La chorale improvisée.

Ils sont une dizaine quand j’arrive devant la porte du cabinet où je fais de temps en temps de petits remplacements.

— Bonjour, le docteur Ranchan n’est pas là, elle s’est blessée et s’est fait mal, dis-je en farfouillant dans mon sac pour sortir les clefs.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Mais j’aurais préféré quelque chose de plus humain qu’un banal :

— Ah mais y a quand même un doc ?

C’est cool d’essayer d’être un soignant bienveillant, mais le coup de ne MÊME pas demander des nouvelles, ça me reste en travers de la gorge.

Le docteur Ranchan est géniale. Douce, présente, concernée.

Clairement, ils s’en battaient la raie de son état.

— Avant tout, on va ensemble souhaiter un bon rétablissement au docteur. À 3, on chante ensemble. Allez : 1,2,3 !

Ils ont chanté « Bon rétablissement docteur Ranchan !!! ». Sur le trottoir.

Je n’oublierai jamais. Parfois, tu te dis : « je peux soigner trente ans au même endroit, accompagner des familles, tenir dans mes bras les bébés de femmes que j’ai moi-même tenues bébé dans les bras trente ans plus tôt, si je meurs demain, ils reprendront deux fois des moules en cherchant sur l’annuaire un médecin dans le coin ».

Parfois, t’essaies de faire bonne figure, tu te drapes dans ta vocation, mais ta blouse ressemble de plus en plus à ça :

Merci…

Alors voilà,

Dans le classement de L’EXPRESS des 100 Français et Françaises inspirants au titre de mon travail à vouloir mettre, « des visages sur des vécus et des situations trop souvent réduites à de seules statistiques »

Merci aux lecteurs, lectrices, et à cette nouvelle génération de médecins qui brisera les vieux schémas.

Je vous aime et vous remercie de votre soutien,

Baptiste

PS : désolé de ne pas répondre à vos mails… je n’arrive pas à suivre le travail au cabinet médical et le prochain roman que je suis en train d’écrire (et mes divers engagements dans associations dont je ne parle pas ici)

Nos cartes postales.

Alors voilà. J’ai tellement envie de vous parler de ça, aujourd’hui…

Comment dire ?

Mes consultations sont des rencontres et quelle que soit la dureté de mes semaines je sais que je peux compter sur eux.

Les bébés.

Ils sont toujours un moment particulier de mes rencontres.

Les petits pieds qui n’ont rien parcouru du monde.

Les petites mains qui ne savent pas encore ce que frapper veut dire.

Les petites bouches qui ne connaissent encore aucune insulte.

Y a-t-il mécanique plus simple et franche qu’un bébé : ils ont froid, faim, soif ? Ils pleurent.

Voilà. Tout est facile avec eux.

Rien n’est payant. Rien n’est pensé.

Ils sont en eux mêmes une carte postale envoyée du passé qui dit :

« Rappelle toi : tout homme et toute femme a été innocent »

C’est important, dans ce monde parfois si méchant, et souvent si méchant pour rien. Oui, pour rien.

Il faudrait dire merci aux bébés, parfois.

Merci d’être. Tout simplement.

Ne pensez-vous pas ?

Le corps, l’âme, et entre les deux.

L’histoire c’est N., assistante sociale.

(Si vous voulez raconter vous pouvez me joindre sur Facebook)

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Alors voilà, c’est un vendredi, veille de vacances scolaires. Je suis jeune assistante sociale et je passe dans le service de chirurgie, comme tous les matins.

Une infirmière m’interpelle : « Tiens, au fait, on t’a dit que la jeune fille poignardée par son frère sort cet après-midi ? »

Je me décompose… quoi ? Comment ? Non, personne n’a prévenu le service social, ni la police non plus d’ailleurs…

Je m’active… mais il me faut plus de temps pour pouvoir mettre en place des mesures de protection. J’explique au chirurgien, tente de le convaincre de post-poser la sortie… il restera intraitable : il a fait son travail, il a réparé le corps, a recousu les muscles, la peau.

« Ma cicatrice est belle. Elle sort à 13 heures » dit-il. Point final.

Je m’affole… je cherche un appui, un relais, une solution temporaire… j’obtiens finalement un nom, un espoir, bientôt, dans quelques jours…

Mais entre-temps la famille a pris le large : ce sont les vacances, on en profite pour renter au pays, sans retour pour Elle. Qui pourrait bien l’en empêcher ? Et puis, son frère lui a offert une rose. C’est dire s’il regrette, non ?!

Le chirurgien a certainement pensé fièrement qu’il a « sauvé » une vie en réparant un corps.

Vraiment ? il a VRAIMENT sauvé une vie ?

La petite phrase.

