Mon bureau, Monoprix, et du v…i.

Alors voilà… Aujourd’hui je veux absolument vous parler de mon bureau, au cabinet médical.

Je veux avoir ici une petite pensée pour lui suite à… l’incident.

Imaginez : une maman entre, me salue, puis dit :

« Docteur, regardez tout ce qu’il vomit » en sortant un sac plastique rempli de ce que vous pouvez imaginer, sac qu’elle pose ensuite sur mon bureau, hyperfière de tout ce que le corps de son petit garçon est capable d’excréter.

Elle l’a posé sur le bureau. Comme ça. Plof !

Et ce qu’endure mon bureau, mon pauvre bureau en PVC personne ne peut le décrire. Il n’y a pas de mot. PARCE QUE : qui pourrait comprendre à part peut-être le bureau d’un autre médecin !

D’ailleurs, je les imagine bien, la nuit venue, qui se téléphonent entre eux.

« Moi on m’a déjà fait ça avec des taenia, hein » se plaindrait celui du gastroentérologue en bas de ma rue.

Non mais vraiment.

Qu’est-ce que j’aurais dû faire quand cette femme a déposé ce sac au plastique si fin, rempli de vomi, hein, les amis ? Mon Dieu, je revois le vomi bomber la fine couche de plastique, et ce plastique qui s’étale, qui s’étale sans fin comme une galette ou une bombe à eau. Mais mon dieu, non… Je comprends qu’elle soit fière, cette mère, c’est le bébé de son bébé, quelque part, mais quand même… Je ne sais pas ce que j’ai pensé en voyant… ÇA !

Peut-être que j’ai vu dans ma tête le capitaine Kurtz, vous savez, Marlon Brando dans Apocalypse Now, celui qui a un gros gros gros stock de Napalm a écouler, et je l’ai entendu commander dans ma tête : « Brûle-le-sac ! Brûle le bureau ! Brûle-la-maman ! Brûle-tout, brûle-tout Baptiste ! »

Vous savez, les amis, le bureau du médecin n’a pas le vie facile. Non mais j’ose à peine toucher le mien ! Entre les mouchoirs usagés, les pieds posés sans gêne pour montrer un panaris ou le petit bouton entre les orteils, le dentier balancé à la va-vite ALORS qu’à côté la table d’examen n’attend QUE ça !!!!

Et derrière tout ça, cette question existentielle : ils sont étanches au moins, les sacs Monoprix ?

Vous savez, les amis, j’écrivais cette chronique et je pensais, « Punaise, je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’être réincarné en bureau de médecin ! » et tout à coup je me suis souvenu qu’un bureau de médecin ce n’était pas SEULEMENT ça. Me suis souvenu de toutes les fois où quelqu’un a dit, en tapotant du bout des doigts ce petit bureau, des phrases comme :

« Docteur, je vais mieux ! »

« Docteur, je me marie ! »

« Docteur je suis enfin enceinte »

Ou même : « j’ai enfin maigri » qui rappelle cette autre phrase « j’ai enfin grossi »

Ou encore cette phrase magnifique : « j’ai pas peur, Docteur ! »

Et, enfin, peut-être ma préférée d’entre toutes :

« Vous savez, Docteur, je vais me battre !»

Et là oui, définitivement je peux le dire, les amis, je ne souhaite finalement pas à mon pire ennemi d’être réincarné en bureau de médecin : il aurait trop de bons moments et ce serait trop bien pour lui !!!

(Vous pouvez retrouver cette chronique sur le site de France Inter, ici)

Rencontres avec vous.

Mon quatrième roman, « Toutes les histoires d’amour du monde » sort le 17 octobre.

Je serai à la librairie parisienne Le Divan mercredi 17 octobre pour une dédicace/soirée de lancement à partir de 19h00.

Suivront (à vos agendas !) :

– la librairie Gibert Toulouse le vendredi 19 octobre à 19h00

– mercredi 24 octobre / Cultura Balma Toulouse : événement spécial, rencontre-dédicace en couple avec Agnès Ledig à 20 heures !!

– samedi 10 et dimanche 11 novembre / Foire du livre de Brive (😀)

– lundi 12 novembre à Strasbourg, librairie Kléber vers 19h (horaire à préciser !)

