Archives de catégorie : Anecdotes

Les enfants particuliers.

Texte de ma consœur J.

“Alors voilà. Je suis pédopsychiatre et cette journée a été marquée par 2 Enfants Particuliers.

Tanguy a 9 ans. Il a été placé en urgence pour carences affectives, éducatives et maltraitances il y a quelques jours. Sa mère, enceinte, a été retrouvée alcoolisée et en errance. Ne pas juger. Dans le foyer d’accueil d’urgence, il explose à la moindre frustration. Ils ne savent plus comment faire pour l’apaiser. Lorsque je le rencontre, c’est un petit animal aux aguets. Il refuse tout en bloc mais accepte finalement l’échange, il collabore à sa manière. Ses yeux sont si mobiles. Il a les genoux écorchés. Il est en colère contre ce juge qui lui a fait quitter sa maison. Tellement sur le qui-vive et en même temps tellement attentif à tous les propos échangés avec les personnes du foyer qui l’accompagnent. Chez lui, il était le bouc émissaire de tous les soucis familiaux m’expliquent-elles. Pas le choix : prescription de neuroleptiques afin qu’il puisse accéder à un peu d’apaisement.

Et ensuite Leila qui arrive cet après-midi de pédiatrie. Elle a fugué de son foyer et a fait une mauvaise rencontre. Un type qui l’a accostée, l’a effrayée. Et Leila la mal aimée, Leila qui est persuadée que rien de bien ne peut lui arriver, Leila qui se met en danger, a dit non mais n’a pas osé se débattre. Violée. Pas de préservatif. Elle a 14 ans. Depuis 3 jours en pédiatrie elle refuse l’examen et les prélèvements gynécologiques. Prostrée, elle ne se nourrit presque plus. Lors d’un viol, les prélèvements doivent être réalisés dans les 72 h pour que des tests génétiques puissent être réalisés. Avec l’infirmière, nous passons des heures alternativement à essayer de la convaincre de réaliser ces tests. Parce qu’elle ne doit plus être seulement une victime. Parce que ce pourri doit pouvoir être identifié. Les autres jeunes du service ont perçu son mal être à son arriver. Ils s’agitent, se disputent. Il faut gérer. Tic tac. Ce soir il sera trop tard. Et Leila s’enfoncera encore plus dans ce statut de victime. Et en même temps on culpabilise, parce qu’on lui demande de montrer, d’exposer son corps blessé. Parce qu’un écouvillon, même si ce n’est qu’un « coton-tige un peu plus grand », elle ne peut envisager qu’il la touche là. Je lui dis qu’elle doit réagir. Ne plus subir. Que grâce à son courage, elle empêchera peut-être cet homme de récidiver. Que grâce à elle il pourrait peut-être se faire soigner. Ne pas juger. A 19h elle accepte. Lors de l’examen, l’infirmière est d’un côté de la table d’examen et moi de l’autre. Elle nous tient la main. Elle serre les dents. Nous comptons les écouvillons (il y en a 5). Je compte les secondes à haute voix pendant chaque prélèvement. Je ne sais pas pourquoi. Probablement pour lui montrer que le temps s’écoule, que ce calvaire va finir. Elle serre ma main. Elle est courageuse.

Il est 20h, ma journée est terminée. Je me rends directement dans mon petit resto favori. C’est l’été. La terrasse est très agréable. Des touristes, des familles avec leurs enfants profitent de cette belle soirée.

Deux mondes… Impossible de basculer dans celui-là malgré ses attraits. Impossible de faire sortir les enfants de mon esprit.

Tanguy et Leila, on aurait envie qu’ils soient des Enfants Particuliers comme dans les livres, avec des pouvoirs pour se sortir des situations horribles.

Il fallait que ça sorte. Merci d’avoir lu. Bonne nuit”

L’autre côté de la barrière.

Texte de ma consœur Claire (je suis en congés cet été, je termine mon prochain roman, je partagerai donc seulement des textes de patientes ou de soignantes. Photos : ICI )

Bonjour Baptiste,

Je lis avec grand plaisir votre blog depuis vos débuts et j’ai aussi lu tous vos livres.