(Photographie : Alexander Shark)

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« Xavier, mon mari, m’frappait beaucoup, avant. Mais depuis 2 mois il a complètement arrêté, Docteur. C’est à cause de ce qui s’est passé l’aut’matin, en faisant les courses. Je vous raconte : il était au tabac en train d’acheter des clopes, moi je l’attendais dans la rue, et là y a ce type, avec un chien, qui arrive à ma hauteur, « t’es bonne ! », il me balance. J’ai dû lui répondre un truc comme « va manger tes morts », normal, quoi ! Qu’est-ce qui vient me faire chier comme ça çui-là ? Et là, le type au chien il a pété une durite, il m’a mis un coup de poing dans le ventre, et après c’étaient des gifles. Xavier est sorti, furax. Ça a été vilain vilain. Plus tard, en r’venant de l’hôpital où on l’a recousu, mon mari s’est tourné vers moi en m’disant : “Quand j’ai vu un autre homme frapper ma femme, j’ai pas supporté, j’ai trouvé ça vraiment trop facile finalement”. Et depuis il me frappe plus. »

Alors voilà.

Et moi, depuis un mois, je retourne ces mots dans ma tête :

« Quand j’ai vu un AUTRE homme frapper MA femme, j’ai pas supporté, j’ai trouvé ça vraiment TROP facile FINALEMENT »

Qu’est-ce que ça veut dire, cette phrase, hein ?

Le texte que j’aurais voulu lire quand j’avais onze ans…

(…et, aussi, durant mes études de médecine, quand certains et certaines se permettaient des réflexions d’une violence inouïe vis-à-vis de certains patients concernés par le sujet. Voilà pourquoi je le publie ici, pour les étudiantes et étudiants qui me lisent, et parce que certains et certaines d’entre vous n’ont pas Facebook)

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Alors voilà, j’aurais voulu avoir un amoureux. Au primaire, au collège, au lycée. Avoir une belle histoire. Une histoire d’enfant. J’aurais voulu avoir droit à ça. Les mots qui s’échangent sous les tables. Le coeur qui bat plus fort. Les secrets qu’on garde à table, quand on vous pince la joue en vous demandant si on a une amoureuse. J’aurais voulu profiter de ma jeunesse. Ne pas tricher toutes ces années. Ne pas mentir. Ne pas faire semblant. Être qui je suis plus tôt. L’être et l’être heureux. Fier. Et montrer l’étendue des talents que me confère cette identité. Ma sensibilité. Ma joie de vivre. Mon envie folle d’écrire.

J’aurais voulu ne pas me contraindre, ne pas faire semblant pour être “comme les autres”. Ne pas faire souffrir mes parents parce que j’étais malheureux et refusais de dire pourquoi. J’aurais voulu être moi plus tôt. Avoir ce que les autres avaient. Ne pas rire quand j’entendais des blagues méchantes visant celles et ceux qui avaient mille fois mon courage d’être ce qu’ils étaient, sans honte, avec fierté.

Comme ce garçon, à l’école, il s’appelait Nathan. Il était gentil, doux, et pourtant ses gestes, sa voix, son identité, bref ce qu’il était de franc, de vrai, d’authentique, étaient moqués parce qu’on lui collait l’étiquette homo sur le front et qu’il n’a jamais démenti. Parce qu’il a toujours relevé la tête. Il m’a fallu des années pour comprendre combien il était plus libre que beaucoup d’entre nous, libre d’être qui il était et de témoigner par sa seule existence de l’extraordinaire diversité du genre humain.

Vous voyez j’aurais voulu ne jamais me moquer de Nathan avec les autres, devant les autres, pour que les autres ne me soupçonnent jamais d’être qui j’étais. J’aurais voulu ne pas rire de ce garçon, j’aurais voulu ne pas le faire pleurer.

J’aurais voulu être amoureux, enfant. Avoir ce que vous avez tous et toutes eu, enfant.

Qui va me rendre ces années perdues ? Ce qui aurait pu être et n’a jamais eu lieu ? Qui me rendra ce qu’on m’a pris ? Et à ce Nathan ? Qui lui rendra justice ? La vérité c’est que j’ai mal. Que j’ai de la colère contre les gens qui nous font ça. Qui nous font faire ça, qui nous rendent comme ça. Ces mêmes gens qui prétendent se battre pour les enfants et qui pourtant mettent dans nos bouches des mots aussi violents.

Mais l’homophobie ce n’est pas seulement quelqu’un qui crie « À mort les PD ! ».

L’homophobie c’est aussi des millions d’existences contraintes, de petits bonheurs universels gâchés, de destinées retardées. Des millions de gens qui ont vécu, vivent, et vivront une autre existence que la leur, une autre vie que la leur, qui marcheront à côté d’eux-mêmes, qui passeront à côté de ce que, au fond, ils étaient destinés à connaître, à aimer, et chérir, et jouir. Ce que nous voulons toutes et tous. Une vie à nous. Une vie qui nous ressemble et nous appartienne.