– samedi 24 novembre : Librairie La Nuit des temps à Rennes dédicace à 17h00 et rencontre à 19h00

– samedi 1er et dimanche 2 décembre / Salon Angoulême en poche avec la librairie Cosmopolite (Pascal ♥️)

– samedi 8 décembre / Librairie Ombres blanches Toulouse (horaire à venir !)

Puis suivront Lyon, Lorient, Bourg-En-Bresse (Lydie🙏🏻), Mérignac(Philippe😘), Grenoble (Sandrine) et bien d’autres selon les librairies qui m’invitent (je suis un garçon facile😃). Bref, c’est vous qui demandez aux libraires.

À bientôt ?

♥️

Baptiste

PS : ça, c’est le sourire de joie et de fierté de mon éditrice qui tient pour la première fois mon roman entre les mains…

Comme je la comprends… et comme il me tarde !

Je le serrerai lundi dans mes bras. Et j’aurai une pensée particulière pour la femme qui, quelque part, ne l’a pas encore lu et qui compte tellement pour moi.

#roman #mazarine #histoire #aventure #tresor #amour #guerre #mystere #bouteillealamer

Eloïse.

Le visage d’aujourd’hui est le visage d’une soignante. Elle s’appelle Eloïse et, l’autre nuit, elle m’a écrit une lettre qui commence par ces mots :

« Bonsoir Baptiste,

Je ne sais pas tellement pourquoi c’est à vous que je m’adresse ce soir. Peut être parce que je suis finalement PLUS marquée que je ne veux bien me l’avouer. »

Eloïse m’explique ensuite qu’elle travaille de nuit aux urgences pédiatriques. Elle devait être en vacances, mais ils sont en sous effectif depuis deux mois, alors elle a été rappelée. Encore. Et elle a accepté de revenir. Encore.

« Parce que, écrit-elle, j’aime mes collègues, et j’aime mes petits patients !!!! »

Puis Éloïse me raconte qu’un père amène sa fille.

Il pensait qu’en venant aux urgences, soit il aurait une CONSULTATION RAPIDE et ressortirait avec une ORDONNANCE RAPIDEMENT, soit il aurait une CONSULTATION RAPIDEMENT qui aboutirait à une HOSPITALISATION RAPIDE.

« Mais voilà, m’écrit Eloïse, DÉJÀ, la salle d’attente était pleine, ET MOI j’étais seule avec un interne. »

Toujours est-il que c’est arrivé : cet homme a levé la main sur Eloïse.

Elle a eu peur. Très peur. Et c’est une première dans le cadre de son travail.

« Sur le coup, m’écrit-elle, je tente de garder le maximum de sang froid possible. Je demande aux parents qui ont entendu le père monter dans les tours de ne pas s’en mêler, pour éviter que cela dégénère. Je demande à mon agresseur de rejoindre sa femme et sa fille parce qu’il fait peur aux autres enfants. Puis je m’effondre. Je pleure. Panique. Fais une hypertension sévère à 21/13. »

L’administrateur vient, constate les problèmes d’effectifs, rédige un rapport « d’évènement indésirable » -c’est comme ça qu’on dit- puis Eloise doit reprendre son travail, avec le sourire, mais avec quelques larmes qui sortent toutes seules de temps en temps, avec le sang qui tambourine dans sa tête, et les yeux rougis à cause de cet « événement indésirable ».

Elle se sent vidée, comme elle me l’écrit :

« Le pire dans tout ça, Baptiste, je ne sais pas contre qui je dois être le plus en colère, contre la direction qui supprime des postes à tout va, épuisant mes collègues qui se retrouvent en arrêt maladie, ou contre ce père.

Les agressions verbales nous en subissons régulièrement elles ne devraient déjà pas exister, Baptiste. Les agressions physiques n’en parlons pas.

J’aimerais que les gens sachent qu’on travaille 1 WE sur 2, les jours fériés, à Noël ou au jour de l’an.

J’aime mon métier. Vraiment. Je n’en changerai pour rien au monde. »

Et Eloïse conclut par ces mots :

« Merci de m’avoir lu. Je me sens déjà mieux pour ce soir.  »

Voilà, le texte que je voulais partager avec vous.

