculpabiliser ? Pour accepter le fait d’avoir vendu mon corps, mon temps et mon écoute ? Certainement.

Mais d’un autre côté, je pense sincèrement que j’ai préservé quelques femmes de se faire violer dans un coin sombre d’un parc, préservé quelques femmes mariées de se sentir obligées d’accepter en elle leur homme après une journée harassante ou simplement quand le plaisir n’était plus au rendez-vous. 

J’ai sauvé des hommes face à leurs doutes d’eux-même, de leur dégoût face à leur corps (beaucoup d’homme détestent leur corps, mais on n’en parle pas, on dit qu’il n’y a que les femmes pour ça). Je les ai sauvés de leur honte face à leurs désirs, de leur colère fâce aux femmes.

Médiatrice entre leur ÇA et le SURMOI de la société. J’essayais au mieux de panser leurs plaies et guérir leurs bobos.

Comme vous, je pense, j’ai dû comprendre, toucher, laver et écouter leur corps. Entendre, analyser, deviner et accepter leurs pensées.

J’aimais ce travail, différent chaque jour, parsemé deci-delà de quelques habitués auxquel on s’attache, mais qui, au fond, nous désespère quelque peu.

Je me sentais utile aux autres. J’aimais donner un peu de tendresse à ce monde brutal. 

Mais parfois je voulais qu’ils disparaissent, que ce flot de misère humaine cesse de se répandre sur mes draps, qu’ils aillent les vivre ailleurs leurs problèmes ; je ne voulais plus les voir ni les approcher. Envoyer tout valdinguer et élever des chèvres dans les Galápagos (je sais y en a pas là-bas, mais d’ou l’idée de génie !).

Pourtant, finalement, le matin au réveil, je savais que ma journée n’allait pas être vaine. J’allais sauver, apaiser, écouter quelqu’un.

Parce que soyons honnête, ça peut AUSSI être dur d’être un homme dans ce monde. J’aimerais que les gens comprennent un tout petit peu que les Putes ne sont peut-être pas parfaites, ni parfaits, mais ils ont à charge un pans de la société qui souffre. Voilà, c’était mon histoire. >>

Je replie le papier, lève la tête. La Dame en face de moi me regarde faire, prend une longue inspiration, puis elle lâche :  

<< Je n’ai jamais croisé de clients heureux. >>

Protéger la vie. 

Bonjour à tous,Tout d’abord merci à tous ceux qui sont venus ce week-end à Nancy, pour votre gentillesse et votre bienveillance, cela m’a mis du soleil dans le cœur pour au moins 1000 ans. De quoi réattaquer la semaine à 200 %.

Je remercie les lecteurs et lectrices qui m’ont offert des bonbons, des confitures, des chocolats (hélas, si une de mes soeurs est dentiste, aucune n’est diabétologue !). Je remercie (même) celles qui m’ont offert du Munster, mon stand a senti le fromage tout le week-end (« C’est moi où ça sent bizarre ? » dixit mon éditrice de passage sur le salon). 

Ci-joint, vous trouverez un article écrit ce week-end pour le Huffington-Post (je ne sais pas quand j’ai eu le temps) :

Protéger la vie.
C’est un article que j’ai écrit dans le cadre d’un projet de psychologie que j’ai sur « Les réseaux sociaux et les commentaires comme révélation ou falsification du réel » (Oui je sais, entre la médecine, les projets, les livres, le blog médical, le blog de poésie, la famille, et… bref, d’autres choses, je dors peu la nuit !)

Je vous embrasse et j’en profite pour dire que c’est toujours un plaisir de vous lire,

Baptiste Beaulieu
PS : je compte sur vous pour rester courtois en commentant cet article. Pas de violence, c’est les vacances.

Vous ne connaissez pas Victor.

