La fille qui souriait.

Alors voilà, l’autre jour je fais entrer une patiente, elle a 22 ans, assez pimpante.

« Bonjour je viens pour un vaccin » dit-elle.

Elle s’installe sur la table d’examen, relève sa manche, dégage le muscle deltoïde et attend que je prépare le vaccin (vous savez, on purge la seringue de ses petites bulles d’air).

Elle sourit tellement en me tendant le vaccin, on a l’impression qu’elle veut que je compte ses dents.

D’ailleurs, je ne m’aperçois même pas qu’elle tremble de la tête aux pieds. C’est seulement quand je m’approche avec la seringue et l’aiguille que son sourire se fracasse. Elle a peur. Elle a peur de l’aiguille ET de moi qui tient l’aiguille. Moi qui, bêtement, comme un perroquet, parce que j’ai parfois l’habitude de dire ça et que c’est terrible ça, l’habitude (et les petites phrases toutes faites aussi), je la regarde et, pensant la rassurer, j’ânonne cette phrase toute faite qu’on pourrait dire aux enfants :

« Ne vous inquiétez pas, ça ne fait pas mal ».

Eh bien à ce moment-là, et je ne la remercierai jamais assez pour cela, elle m’a regardé droit dans les yeux et elle a dit

« Ben si Docteur, ça fait mal ! ».

Elle a raison : évidemment que ça fait mal. Alors ce n’est pas un accouchement non plus, hein, mais oui, même quand c’est bien fait, un vaccin ça reste une aiguille qui va injecter deux ml de liquide dans un muscle.

Chaque patient est différent et la médecine du bon sens c’est aussi cela : s’adapter à chacun parce qu’il est unique, et apprendre à se défaire des petites phrases toutes faites.

Ce jour-là cette patiente a besoin que je lui dise que oui, sa peur n’est pas sans motif, et que oui, ça n’est pas agréable.

« Vous avez raison, ça fait mal » je lui dis.

Elle hoche la tête, contente que je ne minimise pas son ressenti, puis se remet à sourire comme si elle voulait que je compte ses dents et je peux vacciner sans problème.

Eh bien vous savez quoi ?

Elle avait 32 dents. Je le sais, j’ai pu compter.

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Je serai samedi à 14h45 au salon du livre de Paris pour une conférence avec Martin Winckler portant sur nos romans et le soin, puis en dédicace à 16h au stand du Livre de Poche.

Je serai aussi au salon du livre de Montaigu et Villeneuve sur Lot !

J’espère vous y voir nombreuses et nombreux !

Tomber trois fois.

Coucou,

je déménage et tombe sur cette lettre de refus éditorial datée de Juin 2010 :

Cela me perturbe (en bien), car j’en recevais beaucoup, des lettres de refus, à l’époque.

Et je ne me suis pas découragé. Jamais.

L’échec est vu très négativement en Europe. C’est loin d’être partout le cas (aux USA, par exemple).

Depuis 2010, j’ai publié des romans, traduits un peu partout dans le monde, des nouvelles, un roman graphique, j’ai eu la chance de publier des textes engagés dans l’Obs, Têtu, le Huffington Post, le 1 Hebdo, Causette… J’ai ma petite chronique tous les lundis sur France Inter où j’ai la joie et l’honneur de porter vos voix.

Ce que je veux dire, c’est qu’on peut y arriver sans écraser personne. Sans évincer personne.

Ne vous découragez jamais. Ne lâchez rien. Croyez en vous.

Et surtout : soyez gentils. On peut y arriver en étant gentils. On peut.

PS : mon dernier roman fait partie des 5 finalistes du très beau prix Psychologies, aux cotés de Franck Bouysse et Anne-Marie Garat. Je suis heureux.

PS 2 : petit édit, on peut y arriver, mais à condition de se ronger les ongles tout le temps😂.

