Archives de l’auteur : Baptiste Beaulieu

Instrumentalisation2.0

Photo : Caroline, mon modèle préféré… Suivez-moi ICI, où je me lance dans la photographie amateur.

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Alors voilà, le SYNGOF, le premier syndicat des gynécologues obstétriciens de France s’est dit prêt à entamer une grève des IVG pour rehausser le plafonnement d’un fond de garantie financier qui les aide en cas de faute.

Le SYNGOF, c’est ce syndicat dont le président, Bertrand de Rochambeau, avait comparé dans l’émission Quotidien l’IVG à un homicide.

Bien.

Imaginons un monde où ce serait les hommes qui porteraient les bébés dans leurs ventres, un monde où les femmes pourraient mettre enceintes les hommes chaque fois qu’ils ont un rapport sexuel.

Imaginons que dans ce monde-là des « andrologues obstétriciens », des gynécologues pour hommes, aient monté un syndicat.

Imaginons que ce syndicat regroupant 1600 professionnels entièrement dédiés à la santé sexuelle des hommes soit dirigé… par des femmes ! Bon c’est bizarre, mais pourquoi pas, hein… Maintenant, imaginez que la présidente de ce syndicat, Berthe De Rochambeau, revendique son refus d’accompagner les hommes dans la libre maîtrise de leurs testicules. Parmi TOUTES les spécialités médicales, elle a choisi la SEULE spécialité où elle savait dès le début qu’elle aurait à pratiquer des IVG !

Imaginez que ce syndicat représentant la seule profession au monde (avec les sage-femmes) ENTIÈREMENT dédiée à la santé sexuelle des hommes prétende, par la voix de son ancienne présidente Jeanne Marty, être prêt à « faire la grève des IVG », c’est-à-dire brader la SANTÉ des hommes et les DROITS des hommes à disposer librement de NOS corps !!!!

On serait choqué :

« Olala, mais c’est quoi ces nanas qui sont censées nous soigner, nous les hommes mais qui prennent en otage nos testicules et s’en servent comme leviers de négociation avec le gouvernement ! C’est anti déontologique !»

ÉVIDEMMENT, on se tournerait vers le Conseil de l’Ordre des médecins pour qu’il prenne des sanctions, mais comme le conseil de l’Ordre est AUSSI dirigé par des nanas, comptez pas trop là-dessus…

Eh bien ce syndicat existe dans le vrai monde, et son ancien président, Jean Marty, n’ignore pas que menacer de faire la grève des IVG suscitera une polémique.

On instrumentalise donc d’abord l’utérus des femmes ET on instrumentalise ensuite les voix des féministes car on sait qu’en s’indignant elles serviront de caisses de résonance à ces revendications.

Cette instrumentalisation au carré est indigne d’un syndicat de soignants ayant dédié leurs vies au service de la santé des femmes.

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Petit coup de gueule (ben oui, ça faisait longtemps)

(Dessin : Joséphin Bastiere, un artiste incroyable. Je vous encourage à visiter son site : ICI)

Alors voilà..,

L’autre jour, une jeune fille de 17 ans entre au cabinet médical et me demande :

« Bonjour, je voudrais savoir si le vaccin contre le papilloma virus est recommandé pour les jeunes lesbiennes ? ».

Que dire ? Je ne sais pas. J’en suis resté à l’idée très très floue que le papilloma virus -qui est responsable entre autre du cancer du col de l’utérus- s’attraperait essentiellement en passant des muqueuses masculines vers les muqueuses féminines.

Alors oui, j’ai eu de formidables professeurs de medecine, des hommes et des femmes extraordinaires, mais le cas particulier des lesbiennes, on ne me l’a pas appris à la fac.

Les études françaises sur le sujet sont inexistantes (presque autant que les lesbiennes invitées sur les plateaux TV pour causer de la PMA en ce moment, soit dit en passant).

Les seules études que j’ai pu trouver sont américaines et elles sont assez rares.