Alors voilà Victor. Victor est grand. Tellement que, avec un râteau il croit presque pouvoir attraper des oiseaux. Même qu’il a essayé une fois. Parce qu’il aime bien les animaux. C’est doux, les animaux, << ça ne fait pas mal si on ne leur fait pas mal>>. Victor il entend des voix dans sa tête « sale raclure de merde! », « tu ne vaux rien! » « Pauvre tacheron de chiotte ». Pour les éteindre, ou au moins les assourdir, il écoute de la musique tout le temps. Une mélodie différente dans chaque oreille. Il a un premier MP3 dans la poche droite, un deuxième dans la poche gauche. Jamais, jamais, jamais vous ne verrez Victor sans ses écouteurs. Même en consultation, il les garde et moi je dois parler très très fort quand il me pose des questions :

– Vous pensez que je suis un pauvre résidu de capote trouée ?

– NON, VICTOR !

– Mais la voix, elle…

– LA VOIX, C’EST LA VOIX. ELLE EST ELLE, MOI JE SUIS MOI, VICTOR !

– Merci, Docteur.

– DE RIEN, VICTOR !

Souvent, dans la rue, dans le métro, les gens se moquent de lui parce qu’il parle tout seul et qu’il a une tête et un regard de boxeur très concentré. Il fait de son mieux pour leur pardonner, aux gens, mais parfois ça déborde trop et comme Victor est du genre plutôt gaillard balafré et susceptible, ça finit assez mal en général. Il a fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, Victor. Il est plutôt apprécié, là-bas. Il joue au Ping-pong avec le plus vieux résident, monsieur Nerval, qui a « gagné il y a quarante ans le championnat du monde de Ping-pong schizophrénique. J’ai joué cinq jours d’affilé contre moi-même. » Ça les fait rire, Victor et lui. Ils ne sont dupes de rien…

Victor, il a aussi une assistante sociale et elle l’aide beaucoup. Il a pas eu de papa, il a pas eu de maman, Victor. Les frères et sœurs, il connaît pas. Les soignants, ce sont eux sa famille. Victor a tout raté à l’école et comme il parle tout seul, personne ne veut l’embaucher.

– C’est la peur, Docteur. Je « donne de la peur au gens » et quand les gens ont cette peur qui leur arrive dessus, dessous, dedans, rien ne peut aller contre cette peur.

– JE COMPRENDS, VICTOR !

Si vous le croisiez un soir, nul doute que vous changeriez de trottoir. Pourtant, je vous l’assure, vous ne connaissez pas Victor, car dans ses écouteurs, il écoute du Chopin à droite, de la country à gauche.

<< J’ai tout essayé. Y a que ça. Chopin et la Country. Un Autrichien en santiag. >>

Moi je souris, j’ose pas lui dire que Chopin est polonais…

Le soin.

En congés cette semaine, je vous remets ici un article publié dans une revue médicale et que vous m’avez demandé. Je reviens la semaine prochaine avec de nouvelles histoires ! Prenez soin de vous…