J’ai 33 ans, 2 enfants de 4 et 6 ans, et je suis (ou plutôt j’étais) médecin de famille (pas seulement généraliste, mes patients me le disent et vous le diraient aussi). Depuis le plus loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire ce métier, ou plutôt toujours eu cette vocation, m’occuper des autres. Je soignais des familles entières des arrière grands parents aux arrière-petits-enfants.

J’ai fait mes études au CHU de J., j’exerçais dans l’Aude dans un petit village. Une petite vie heureuse et bien remplie, et les matins, lorsque je poussais la porte de mon cabinet, et que j’en sentais l’odeur, une sensation de bien être et de bonheur d’être là s’emparait de moi à chaque fois.

Un lundi soir après mon cours de gymnastique, lors du moment que la prof appelle « retour au calme » (c’est de la relaxation) j’ai ressenti une sensation vasculaire inhabituelle au niveau abdominal. Et en rentrant chez moi, je me suis gratté le cou et j’ai trouvé une adénopathie sus claviculaire droite. Je n’ai pas bien dormi la nuit qui a suivi, la sensation d’avoir une masse battante dans mon ventre, et puis ce ganglion. Le lendemain matin, 10 visites, m’occuper des autres, c’etait dans un coin de ma tête, mais pas aussi présent. J’ai parlé de l’adenopathie à une consœur qui m’a dit : « va faire une bio et fais quand même une échographie abdominale et une radiographie thoracique dans une semaine si ça persiste ». Bio faite et parfaite. Mais 2 jours après la sensation de masse battante abdominale est toujours là, plus présente encore. Il y a des antécédents familiaux d’anévrisme chez moi, je demande donc à une copine médecin vasculaire de me faire une échographie l’après-midi même : « Tu vas pouvoir bien dormir ce soir Claire, tout est parfait ! »

Oui mais moi je sens bien que quelque chose ne va pas. Le soir après l’echo des douleurs basi thoraciques droites vont commencer, elles seront insomniantes et iront crescendo jusqu’au diagnostic. Au début j’espère qu’un zona va sortir, c’est bête comme on essaie toujours de se rassurer, j’ai guété l’éruption pendant plusieurs jours, et puis la fatigue le samedi, et la petite toux sèche le dimanche, et le ganglion toujours là… Je savais que j’avais un épanchement pleural et la petite case « lymphome » clignotait déjà dans ma tête. J’ai lâché le mot à mon mari et ma mère, mais aucun ne l’a entendu.

Le lundi matin je suis allée consulter mais pour la première fois de ma vie, je n’y étais pas : la douleur, la fatigue, et l’inquiétude pour moi même. A midi je suis allée faire une radiographie thoracique : j’ai bien un épanchement pleural et mon médiastin est tellement élargi que j’ai fait un malaise vagal en le voyant.

L’après-midi le scanner a retrouvé une masse mediastinale de 10 par 11 cm qui comprime l’artère pulmonaire : mes confrères ont appelé l’oncopole. Je suis rentrée le lendemain à l’hôpital L. pour initialement une biopsie mediastinale qui s’est transformée en une ablation de l’adenopathie sus claviculaire. Couac sur couac : je suis hospitalisée en pneumologie allergologie, je vois un premier interne de chirurgie thoracique qui me dit qu’il va m’opérer le lendemain (alors qu’il sait déjà qu’il n’en sera rien), il me présente ensuite un interne plus jeune : « Je vous présente Alix qui sera avec moi demain au bloc. »

Le lendemain le bloc est désert : il y a une opération sous robot à l’autre CHU, ils y sont tous pour voir, sauf Alix. L’infirmière au bloc opératoire a ouvert mon dossier, elle lit : « biopsie mediastinale ». Je lui réponds : « Ah non, je suis marquée au niveau du ganglion ». Puis elle dit : « Mais Alix, tu n’attends pas Pierre pour commencer ? » et Alix de répondre : « Il est à l’autre CHU ! » L’intervention durera 1h30 à la place du quart d’heure initialement prévu. Et depuis j’ai un lymphocèle qui me gêne beaucoup et a dû être ponctionné à plusieurs reprises.