Rendons-nous compte : les personnes trans, bi, lesbiennes, gays, représentent 4 à 7% de la population et pourtant elles restent l’angle mort de nos facultés de médecine. Ce ne serait qu’une discrimination de plus si, en l’occurrence, l’angle mort n’était pas… mortel.

Parce qu’on ne nous l’enseigne pas, parce que la santé des minorisées sexuelles comme les lesbiennes n’intéresse personne, parce que la médecine est excessivement normative, parce que nous avons peur de dire à nos patientes « je ne sais pas madame on ne me l’a pas appris », parce que TOUT ÇA, les femmes lesbiennes sont en moyenne 4 fois moins vaccinées contre le Papiloma virus que les femmes hétérosexuelles.

QUATRE. FOIS. MOINS.

Aux USA, on estime que 35% des femmes lesbiennes ne se sont jamais vues proposer de frottis de dépistage parce que nous, les médecins, croyons qu’elles en ont moins besoin que les femmes hétérosexuelles. Ce qui est faux, ARCHI FAUX !

N’imaginons pas que l’homophobie, ou la lesbophobie, ou la transphobie se cantonne à de pauvres types bas du front dans la rue qui violentent des personnes transgenres à la sortie du métro Place de la République en criant « à mort les guouines et les Pd ».

Le cancer du col de l’utérus est le deuxième cancer féminin dans le monde (274 000 décès en 2002).

Combien de femmes lesbiennes mortes doucement, sans bruit, sans même savoir que la raison précise pour laquelle elles sont passées sous les radars diagnostics est que notre système de santé est hétéronormatif ? Combien ?

Joyeux anniversaire miss H.

Alors voilà,

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Madame Helmut, 104 ans.

Il y a 12 ans elle est arrivée seule au volant de sa voiture rejoindre sa chambre de la maison de retraite. Trop de deuils, trop de solitude, et à 92 ans elle ne veut pas être à la charge de son petit-fils.

Elle a mis dans son coffre ce qu’elle a de plus précieux dans la vie. À 92 ans, deux solutions : soit cela nécessite de faire un certain tri tellement on a accumulé de traces de notre passage sur terre, soit aucun tri n’est vraiment nécessaire tellement on n’en n’a plus vraiment grand chose à faire, de toutes ces choses matérielles qui nous paraissent si importantes à 30 ans.

Madame Helmut est belle, coquette, un peu précieuse, très digne, elle n’aime pas trop dépendre des autres, et que les autres s’inquiètent.

Depuis trois ans, elle ne quitte plus trop sa chambre à la maison de retraite, non pas par dépendance ou impotence, mais pour garder intact son univers, ses quelques livres (l’île au trésor de Stevenson, Peter Pan de James Mattew Barrie et la collection complète des œuvres de Jean D’Ormesson), sa musique, qu’elle écoute religieusement, et ses émissions littéraires, qu’elle adore (« surtout quand les critiques se disputent entre eux comme dans le masque et la plume » m’écrit Bernadette, l’aide-soignante qui veille sur elle).

Si je parle d’elle aujourd’hui c’est que, aujourd’hui, justement, elle ne veut pas fêter ses 104 ans ! Non, non, elle veut fêter ses 102 ans, 102 années vécues, 102 années de souvenirs, de joies, de peines, et non cette année 104 qu’elle entame à peine mais qui lui paraît trop lourde, aussi lourde que sa cent-troisième année. Alors, alors, alors, depuis deux ans, les aides-soignantes lui préparent un gâteau avec trois bougies en forme de un, de zéro et de deux.

Parce que pour madame Helmut, 102 ans, ça va, mais 103 ou 104, vous comprenez, ça commence à faire vraiment trop vieille.

Alors j’en profite pour :

– d’abord, saluer toutes les aides-soignantes et tous les aides-soignants qui nous écoutent, particulièrement Bernadette qui m’a confié cette histoire et souhaitait qu’on lui fasse la surprise,

– ensuite, pour souhaiter ici, un merveilleux anniversaire à madame Helmut, qui n’a, comme elle dit, « QUE 102 ans plus un jour ».

La fille qui souriait.

Alors voilà, l’autre jour je fais entrer une patiente, elle a 22 ans, assez pimpante.