Alors Eloïse, tu vois, moi, je ne peux pas faire grand chose d’autre que ça, lire, relayer ton témoignage sur ce « monastère blanc qui n’avoue ni sa prière ni sa misère crasseuse. Propre et impeccable comme un scalpel. » disait l’écrivain Claude Luezor.

Je ne suis pas un homme politique, je suis romancier et médecin. J’écris des romans et j’essaie de soigner les gens. On a tous un moment comme ça dans nos carrières de soignants, où tout bascule. Moi, c’était il y a trois ans. Mon agresseur a quitté le cabinet en claquant la porte. Quelques temps après il a été condamné à plusieurs mois de prison ferme pour m’avoir menacé avec un couteau. Eh bien tu sais quoi, COPINE Eloïse, COLLÈGUE Eloïse, COMPAGNON DE GALÈRE Eloïse ? Depuis ce jour, je ne peux plus entendre une porte claquer sans avoir le ventre noué. Ça s’est gravé dans mes intestins, je crois. Là. Je veux te dire, Eloïse, à toi et aux collègues, que je suis de tout cœur avec vous toutes et tous.

Et que si je suis un peu triste d’avoir eu à relayer ici ton « ÉVÉNEMENT INDÉSIRABLE », je suis fier d’avoir pu porter ta voix et celles des soignants ici.

Toutes les histoires d’amour du monde.

Coucou à toutes et tous,

Ça fait combien de temps, ici ? Six ans ? Sept ? Je ne sais plus.

Merci à celles et ceux, fidèles au poste, et aux nouveaux arrivants et arrivantes.

Le temps passe…

(Mais non, chut, ce n’est pas de la nostalgie que tu ressens, là…)

J’ai écrit un nouveau roman et je m’apprête à retourner sur les routes à votre rencontre (n’hésitez pas à demander à vos libraires de contacter ma maison d’édition pour me faire venir. Je me déplace toujours avec plaisir et il y aura des free-hugs !)

Je crois n’avoir jamais rien tenté d’aussi ambitieux que ce quatrième opus.

Deux ans d’écriture et de recherches. Je n’ai jamais été aussi exigeant envers moi-même, envers mes éditrices (merci infiniment à vous, les filles🙏🏻♥️).

480 pages.

La Guerre, l’Amour, celles et ceux qui les font.

Quant à toi qui me lis : j’ai tellement hâte que tu participes à cette aventure…

Parce que oui, je ne te l’ai pas encore dit, mais ce roman que tu vas lire, quand tu l’auras terminé, je te demanderai de participer.

Participer à quoi ?

À une chasse au trésor mondiale.

Car ce roman n’est pas qu’un livre.

C’est une bouteille à la mer lancée dans une mer de lecteurs. Je cherche quelqu’un. Mon père et moi cherchons quelqu’un.

Ton rôle ?

Je vais avoir besoin de toi pour peigner le museau à la Guerre et au Temps qui passe.

Rien que ça ?

Oui, rien que ça. Prépare-toi bien ! Rendez-vous le 17 octobre ! Prêtes ? Prêts ?

Ce qu’en pensent les malades.