De retour en chambre Alix passe me dire : « C’est bon vous pouvez sortir, on aura les résultats dans deux semaines ! » Là c’est trop, je lui demande de contacter expressément les hématologues de l’oncopole, que j’avais eu au téléphone la veille de mon hospitalisation, et qui m’avaient donné un numéro d’urgence à faire dans la nuit que je passais chez moi si ça n’allait pas. Je me sens oppressée et refuse de rentrer chez moi dans ces conditions. Ils me garderont 3 jours en tout (mardi mercredi et jeudi), non sans remplacer par 2 spasfon mes corticoïdes du jeudi matin 😂. J’ai très vite pris le parti d’en rire, de rectifier leurs erreurs et d’en rire, que faire d’autre.

Mes confrères et mon cousin médecin ont contacté les anatomo pathologistes (qu’ils connaissent) de l’oncopole où est partie ma pièce opératoire pour qu’ils la regardent très vite. Tous sont très inquiets.

Je suis rentrée chez moi le jeudi soir, le vendredi matin, je suis passée au cabinet et un confrère m’a ausculté : l’épanchement pleural s’est majoré, l’oppression thoracique et les douleurs sterno chondrales sont permanents. Je lis l’inquiétude sur leurs visages : « Maintenant tu vas dans le cabinet, tu prends le téléphone et tu appelles l’hématologue, sinon c’est nous qui le faisons ! » Je l’ai fait, j’en tremblais de peur, d’angoisse, de voir des adénopathies cervicales sortir comme des champignons en quelques jours à peine. 15 jours d’anapath, ce n’était pas possible. L’hématologue me dit que les résultats tomberont l’après-midi même, au pire le lundi.

Le vendredi soir, nous sommes en train de visiter l’école de mon cadet qui fera sa première rentrée en septembre. Le téléphone portable capte mal, mais c’est « hématologie » qui s’affiche. La secrétaire me dit : « Vous êtes attendue en hématologie protégée à 19 heures (il est 18 heures et nous avons plus d’une heure de route, et il faut appeler mes parents pour qu’ils gardent nos enfants), donnez moi vos coordonnées et celles de votre personne de confiance pour que l’entree soit faite plus rapidement ! » Cela capte mal et coupe à plusieurs reprises, nous quittons l’école précipitamment, moi toujours au téléphone.

Pour moi c’est que l’anapath est tombée et que c’est tellement agressif que c’est très urgent. C’est la première fois que je perds pieds devant ma famille et surtout devant mes enfants, la terreur de ne plus les revoir s’empare de moi. Chaque jour depuis qu’ils sont nés je leur ai dit que je les aimais, ça c’est bien déjà, je n’aurais pas ce regret. Je pars avec mon mari en pensant ne jamais les revoir.

Dans la voiture, je dis comment je voudrais être incinérée à mon mari et quoi faire de mes cendres. J’ai l’impression que je vais mourir de manière imminente. Tout cela n’est pas rationnel mais j’ai cessé de l’être quelques heures ce jour là.

Voilà, depuis 1 mois et demi je suis hospitalisée en hématologie protégée pour le traitement d’un lymphome lymphoblastique T. Rien que son nom semble barbare. Il se traite comme une leucémie. Donc 3 ans de chimiothérapie, les médecins ont annoncé la couleur d’emblée : 3 ans sans travailler pour moi, je serai immunodeprimée, donc impossible d’être au quotidien en contact avec des personnes malades. Quelle ironie…

Demain je pourrai enfin rentrer chez moi et revoir mes enfants car ils sont interdits dans le service ces petits nids à microbes. J’ai eu une chimiothérapie d’induction, et là direct en suivant le premier bloc de chimiothérapie de consolidation. Le TEP scan dit : rémission complète, tout le monde se réjouit, les médecins, mon entourage, je reste sur ma réserve. Les nausées et la fatigue sont mon lot quotidien, mais je tiens bon pour mes enfant et mon mari. Je serai rapidement en aplasie à la maison, donc moins de câlins avec mes enfants, ça ça va être difficile. Mais 14 jours à la maison quand même, ça me semble un cadeau depuis tout ce temps bloquée ici.

Merci de m’avoir lue Baptiste.

Mes enfants me manquent, mes patients me manquent…

Claire.

Dis Maman, c’est quoi l’inclusion ?

Texte écrit par la romancière Caroline Boudet

Alors voilà, j’avais vraiment l’intention de n’avoir ni à écrire, ni à publier ce post. Vraiment. Parce que tout devait se passer pour le mieux, et il n’y avait pas de raison que ça se passe autrement, n’est-ce pas ?