L’homophobie, la lesbophobie, la transphobie, c’est d’abord des ombres et des millions de vies ratées.

Je suis gay.

J’ai accepté qui je suis et je suis heureux avec cette personne.

Et ceux qui pensent que cela n’a pas à être dit, que l’affirmation d’une orientation sexuelle/identité de genre relève de quelque chose de personnel, ceux-là je les envie car ils ignorent la violence qu’il y a à vivre dans un monde où votre différence est au mieux passée sous silence ou moquée, au pire combattue, psychiatrisée comme aux États-Unis, frappée comme en France, emprisonnée comme en Tunisie, ou déportée dans des camps comme en Tchétchénie.

Ces gens qui ignorent le courage qu’il faut pour accomplir un geste aussi anodin que tenir la main de la personne qu’on aime dans la rue.

Je rêve d’un jour où les personnes gays, lesbiennes, bi ou transgenres n’auront plus à exprimer publiquement leur appartenance à une population sociologiquement minorisée.

Profiter de la visibilité qui est la mienne en tant que romancier pour dire publiquement qui je suis et qui j’aime est un acte éminemment politique.

Oui, la vocation des coming-out n’est rien moins que la visibilité et l’acceptation totale et sans condition d’au moins 5% de la population humaine.

Rien qu’ici, en France, nous parlons d’environ 3 millions de Françaises et de Français.

Ce jour viendra.

Alors nous n’aurons plus à sortir du placard, parce qu’il n’y aura plus de placard.

Alors nous n’aurons plus peur d’être qui nous sommes : le vivant visage de l’extraordinaire diversité du genre humain.

J’y crois, moi, à cette réconciliation.

Et si je parle aujourd’hui, si je confie quelque chose que d’aucun considère comme relevant de la vie privée, c’est parce que je veux dire à celles et ceux qui ont peur comme j’ai eu peur, qui ont mal comme j’ai eu mal, qui sont moqués comme ce Nathan a pu être moqué :

Tu as le droit de t’aimer comme tu es, tu as le droit de vivre fièrement avec celui ou celle que tu aimes, tu as le droit d’exister sans honte, sans culpabilité, tu as le droit de revendiquer ton identité et ta place dans ce monde.

Tu as le droit d’être gay, lesbienne, transgenre, d’accepter qui tu es et d’être heureux ou heureuse avec cette personne.

Tu as le droit.

TU AS LE DROIT.

Vraiment.

(Toutes ces photos sont tirées de banques d’images qui archivent des photos de personnes LGBT+ dans le but de rendre visible la réalité de tant de couples invisibilisés ou condamnés à la clandestinité par la société de leurs époques)

Ce qui est humain.

« Eric est un ami d’enfance.

Mon ami.

Depuis, la maternelle nous sommes ensemble en classe…

Il est brillant brillant brillant…

Tellement qu’il en est presque agaçant !Naturellement, il a choisi médecine.

« Je l’ai promis à papa »

Son père était décédé pendant le concours de sa première année…

Il était brillant brillant brillant… alors ça a marché les doigts dans le nez !

Il a choisi anesthésiste et alors que je peinais à boucler mon dernier cycle de pharmacie, lui était chef de clinique waw… brillant brillant brillant….

Un jour… du stress, sans doute… oui… de l’urgence… une dose mal calculée… un bébé paralysé 6 mois, un dépôt de plainte, une mise à pied du CHU… honte, carrière brisée… descente aux enfers… il était brillant brillant brillant… il brille parmi les étoiles… on m’a dit « il a manqué de soutien », je pense qu’il a aussi manqué de gens pour lui dire : « sois indulgent avec toi-même, mon pote, les erreurs ça arrive, tu es humain, tu fais ce que tu peux, tu entends ? CE.QUE.TU.PEUX. »

Belle journée à toi qui me lis, et n’oublie pas : se tromper, c’est humain !

On le dit tant de fois sans s’en approprier le sens finalement !

J’aurais voulu qu’on le dise à mon Éric. Non ? »

X., pharmacienne.

J’ai vu

Alors voilà, j’ai vu le fils venir et la mère suivre le fils. Lui, 54 ans. Elle, 86.

« C’est pourrr le bilan de ma mèrrre, doctorrr. »

J’ai entendu le fils rouler les r (il est géorgien et il est là pour traduire notre échange à sa maman).

J’ai pris le document et déroulé, devant eux, les résultats :

— Globules rouges : ok.

Le fils a souri.

— Les reins : ok.

Le fils s’est fendu d’un « ahhhh » de soulagement.