PS 3 (oui, j’aime les post-scripti) : j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer…

Immense joie de voir un de mes romans bientôt adapté sur scène, dans un grand théâtre parisien, avec un jeune acteur formidable…

La rencontre

(Le superbe modèle de cette photo s’appelle Caroline Even, merci à elle d’avoir bien voulu poser pour moi. Une précision : c’est une photo d’illustration, aucun rapport avec l’histoire ci-dessous. Vous pouvez me suivre ICI, les autres réseaux étant trop agressifs et violents, j’ai migré sur Instagram où c’est moelleux)

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Alors voilà… Je voulais partager un témoignage positif de patiente parce qu’il est très représentatif des courriers que je reçois.

Depuis de nombreuses années elle souffre d’endométriose. Vous savez c’est cette maladie dont on parle de plus en plus mais qui reste encore trop méconnue. Pour simplifier, de petits bouts de la muqueuse qui tapisse l’utérus colonisent l’abdomen, l’appareil urinaire et provoquent d’horribles douleurs…

Cette patiente me parle de son parcours, médecins généralistes, gynécos, spécialistes, elle en a vu tellement qu’elle en a perdu le compte… Des qui lui ont lancé, sans même un regard, « c’est rien ça madame, un Spasfon et hop ça passera… » Des brutaux, qui ont fouillé en elle sans voir les larmes. Des qui lui ont balancé « c’est dans votre tête, madame ». L’endométriose c’est souvent, d’abord, une histoire d’errance médicale avant d’avoir enfin un diagnostic. Une fois celui-ci posé, elle me parle des multiples opérations. Puis les traitements hormonaux. Et finalement l’hystérectomie. Le deuil impossible de la maternité. Son ventre à la fois vide et rempli de douleur.

Ce que cette patiente regrette le plus ? L’impression que les spécialistes ne lui parlent que de ses organes mais jamais d’elle.

Jusqu’à ce jour où une soignante lui annonce que l’endométriose a touché les reins, le côlon… Il faut couper la source en retirant les ovaires. La doctoresse le lui explique doucement, en lui disant qu’elle comprend qu’elle ne soit pas prête. Qu’elle attendra qu’elle le soit. D’ailleurs, la première fois qu’elle l’a rencontrée, la médecin a posé la question : “acceptez vous que je vous examine ?”. C’était la première fois qu’un médecin lui demandait si elle consentait à un examen gynécologique. « J’ai eu le sentiment d’être enfin regardée » me dit la patiente. La doctoresse n’a pas exigé qu’elle s’allonge nue avec les pieds dans les étriers. Elle a demandé l’autorisation de l’examiner en gardant la robe à peine relevée. Ce regard et cette question ont tout changé pour elle. La médecin l’a accompagnée de longs mois, jusqu’au moment où elle s’est sentie prête. Au bloc, elle a pris sa main un instant et c’est à cet instant que la patiente a cessé de trembler.

« J’ai la sensation, ajoute-t-elle, d’avoir enfin rencontré un soignant. Je sais que c’est cette simple question qui m’a rendue ma dignité et m’a rendue actrice de mon histoire. L’endométriose est toujours là, mais maintenant j’arrive à l’apprivoiser. »

Tête de tambour

PHOTO que vous pouvez retrouver (ainsi que beaucoup d’autres) sur mon compte Instagram ICI (où je m’essaie à la photo amateur)

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Alors voilà, l’histoire du jour est celle d’une amitié entre une enfant, Sol, et son oncle.

Ça commence quand elle a quatre ans, et ça va durer sept ans.