Mais ce soir, trop c’est trop.

Ce soir 29 juin, cela va faire plus de 7 mois que nous, parents de Louise, qui a trois ans et demi et un chromosome en plus, bossons pour qu’elle fasse sa rentrée dans les meilleures conditions en septembre prochain.

Vous voulez savoir, ce que c’est, bosser pour que son enfant handicapé fasse sa rentrée en petite section, en 2018 en France ?

En novembre 2017 nous avons commencé à rassembler tous les papiers nécessaires pour faire une demande d’AVS (Auxiliaire de vie scolaire). Pourquoi tellement à l’avance ? parce que la MDPH, l’administration qui décide des attributions d’aide humaine pour les personnes handicapées, met en moyenne 5 mois dans notre département à traiter des dossiers de demande – c’est une moyenne basse pour la France.

Tellement à l’avance, parce que nous voulions arriver au mois de mai ou juin et avoir ce sesame officiel qui permet à l’éducation nationale d’embaucher quelqu’un, et que nous voulions que cette personne soit là dès la rentrée. Parce que nous voulions FAIRE LES CHOSES AU MIEUX.

Donc, dès novembre, nous avons : rempli un dossier de demande de 20 pages, recueilli des certificats médicaux, détaillé les journées de Louise, expliqué par écrit quel était son « projet de vie » à trois ans, et pourquoi il nous semblait au mieux pour elle, après la crèche ordinaire auprès de ses camarades, d’entrer en maternelle avec les autres. Après tout, l’ère du temps est à l’inclusion, n’est-ce pas ?

Et bien l’inclusion c’est ça, donc : préparer 10 mois à l’avance une rentrée scolaire sur le plan administratif. Attendre cinq mois. Recevoir une « notification », papier sans âme qui vous annonce une décision que vous ne comprenez pas : « attribution d’une AVS mutualisée ». Chercher à comprendre ce que cela veut dire, combien d’heures elle sera avec Louise, quand elle arrivera, qui l’attribuera ?

C’est comprendre que «AVS mutualisée », c’est une personne dont le temps sera partagé entre plusieurs enfants, peut-être sur plusieurs écoles différentes.

C’est demander « combien ? et combien d’heures auprès de Louise ?

C’est au mieux entendre « on ne peut pas vous dire, 10 h par semaine au maximum, et quand ? on ne sait pas », au pire n’avoir aucune réponse.

C’est entendre, quand on évoque le projet de scolarisation, comme première réponse « mais vous avez pensé à prolonger la crèche ? ». Une fois. Deux fois, trois fois. C’est avoir peur, en effet de faire une FOLIE, prendre des avis, comprendre qu’une petite section avec trisomie 21 n’a rien d’un voyage sur la Lune. C’est faisable. C’est souhaitable.

Alors on a refait un dossier, avec re- un certificat médical, et re- les avis des pros qui suivent Louise, pour expliquer que ce serait vraiment mieux pour tout le monde, enseignants comme élèves, que notre fille bénéficie d’une AVS pour davantage d’heures que « 10 maximum par semaine ». C’est qu’avec des classes de 25 à 30 en petite section, on peut comprendre aussi en tant que parents que rien ne soit évident et avoir envie de faciliter les choses. Et on avait vraiment, vraiment envie de rassurer tout le monde pour que Louise ait une rentrée sereine.

L’inclusion, c’est de nouveau envoyer ce dossier, en avril, en plusieurs exemplaires, en courrier suivi, en recommandé. Et attendre qu’il soit réceptionné. Et appeler deux fois, trois fois, cinq fois, pour entendre en juin « Mais oui on l’a reçu le 14 mai, mais alors là, vraiment, on ne pourra pas l’examiner avant septembre ».

Pourquoi pas, mettons toutes les bonnes volontés avec nous pendant ce temps, rencontrons l’équipe pédagogique, organisons une réunion avec 13 personnes autour de la table. 13 personnes, vous voyez le truc : impressionnant, n’est-ce pas, quand on se souvient qu’on prépare une petite section de maternelle et pas le prochain sommet de l’Otan.