Aujourd’hui je veux parler à toutes les personnes qui nous écoutent, qui souffrent peut-être de DÉPRESSION et à qui de bonnes âmes viennent régulièrement recommander de, je cite, « SE BOUGER pour que ça aille mieux ».
Dire ÇA à une personne déprimée est aussi ABSURDE que si on balançait à un type avec un vitiligo, un psoriasis, ou de l’eczéma : « MAIS FROTTE FORT, ÇA PARTIRA !!!! » C’est nul. Ça marche pas. Ça culpabilise et c’est tout.
Je suis médecin, mais je suis aussi romancier. J’ai demandé sur internet à mes lecteurs souffrant d’affections en tous genres de me donner un aperçu des phrases maladroites qu’ils ont pu entendre de la part de soignants ou de proches…
Par exemple, dire à une femme qui n’arrive pas à avoir un enfant qu’elle -je cite- « doit arrêter d’y penser, parce qu’on connaît la belle-soeur de la voisine de notre coiffeuse qui a enfin réussi comme ça, en arrêtant d’y penser ! » ça ne marche pas. Mais surtout, en disant ça, on sous-entend que la femme est peut-être un petit peu responsable de son état, et que la fertilité est quelque chose qu’elle pourrait a priori maîtriser : « Ben oui quoi, si tu sais pas domestiquer tes follicules ovariens à 20 ans t’as raté ta vie… »
Non mais est-ce qu’on se rend compte combien c’est VIOLENT pour une femme d’entendre ça ?
Un malade faisait remarquer que c’est à peu près aussi débile que de balancer à un asthmatique : « Vas-Y Bruno !!! Respire profondément, ça va aller !»
Bah non, connard, si je pouvais respirer profondément, je serai pas en train de faire une crise d’asthme !!
Il y a derrière ces remarques cette idée qu’on pourrait contrôler/maîtriser son corps, son esprit, ses pensées.
Pourtant, on ne dira pas à une personne souffrant d’un cancer « moi perso je te conseille de mieux contrôler ta prolifération cellulaire, mais bon, je dis ça je dis rien »
Ben oui, DIS RIEN !
Car en vrai balancer à quelqu’un que son problème est dans la tête, ça ne console pas. Tout simplement parce que ce serait dans le pied, ce serait pareil. Ça reste à l’intérieur de nous et il faut batailler avec ça. Avec cet autre qui nous veut du mal. Cet autre qui nous ressemble, qui est nous. La dépression, c’est une méchante maladie auto-immune de la conscience. Ça existe, ça se mesure, avec des appareils compliqués, de l’imagerie compliquée, et ça se traite dans beaucoup de cas avec de vrais médicaments comme n’importe quelle autre maladie.
« La dépression frappe au hasard : c’est une maladie, pas un état d’âme. » écrit l’écrivain et poète Tahar Ben Jelloun. Et il a raison : si le bonheur était seulement affaire de choix, on vivrait tous dans un pays où les parkings des aéroports sont gratuits, manger du chocolat fait maigrir, et où David Bowie continuerait de chanter !
Alors QUE DIRE ?
Là aussi, j’ai demandé aux malades. Leurs réponses ?
D’abord, on ne dit rien. On ÉCOUTE. Ensuite rappeler à la personne qu’elle n’est pas seule, qu’elle compte pour nous, qu’on est là quand elle veut, que si on est désolé devant sa souffrance, elle peut parler sans crainte de nous blesser, que ce n’est pas sa faute si elle a mal.
Et qu’on peut l’accompagner chez le médecin.
Ah oui, et les internautes que j’ai interrogés étaient à deux doigts de rédiger une pétition pour ça : arrêtez de sortir cette phrase horrible, stupide, insupportable, pour quiconque a déjà connu un grand, un gros, un terrible chagrin d’amour : « Mais oublie-la ! » ou « Arrête de penser à lui » ou pire encore « Un de perdu dix de retrouvés ». Ben non, un de perdu, un de perdu.
S’il vous plaît arrêtez. Vraiment.

On est d’accord, hein, les gens ?

Une chronique de l’émission Grand bien vous fasse​ à retrouver sur le site de France Inter ICI​ !

 

Elle s’appelait Liliana Herrerai

Alors voilà, aujourd’hui je veux vous parler du visage de Liliana Herrera, une argentine de 22 ans morte cet été d’une septicémie suite à un avortement clandestin.
Pourquoi clandestin ? Parce que le projet de loi visant à légaliser le libre accès à l’avortement a été rejeté par le Sénat argentin.

En tant que médecin accompagnant des femmes souhaitant avorter, j’avais prévu de vous énumérer quelques éléments purement factuels, à savoir :

En France, 1 femme sur 3 avorte au moins une fois dans sa vie. 1/3 des Françaises de votre entourage.
Évidemment ce chiffre augmente dans les pays où l’accès à la contraception est difficile.

