Archives mensuelles : juin 2020

Le bouquet des bouquets

On ne peut pas vraiment dire que ça a été de tout repos ces derniers mois.

J’ai vu des patients très ébranlés par les mouvements sociaux et la façon dont le gouvernement les a réprimés dans la rue, j’ai vu des patients effrayés par le coronavirus, j’ai accueilli la détresse de certains soignants, éreintés par la plus grande crise sanitaire depuis quarante ans, des soignants obligés d’aller au travail équipés de sacs poubelles en guise de surblouses, de masques périmés, des soignants tiraillés par des injonctions sanitaires se contredisant d’un jour à l’autre, des soignants à qui on a promis une meilleure reconnaissance, et qui aujourd’hui, découvrent que les conditions d’attribution de la fameuse prime COVID-19 eh bien ils n’y répondent pas pour x ou y raisons.

Ben oui on le dit pas assez mais la prime Covid, en fait, c’est :

– si tu as été soignant en zone rouge,

– qu’il y a eu plus de mille morts dans ton département,

– que tu es né un jour impair,

– que ton père s’appelle Maurice,

– ET que ton prénom commence par un C comme dans « Calle-toi là derrière l’oreille ».

Bref, le médecin que je suis n’a pas grand chose de positif à tirer de cette année 2020.

C’est donc Baptiste le romancier qui va prendre le relais. Quand je suis romancier, eh bien je vois les belles histoires derrière les maladies, les trajectoires qui se croisent et font jaillir un peu de beauté de tout ce merdier.

Oui, oui, et oui, il y a du beau en ce monde.

Et il y a les patients et il y a leurs histoires.

Il y a cette dame de soixante ans, elle vit seule, dans un petit appartement, et passe ses journées dans le noir, parce qu’elle a peur des pigeons et de mille autres choses à l’extérieur, et elle en a peur depuis très longtemps, bien avant le virus, bien avant la distanciation sociale. Elle a pris de l’avance sur le confinement. Elle vit emmurée vivante depuis dix ans. Ses seuls contacts ? Moi et l’infirmier à domicile qui passe tous les jours.

Chaque fois que l’infirmier ou moi allons la voir en visite, on lui dit d’ouvrir ses volets, pour aérer, et elle nous dit « oui oui, je vais le faire » mais elle ne le fait jamais, ou seulement le matin, durant une heure, pas plus, vers 8 heures 15, moment où elle entrouvre sa tombe en cachette, pour regarder passer en bas de chez elle son fils qui tient un petit garçon par la main…

« Il emmène mon petit-fils à l’école », nous dit la dame.

La dame ne parle plus à son fils depuis des années et je ne sais pas pourquoi, y a des milliers de raisons pour qu’on cesse de se parler dans une famille. Les raisons leur appartiennent. Et ne plus causer à son fils, c’est un crevecoeur pour cette dame. Une vraie souffrance. Elle me le dit. Elle le dit à l’infirmier.

L’autre jour, j’arrive chez elle et je vois, dans la pénombre du salon, un joli bouquet de fleurs en train de faner.

Qui vous a offert ce bouquet ?

C’est l’infirmier, me répond la dame. Il me l’a offert dimanche pour la fête des mères.

Voilà. Je pense que je vais terminer cette histoire sur ce geste-là d’un infirmier envers une dame un peu blessée, qui a blessé sans doute, mais s’est rappelé le temps d’une journée qu’elle était toujours une maman, grâce à son infirmier à domicile.

C’est ça être soignant, aussi je crois. Merci à l’infirmier. S’il m’écoute, je veux être comme lui quand je serai grand.

Edith

(Photo : ICI)

Alors voilà,

Chère Edith,

tu es entrée avec Louis, ton fils de 6 ans. Tu as débarqué au cabinet médical au dernier moment comme d’habitude, bien après la fin des consultations.

« C’est pour faire vacciner le petit »

Moi je l’aime bien, ton Louis. Il fait le tour du bureau, se met sur mes genoux, veut que je lui explique ce qu’est un stéthoscope, un otoscope, un marteau-réflexe, etc.

J’aime moins la façon que tu as de lui parler, Edith : une façon sèche, brutale, mais j’essaie de pas juger, car t’es toute seule à l’élever, que ça doit être difficile, et que le père s’est barré en te laissant la charge d’un monde entier qui pèse 25 kg aujourd’hui, et que ce foutu père n’est pas là pour partager avec toi le poids de mes désapprobations totalement subjectives.

Je sonde un peu quand même : comment ça va à la maison ? le moral ? Le boulot ?

Je ferme un peu les yeux quand tu me demandes un jour d’arrêt maladie par-ci par-là parce que tu sais plus comment gérer le petit.

Il n’empêche, ce jour-là, Louis ne voulait pas se faire vacciner.

Et il hurlait, et il tapait des pieds, et il avait peur, et il refusait de regarder ailleurs pendant que j’approchais l’aiguille de son bras, et j’étais fatigué, et j’ai essayé d’être patient, j’ai parlé avec Louis, j’ai parlé longtemps, je lui ai mis un dessin animé sur le telephone, mais rien, il hurlait, il avait peur, et toi tu voulais qu’on fasse le vaccin là, maintenant, tout de suite, parce que tu cours toute la semaine et n’a pas le temps de revenir… Alors on a vacciné Louis, dans des conditions nullisimes pour un gosse, avec lui qui pleure et la musique joyeuse du dessin animé derrière, et je m’en veux, de pas avoir trouvé le moyen de vous dire qu’il fallait revenir, mais tu me pressais pour que je le fasse, et Louis pleurait, et j’étais épuisé de ma journée, et y a eu une sorte d’alignement désastreux des astres, dont l’origine est peut-être qu’on vit dans une société où 2 millions de femmes sont mères célibataires, où elles représentent 85 % des familles monoparentales, et où une sur trois vit sous le seuil de pauvreté.

Et où c’est vous, les mères célibataires, et vos enfants, vous oui, qui payez la lâcheté de certains pères.

Pardon Edith.

Pardon Louis.