Mais vaille que vaille, c’est utile, dépassons nos appréhensions et discutons avec ces personnes autour de la table qui sont motivées pour aider Louise à faire au mieux son entrée dans l’école. On est en juin, tout semble prendre forme, l’école prête à l’accueillir, l’enseignante et l’Atsem rencontrées, le centre de loisirs dans les starting-blocks, la kiné, l’orthophoniste et la psychomotricienne prêtes à se déplacer à l’école comme elle le font à la crèche, pour les séances de rééducation de Louise.

Alors, même si la grande inconnue reste en juin cette histoire d’AVS, prenons d’une main un anxio, de l’autre notre mal en patience, c’est ça l’inclusion, et on va y arriver. Attendons septembre, toutes les bonnes volontés sont là, c’est ça l’inclusion.

Et puis BAM, fin juin, un coup de fil qui nous apprend que finalement, ça n’est plus « du tout » possible que les pros qui suivent Louise continuent à venir la voir dans l’école. Pourquoi ? Euh, on ne le fait pas. Ce qu’il faut c’est que les parents viennent la chercher à l’école et l’emmènent à son rendez-vous. Ou alors payez une baby-sitter pour l’emmener.

Et d’ailleurs, si on vous appelle, c’est pour vous demander si vous avez envisagé que votre fille reste un peu plus longtemps en crèche. (Cinq fois).

Alors là, toi t’es mère, mais tu es aussi secrétaire, GO, greffière, administratrice, j’en passe et des meilleures depuis huit mois, tu es sur les rotules. T’as donné toute ton énergie parce que l’inclusion, oui tu y crois. Mais là t’as les jambes qui flageolent et la voix qui tremble. Parce que le message qu’on te balance, avec cette question répétée, n’est pas du tout : « bienvenue à l’école de la République».

Alors puisque sur cette page on partage les progrès, les joies, les peines, les réalités sans fard de la vie avec un enfant porteur d’un handicap, ce soir je vous raconte ma colère, mon effondrement, mon écoeurement mon sentiment d’injustice et surtout de solitude face à tout cela. Ça fait huit mois, et on revient à la case départ. Et maintenant, on fait quoi ?

Maintenant, quand vous entendrez cette petite phrase « oui, il/elle va aller à l’école, on a fait toutes les démarches pour », vous saurez ce qu’elle cache pudiquement dans la vie des familles.

PS : Et je me dois de préciser malheureusement que nous sommes dans une situation qui est loin d’être la pire.

Caroline Boudet

Des vacances.

Bonjour à toutes et tous,

Pas de chronique cette semaine.

Mais une nouvelle, parue dans le magazine ELLE.

“Elle s’appelait OCTAVIA”

Écrite avec le coeur.

J’en profite pour vous dire que je vais prendre quelques semaines de vacances ici (je travaille tout l’été au cabinet médical).

Je termine les corrections de mon prochain roman, qui ne devrait pas tarder à trouver les étals de vos librairies…

Une tumultueuse et romanesque épopée sur l’Amour pendant la Guerre.

Je vous reviendrai à la rentrée en bonne forme.

Comme l’indique l’article ci-après, j’officierai tous les lundis en tant que chroniqueur sur France Inter.

Bonne et douce journée à toutes et tous,

Baptiste.

Celle qui avait peur de son patron.

La photo, c’est moi, à suivre ici.

(L’histoire c’est T, médecin généraliste, l’écriture c’est moi)

Alors voilà elle venait très maigre, très pauvre, très digne, elle me demandait de lui prescrire des compléments nutritionnels pour cancéreux parce qu’elle n’avait pas de quoi bouffer assez, et trop d’orgueil pour pointer à la soupe populaire.

Je lui disais que je n’avais pas trop le droit, que ce n’était pas indiqué dans son cas, mais je trichais quand même et elle repartait avec sa prescription.

Un jour elle est venue, ça lui faisait mal et c’était moche : une petite boule sous le sein.

Je pense : « Bordel, ça pue la mauvaise nouvelle ce truc », alors je dis : « Je voudrais qu’on fasse rapidement une échographie. »

J’appelle, dégote péniblement un RDV dans la journée.

Deux mois plus tard, elle est revenue. La petite boule avait triplé de volume.

Son patron avait refusé qu’elle aille à son RDV pendant ses heures de travail.

« J’avais peur de le fâcher alors j’y suis pas allé ».

Note pour plus tard : toujours faire un arrêt de travail et ne jamais présumer de la grandeur d’âme des Hommes.