Vous connaissez Spiderman : il s’agit d’un jeune homme piqué par une araignée radioactive grâce à laquelle il développe différents superpouvoirs. La phrase qui revient dans chaque bande dessinée est la suivante : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » Nous, médecins, mettons au monde, soignons, soulageons, guérissons, sauvons. C’est notre quotidien. Soigner, soulager, guérir, sauver. Mais si notre travail n’était que cela, même la personne la plus équilibrée du monde développerait un complexe de Dieu. Y a-t-il un grand pouvoir à exercer notre profession ? Je le pense. Il y a donc de grandes contreparties : les responsabilités de Spiderman.
Nous frayons avec la peur, la douleur, la mort. Nous sommes en première ligne. Nous traitons avec l’animalité humaine, les actions et les sentiments primaires. Je voudrais évoquer les familles de nos malades. Même l’homme le plus érudit, avec les meilleures manières du monde, se transforme en bête quand la personne qu’il aime a mal. Alors que l’équipe soignante revêt son armure préférée, celle avec les coudières blanches et les grosses coques d’épaule, celle qui atténue la douleur, celle qui te fait revenir au boulot le lendemain, parce qu’il y aura d’autres personnes à aider, à sauver, l’homme s’enfonce. Et du fond de son trou, il voit les guerriers en armure aller et venir. Il ne sait pas que cette armure, celle que nous portons et qu’il déteste, va permettre au médecin/aide-soignant/infirmier de sauver, plus tard, cette autre personne qu’il aime, que cette armure sera le point d’ancrage dont il aura besoin quand il se sentira devenir fou d’inquiétude pour son enfant, son ami, son amour.
Le médecin fait le métier le plus beau et le plus laid du monde. Il prend un ascenseur émotionnel une bonne centaine de fois par jour, il sauve. Mais il perd. Avec le temps, il est de plus en plus difficile d’enlever l’armure… Alors, un jour, certains médecins ne l’enlèvent plus. Pas volontairement, simplement pour gagner en temps, en efficacité. Parce qu’il faut toujours « sauver plus de monde ». Le paradoxe de notre métier ? Être des plus humains tout en nous obligeant à nous protéger de notre propre humanité pour pouvoir l’exercer. N’ayons pas honte de montrer que nous sommes nus sous nos blues. Pour que ce moment d’incompréhension où la fracture se fait, cesse d’être un espace de déchirure mais un simple lieu de réconciliation.
Un jour viendra où nous n’aurons plus besoin d’hôpitaux. On inventera une pilule panacée, un miracle qui guérit toutes les maladies et efface les douleurs. En attendant ce moment-là, dans très très longtemps, il y aura toujours des hommes debout chargés de relever des hommes couchés pour les garder au monde. Ce geste, ce bras tendu, c’est ce qui nous sépare de la barbarie et de l’anarchie, c’est ce qui fait l’humanité en l’homme et le rend plus beau que ses divinités. Tant qu’il y aura le soin, nous serons des hommes. Vraiment. 

Une histoire d’amour (partie 2).

Donc résumons : bizutage + verre cul-sec + moules + rognons + ketchup + Vodka/whysky/vin rouge… Ah oui, et la mayo (parce que sinon…)
Je pense que Socrate avalant sa ciguë aura eu moins de tremblements et d’hésitations que nous, pauvres bizuth défroqués… (remarque, Socrate avait une consolation : il allait mourrir, nous, nous vivrions AVEC ÇA jusqu’à la fin de nos jours…)
J’attrape la mixture tout en me bouchant le nez, je fais une grimace (genre Hulk à qui on ferait une épilation du maillot avec de la cire au piment d’espelette…)

Premier haut le coeur. Je survivrai (« I will survive », comme chantait Gloria Gaynor avant de traverser la voie ferrée le jour de sa mort). 

– Maintenant les bizuths, c’est l’heure de la chorégraphie.

Nous voilà obligés de danser sur « Reape me » de Nirvana…

Un, deux, Nirvana !

Un, deux, Nirvana !

(Mais pourquoi j’ai pas mis un boxer moulant au lieu de ce caleçon qui laisse joyeusement gambader Zemmour et Naulleau aux vues et aux sus de tous !

Un, deux, Nirvana !

(Oui, petite précisions : j’appelle mes testicules Zemmour et Naulleau… Quand je les vois à la TV, j’ai une furieuse envie de m’assoir sur eux)

Donc, je danse… Avec trois grammes d’alcool dans chaque orteil…

Un, deux, Nirvana !

Un, deux, Nirvana !

Ça tourne un peu et si je continue à ne pas faire gaffe, je vais embrasser affectueusement le carrelage avec le front ou faire copain-copain avec le mur et sa belle bâche en sac poubelle vert.

– Ok, Bizuth, maintenant plus vite et sur une seule jambe ! 

Oh ? Il m’a pris pour Jean-Marie Bigard dans « Danse avec les Stars » ou quoi ?

Oh ! Le mur ! COPAIN ! Blâm ! Mur + bâche en sac poubelle vert !

Bravo le veau !