— Le sucre : ok.

— Ohhhhh ! Tu entends mama ? Le sucre il dit OK !

— La thyroïde : ok.

— Ah ouiiiiiii ?

— Oui, oui.

Lui :

— Ahhhhhhh. Et le foie ?

Moi, après avoir regardé :

— Le foie c’est okidoki aussi.

— Alors elle va bien ?

— Ses analyses sont parfaites.

J’ai vu le fils lever les mains au ciel, se pencher par dessus le bureau, m’agripper l’avant-bras :

— MERCI DOCTOR ! MERCI MERCI MERCI !

Puis il s’est tourné, a attrapé le menton maternel, l’a serré tendrement puis l’a remué un peu, de gauche à droite, avec douceur et précaution, comme on ferait à un bébé :

— Tu entends, mama ? a-t-il crié parce qu’elle est un peu sourde. Tu vas bien ! TU.VAS.BIEN.

Et il l’a prise dans ses bras et l’a serrée contre lui et tous les deux ils ont basculé, encore avec douceur et précaution, à gauche, à droite, à gauche.

J’ai vu cet homme.

Il avait 54 ans et la pure joie d’un enfant qui garde encore un peu sa maman près de lui.

Je l’ai vu !

Et vous, le voyez-vous maintenant ?

La promenade

Alors voilà, ce couple au cabinet médical.

Ils sont en face de moi.

Ils parlent.

Même si je ne les connaissais pas bien, je devinerais aisément qu’ils ne s’aiment plus.

La fin de leur amour est manifeste.

Ça tient à rien, mais ça se voit.

Oh, pourtant, ils font merveilleusement semblant. Souvent, ils se forcent à rire aux blagues de l’autre, qu’on devine mille fois éculées.

Ils me font penser à cette histoire du vieux et de son chien (c’est dans un vieux comic-strip que j’ai lu, enfant). Le vieux aux cheveux blancs aime son chien. Le chien aime le vieillard.

Le pékinois frétille au pied du fauteuil du vieux. « Tu veux sortir, petit garnement ! » dit le vieil homme. Le chien jappe. « Allez, je t’accroche la laisse et nous partons ! ».

Le vieux attache la laisse au cou de son chien, enfile son manteau, attrape son chapeau. À peine a-t-il terminé son geste que le chien, sans crier gare, meurt. POF ! Comme ça ! Raide.

Et, là, le dessinateur met dans la bouche du vieillard cette phrase inoubliable :

« Tant pis, je te sors quand même ! »

Et le vieil homme de traîner derrière lui la dépouille du chien mort, le long de la promenade promise…

Ce couple qui ne s’aime plus me donne l’impression de faire exactement la même chose l’un avec l’autre. L’un avec l’amour de l’autre. Ils le trainent, en souvenir du bon vieux temps, d’une promesse peut-être, d’une certaine nostalgie qui ne manque pas de les hanter.

Combien d’hommes et de femmes sont ainsi ? Comme ce couple ? A trainer leur amour mort par terre et par habitude ?

Combien de ceux qui me lisent actuellement ?

Et moi, un jour, est-ce que je traînerai mes promesses ?

Vaut mieux être impudique et vivant, que pudique et mort.

« Je me promenais au bord du canal du Midi, l’eau était calme, et sombre, donnant d’ailleurs une fausse idée de sa profondeur.

J’avais 26 ans et des cailloux très lourds dans mon sac. Je n’arrêtais pas de me répéter : “Si quelqu’un tombe là-dedans, avec un poids pareil sur le dos, il se noiera direct, c’est sûr !”, et l’eau coulait, coulait, coulait. Ça s’arrête jamais de couler quand on a cette envie de mourir, qui vous pousse sur l’épaule un matin, comme un petit renard au pelage gris qui vous susurre de vilaines choses sur le sens de l’existence… »

Mon dernier papier dans l’Obs est ICI.

Lisez-le s’il-vous-plaît.

Il est totalement impudique, comme tout ce qui est vrai et politique.

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Des bisous sur ta tête, toi qui me lis.

Samedi ET dimanche prochain (après-demain donc) au @Salondulivre de Paris, je dédicacerai mes trois premiers romans parus chez Fayard/Mazarine puis au Livre de Poche et mon roman graphique paru chez Rue de Sevre. Le tout en excellente compagnie !

Venez !

Ensuite…

Rencontre à Gibert Joseph le 29 Mars à Toulouse entre le tenace, l’infatigable, l’inspirant botteur de culs, l’extraordinaire écrivain Martin Winckler et moi-même…

Venez, c’est à 18 h !

Bonne et douce soirée à toutes et tous !

(Et désolé pour le temps interminable que je mets avant de répondre à vos mails…)