« Bonjour je viens pour un vaccin » dit-elle.

Elle s’installe sur la table d’examen, relève sa manche, dégage le muscle deltoïde et attend que je prépare le vaccin (vous savez, on purge la seringue de ses petites bulles d’air).

Elle sourit tellement en me tendant le vaccin, on a l’impression qu’elle veut que je compte ses dents.

D’ailleurs, je ne m’aperçois même pas qu’elle tremble de la tête aux pieds. C’est seulement quand je m’approche avec la seringue et l’aiguille que son sourire se fracasse. Elle a peur. Elle a peur de l’aiguille ET de moi qui tient l’aiguille. Moi qui, bêtement, comme un perroquet, parce que j’ai parfois l’habitude de dire ça et que c’est terrible ça, l’habitude (et les petites phrases toutes faites aussi), je la regarde et, pensant la rassurer, j’ânonne cette phrase toute faite qu’on pourrait dire aux enfants :

« Ne vous inquiétez pas, ça ne fait pas mal ».

Eh bien à ce moment-là, et je ne la remercierai jamais assez pour cela, elle m’a regardé droit dans les yeux et elle a dit

« Ben si Docteur, ça fait mal ! ».

Elle a raison : évidemment que ça fait mal. Alors ce n’est pas un accouchement non plus, hein, mais oui, même quand c’est bien fait, un vaccin ça reste une aiguille qui va injecter deux ml de liquide dans un muscle.

Chaque patient est différent et la médecine du bon sens c’est aussi cela : s’adapter à chacun parce qu’il est unique, et apprendre à se défaire des petites phrases toutes faites.

Ce jour-là cette patiente a besoin que je lui dise que oui, sa peur n’est pas sans motif, et que oui, ça n’est pas agréable.

« Vous avez raison, ça fait mal » je lui dis.

Elle hoche la tête, contente que je ne minimise pas son ressenti, puis se remet à sourire comme si elle voulait que je compte ses dents et je peux vacciner sans problème.

Eh bien vous savez quoi ?

Elle avait 32 dents. Je le sais, j’ai pu compter.

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Je serai samedi à 14h45 au salon du livre de Paris pour une conférence avec Martin Winckler portant sur nos romans et le soin, puis en dédicace à 16h au stand du Livre de Poche.

Je serai aussi au salon du livre de Montaigu et Villeneuve sur Lot !

J’espère vous y voir nombreuses et nombreux !

Tomber trois fois.

Coucou,

je déménage et tombe sur cette lettre de refus éditorial datée de Juin 2010 :

Cela me perturbe (en bien), car j’en recevais beaucoup, des lettres de refus, à l’époque.

Et je ne me suis pas découragé. Jamais.

L’échec est vu très négativement en Europe. C’est loin d’être partout le cas (aux USA, par exemple).

Depuis 2010, j’ai publié des romans, traduits un peu partout dans le monde, des nouvelles, un roman graphique, j’ai eu la chance de publier des textes engagés dans l’Obs, Têtu, le Huffington Post, le 1 Hebdo, Causette… J’ai ma petite chronique tous les lundis sur France Inter où j’ai la joie et l’honneur de porter vos voix.

Ce que je veux dire, c’est qu’on peut y arriver sans écraser personne. Sans évincer personne.

Ne vous découragez jamais. Ne lâchez rien. Croyez en vous.

Et surtout : soyez gentils. On peut y arriver en étant gentils. On peut.

PS : mon dernier roman fait partie des 5 finalistes du très beau prix Psychologies, aux cotés de Franck Bouysse et Anne-Marie Garat. Je suis heureux.

PS 2 : petit édit, on peut y arriver, mais à condition de se ronger les ongles tout le temps😂.

