Face à face

Parlons de ce qui s’est passé l’autre jour.

Agnès a 55 ans et je l’accompagne au cabinet médical depuis un an où elle vient me consulter régulièrement, Agnès est personne à risque en raison de son âge et de son surpoids… Elle se méfie du corps médical en raison de nombreux épisodes de maltraitances médicales, mais elle me fait confiance depuis plusieurs mois pour l’aider, et on rit bien tous les deux, le contact passe, comme on dit.

L’autre jour, Agnès me fait la réflexion suivante :

« Docteur, vous savez que ça fait un an que vous m’accompagnez ? »

Je lui réponds que je ne m’en étais pas rendu compte, et que le temps file si vite avec les restrictions sanitaires et la crise.

Alors Agnès se penche en avant et chuchote :

« Je voulais vous demander quelque chose, docteur. C’est que… Je voudrais bien voir votre visage, moi !! »

Eh oui, un an. Un an de COVID. Je m’aperçois que cette femme, là, en face de moi, qui se confie, qui met ses problèmes les plus intimes sur ma table, je ne connais pas son visage, et elle ne connait pas le mien. Nous nous sommes écoutés, nous NE nous sommes jamais VUS. Je ne saurais sans doute MÊME PAS la reconnaitre dans la rue sans son masque…

J’ai reculé un peu, j’ai enlevé mon masque (SACHANT QUE JE SUIS VACCINÉE). Elle m’a souri, et elle a enlevé le sien (sachant qu’elle était vaccinée).

Ce n’était sans doute pas grand chose, et un pas grand chose qui n’a pas duré très longtemps. Tout de même, je crois que c’était la première fois que je regardais attentivement et intentionnellement le visage d’un autre être humain, et que celui-ci me rendait la pareille.

C’est quand, la dernière fois qu’une personne vous a regardé sans autre but que… de vous regarder, justement ? A observé votre visage pendant que vous observiez le sien, là aussi sans autre but qu’une pure contemplation ?

Je ne parle pas d’une discussion banale, je parle d’un face à face silencieux.

« Je te vois. Tu me vois. On se découvre. Littéralement. »

On est toujours à deux doigts de quelque chose de beau, dans la vie.

 On ne s’en rend pas compte, ou mal, ou trop tard, pourtant il n’y a qu’à tendre le bras ou se pencher, on est toujours à deux doigts d’un moment de pure chaleur humaine, une rencontre je ne sais pas, c’est compliqué ces choses-là, mais parfois on est là, dans la vie, on existe 35 ans, on est lancé dans cette existence depuis 35 ans je veux dire, lancé dans le vide de l’espace, et cet autre météore humain est là aussi, et on se croise; 

les possibilités d’une reconnaissance mutuelle sont réunies, le temps d’un éclair, puis chacun de nous repart dans son vide et son obscurité, sur sa trajectoire, sans en dévier, pourtant il a arraché un peu à l’autre un je-ne-sais-quoi qui rend la vie plus supportable.

Il l’a, tout simplement peut-être, juste vraiment regardé.

Regarder « pour de vrai » comme dirait mon petit neveu.

Je vous souhaite à toutes et tous de vivre ça en ces temps difficiles. Courage, les gens !!!!

4 réflexions sur « Face à face »

  1. Marie

    Bonjour,
    J’ai vécu presque ça : je suis prof, et mes élèves m’ont fait remarquer qu’ils ne m’avaient jamais vue non plus … (L’inverse n’est pas vrai, ils ont tous terriblement soif tout le temps, et ils trouvent mille occasions de me montrer leur trombine.)
    Cette fois-ci, ils m’ont promis que si je leur montrais ma bobine, ils se tairaient et feraient sagement mon exercice ennuyeux …
    Et ils l’ont fait ! ;0)

    1. Isa

      Coucou Marie et coucou Baptiste,
      moi aussi, je suis prof. Le mois dernier en entrant en classe avec les petits 6è, j’ai senti quelque chose chatouiller sous le masque. Je leur ai dit “Attendez un peu, j’ai un cheveu coincé dans le masque” et je me suis retournée vers le tableau pour baisser ledit masque et enlever ledit cheveu. Et là, derrière moi, 27 petites voix enthousiastes : “Montrez-nous votre tête, Madame !!!”
      (J’ai pas fait)
      Ils sont en 6è depuis septembre 2020, et ils ne m’ont jamais vue “en vrai”… – comme dirait le petit neveu.

  2. Chloé

    Je retrouve ce soir mon vieux portable, suite à un majestueux plongeon de l’autre dans les WC. Un peu désespérée, sans whatssap, sans messenger et PIRE sans instagram, j’ère un peu dans mes vieux favoris, datant d’il y a quelques années, trois ou quatre vu l’historique. Et dans mes favoris, en première page je trouve alors voilà. Je me dis tiens, c’était tout doux ca. Et puis je réalise que c’est toi Baptiste derrière. Alors voilà, mon insomnie au téléphone pourri a une nouvelle coloration. Je n’aurai pas ici de beaux monsieurs en mini shorts ou de petits chatons, mais l’essentiel est là et fait chaud au coeur. Merci d’être resté fidèle à toi même.
    🙂

  3. Alice

    Oh la bonne surprise! Un peu nostalgique je retournais sur ce blog que j’avais cru abandonné pour d’autres réseaux et que nenni, il vit toujours

    J’ai un peu de retard à rattraper mais je rebondis sur cette anecdote qui m’a fait penser à T.
    T avait 5 ans et il est venu au cabinet parce qu’après quelques semaines de plâtre, monsieur avait un peu peur de se servir de sa jambe. La démarche pirate ça donne un certain style mais à long terme c’est pas terrible
    Après un mois de séance 2 fois par semaine (où j’ai découvert que marcher comme un pirate et avoir peur de sauter n’empêche pas de courir partout et de retourner une salle de kiné en faisant plus de dégâts qu’une tempête de force 25), après un mois donc, au milieu d’un exercice, en équilibre sur un pied, monsieur T me regarde très sérieusement. Fini les blagues. Il s’approche, admire mes boucles d’oreilles. Me regarde droit dans les yeux et “je peux voir ta bouche?”… même pas le temps de répondre, il détache délicatement l’élastique de derrière l’oreille, écarte le masque, regarde, sourit, remet tout en place et repart en courant! Un peu sonnée sur le coup, j’ai gardé le sourire aux lèvres pour la fin de la journée.

    Et depuis, surtout avec les enfants, quand ils viennent la première fois, je prends le temps derrière de bureau de l’accueil, quand ils commencent à partir vers la salle de consultation et qu’ils sont bien loin de moi, de retirer mon masque quelques secondes et de leur montrer ma bouche qui sourit

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