D’ailleurs, en parlant de ça, sachez que 3 avortements sur 4 sont pratiqués sur des femmes DÉJÀ sous contraception ! Pilule, stérilet, même préservatif. Tout simplement parce qu’aucune contraception n’est infaillible.
Pour la pilule, par exemple, le taux de grossesse est de 8%, c’est-à-dire que sur 100 femmes qui la prennent, 8 tombent enceintes sur une année d’utilisation. Sur ces 8 femmes, que font celles qui ne veulent pas ou ne peuvent pas poursuivre une grossesse ?
Elles ont recours à l’avortement, et elles y ont recours que ce soit autorisé OU pas. Les chiffres ne mentent pas : il y a la même proportion d’IVG dans les pays où celle-ci est légalisée que dans les pays où elle ne l’est pas. LA.MÊME.PROPORTION !!!
Ce que je veux dire c’est que quoi qu’on pense de l’IVG, une femme qui ne veut pas avoir d’enfant TROUVERA un moyen de ne pas avoir d’enfant.
La différence ? Dans les pays où elle est illégale, le taux de mortalité pour ces femmes est 35. FOIS. PLUS. ÉLEVÉ. Vous vous rendez compte ? Combien de Liliana Herrera ? Là maintenant au moment où nous parlons ? Soit l’IVG est illégale et les femmes meurent. Soit l’IVG est légale et ces femmes survivent ET ont le choix.
Pensons-y chaque fois que les opposants à l’IVG se font appeler les “pro-vie”. Si la légalisation de l’avortement n’a JAMAIS fait augmenter le nombre des IVG pratiquées, il est certain que cette légalisation a fait diminuer le taux de mortalité par rapport à l’IVG clandestin.

Tournons le problème à l’envers : si les hommes risquaient de tomber enceints à chaque fois qu’ils ont un rapport sexuel, l’IVG serait un droit inaliénable et inscrit dans la constitution. Oui, je crois que si chaque fois qu’un homme jouissait avec une femme en engageant son corps / sa santé / sa responsabilité / sa carrière pour les 80 ans à venir, on pourrait lire aux frontons des mairies :

« LIBERTÉ ÉGALITÉ FRATERNITÉ IVG »

Ne parlons même pas des tampons et des serviettes hygiéniques qui seraient remboursés par la Sécu, mais ça c’est un autre débat.

Bref, j’avais prévu de vous dire tout cela, mais je préfère vous donner un chiffre : 500 000.
C’est le nombre d’IVG clandestines par an estimées par les ONG en Argentine.
Combien de femmes seront condamnées à mourir, à être mutilées ? Combien de Liliana Herrera ?
Combien de souffrances évitées si le sénat argentin avait légalisé l’IVG cet été ?
Le cinéaste Pino Solanas a prononcé cette phrase :
« Arrêtons l’hypocrisie d’une classe dirigeante qui sait que les riches peuvent avorter de façon sécurisée alors que les plus pauvres sont condamnées à l’infection ou à la mort ».
Je crois qu’il a raison. Alors j’ai amené une photo, c’est bête je sais, on est à la radio, mais maintenant tout est filmé.
N’oublions pas son visage : elle avait 22 ans, elle s’appelait Liliana Herrera et elle est morte d’une septicémie parce qu’elle était une femme pauvre dans un monde où les lois sont dictées par des hommes riches.
N’oublions pas son nom, n’oublions pas son visage.
Elle s’appelait Liliana Herrera.