PS 3 (oui, j’aime les post-scripti) : j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer…

Immense joie de voir un de mes romans bientôt adapté sur scène, dans un grand théâtre parisien, avec un jeune acteur formidable…

La rencontre

(Le superbe modèle de cette photo s’appelle Caroline Even, merci à elle d’avoir bien voulu poser pour moi. Une précision : c’est une photo d’illustration, aucun rapport avec l’histoire ci-dessous. Vous pouvez me suivre ICI, les autres réseaux étant trop agressifs et violents, j’ai migré sur Instagram où c’est moelleux)

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Alors voilà… Je voulais partager un témoignage positif de patiente parce qu’il est très représentatif des courriers que je reçois.

Depuis de nombreuses années elle souffre d’endométriose. Vous savez c’est cette maladie dont on parle de plus en plus mais qui reste encore trop méconnue. Pour simplifier, de petits bouts de la muqueuse qui tapisse l’utérus colonisent l’abdomen, l’appareil urinaire et provoquent d’horribles douleurs…

Cette patiente me parle de son parcours, médecins généralistes, gynécos, spécialistes, elle en a vu tellement qu’elle en a perdu le compte… Des qui lui ont lancé, sans même un regard, « c’est rien ça madame, un Spasfon et hop ça passera… » Des brutaux, qui ont fouillé en elle sans voir les larmes. Des qui lui ont balancé « c’est dans votre tête, madame ». L’endométriose c’est souvent, d’abord, une histoire d’errance médicale avant d’avoir enfin un diagnostic. Une fois celui-ci posé, elle me parle des multiples opérations. Puis les traitements hormonaux. Et finalement l’hystérectomie. Le deuil impossible de la maternité. Son ventre à la fois vide et rempli de douleur.

Ce que cette patiente regrette le plus ? L’impression que les spécialistes ne lui parlent que de ses organes mais jamais d’elle.

Jusqu’à ce jour où une soignante lui annonce que l’endométriose a touché les reins, le côlon… Il faut couper la source en retirant les ovaires. La doctoresse le lui explique doucement, en lui disant qu’elle comprend qu’elle ne soit pas prête. Qu’elle attendra qu’elle le soit. D’ailleurs, la première fois qu’elle l’a rencontrée, la médecin a posé la question : “acceptez vous que je vous examine ?”. C’était la première fois qu’un médecin lui demandait si elle consentait à un examen gynécologique. « J’ai eu le sentiment d’être enfin regardée » me dit la patiente. La doctoresse n’a pas exigé qu’elle s’allonge nue avec les pieds dans les étriers. Elle a demandé l’autorisation de l’examiner en gardant la robe à peine relevée. Ce regard et cette question ont tout changé pour elle. La médecin l’a accompagnée de longs mois, jusqu’au moment où elle s’est sentie prête. Au bloc, elle a pris sa main un instant et c’est à cet instant que la patiente a cessé de trembler.

« J’ai la sensation, ajoute-t-elle, d’avoir enfin rencontré un soignant. Je sais que c’est cette simple question qui m’a rendue ma dignité et m’a rendue actrice de mon histoire. L’endométriose est toujours là, mais maintenant j’arrive à l’apprivoiser. »

Tête de tambour

PHOTO que vous pouvez retrouver (ainsi que beaucoup d’autres) sur mon compte Instagram ICI (où je m’essaie à la photo amateur)

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Alors voilà, l’histoire du jour est celle d’une amitié entre une enfant, Sol, et son oncle.

Ça commence quand elle a quatre ans, et ça va durer sept ans.

Lui, il en quarante et il est différent. Il a du mal à communiquer, il est parfois violent avec les autres adultes, mais elle, de sa hauteur d’enfant, elle ne le vit pas de la même façon, car la sauvagerie de son oncle un peu bizarre semble s’apaiser à son contact. Là où les autres voient un adulte à la démarche mécanique, capable d’engloutir 5 litres de coca et fumer 5 paquets de cigarettes en 24 heures, elle elle s’ébahit devant un grand incroyablement excentrique qui a le droit -contrairement aux autres grands qui vont au travail- de passer ses journées entières en pyjama… Ils visionnent de grands films de cinéma, parlent de ses aventures de jeunesse, s’échangent de beaux livres pour enfants, imitent les gens, la famille, les voisins, les passants, et rient… Rient beaucoup. Il lui apprend à cligner des yeux pour ne pas « avoir le regard trop fixe ». Il lui apprend le ciel, ce qui y est caché, il lui apprend la terre et le feu, l’eau, l’air, il lui apprend que le monde est poétique.

