Archives mensuelles : février 2018

L’égoutier

Alors voilà,

Il dit qu’il est pas venu,

Pas envie, pas pu,

Il dit qu’il avait du travail,

Deux mois sans son traitement,

Mais je vois bien qu’il ment,

.

.

(À la naissance, pas de gare de triage,)

.

.

Je creuse, j’explore, je sonde,

Il dira plus tard,

« C’est le trésor public,

J’avais pas assez d’argent,

J’attendais un dégel de mes comptes,

J’attendais une mutuelle »

.

.

(À la naissance, pas de gare de triage,)

.

.

Je lui dis de venir quand même,

Qu’on peut soigner gratis,

Que tous les médecins le font,

De temps en temps,

Que la vie est dure,

On le comprend,

Mais il sursaute,

« Je veux pas la charité,

Moi je veux payer »

Ses doigts salis d’un travail,

Que nos bonnes âmes,

En leurs gouvernements,

Ne voudraient pas,

S’agitent, retombent sous la table,

.

.

(À la naissance, pas de gare de triage,)

.

.

Son regard pur se ferme, fuit,

C’est la nuit sur son visage,

Tout est pâle,

« Je veux pas parler de ça »

L’argent, comment on en manque,

Comment on en trouve,

Ça le regarde,

L’argent, tout le monde le sait,

L’argent c’est sale,

Comme les doigts,

Les doigts salis,

D’un travail,

Que nos bonnes âmes ne voudraient pas…

.

.

(À la naissance, pas de gare de triage,

Et toi le petit médecin,

Jour après jour,

Visage après visage,

La rage, la rage, la rage.)

——

PS : y aurait-il parmi vous un/une personne habitant à Cologne en Allemagne et qui serait disponible pour y passer un peu de temps avec moi entre le 11 et 15 mars pour m’aider dans des démarches familiales compliquées ? Désolé pour la demande qui paraît sans doute saugrenue quand on ne connaît pas de quoi il est douloureusement question.

Merci du fond du coeur !

(je serai au salon du Livre de Paris le samedi 17 et dimanche 18 mars. Enfin, le romancier Martin Winckler et moi-même serons reçus pour une conférence/rencontre en duo autour de nos romans le 29 mars à la librairie Gibert Joseph de Toulouse !!!)

Les oubliés de Minya

Ils cheminaient entre les dunes, en direction du monastère Saint Samuel, pour le baptème des petits.

On sait qu’ils avaient mis de beaux vêtements, préparé quelques gâteaux, parce que ce devait être une petite fête.

On imagine qu’une des mamans a dû demander ce qui se passait quand le premier véhicule a stoppé.

Il n’y avait pas de tempête au dehors. Juste les dunes, le soleil, le jaune, l’horizon, et où que porte le regard rien ne semblait mouillé, rien ne semblait fini.

« Un barrage militaire, ne t’inquiète pas » a-t-on dû lui répondre.

On sait que les soldats ont fait ouvrir les portes, ont demandé aux hommes de sortir, de se mettre à genoux, puis de renier leur foi.

On sait qu’aucun des hommes n’y a consenti. Ça a été une balle dans la nuque pour certains, une balle dans la bouche pour d’autres.

Ensuite, les faux militaires ont hurlé aux mères de descendre.

On peut imaginer qu’elles ont agrippé leurs petits. Evidemment, il y aura eu des cris (il y a, toujours, les mêmes cris).

Les faux policiers ne se sont pas embarrassés :

« Mettez-vous toutes là ».

Ensuite, on le sait, ils ont tiré « dans le tas ».

Le tas de mères, le tas d’enfants.

On apprendra plus tard que les policiers des alentours ont entendu les tirs, mais ils se sont bien gardés d’intervenir (il y a, toujours, des hommes qui ne bougent pas).

Ils n’ont même pas prévenu les secours, car prévenir les secours, c’était s’accuser : « OUI, nous avons entendu, mais NON nous n’y sommes pas allés ».

Et quand bien même ? Ce sont des chrétiens d’Orient, et le silence qui entoure leur martyre est assourdissant depuis longtemps.

On sait que, sur les 60 de Minya, 29 sont morts.

On sait aussi que, dans la camionnette où il n’y avait que des enfants, seuls trois ont survécu.

C’était il y a un peu moins d’un an, en Egypte.

Personne n’en a vraiment parlé.

Alors qu’on sait tout cela.

On le sait.

On sait les dunes, le soleil, le jaune, l’horizon, et où que porte le regard, rien qui ne semble mouillé, rien qui ne semble fini.

Juste le ciel qui continue la terre.

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Photo : l’excellentissime photo-reporter Neal Badache.

Le travail qu’il mène avec la formidable Ben Jeandeaud mérite le détour

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ICI

Bonnes ondes

Alors voilà, je suis à Paris, où je suis reçu à 14h pour une audition d’une heure par la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, à leur demande, afin d’y plaider pour une médecine plus empathique, tant pour les soignés/soignées que pour les soignants/soignantes.

J’y expliquerai l’importance d’introduire des témoignages (des visages, VOS visages) de patientes et patients au cours de nos études.

Ce que je tente de faire ici depuis six ans maintenant en relayant votre parole.

Je prends vos bonnes ondes.

On peut y arriver.

On peut changer les choses.

On peut !

Précision : j’ai insisté pour y aller avec une femme féministe qui défend la parole des soignées et des soignantes depuis de nombreuses années. Nous serons donc trois. Elle, moi, et mon incroyable chemise H&M sobre, discrète, dépouillée (je raconte aux gens que c’est une Hermès, ça passe crème)

Money, money, money

Alors voilà, il y a un sujet un peu tabou de la relation soignant/soigné : le paiement.

La patiente donne la carte bleue/le chèque/les espèces/la carte vitale.

Parfois, il arrive qu’au terme d’une consultation je conclus à l’inutilité de traiter (ce n’est jamais sans risque, un médicament, alors pourquoi médicamenter pour rien ?).

Eh bien, je ressens TOUJOURS un profond sentiment d’imposture quand je vois la patiente partir SANS ordonnance (même qu’un jour, je céderai peut-être à cette phrase horrible qu’ont certaines praticiennes éprouvant la même gêne que moi : « Il vous faut autre chose ? » ou alors « Ce sera tout ? »).

Des patientes paient (en vrai, elles ont avancé les frais de la consultation) et je ne leur ai rien donné en échange !

J’ai été « Payé pour RIEN » ai-je envie d’ajouter.

Ou plutôt non : mon produit de base, il est dématérialisé. Mon service, rémunéré par la société, c’est de délivrer une information. Le problème, c’est que le savoir, quand on le partage, ne se perd pas. La patiente n’est pas partie avec un petit bout de « ma boutique » comme avec le boucher, par exemple.

Quelle contradiction avec tout ce que notre société matérialiste et consumériste nous apprend des rapports humains !

Ici-bas, quand on paie, on paie TOUJOURS en échange de quelque chose.

Je devance les commentaires : écouter, réfléchir, et finalement prendre la responsabilité de ne prescrire « rien » c’est le point final d’un raisonnement basé sur la science et qui m’engage médico-légalement AUTANT que lorsque je prescris « quelque chose ».

Je SAIS donc que mon ressenti est irrationnel et erroné, je sais qu’une société qui accepte encore de rémunérer un savoir ne peut pas aller si mal qu’on le dit, et POURTANT je n’arrive pas à m’en défaire !!!!

Une amie, psychologue, et qui souffre autant que moi d’un syndrome de l’imposteur, m’a dit récemment :

« Ne te plains pas : au moins, toi, tes patients sont remboursés ! »