Ensuite on doit se passer une confiserie de bouche en bouche. Nous sommes dix. Je suis le troisième. Mon sort n’est pas le moins enviable… Je prends délicatement la confiserie des lèvres de M. (qui deviendra une très bonne amie à moi) et je la relâche entre les lèvres de B. (qui deviendra aussi un très bon ami…). Finalement, la confiserie fait un tour complet puis revient entre mes lèvres et rebelote.

La vérité ? Elle fit trois fois le tour complet… Aussi, je n’aurais pas dû être étonné le lendemain matin, lorsque je me réveillais avec, pour la première fois de ma vie, une « magnifique éruption vésiculeuse sur le coin gauche de la lèvre inférieure ». À vrai dire, nous étions sept. Sept à arborer une magnifique et cuisante « éruption vésiculeuse sur le coin gauche de la lèvre inférieure.  »

Ce fut notre première histoire d’amour… avec l’herpès. 

Ne me jugez pas : je ne savais pas trop ce qu’était l’amour à l’époque !

Une histoire d’amour…

Alors voilà, première soirée de bizutage. Vous enfermez dans une pièce exiguë 9 bizus. Vous recouvrez les murs de la pièce de bâche en plastique (mode tueur en série s’apprêtant à décompenser sa psychose en charcutant Mamie sous anticoagulants).- Hé ! Regarde ce qu’il y a dans le frigo !

Des moules en conserve, oui, de la vodka, du whisky, du vin rouge, oui, oui et oui, du ketchup, bien sûr, oh ! Des rognons ! Jakpot ! Oui !

Telle une mère Poulard scatologique et bien névrosée, le bizuteur met tout ça dans une grande carafe et, comme pour les petits cochons, il fait de la purée : pour un,  pour deux, pour trois, pour quatre… Pour neuf, boeuf !

– Tiens, du boeuf ! Vas-y balance !

Vous ajoutez le boeuf, un coup de mixeur, de la mayo (parce que sinon c’est pas rigolo !).

Là, vous vous tournez vers les bizuth qui sont en sous-vêtements (oui, j’ai oublié de vous dire : les bizuths, dont je fais parti, ont été mis à poil) et, n’ayant pas de vaseline sous la main, vous leurs tendez la carafe avec un joyeux : « A la tienne Etienne ! Cul sec !  »

Forcément, cul-sec : on ne va pas en plus prendre le temps de déguster…

C’est compliqué ce qui se passe dans la tête d’un homme. Ce qui s’est passé dans la mienne ? Je ne sais plus… J’ai repensé à cet épisode fabuleux d’Indiana Jones, quand on leur sert la soupe aux yeux de singes et autres mets raffinés… Si Indie le fait, pourquoi pas Bibi ?

C’est là que j’ai…

La suite… BIENTÔT !

La vie de Sophie. 

L’histoire c’est N. Si vous voulez raconter, c’est ici : JE RACONTE

Alors voilà, Sophie, mon mentor, interne aux Urgences. Un personnage attachant et atypique. Moi je suis juste « son petit externe », et elle m’impressionne beaucoup… Elle a un humour très noir, proportionnel aux horreurs qu’elle a à affronter. La « salle de déchoc », petit théâtre des urgences vitales, est son terrain de prédilection; elle la connaît mieux que son propre appartement. Elle y reçoit les infarctus, les AVC, et la « purée de motard alcoolisé ». Sa logique est sans faille, sa rapidité exemplaire, son humour à côté de la plaque. Comme une clope qui ne se consumerait pas, elle a toujours une remarque cinglante en bouche pour dédramatiser la situation, ce qui choque souvent les externes ou les chefs qui ne la connaissent pas encore. Un exutoire comme un autre quand la vie ne tient plus qu’à un fil, on aime ou on déteste.