Lui, il en quarante et il est différent. Il a du mal à communiquer, il est parfois violent avec les autres adultes, mais elle, de sa hauteur d’enfant, elle ne le vit pas de la même façon, car la sauvagerie de son oncle un peu bizarre semble s’apaiser à son contact. Là où les autres voient un adulte à la démarche mécanique, capable d’engloutir 5 litres de coca et fumer 5 paquets de cigarettes en 24 heures, elle elle s’ébahit devant un grand incroyablement excentrique qui a le droit -contrairement aux autres grands qui vont au travail- de passer ses journées entières en pyjama… Ils visionnent de grands films de cinéma, parlent de ses aventures de jeunesse, s’échangent de beaux livres pour enfants, imitent les gens, la famille, les voisins, les passants, et rient… Rient beaucoup. Il lui apprend à cligner des yeux pour ne pas « avoir le regard trop fixe ». Il lui apprend le ciel, ce qui y est caché, il lui apprend la terre et le feu, l’eau, l’air, il lui apprend que le monde est poétique.

Puis les années passent. L’oncle comprend alors qu’il ne reste plus beaucoup de temps : cette sensation merveilleuse d’être avec un autre humain qui ne le juge pas va disparaitre. Il sait que le regard de sa nièce va devenir un regard social, CE regard social qui vous envoie dans une case et vous y enferme. Alors un jour il approche sa nièce -qui a bien grandi- et il lui remet 44 ans de notes sur sa vie et sa maladie, la schizophrénie.

Et il lui dit : « Qu’est-ce qu’on fait quand on a hérité d’une tête pourrie ? On peut mettre ses parents au tribunal, tu crois ? Comme je suis regardé, je suis. Et les autres me regardent mal, très mal, tu sais. Toi, tu as encore le regard lavé. Un jour tu seras écrivain, et tu écriras ce que je n’ai pas pu dire »

L’enfant s’appelle Sol Elias, elle est devenue romancière et de ces 44 ans de notes elle en a fait un beau livre. Ça s’appelle « Tete de tambour » et cela parle admirablement bien de la schizophrénie, mais surtout ça parle de Manuel, 44 ans, et de la façon dont les enfants sauvent parfois les adultes du regard que la société pose sur eux, ce regard qui trace des frontières entre les êtres, vous colle parfois une étiquette définitive sur le front.

Et si on arrêtait, nous aussi, de se jauger et de se juger en permanence ?

Je ne sais pas vous mais franchement, certains soirs, est-ce qu’on aimerait pas tous et toutes que les adultes qu’on croise nous regardent avec la même franchise et naïveté que notre petit neveu et notre petite nièce ?

La peau.

(La photo est de moi. Depuis quelques temps je m’y essaie un peu en amateur. Vous pouvez me suivre ICI. Je suis moins présent sur le blog pour des raisons personnelles qui me rendent très heureux♥️ mais me prennent du temps. Je vous embrasse toutes et tous et vous espère aussi heureux que moi !)

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Alors voilà, je suis au cabinet médical, monsieur Carné entre me confie son problème du moment je lui indique la table d’examen il soulève son tee-shirt pour que je colle le pavillon de mon stéthoscope à ses poumons.

Je vois alors son tatouage.

J’adore tomber sur une personne tatouée : voir le tatouage, le lire, essayer d’imaginer ce qu’il représente pour le patient. C’est peut-être parce que je suis romancier avant d’être médecin, mais j’adore ça. On touche du doigt une histoire.

Monsieur Carné a tatoué une phrase du genre « Apprends de tes erreur ». Il voit mes yeux s’agrandir un peu quand je lis que le tatoueur a écrit « erreur » sans S à la fin.

Il y a un long silence entre le patient et moi. Il voit que j’ai vu. La faute. L’horrible faute. Alors Monsieur Carné sourit, me confie :

« C’était voulu. »

C’est ce qu’on appelle « Un énoncé performatif ». il oblige, parce qu’Elle est là, l’erreur, et qu’elle saute aux yeux. Monsieur Carné est OBLIGÉ de l’accepter.

Les tatoués doivent savoir que, pour devenir médecin, on nous enseigne à décoder les symptômes pour les regrouper en autant de signes qui nous permettront de poser un diagnostic.

On apprend à lire le corps.