Texte et vidéo à retrouver sur le site de FRANCE INTER

Ce qu’on connaît…

Le visage d’aujourd’hui est celui de Jeannine, 95 ans, une belle vieille dame que j’ai reçue un jour au cabinet médical.
Elle était voutée, ridée, tremblante, le pas mal assuré, la vue trouble, bref, arborait tous les stigmates de la vieillesse, avec bien sûr, comme disait mon grand-père « les oreilles remplies de semoule » : elle était sourde comme un pot.
Je regarde sa prise de sang : nickel. Pas de sucre. Pas de cholestérol. Pas d’inflammation. Et des reins qui pètent le feu.
Je l’examine. Lui trouve une tension artérielle un peu élevée. Pas grand-chose. Rien qui ne justifie d’ajouter un nouveau médicament à la liste déjà longue comme le bras de pilules en tous genres qu’elle doit déjà prendre tous les matins.
Jeannine me demande :
Combien, la tension ?
Je lui explique (en parlant fort pour traverser la semoule) :
« Un peu élevée, mais c’est pas grave »
Je ne vais pas aller l’embêter avec un régime sans sel à 95 ans et encore moins avec des médicaments.
– Vous êtes sûr, docteur, que ce n’est pas grave hein ?
– Oui, oui, ne vous inquiétez pas.
Et voilà qu’elle me fait répéter une fois, deux fois, trois fois, de quatre manières différentes, que non, avoir un peu de tension artérielle à 95 ans, ce n’est pas grave.
Elle me l’a fait répéter combien de fois, à votre avis ?
Sept fois. SEPT-FOIS.
Et je dois bien avouer qu’à la cinquième, moi, du haut de mes 27 ou 28 ans, c’est à dire du haut de cette facilité-là que confère un jeune âge, je commence un peu à me sentir irrité de devoir répéter et impuissant à la rassurer.
Allons, 95 ans ! Et elle s’inquiète pour un peu de tension artérielle ? Mais il faut bien savoir rendre les clefs, un jour, non ?
J’étais, et le suis encore un peu j’espère, ce qu’on appelle communément « un petit con ».
Car soudain, elle lâche d’une petite voix fluette, cette petite voix enfantine qu’adoptent certaines personnes très âgées, cette petite voix capable de dire papa ou maman pour parler de leurs géniteurs morts des années plus tôt, avec ce ton voix de l’enfance revenue donc, elle lâche :
« C’est que, docteur, moi, je ne veux pas mourir ».
Voilà. MOI, docteur, je ne veux PAS mourir.
Ce n’était plus une vieille dame qui parlait. C’était l’humanité toute entière.
Qui a peur. Qui doute. Qui ne sait pas s’il y a un après.
C’était Norbert De Varenne, dans Bel-Ami, qui jette à Bel-Ami ces quelques mots :
« mon corps, mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant il naîtra des millions, des milliards d’êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi. »
Oui, on peut avoir 20 ans et ne plus avoir envie de vivre.
Mais on peut avoir 95 ans et avoir la même boulimie d’exister qu’à 14 ans.
On peut avoir 95 ans, se découvrir de la tension artérielle et avoir peur.
Parce qu’on veut pas descendre la pente, pas tout de suite, ou alors pas trop vite.
Parce qu’on veut encore grappiller un jour aux mois qui restent, une heure aux jours, une minute aux heures.
Oh, pas longtemps, ce qu’on peut, une seconde, mais quand cette seconde se termine on en veut encore une, puis une autre encore. Parce que c’est la vie et que c’est tout ce qu’on connait. Qu’on veut sentir, respirer, toucher, goûter, aimer, pleurer encore un tout petit peu. Toucher la neige une dernière fois. Voir la mer une dernière fois. Et, quand cette dernière fois est passée, on en veut une autre et une autre encore.
PARCE QUE C’EST TOUT CE QU’ON CONNAÎT.

Pourquoi faut-il des enfants à l’hôpital ?

Alors voilà, aujourd’hui je veux vous parler du visage d’Annabelle et de son fils, Milo, 6 ans.
Alors qu’Annabelle prépare le déjeuner, Milo veut aider sa maman.
Evidemment, ce qui doit arriver, arrive.
Une cuisine- Un couteau- Un enfant.
Bref, on part pour les Urgences pédiatriques. En voulant cuisiner, le petit s’est coupé.

Alors, je rassure tout le monde : il s’agit d’une toute petite coupure de rien du tout, mais comme Annabelle le précise, elle n’en sait trop rien car son fils, dit-elle, « raconte n’importe quoi… ». Tous les soignants en ont déjà fait l’expérience avec les petits : il suffit de leur montrer un endroit en leur demandant s’ils ont mal pour que la réponse soient INVARIABLEMENT oui. Je pense que ça doit être une sorte d’instinct de conservation. Un reste de cerveau reptilien. « Dans le doute si on te demande, dis que tu as mal. Quelqu’un s’occupera de toi. »
Annabelle conduit donc son fils aux urgences pédiatriques de l’hôpital. On les installe en salle d’examen, son fils est sur-excité d’être là, avec des docteurs et des infirmiers.
A ce moment-là le pédiatre arrive, il commence à déballer le pansement autour du doigt blessé, quand l’enfant de 6 ans le regarde, pose sa petite main sur le bras du médecin pour arrêter son geste et lui annonce :” Je te préviens j’espère que tu es prêt parce que c’est pas joli joli. Tu vas faire des cauchemars… et toute la nuit en plus ! ”
Je remercie Milo d’avoir pris soin du petit coeur du pédiatre qui n’a pas dû voir de plaie depuis au moins une bonne heure !!
Pourtant, il faut se rendre compte que ces mots d’enfants sont magiques parce qu’ils nous ramènent par leur naïveté, à une poésie du monde que nous avons perdue. Celle des premiers temps et que retranscrit si bien Romain Gary dans son fabuleux roman « La vie devant soi » quand il fait dire au petit Momo la phrase suivante :