Une nana sensible aussi, ancienne libertine paraît-il, dont la vie a changé il y a quelques mois : elle << s’envoie en l’air avec un parapentiste >> et file le parfait amour. Elle qui ne voulait jamais avoir de mômes revoit ses convictions…

Une belle journée de Mai, je m’en souviens comme si c’était hier, elle arrive presque à l’heure, avec le sourire bête et les cernes de lendemain de nuit torride, café à la main. Pas besoin de discussion pour repérer une nana de 26 ans complètement amoureuse… « On s’est fiancé, t’y crois ?! Ça me fout les boules : après les fiançailles, c’est la maison aux barrières blanches, les gosses, quelques croisières, la vieillesse, puis la mort. J’ai pas envie de mourir. Hahaha ! ».

Cynisme, elle est heureuse. 

Plus tard dans la semaine, l’hélicoptère nous amène de la « purée d’alpiniste ». L’annonce radio fait froid dans le dos. « chez vous dans 6 minutes, homme inconnu d’environ 35 ans, chute de 30 mètres, polytraumatisé, instable », et j’ai honte de me réjouir, mais je vais voir Sophie mon mentor en pleine action, et ça c’est génial pour progresser dans mon apprentissage. 

Le blessé arrive, entièrement emballé dans une coque pour protéger son dos, une couverture de survie, des tuyaux qui sortent de chaque bras. J’entends le « Bip-bip » des machines, et voilà Sophie qui s’active sans un mot. Juste des gestes précis. Le visage fermé et concentré. Précise et systématique (« c’est le secret pour pas trop merder, mec » m’avait-elle dit à mes débuts). Je te jure, tout en même temps, elle lui glisse un tube dans la gorge, lui prélève les gaz du sang, opère un rapide examen neurologique. Ses ordres sont nets, la salle calme, les infirmiers la suivent du regard et anticipent ses gestes. Le ballet continue, et les bips-bips s’intensifient subitement, le cœur de notre inconnu s’arrête. Sophie pas. Elle se bat comme elle le fait à chaque fois. Le chef de service passe la tête dans l’encadrement de la porte et l’observe, non sans fierté. Moi je suis dans un coin et essaye d’apprendre cet art qui me fascine et me dépasse : quand je serai « grand », je veux être Sophie. 
Une heure plus tard, toute l’artillerie lourde a été déployée sans succès, les chefs de réanimation et des soins intensifs demandent l’arrêt des traitements. Entre temps, pour essayer de me rendre utile, je fouille les poches de notre inconnu, et trouve qu’il s’appelle Antoine et que tous ses derniers appels téléphoniques étaient destinés au même numéro, que j’essaye immédiatement d’appeler à plusieurs reprises. Sans succès. 

Sophie est toujours en mode robot/guerrier pacifique. Mais un robot qui aurait subitement prit 60 ans. Elle me fixe une fraction de seconde droit dans les yeux, sans un mot, même pas un trait d’humour déplacé, et c’est là que je comprends l’horreur de la situation. Elle demande aux infirmiers de tout arrêter, je la vois s’approcher de l’alpiniste cabossé, rendu méconnaissable par les contusions. À notre grande surprise, elle se penche sur lui, pose sa main sur sa poitrine, l’embrasse sur le front et murmure quelque chose que personne n’entend. Elle se redresse, et prononce le décès. Elle ôte sa blouse et ses gants pleins de sang, les met à la poubelle. Aurore, son amie aide-soignante, fond en larmes et murmure « c’est son parapentiste ».
Ce jour-là, Sophie est sortie des urgences, a déposé sa blouse à la lingerie centrale, puis elle a quitté l’hôpital et on ne l’a jamais revue. Il paraît qu’elle est en train de passer son brevet de parapente.

Nota : Ce site a vocation à tracer un pont entre les gens, à créer du lien social et à nous rapprocher. Il n’a d’intérêt que s’il est lu. Si vous l’aimez, partagez-le ! Merci !!!

PS : j’ai de petits doutes en ce moment, mon boulot me pèse un peu (cela arrive à tout le monde, non ?), alors que vous soyez là cela me réchauffe le coeur !

Une balade au ski.