Oui, j’ai haï le patron, pour qui cette femme que je soigne et que j’ai appris à aimer, pour ses fêlures, ses bosses, pour qui cette femme donc, n’était qu’un sac de viande et de tendons bon à décharger des colis en travaillant au noir et c’est tout.

Les cancérologues l’ont confirmé : je vais pouvoir lui prescrire des compléments nutritionnels anti-cancéreux en toute légalité, maintenant.

Pas longtemps, je pense.

Ça ira vite (ça aussi, les spécialistes me l’ont confirmé).

Elle a un fils de 11 ans.

Le désert en bas de chez soi.

(Photo du génial GELUCK)

.

.

.

Alors voilà, les déserts médicaux, tu imagines que ça touche surtout les endroits isolés, le fin fond de la Creuse, les plateaux d’Auvergne, etc ?

Moi aussi, j’ai longtemps pensé ça.

Puis j’ai vu, en l’espace de six ans, ce qu’était un autre visage du désert médical.

Et ça touche tout le monde. Les habitants des grandes villes aussi. Je ne parle pas QUE des délais hallucinants pour avoir un rendez-vous avec un spécialiste (coucou les ophtalmologues !).

Ce matin, entre 9 heures et 13 heures, j’ai vu 27 patients et patientes.

Je ne sais pas combien de temps durait une consultation moyenne avec un médecin en 1980.

Mais je sais que si vous prenez 4 heures et que vous les divisez par 27, vous obtenez 8 minutes 88888888888 secondes.

Moins de médecins, c’est plus de malades pour NOUS, et donc moins de temps disponible pour VOUS.

Le désert médical, c’est aussi ÇA.

Une salle d’attente pleine, et un jeune médecin plein d’illusions qui, tandis qu’une femme pleure devant lui, regarde fugitivement le coin inférieur droit de son écran d’ordinateur.

L’heure.

Il la regarde, pense à tous les autres, dans la salle d’attente, qui s’impatientent.

La patiente a vu mon regard.

Elle a séché ses larmes, mis son mouchoir dans la poche, et s’est excusée de m’avoir pris « trop de temps ».

Personne ne devrait s’excuser de pleurer dans cette société de merde.

Personne.

L’histoire d’une femme.

(Photo : R. Magritte)

Témoignage recueilli et écrit par la romancière et sage-femme (et amie) Agnès Ledig.

Alors voilà, c’est l’histoire d’une femme…

Je ne la connais pas encore. Je la vois en urgence, parce qu’elle appelle au secours, parce qu’elle ne dort plus, qu’elle est sur le point de vaciller. Je n’ai qu’un pauvre petit créneau de trente minutes pour tout découvrir d’elle, et tenter de lui donner quelques outils avant qu’elle ne reparte vers la nuit suivante. Je ferai ce que je peux…

Elle a accouché il y a quelques jours seulement. Premier bébé.

Enfin…

Pas tout à fait.

Elle a accouché il y a quelques jours seulement et elle n’en dort plus.

Elle pense trop.

À l’autre.

Elle a attendu d’avoir vingt-huit ans pour envisager un enfant, avec un conjoint attentionné et une situation de vie rassurante et propice à l’agrandissement familial.

Oui, mais.

Il y a eu cette autre grossesse inopinée, il y a quelques années, dans un autre contexte, avec un autre géniteur, et une situation ni propice ni rassurante. Tellement difficile, même, qu’elle a préféré l’interrompre, et fuir (le géniteur).

Oui, mais.

Ce n’est pas si simple quand on est une femme, quand on porte la vie, quand on doit cesser de le faire, et qu’en plus c’est volontaire. C’est difficile, parce qu’outre le jugement des autres, il y a sa propre culpabilité d’en décider ainsi, sa propre tristesse de laisser partir ce bout de vie qui s’était installé au chaud, et auquel on s’était déjà attaché. Parfois, on s’y attache dès le deuxième trait du test de grossesse, même si l’idée d’être enceinte, à ce moment-là, est une catastrophe en soit.

C’est toute cette culpabilité, toute cette tristesse que Lucille me raconte pendant de longues minutes. Elle s’était déjà attachée à ce bébé, elle lui avait même donné un prénom, mais elle ne pouvait pas le garder, de peur de lui offrir une vie de peines. Elle avait mis des couvercles bien lourds au dessus de tout cela. Un pour la culpabilité, un autre pour la tristesse, un troisième pour que ça tienne, et que rien ne déborde.