« Moi ce qui m’a toujours paru bizarre, c’est que les larmes ont été prévues au programme. Ça veut dire qu’on a été prévu pour pleurer. Il fallait y penser. Il y a pas un constructeur qui se respecte qui aurait fait ça. »

Dans le même ordre d’idée une infirmière raconte comment, un jour, qu’alors qu’elle tapotait le bras d’un enfant pour faire sortir la veine, le petit l’a regardée et lui a demandé : « hey, pourquoi tu me frappes ? J’ai pas fait de bêtise ! »
Deux personnes. Un adulte, un enfant. Deux visions différentes de ce qui est en train d’arriver.
De même, lorsque l’infirmière partira avec un échantillon du sang de l’enfant, celui-ci aura cette phrase : « Hey, où tu vas avec mon corps ? C’est à moi ! »
L’enfant a raison, le sang, son sang, c’était son corps.
Ces rapports entre cet enfant et cette infirmière, portent en germe tout ce qui, plus tard, sera responsable du fossé entre soignants et soigné. L’incompréhension, le manque de communication, l’incapacité à voir avec les yeux de l’autre, ce que voit l’autre, ce que ressent l’autre, sa vision À LUI de ce qu’il est en train d’arriver ICI et MAINTENANT au moment du soin.
L’enfant nous oblige à faire un pas de côté. A voir autrement. Ils sont importants dans une société. Ils le sont encore plus dans un hôpital. Y a un proverbe sanskrit qui dit « une maison sans enfant est une tombe ». Je crois qu’on peut dire la même chose d’un hôpital sans enfant. Un hôpital sans enfant est une tombe.
Car ce que ce gamin dit à ce médecin en le prévenant de la mocheté de sa petite blessure c’est : TU AS LE DROIT d’être encore touché par du sang, par une plaie, par des pleurs. TU AS LE DROIT de ne pas être totalement blasé. TU AS LE DROIT de faire des cauchemars quand le quotidien est trop dur. Même si t’es médecin. Même si tu en as vu d’autres. En un mot : TU AS LE DROIT d’être encore un être humain.
Et pour cette permission donnée à un seul qui vaut rappel à tous, j’ai envie de dire à Milo et à tous les enfants du monde, de la part de tous les soignants et de toutes les soignantes : MERCI.

« Les fous et les folles »

(Texte écrit par ma collègue infirmière, C.)

Alors voila, elle était infirmière….elle a évité les services de psychiatrie, elle a travaillé en réa ,en chirurgie aux urgences, elle a mis tout son cœur à prendre soin de ses patients et de ses collègues avec une sensibilité particulière propre à ceux qui ont côtoyé la souffrance de l’esprit et de l’âme… mais elle a tout retenu… toutes ces phrases anodines que ses collègues ont dites sans savoir, ces phrases prononcées sur le ton de la plaisanterie… Ces adjectifs : fous, folles, tarés, employés pour désigner à chaque fois ces patients aux antécédents psys l’ont aidée à construire sa carapace pour que personne ne sache… puis un matin il y a eu ses collègues de nuit qui lui ont dit qu’ils ont eu peur d’aller dans la chambre de ce patient schizophrène pourtant il était calme et coopérant ( c’est ce qu’elle a constaté durant son tour).

Elle a donc demandé à ses collègues ce qu’ils auraient fait si ce patient avait été leur père : auraient-ils hésité à changer sa protection souillée ? C’en était trop, elle ne supportait plus cette banalisation indécente des troubles mentaux… parce qu’en vérité pour elle c’est sa mère qui est schizo… sa mère qui malgré la maladie l’a élevée, l’a poussée à faire des études, l’a aidée et soutenue dans ses choix….

Alors voila ce qu’elle vient dénoncer c’est la stigmatisation systématique de ces patients qui ne sont plus des personnes mais des fous des tarés, des criminels même…

L’exemple le plus probant c’est cette discussion entre soignants après la prise en charge au sein du service d’un homme violé qui ne souhaitait pas porter plainte et cette réflexion d’une autre infirmière qui trouvait dommage que ses agresseurs ne puissent être jugés et enfermés à « l’asile ».