Puis les années passent. L’oncle comprend alors qu’il ne reste plus beaucoup de temps : cette sensation merveilleuse d’être avec un autre humain qui ne le juge pas va disparaitre. Il sait que le regard de sa nièce va devenir un regard social, CE regard social qui vous envoie dans une case et vous y enferme. Alors un jour il approche sa nièce -qui a bien grandi- et il lui remet 44 ans de notes sur sa vie et sa maladie, la schizophrénie.

Et il lui dit : « Qu’est-ce qu’on fait quand on a hérité d’une tête pourrie ? On peut mettre ses parents au tribunal, tu crois ? Comme je suis regardé, je suis. Et les autres me regardent mal, très mal, tu sais. Toi, tu as encore le regard lavé. Un jour tu seras écrivain, et tu écriras ce que je n’ai pas pu dire »

L’enfant s’appelle Sol Elias, elle est devenue romancière et de ces 44 ans de notes elle en a fait un beau livre. Ça s’appelle « Tete de tambour » et cela parle admirablement bien de la schizophrénie, mais surtout ça parle de Manuel, 44 ans, et de la façon dont les enfants sauvent parfois les adultes du regard que la société pose sur eux, ce regard qui trace des frontières entre les êtres, vous colle parfois une étiquette définitive sur le front.

Et si on arrêtait, nous aussi, de se jauger et de se juger en permanence ?

Je ne sais pas vous mais franchement, certains soirs, est-ce qu’on aimerait pas tous et toutes que les adultes qu’on croise nous regardent avec la même franchise et naïveté que notre petit neveu et notre petite nièce ?

La peau.

(La photo est de moi. Depuis quelques temps je m’y essaie un peu en amateur. Vous pouvez me suivre ICI. Je suis moins présent sur le blog pour des raisons personnelles qui me rendent très heureux♥️ mais me prennent du temps. Je vous embrasse toutes et tous et vous espère aussi heureux que moi !)

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Alors voilà, je suis au cabinet médical, monsieur Carné entre me confie son problème du moment je lui indique la table d’examen il soulève son tee-shirt pour que je colle le pavillon de mon stéthoscope à ses poumons.

Je vois alors son tatouage.

J’adore tomber sur une personne tatouée : voir le tatouage, le lire, essayer d’imaginer ce qu’il représente pour le patient. C’est peut-être parce que je suis romancier avant d’être médecin, mais j’adore ça. On touche du doigt une histoire.

Monsieur Carné a tatoué une phrase du genre « Apprends de tes erreur ». Il voit mes yeux s’agrandir un peu quand je lis que le tatoueur a écrit « erreur » sans S à la fin.

Il y a un long silence entre le patient et moi. Il voit que j’ai vu. La faute. L’horrible faute. Alors Monsieur Carné sourit, me confie :

« C’était voulu. »

C’est ce qu’on appelle « Un énoncé performatif ». il oblige, parce qu’Elle est là, l’erreur, et qu’elle saute aux yeux. Monsieur Carné est OBLIGÉ de l’accepter.

Les tatoués doivent savoir que, pour devenir médecin, on nous enseigne à décoder les symptômes pour les regrouper en autant de signes qui nous permettront de poser un diagnostic.

On apprend à lire le corps.

Et le tatouage dit quelque chose de nos patients. Il nous aide à situer une personne dans une trajectoire de vie. Pour un soignant, lire ça est précieux car c’est SIGNIFICATIF.

Par exemple, je pense à une lectrice qui, ayant vécu un deuil périnatal, m’a demandé l’autorisation de tatouer sur son bras une phrase lue dans un de mes romans « tu n’es pas mort, je te continue ». Ça m’a bouleversé.

Pour elle, signaler cet événement, l’inscrire dans sa chair comme pour mieux le tenir dans sa main, c’est un premier pas vers la résilience, SA résilience.