Et le tatouage dit quelque chose de nos patients. Il nous aide à situer une personne dans une trajectoire de vie. Pour un soignant, lire ça est précieux car c’est SIGNIFICATIF.

Par exemple, je pense à une lectrice qui, ayant vécu un deuil périnatal, m’a demandé l’autorisation de tatouer sur son bras une phrase lue dans un de mes romans « tu n’es pas mort, je te continue ». Ça m’a bouleversé.

Pour elle, signaler cet événement, l’inscrire dans sa chair comme pour mieux le tenir dans sa main, c’est un premier pas vers la résilience, SA résilience.

La romancière Héloïse Gay de Bellissen vient de sortir un ouvrage qui s’intitule « Parce que les tatouages sont nos histoires. »

Dans cet essai formidable que je vous recommande chaudement, la romancière écrit :

« Le tatouage réveille l’amour de soi en se logeant là où il n’y avait plus de dignité. Tout à coup on adore l’endroit. On veut montrer à tous sa balafre. Bras, cuisse, hanche, le corps est un endroit qui peut être tracé ou retracé. Maintenant j’accueille cette partie de moi marquée parce que j’ai le sentiment de l’avoir confectionnée. »

Ces mots magnifiques, ils sont résumés par la phrase de monsieur Carné :

« C’était voulu. »

Parce que dans une vie humaine, comme dans la vie de ce patient, ou celle de cette lectrice dont je parlais et qui a vécu ce deuil, quantité d’empreintes et de traces s’inscrivent sur nos cuirs et dans nos cœurs sans qu’on le décide. Pas le tatouage.

Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, c’est la peau, disait Paul Valery.

Ce qu’il y a de plus profond chez le patient, parfois, c’est le tatouage.

Le vent dans la montagne.

Photo : Baptiste Beaulieu

Est-ce que l’amour peut sauver quelqu’un ?

C’est une question naïve, volontairement naïve, même qu’on croirait une exergue d’un roman à deux francs six sous, mais je me suis dit qu’en ce début d’année une belle histoire, un conte de Noël, quoi, ça ne pouvait pas faire de mal.

L’histoire que je partage, donc, commence un mercredi, un long mercredi d’hiver, lors d’une longue soirée de Noël. On pourrait dire qu’il neige en montagne, pour nous ambiancer un peu. Et même si c’est pas vrai, c’est moi qui raconte.

Une infirmière en pédiatrie est de garde ce soir-là. Les petits patients défilent : gastro, grippe et bronchiolite, bref, c’est l’hiver aux urgences pédiatriques. Et puis il y a ce petit garçon, 3 ans et demi, de beaux cheveux bouclés et des yeux pétillants. Il a passé l’après-midi chez son Papy. Toujours très sage, souriant et heureux dans la vie, un enfant en pleine santé qui partage son bonheur avec tous ceux qu’il côtoie.

Voilà comment l’infirmière qui m’a envoyé cette histoire me le décrit.

Mais cet après-midi, soudainement, il a eu un épisode d’absence. Oh pas longtemps, trente secondes peut-être, mais on lui parlait et c’était comme s’il n’était plus là, comme si son esprit avait subitement déserté son corps. Et, tout à coup, quand le petit revient à lui, s’ensuit une crise de larmes inconsolable.

Ce n’est pas son habitude, d’agir comme ça, ni de pleurer comme ça, et ça a un peu déboussolé son grand-père. Alors il le prend sur ses genoux, le serre fort dans ses bras, et pose sa tête contre la sienne, longtemps, tendrement. Jusqu’à ce que le petit finisse par s’apaiser, et que ses larmes sèchent. Et Papy, l’oreille collée contre la tête de son petit-fils, dans le silence qui suit la tempête, entend un murmure. Un minuscule souffle, sous le crâne, comme… comme une brise dans la montagne ! Une brise dans la montagne sous la neige qui tombe !

Alors le motif d’entrée aux urgences semble cocasse : « j’entends le vent souffler dans le cerveau de mon petit-fils  », mais ce câlin d’un vieil homme à son petit-fils lui a probablement sauvé la vie.