Mais une nouvelle grossesse, et tout explose, les deux couvercles et le troisième, et la voilà qui replonge plus fort encore dans la tristesse et la culpabilité. Et pourquoi ce bébé-là a droit à la vie et pas l’autre ? Ses mots sont très forts. Très durs envers elle-même. Les larmes coulent, parce que le nouveau bébé est là, qu’elle l’aime, mais qu’elle n’en dort pas.

Je commence par mettre des mots sur sa peine.

Vous vous sentez coupable n’est-ce pas ?

Oui.

Et vous vous étiez déjà attachée à ce bébé…

Oui, je lui avais même écrit un poème.

Et cette nouvelle grossesse vous rappelle qu’il y a eu la précédente.

Oui. Je me sens très mal depuis que je suis enceinte.

Mettre des mots sur les maux, c’est déjà mettre du baume sur les plaies, parce qu’elle sait que j’ai entendu son chagrin, que je le comprends. C’est comme prendre dans les bras, avec la parole.

Premier pas.

Le deuxième sera de lui donner quelques éléments de ma boîte à outils. Quelques phrases sur des petites cartes, pour l’accompagner.

“Je fais de mon mieux,

Dans le respect de moi-même,

Avec les cartes de l’instant,

Le reste appartient à la vie.”

Nous décortiquons ensemble. Elle a fait de son mieux il y a quelques années. Elle était dans le respect d’elle-même en prenant cette décision, parce que le futur père la frappait, et qu’ajouter un bébé au tableau aurait été de l’huile sur un feu déjà insupportable. Les cartes de l’instant n’étaient pas propices à une poursuite heureuse de cette grossesse.

Le reste appartient à la vie.

Je lui demande si, par hasard, ce bébé qui s’est invité par surprise à ce moment-là ne serait pas venu juste pour lui permettre à elle de partir. Parce que ce sont les faits. Parce que donner un sens aux choses douloureuses permet souvent de les apaiser.

Elle acquiesce. L’envie d’y croire.

Le deuxième outil sera donc un arc-en-ciel d’amour de cœur à cœur, à imaginer dès qu’elle pense à lui tristement, pour mettre un peu de couleur et une jolie émotion sur la mélancolie. Puisqu’elle l’a aimée cette petite entité venue pour ce morceau de temps, infime à l’échelle de l’univers, mais si révélateur pour elle. Je lui propose même de le remercier, ce foetus, pour ce qu’il a fait pour elle, et de lui laisser une place dans le cœur. Puisqu’elle l’a aimé.

Puisqu’elle l’a aimé, mais qu’elle a fait de son mieux avec les cartes de l’instant.

Elle pleure toujours, mais cette fois-ci de soulagement.

Je suppose qu’à son propre jugement s’ajoute depuis des jours, des semaines, des années, celui qu’elle imagine chez les autres. Mais qui serais-je pour oser en faire de même ? Elle est venue parce qu’elle va mal, parce qu’elle cherche de l’aide. On n’assomme pas quelqu’un qui est déjà au sol. Encore moins quand il vous tend la main, confiant, en vous demandant de lui porter secours.

Je lui donne donc la petite carte du non-jugement, puisque la décision lui appartient. À elle et à elle seule de « juger » de ce qui fut bon pour elle il y a quelques années.

Ces femmes qui sont mortes sous les doigts et l’aiguille à tricoter des faiseuses d’anges, elles ont fait de leur mieux avec les cartes de l’instant… et on les jugeait.

Ces femmes qui ont souffert le martyr quand on arrachait de leurs entrailles un possible qui ne pouvait pas y rester et à qui l’ont disait « ça vous passera l’envie de recommencer », elles ont fait de leur mieux, avec les cartes de l’instant… et on les jugeait.

Lucille, il y a quelques années, n’est pas morte, n’a pas souffert le martyr dans son corps, mais elle a trimballé pendant tout ce temps le poids énorme de la culpabilité, qui aurait pu peser sur cette petite fille, née il y a quelques jours.

Mais Lucille sourit en face de moi. Elle a compris, entendu, intégré qu’elle a fait de son mieux, dans le respect d’elle-même. Elle sourit parce qu’elle se sent légère.