La romancière Héloïse Gay de Bellissen vient de sortir un ouvrage qui s’intitule « Parce que les tatouages sont nos histoires. »

Dans cet essai formidable que je vous recommande chaudement, la romancière écrit :

« Le tatouage réveille l’amour de soi en se logeant là où il n’y avait plus de dignité. Tout à coup on adore l’endroit. On veut montrer à tous sa balafre. Bras, cuisse, hanche, le corps est un endroit qui peut être tracé ou retracé. Maintenant j’accueille cette partie de moi marquée parce que j’ai le sentiment de l’avoir confectionnée. »

Ces mots magnifiques, ils sont résumés par la phrase de monsieur Carné :

« C’était voulu. »

Parce que dans une vie humaine, comme dans la vie de ce patient, ou celle de cette lectrice dont je parlais et qui a vécu ce deuil, quantité d’empreintes et de traces s’inscrivent sur nos cuirs et dans nos cœurs sans qu’on le décide. Pas le tatouage.

Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, c’est la peau, disait Paul Valery.

Ce qu’il y a de plus profond chez le patient, parfois, c’est le tatouage.

Le vent dans la montagne.

Photo : Baptiste Beaulieu

Est-ce que l’amour peut sauver quelqu’un ?

C’est une question naïve, volontairement naïve, même qu’on croirait une exergue d’un roman à deux francs six sous, mais je me suis dit qu’en ce début d’année une belle histoire, un conte de Noël, quoi, ça ne pouvait pas faire de mal.

L’histoire que je partage, donc, commence un mercredi, un long mercredi d’hiver, lors d’une longue soirée de Noël. On pourrait dire qu’il neige en montagne, pour nous ambiancer un peu. Et même si c’est pas vrai, c’est moi qui raconte.

Une infirmière en pédiatrie est de garde ce soir-là. Les petits patients défilent : gastro, grippe et bronchiolite, bref, c’est l’hiver aux urgences pédiatriques. Et puis il y a ce petit garçon, 3 ans et demi, de beaux cheveux bouclés et des yeux pétillants. Il a passé l’après-midi chez son Papy. Toujours très sage, souriant et heureux dans la vie, un enfant en pleine santé qui partage son bonheur avec tous ceux qu’il côtoie.

Voilà comment l’infirmière qui m’a envoyé cette histoire me le décrit.

Mais cet après-midi, soudainement, il a eu un épisode d’absence. Oh pas longtemps, trente secondes peut-être, mais on lui parlait et c’était comme s’il n’était plus là, comme si son esprit avait subitement déserté son corps. Et, tout à coup, quand le petit revient à lui, s’ensuit une crise de larmes inconsolable.

Ce n’est pas son habitude, d’agir comme ça, ni de pleurer comme ça, et ça a un peu déboussolé son grand-père. Alors il le prend sur ses genoux, le serre fort dans ses bras, et pose sa tête contre la sienne, longtemps, tendrement. Jusqu’à ce que le petit finisse par s’apaiser, et que ses larmes sèchent. Et Papy, l’oreille collée contre la tête de son petit-fils, dans le silence qui suit la tempête, entend un murmure. Un minuscule souffle, sous le crâne, comme… comme une brise dans la montagne ! Une brise dans la montagne sous la neige qui tombe !

Alors le motif d’entrée aux urgences semble cocasse : « j’entends le vent souffler dans le cerveau de mon petit-fils  », mais ce câlin d’un vieil homme à son petit-fils lui a probablement sauvé la vie.

L’enfant avait une malformation artério-veineuse cérébrale qui s’était manifestée très discrètement, mais que Papy a entendue, et que les soignants ont su détecter à temps. Il a été opéré le lendemain. Et l’infirmière, ce soir-là, me dit qu’elle emporte ce cas comme la preuve que l’amour d’un grand-père peut sauver une vie.

Et si je la partage, c’est juste parce que, dans la vie, globalement, on manque de munitions contre le cynisme qui nous guette parfois. Surtout quand on est soignant.

(vous pouvez écouter cette chronique de l’émission Grand Bien Vous Fasse sur France Inter, ici)