L’enfant avait une malformation artério-veineuse cérébrale qui s’était manifestée très discrètement, mais que Papy a entendue, et que les soignants ont su détecter à temps. Il a été opéré le lendemain. Et l’infirmière, ce soir-là, me dit qu’elle emporte ce cas comme la preuve que l’amour d’un grand-père peut sauver une vie.

Et si je la partage, c’est juste parce que, dans la vie, globalement, on manque de munitions contre le cynisme qui nous guette parfois. Surtout quand on est soignant.

(vous pouvez écouter cette chronique de l’émission Grand Bien Vous Fasse sur France Inter, ici)

Ceux qui disent adieu.

Alors voilà, l’autre jour je reçois le message d’une maman qui vient, avec son fils Titouan, de dire au revoir à la neuro pédiatre qui suit Titouan depuis ses 6 mois pour une épilepsie.

Titouan a maintenant 17 ans et se porte très bien grâce à ses soins.

Sa mère et Titouan l’ont chaleureusement remerciée pour sa gentillesse, sa disponibilité et son professionnalisme sans faille.

Il faut que les auditeurs imaginent : 17 ans !

La maman de Titouan a l’impression d’avoir dit au revoir à un membre de sa famille. la pédiatre a toujours répondu présente aux difficultés que cette famille a rencontrées. Son soutien a été précieux pendant toutes ses années.

Titouan va être suivi maintenant par un neurologue de centre ville mais la famille sait que la pédiatre sera toujours disponible s’ils ont des inquiétudes.

À cette occasion, ils adressent un énorme merci à cette doctoresse, Sylvia Napuri, et ils lui souhaitent que sa vie soit belle et rayonnante.

Est-ce que tu entends, Sylvia ? Il semblerait que tu sois pédiatre à Rennes, et je veux que tu saches que cette famille m’écrit espérer que ta vie « soit belle et rayonnante ».

Alors c’est vrai, je parle de toi, mais tu n’es qu’un prétexte pour parler des autres, de tes collègues, les pédiatres.

On n’imagine pas ce que peut ressentir un pédiatre qui accompagne un enfant depuis les premiers symptômes de sa maladie chronique jusqu’à ses fameux quinze ans où, médicalement, il atteint une majorité biologique qui l’amènera à être traité comme un adulte.

En tant que romancier, mes personnages m’accompagnent un an, deux ans, le temps de l’écriture, puis je m’en déleste et je les offre en série, aux lecteurs. Si jamais l’envie me prend de les retrouver, je n’ai qu’à tendre la main vers ma bibliothèque et les voilà. Sarah, Augustin, etc. Je ne souffre d’aucun manque.

En tant que médecin généraliste, mes patients, si j’ai la chance, je peux les suivre de leur naissance à leur mariage. Ça bosse combien d’années, un médecin généraliste ? Trente ans ? Une génération entière avec laquelle cheminer.

Mais être pédiatre c’est Terrible ! Il faut, chaque jour, dire adieu à des petits et des petites qu’on a accompagnés dans les coups durs. Qu’on a soignés, qu’on a vu grandir et apprendre à tomber. Qu’on a relevés, aussi.

Être pédiatre, c’est dire au revoir. Tous les jours.

Mais, mais, mais… c’est aussi dire bonjour au nouveau petit de deux ans qui vient de faire sa première crise d’épilepsie.

Chaque jour, on ferme une porte, et, chaque jour, on en ouvre une autre.

Les pédiatres sont ceux qui disent adieu et bonjour, qui lèvent la main une dernière fois, puis qui la tendent pour la première fois.

Je voulais, ce matin, en partageant ce texte d’une maman, être de ceux qui leur disent merci d’accepter un métier aussi difficile : dire adieu.

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(vous pouvez écouter cette chronique de l’émission Grand Bien Vous Fasse sur France Inter, ici)

Coucou,

Je serai en dédicace à Joigny le 19 janvier !!!