Alors voilà P., gentil chef de service que j’avais mentalement attifé du sobriquet de « Papa Ours Bonbon », parce qu’il était toujours là quand ça n’allait pas. Un jour, nous sortons d’une réunion de concertation pluri-disciplinaire (RCP) qui s’est plutôt mal passée, quand il me propose de le suivre et ajoute avec un clin d’œil :
<< Une « petite surprise » nous attend en salle de coloscopie>>.
Je ne me le fais pas dire deux fois : une RCP, y a pas pire pour vous rendre mélancolique. On parle des patients (qui ont souvent des vies de merde car ils sont très malades), on parle des plans de traitements (qui sont bourrés d’effets secondaires car le Doliprane et l’homéopathie ça vaut rien contre le crabe et ses petits). Alors bien sûr, on boit et on mange, mais soyons sérieux : le jus d’orange et les croissants ne rattrapent rien, ils servent juste à noyer les larmes qui coulent sur la fâce intérieure du visage. Y a pas mieux que le « 100% pur jus d’orange pressées Leader Price » pour se donner une contenance… 
La surprise ? Je vais assister à ma première « colo » sous hypnose. J’ai déjà vu à la TV des thyroïdectomies sans anesthésie, j’en étais resté baba : l’anesthésiste parle, parle, parle, et le patient se fait charcuter tranquille. Son corps est là, mais son esprit, lui, il est à la campagne, avec Colette, la vache Marguerite et Laura Ingals. 
Quand j’entre, le patient est installé sur le côté, mon chef attend tranquillement que tout soit en place. Je me positionne devant lui, le coloscope serré entre les mains (si tu changes beaucoup de lettres à « coloscope », ça fait « fibre optique avec petite caméra au bout permettant de réaliser la coloscopie » ). On m’a dit « Tiens le coloscope », alors je le tiens. Je le tiens « religieusement ». Un enfant de coeur avec son cierge, je vous dis !
L’hypnothérapeute, qui est aussi anesthésiste, se penche et demande au patient :
– Vous préférez une balade en forêt ? En mer ?
– La montagne c’est possible ?
– Été ou hiver ?
– L’hiver ?
– Alors on y va, je vais compter lentement de 10 jusqu’à 0. À 0 vous serez au pied d’une montagne enneigée…
La voix lente de l’anesthésiste s’élève et commence à scander :
– … 10… Imaginez la neige… 9… 8… Vous êtes détendu… 7… Imaginez le soleil… 6… 5… Vous êtes de plus en plus détendu… 4… 3… Vous marchez sur les pistes… 2… 1… 0… Vous êtes à la montagne, maintenant…
Papa Ours Bonbon me pousse du coude et sourit gentiment du ton très hiératique de l’anesthésiste. Le silence est total, on a donc « totalement » envie de rire. 
– Imaginez le froid de la neige… reprend l’hypnothérapeute. Vous glissez dessus… la piste est longue, trèèèès longue… Imaginez que vous pouvez sentir l’odeur glacée des flocons… et celle humide de vos moufles… Imaginez…
Très discrètement, le chef me pousse de nouveau du coude et chuchote :
– Bibi, tu crois qu’il peut lui faire tout imaginer ? 
– Je sais pas… Pourquoi ?
Il me prend le coloscope des mains, s’avance. Sur son visage, il a collé le sourire d’un ado de 13 ans qui va dire une bêtise. 
– Parce que c’est l’heure du tire-fesse !

(Merci pour vos gentils messages pour mon anniversaire. Je suis heureux, même si j’ai 30 ans et que l’Arthrose me guette !.. Ma famille, mes livres, mes patients, mes lecteurs, vous. Vous ajoutez du bonheur au bonheur. Merci, vraiment… Pour la prochaine histoire, je vous fais pleurer !)


Une histoire de langue métaphysique.