Plus besoin de couvercles, ni un, ni deux, ni trois, puisqu’elle y a mis à la place de la bienveillance, de la reconnaissance, et un bel arc-en-ciel d’amour pour ce bébé qui n’a fait que passer…

« La routine »

(Photo : Baptiste Beaulieu)

Alors voilà, elle me confie la douleur, et la douceur.

La douleur de subir une interruption médicale de grossesse, à 2 mois du terme, parce que Bébé présente un handicap sévère qui ne lui aurait pas permis de vivre.

Elle me parle de ce moment, quand elle entre au bloc pour que des inconnus « endorment » son bébé, et qu’ELLE, l’infirmière qu’elle n’oubliera jamais, la prend en charge avec une douceur incroyable, l’aide à libérer ses larmes, lui ménage un espace tendre dans ce lieu d’épreuve insurmontable. Elle me parle longuement de l’extraordinaire exemplarité du personnel féminin, qui l’enveloppe de gentillesse et de bienveillance.

Puis elle me parle de LUI, l’anesthésiste, elle me dit qu’elle comprend que pour lui tout cela soit affaire de routine, mais il est entré sans dire bonjour, en ne s’adressant qu’à l’infirmière.

Elle n’oublie pas -et n’oubliera jamais- qu’il a préparé la péridurale en sifflotant.

——-

Nota : En février j’étais auditionné par la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme avec d’autres personnes militantes pour penser un système de santé moins discriminant.

Voilà les 35 recommandations proposées par la Commission à l’issue de ces auditions.

Soignantes, soignées, continuons le combat !

🙏🏻♥️💪

L’autre chorale.

Photo : auteur inconnu

« Alors voilà, je me souviens, j’étais enfant, quatre ou cinq ans peut-être, et nous avions un médecin de famille. Un vrai. Il soignait mes grands parents, ma mère, etc. Il avait accompagné mon arrière grand-mère jusqu’au dernier instant…

Un jour, sa femme est tombée malade. Pour pouvoir se rapprocher des spécialistes les plus à même d’aider cette dernière, ils durent déménager.

Lors de son dernier jour au village, nous l’avons appelé en lui disant que ma petite soeur semblait malade. Bien entendu elle allait bien, et en passant la porte de la maison il a découvert toute la famille, mon arrière grand-père, ma grand-mère, ma mère, des oncles et tantes, etc, tous réunis pour lui souhaiter bon courage dans son épreuve, lui dire au revoir, et surtout lui dire MERCI.

Merci pour mamie Gigi qui nous a laissé un grand vide, mais également MERCI pour tous les petits bobos…

Pendant plusieurs années nous lui avons envoyé des cartes pour les fêtes, et nous avons pris de ses nouvelles. Lui aussi, nous en a envoyé longtemps.

C’était mon médecin de famille. »

(Texte de X., merci à elle)

La chorale improvisée.

(Photo : Picasa)

Ils sont une dizaine quand j’arrive devant la porte du cabinet où je fais de temps en temps de petits remplacements.

— Bonjour, le docteur Ranchan n’est pas là, elle s’est blessée et s’est fait mal, dis-je en farfouillant dans mon sac pour sortir les clefs.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Mais j’aurais préféré quelque chose de plus humain qu’un banal :

— Ah mais y a quand même un doc ?

C’est cool d’essayer d’être un soignant bienveillant, mais le coup de ne MÊME pas demander des nouvelles, ça me reste en travers de la gorge.

Le docteur Ranchan est géniale. Douce, présente, concernée.

Clairement, ils s’en battaient la raie de son état.

— Avant tout, on va ensemble souhaiter un bon rétablissement au docteur. À 3, on chante ensemble. Allez : 1,2,3 !

Ils ont chanté « Bon rétablissement docteur Ranchan !!! ». Sur le trottoir.

Je n’oublierai jamais. Parfois, tu te dis : « je peux soigner trente ans au même endroit, accompagner des familles, tenir dans mes bras les bébés de femmes que j’ai moi-même tenues bébé dans les bras trente ans plus tôt, si je meurs demain, ils reprendront deux fois des moules en cherchant sur l’annuaire un médecin dans le coin ».

Parfois, t’essaies de faire bonne figure, tu te drapes dans ta vocation, mais ta blouse ressemble de plus en plus à ça :