J’espère vous y rencontrer nombreuses et nombreux pour échanger autour des mots et des romans.

Bonne et douce journée à toutes et tous,

Baptiste

La parole aux femmes.

L’autre jour, une amie soignante me parlait d’un patient.

«Il se fout systématiquement à poil, même pour une simple angine. Alors qu’avec mes associés -qui sont des hommes- jamais. Ça me met en colère. »

Ma propre soeur me dit qu’en tant que soignante elle est souvent amenée à recadrer des patients qui la complimentent lourdement sur son physique.

Sur internet, j’ai posé la question aux soignantES et j’ai récolté beaucoup de témoignages.

Il y a ces jeunes femmes médecins qui racontent comment des hommes qu’elles aident à se redresser s’accrochent pile à leurs hauts, au niveau du décolleté. Avec ça ? Les remarques salaces sur la douceur de leurs mains, la taille de leurs poitrines.

Il y a les infirmières qui, alors qu’elles sont en train de poser une sonde urinaire à un homme, s’entendent dire de, je cite, « bien caresser la veine pour la faire gonfler ». Mais il y a aussi les patients qui offrent systématiquement une vue plongeante sur leurs organes génitaux quand les infirmières entrent dans leur chambre et qui, quand les soignantes tentent de cacher tout ça avec un drap, leur répondent “ah mais je suis pas pudique moi, vous inquiétez pas…” sachant qu’ils NE FONT PAS ça avec leurs collègues masculins.

Les soignantes me parlent également des patients qui s’accrochent à leurs blouses pendant les mobilisations et qui font “malencontreusement” sauter les pressions. Pourquoi croyez-vous que beaucoup d’infirmières portent un débardeur même quand il fait 30° dans le service l’été ?!?!

Il y a les aides-soignantes qui, alors qu’elles procèdent au rasage préopératoire, voient le patient ricaner et leur dire d’insister au moment de raser le pubis. Les patients qui veulent absolument qu’on leur fasse la toilette intime alors qu’ils sont opérés du pied et tout-à-fait capables de s’en charger comme des grands. Ou ces autres patients qui cessent de sourire quand c’est un homme aide-soignant qui vient se charger de la toilette en question puis qui demandent expressément que ce soit plutôt “la gentille dame de tout-à-l’heure”…

Avec ça ? Les auxiliaires de vie ou les kinésithérapeutes qui doivent gérer les patients hommes qui veulent systématiquement se mettre tout nu pour des soins qui ne nécessitent pas de quitter leurs sous-vêtements.

Les féministes le disent depuis des années : il y a un problème avec la masculinité. Sur la façon dont la société enseigne aux petits garçons comment devenir des hommes. Elles le disent et personne ne les écoute. Pourtant, je vous le demande : si vous marchez dans la rue, la nuit, et que vous entendez du bruit provenir de l’intérieur d’une ruelle mal éclairée : serez-vous plus rassuré d’en voir sortir une femme ou un homme ?

Les soignantes qui m’ont écrit tous ces témoignages que je suis triste de relayer aujourd’hui ont le droit d’être en colère car il existe une différence fondamentale entre être UN soignant et UNE soignante : s’il m’arrive parfois d’être en situation de conflit avec un patient, et que je sens cette situation comme pouvant possiblement dégénérer vers une agression physique, je n’ai JAMAIS, je dis bien JAMAIS craint une agression sexuelle venant d’un patient.

Je passe mes journées seul avec des malades.

La moitié sont des hommes. Et je n’ai pas peur. Ou si j’ai peur, ce n’est pas CETTE peur là.

Mes collègues soignantes ne peuvent pas en dire autant.

(vous pouvez écouter cette chronique de l’émission Grand Bien Vous Fasse sur France Inter, ici)

Des mirages plein les poches…

Quand on est soignant, on est souvent amené à accueillir des personnes qui expriment le sentiment douloureux d’avoir, je cite « raté leur vie ».