Il ne viendrait à l’idée de personne d’envoyer des criminels en diabétologie.

Cette stigmatisation est coutumière au sein de notre société qui se gargarise de ces faits divers mettant en scène des personnes malades (on l’oublie trop souvent). Certes le passage à l’acte est induit par la maladie et souvent par les conduites addictives qui y sont associées ou l’absence de traitement, mais cela est trop rarement cité.

Dommage pour ceux qui se soignent et font de leur mieux, et dommage pour leurs familles.

Les enfants particuliers.

Texte de ma consœur J.

“Alors voilà. Je suis pédopsychiatre et cette journée a été marquée par 2 Enfants Particuliers.

Tanguy a 9 ans. Il a été placé en urgence pour carences affectives, éducatives et maltraitances il y a quelques jours. Sa mère, enceinte, a été retrouvée alcoolisée et en errance. Ne pas juger. Dans le foyer d’accueil d’urgence, il explose à la moindre frustration. Ils ne savent plus comment faire pour l’apaiser. Lorsque je le rencontre, c’est un petit animal aux aguets. Il refuse tout en bloc mais accepte finalement l’échange, il collabore à sa manière. Ses yeux sont si mobiles. Il a les genoux écorchés. Il est en colère contre ce juge qui lui a fait quitter sa maison. Tellement sur le qui-vive et en même temps tellement attentif à tous les propos échangés avec les personnes du foyer qui l’accompagnent. Chez lui, il était le bouc émissaire de tous les soucis familiaux m’expliquent-elles. Pas le choix : prescription de neuroleptiques afin qu’il puisse accéder à un peu d’apaisement.

Et ensuite Leila qui arrive cet après-midi de pédiatrie. Elle a fugué de son foyer et a fait une mauvaise rencontre. Un type qui l’a accostée, l’a effrayée. Et Leila la mal aimée, Leila qui est persuadée que rien de bien ne peut lui arriver, Leila qui se met en danger, a dit non mais n’a pas osé se débattre. Violée. Pas de préservatif. Elle a 14 ans. Depuis 3 jours en pédiatrie elle refuse l’examen et les prélèvements gynécologiques. Prostrée, elle ne se nourrit presque plus. Lors d’un viol, les prélèvements doivent être réalisés dans les 72 h pour que des tests génétiques puissent être réalisés. Avec l’infirmière, nous passons des heures alternativement à essayer de la convaincre de réaliser ces tests. Parce qu’elle ne doit plus être seulement une victime. Parce que ce pourri doit pouvoir être identifié. Les autres jeunes du service ont perçu son mal être à son arriver. Ils s’agitent, se disputent. Il faut gérer. Tic tac. Ce soir il sera trop tard. Et Leila s’enfoncera encore plus dans ce statut de victime. Et en même temps on culpabilise, parce qu’on lui demande de montrer, d’exposer son corps blessé. Parce qu’un écouvillon, même si ce n’est qu’un « coton-tige un peu plus grand », elle ne peut envisager qu’il la touche là. Je lui dis qu’elle doit réagir. Ne plus subir. Que grâce à son courage, elle empêchera peut-être cet homme de récidiver. Que grâce à elle il pourrait peut-être se faire soigner. Ne pas juger. A 19h elle accepte. Lors de l’examen, l’infirmière est d’un côté de la table d’examen et moi de l’autre. Elle nous tient la main. Elle serre les dents. Nous comptons les écouvillons (il y en a 5). Je compte les secondes à haute voix pendant chaque prélèvement. Je ne sais pas pourquoi. Probablement pour lui montrer que le temps s’écoule, que ce calvaire va finir. Elle serre ma main. Elle est courageuse.

Il est 20h, ma journée est terminée. Je me rends directement dans mon petit resto favori. C’est l’été. La terrasse est très agréable. Des touristes, des familles avec leurs enfants profitent de cette belle soirée.

Deux mondes… Impossible de basculer dans celui-là malgré ses attraits. Impossible de faire sortir les enfants de mon esprit.

Tanguy et Leila, on aurait envie qu’ils soient des Enfants Particuliers comme dans les livres, avec des pouvoirs pour se sortir des situations horribles.

Il fallait que ça sorte. Merci d’avoir lu. Bonne nuit”