Alors voilà, ça a commencé par la peur.- Bonjour, Docteur. J’ai mal là. (Elle montre le thorax.) Vous pensez que c’est quoi ?
J’ai examiné. C’était rien. Elle allait bien. Moi aussi (je sais, ça tombe comme un cheveu sur la soupe, mais au cas où vous poseriez la question apres mon petit coup de gueule sur ma page Facebook )
J’ai sorti mon électrocardiographe (un électrocardiographe est une sorte de sismographe compliqué servant à surveiller les tremblements de coeur). Résultat de l’examen : normal.
– Non mais c’est con, je sais bien, mais parfois ça peut vous tomber sur le coin de la figure, comme ça, sans prévenir, a-t-elle dit en parlant de la maladie et, par contingence métaphysique, de la souffrance, de la mort et de la terrible, tragique, insupportable condition humaine (quoi, qui a dit que j’extrapolais ?). 
J’ai tempéré :
 » Bien sûr que ça peut vous tomber dessus sans prévenir, mais ce n’est pas votre cas aujourd’hui… »
[…] le temps a passé, elle est revenue et cela a continué par la peur […]
– J’ai vu ce livre : « Le cancer, ça dépend de vous ». Je voudrais pas faire ce qu’il faut pas, et faire beaucoup ce qu’il faudrait faire. À votre avis, je devrais faire quoi ?
J’ai pensé :  » Porter plainte contre l’auteur pour avoir donné un titre aussi racoleur à son livre, qu’il aurait tout aussi bien fait d’appeler : « Vous allez mourir d’une longue et douloureuse maladie, mais si vous achetez mon livre, vous mourrez aussi, mais plus tard, et moins vite, et moins douloureusement », aux éditions « Aboul Le Cash  » Alors j’ai dit :
– De quoi vous avez peur ?
Elle n’a pas entendu ma question, et elle est revenue encore et encore. J’ai essayé de la rassurer encore et encore (merci la sécu. La peur, c’est ce qui coûte le plus cher de nos jours…) :
– J’ai mal aux cheveux.
Ou :
– J’ai des fourmis sous la peau, là, sur le visage.
Ou :
– J’ai des bourdonnement dans la fesse.
(Véridique.)
– Je vais à la selle une fois par jour, c’est trop peu ?
Ou :
– Je vais à la selle une fois par jour, c’est trop ?
On atteindra le sommet le jour où, désespérée, elle m’amènera une « Bibliothèque à langues ». Oui, oui, vous avez bien lu. Imaginez une grande photo, 50 langues de couleurs différentes. Chaque couleur indique l’état de santé du sujet.
<< Blanche c’est que vous êtes malade, dit-elle, marron c’est que vous êtes malade, trop rouge c’est que vous êtes malade, trop pâle c’est que vous êtes malade. Voila, docteur. >>
Je dis en riant :
– Et s’il n’y a aucune couleur, c’est que vous n’avez pas de langue et que vous êtes muette !
Elle répond très sérieusement :
– Ah bon ?
Silence. Gêne. Je dis :
– Pardon. C’était une blague.
Elle répond très sérieusement :
– Ah bon ?
Re-silence. Re-gêne. Je suis ceinture blanche en blague. Ceinture noire en silence gêné.
– Je pense avoir la numéro 34, dit-elle, mais je ne suis pas sûre. À votre avis, qu’en pensez-vous ?
Elle me tire sa langue, une longue bavette bien rose et humide.
– Ché comment ? Ché rouche ou ché blanc ?
– C’est la numéro une : la normale.
– Vous chêtes chûr ?
Je dis en riant :
– À deux chant pour chant.
(Vous savez, le tonton un peu lourdaud, qui fait des blagues un peu lourdaudes aux repas de famille ? Et bien, c’est moi ! Et quand je serai vieux, je m’habillerais en père noël et je ferai « Ho, Ho, Ho  » à mes petits-enfants !)
– Combien ? répète-t-elle.
– Deux cent pour cent !
– Ah.
Et là, au moment où je désespérais enfin de trouver la cause exacte de ses peurs, elle me dit, la clapette dehors :
<< Vous comprenez, che crois pas vraiment en Dieu, alors che veux pas mourir. >>

Irruption subite de la métaphysique dans un petit cabinet de campagne, ou la peur de mourir sans Dieu empêche de vivre libre un être humain.