Un divorce, un échec professionnel, une brouille irréconciliable avec ses enfants, le motif est différent mais le verdict est toujours le même « docteur, j’ai raté ma vie ».

Mais ça veut dire quoi, rater sa vie ? Et sur quels critères ?

Déjà, à l’école, nous grandissons avec l’idée que la bonne note fait le bon élève, quand la mauvaise note fait le cancre.

On ne nous dit pas « Tu peux échouer, tu n’es ni une imprimante 3D, ni une araignée »

Oui. Une araignée ne rate jamais sa toile, elle la tisse parfaitement parce que c’est dans sa nature, c’est instinctif. De la même manière : une imprimante 3D ne rate jamais son coup, elle obéit à son programme. C’est parce que nous ne sommes PAS QUE des animaux et PAS QUE des machines que nous échouons. Parce que nous sommes des êtres humains, que nous avons cette petite différence-là, qu’on appelle l’échec, et ÇA, c’est beau. Echouer c’est d’abord une chance posée là, sur notre trajectoire de vie. Une possibilité d’apprendre.

Sans échec, le succès passe inaperçu. Il est fade, insipide. Et tous les scientifiques le savent : l’erreur est le meilleur des maîtres.

Les médecins en sauraient-ils autant sur le pancréas, et le cerveau, si le diabète et les coups sur la tête n’existaient pas ?

Les romanciers aussi le savent : si vous regardiez un de mes manuscrits de travail ! Ils sont littéralement saturés de ratures !!!

L’écrivain Gilles Marchand, dans son excellent recueil « Des Mirages plein les poches » a écrit une nouvelle sublime, intitulée “Mon bateau”. L’histoire d’un homme qui rêve de naviguer mais tous ses bateaux coulent. A chaque fois, ils coulent, mais lui revient à la nage.

La nouvelle se termine comme ça : “Je n’avais plus d’argent mais je gardais mes rêves,

alors j’ai acheté un petit bateau que j’ai mis dans ma baignoire. Il a coulé mais je le ramenais à la surface. À chaque fois, je le prenais entre mes mains et le ramenais à la surface. Après tout, c’était mon devoir de capitaine et les capitaines aussi ont des devoirs envers leurs rêves.

Ce que veut dire l’écrivain Gilles Marchand c’est que l’échec n’est pas un cul-de-sac, c’est une possibilité de recommencer autrement. Apprenons ça aux gamins et ça fera moins d’adultes angoissés et malheureux !

J’ai demandé aux personnes qui ont ce sentiment ce qu’elles aimeraient entendre.

Voilà, toi qui m’écoutes, je vais pas te prouver que tu te trompes. Mais je peux te poser des questions, et t’aider à mieux définir cette souffrance, mieux définir la douleur.

Si pour toi rater sa vie, c’est avoir fait un choix trop rapide à un certain moment, sache qu’il y aura d’autres choix et d’autres possibilités de se remettre sur les rails ou au moins améliorer le quotidien. Et on peut faire le point sur ce qui a été fait de positif, et ce qu’il reste à faire. On peut aussi critiquer ce mot de « bonheur », défini et vanté par la société. Il y a TOUJOURS du positif. Rien n’est jamais définitif. À n’importe quel moment de la vie, on peut repartir à zéro. Avec de l’aide extérieure par exemple.

Une de mes lectrices m’a dit un jour : « Tant qu’on est en vie, on a réussi ».

Elle avait raison, tu sais ?

Car, quand on y pense, même la fin du monde, même la fin de TON monde, quand elle arrivera si elle arrive, ce sera aussi le début de quelque chose !

Je vais paraphraser Samuel Beckett :

« Tu as déjà essayé ? Tu as déjà échoué ? Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux ! »

(vous pouvez écouter cette chronique de l’émission Grand Bien Vous Fasse sur France Inter, ici)