La petite phrase.

(Photographie : Alexander Shark)

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« Xavier, mon mari, m’frappait beaucoup, avant. Mais depuis 2 mois il a complètement arrêté, Docteur. C’est à cause de ce qui s’est passé l’aut’matin, en faisant les courses. Je vous raconte : il était au tabac en train d’acheter des clopes, moi je l’attendais dans la rue, et là y a ce type, avec un chien, qui arrive à ma hauteur, « t’es bonne ! », il me balance. J’ai dû lui répondre un truc comme « va manger tes morts », normal, quoi ! Qu’est-ce qui vient me faire chier comme ça çui-là ? Et là, le type au chien il a pété une durite, il m’a mis un coup de poing dans le ventre, et après c’étaient des gifles. Xavier est sorti, furax. Ça a été vilain vilain. Plus tard, en r’venant de l’hôpital où on l’a recousu, mon mari s’est tourné vers moi en m’disant : “Quand j’ai vu un autre homme frapper ma femme, j’ai pas supporté, j’ai trouvé ça vraiment trop facile finalement”. Et depuis il me frappe plus. »

Alors voilà.

Et moi, depuis un mois, je retourne ces mots dans ma tête :

« Quand j’ai vu un AUTRE homme frapper MA femme, j’ai pas supporté, j’ai trouvé ça vraiment TROP facile FINALEMENT »

Qu’est-ce que ça veut dire, cette phrase, hein ?

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(Je dédicacerai mes romans ce week-end au salon du Livre de Quiberon et le 5 mai, à 15h, à la Maison De La Presse de Mérignac en compagnie de Nicolas Robin et de Virginie Grimaldi ♥️)

Le texte que j’aurais voulu lire quand j’avais onze ans…

(…et, aussi, durant mes études de médecine, quand certains et certaines se permettaient des réflexions d’une violence inouïe vis-à-vis de certains patients concernés par le sujet. Voilà pourquoi je le publie ici, pour les étudiantes et étudiants qui me lisent, et parce que certains et certaines d’entre vous n’ont pas Facebook)

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Alors voilà, j’aurais voulu avoir un amoureux. Au primaire, au collège, au lycée. Avoir une belle histoire. Une histoire d’enfant. J’aurais voulu avoir droit à ça. Les mots qui s’échangent sous les tables. Le coeur qui bat plus fort. Les secrets qu’on garde à table, quand on vous pince la joue en vous demandant si on a une amoureuse. J’aurais voulu profiter de ma jeunesse. Ne pas tricher toutes ces années. Ne pas mentir. Ne pas faire semblant. Être qui je suis plus tôt. L’être et l’être heureux. Fier. Et montrer l’étendue des talents que me confère cette identité. Ma sensibilité. Ma joie de vivre. Mon envie folle d’écrire.

J’aurais voulu ne pas me contraindre, ne pas faire semblant pour être “comme les autres”. Ne pas faire souffrir mes parents parce que j’étais malheureux et refusais de dire pourquoi. J’aurais voulu être moi plus tôt. Avoir ce que les autres avaient. Ne pas rire quand j’entendais des blagues méchantes visant celles et ceux qui avaient mille fois mon courage d’être ce qu’ils étaient, sans honte, avec fierté.

Comme ce garçon, à l’école, il s’appelait Nathan. Il était gentil, doux, et pourtant ses gestes, sa voix, son identité, bref ce qu’il était de franc, de vrai, d’authentique, étaient moqués parce qu’on lui collait l’étiquette homo sur le front et qu’il n’a jamais démenti. Parce qu’il a toujours relevé la tête. Il m’a fallu des années pour comprendre combien il était plus libre que beaucoup d’entre nous, libre d’être qui il était et de témoigner par sa seule existence de l’extraordinaire diversité du genre humain.

Vous voyez j’aurais voulu ne jamais me moquer de Nathan avec les autres, devant les autres, pour que les autres ne me soupçonnent jamais d’être qui j’étais. J’aurais voulu ne pas rire de ce garçon, j’aurais voulu ne pas le faire pleurer.

J’aurais voulu être amoureux, enfant. Avoir ce que vous avez tous et toutes eu, enfant.

Qui va me rendre ces années perdues ? Ce qui aurait pu être et n’a jamais eu lieu ? Qui me rendra ce qu’on m’a pris ? Et à ce Nathan ? Qui lui rendra justice ? La vérité c’est que j’ai mal. Que j’ai de la colère contre les gens qui nous font ça. Qui nous font faire ça, qui nous rendent comme ça. Ces mêmes gens qui prétendent se battre pour les enfants et qui pourtant mettent dans nos bouches des mots aussi violents.

Mais l’homophobie ce n’est pas seulement quelqu’un qui crie « À mort les PD ! ».

L’homophobie c’est aussi des millions d’existences contraintes, de petits bonheurs universels gâchés, de destinées retardées. Des millions de gens qui ont vécu, vivent, et vivront une autre existence que la leur, une autre vie que la leur, qui marcheront à côté d’eux-mêmes, qui passeront à côté de ce que, au fond, ils étaient destinés à connaître, à aimer, et chérir, et jouir. Ce que nous voulons toutes et tous. Une vie à nous. Une vie qui nous ressemble et nous appartienne.

L’homophobie, la lesbophobie, la transphobie, c’est d’abord des ombres et des millions de vies ratées.

Je suis gay.

J’ai accepté qui je suis et je suis heureux avec cette personne.

Et ceux qui pensent que cela n’a pas à être dit, que l’affirmation d’une orientation sexuelle/identité de genre relève de quelque chose de personnel, ceux-là je les envie car ils ignorent la violence qu’il y a à vivre dans un monde où votre différence est au mieux passée sous silence ou moquée, au pire combattue, psychiatrisée comme aux États-Unis, frappée comme en France, emprisonnée comme en Tunisie, ou déportée dans des camps comme en Tchétchénie.

Ces gens qui ignorent le courage qu’il faut pour accomplir un geste aussi anodin que tenir la main de la personne qu’on aime dans la rue.

Je rêve d’un jour où les personnes gays, lesbiennes, bi ou transgenres n’auront plus à exprimer publiquement leur appartenance à une population sociologiquement minorisée.

Profiter de la visibilité qui est la mienne en tant que romancier pour dire publiquement qui je suis et qui j’aime est un acte éminemment politique.

Oui, la vocation des coming-out n’est rien moins que la visibilité et l’acceptation totale et sans condition d’au moins 5% de la population humaine.

Rien qu’ici, en France, nous parlons d’environ 3 millions de Françaises et de Français.

Ce jour viendra.

Alors nous n’aurons plus à sortir du placard, parce qu’il n’y aura plus de placard.

Alors nous n’aurons plus peur d’être qui nous sommes : le vivant visage de l’extraordinaire diversité du genre humain.

J’y crois, moi, à cette réconciliation.

Et si je parle aujourd’hui, si je confie quelque chose que d’aucun considère comme relevant de la vie privée, c’est parce que je veux dire à celles et ceux qui ont peur comme j’ai eu peur, qui ont mal comme j’ai eu mal, qui sont moqués comme ce Nathan a pu être moqué :

Tu as le droit de t’aimer comme tu es, tu as le droit de vivre fièrement avec celui ou celle que tu aimes, tu as le droit d’exister sans honte, sans culpabilité, tu as le droit de revendiquer ton identité et ta place dans ce monde.

Tu as le droit d’être gay, lesbienne, transgenre, d’accepter qui tu es et d’être heureux ou heureuse avec cette personne.

Tu as le droit.

TU AS LE DROIT.

Vraiment.

(Toutes ces photos sont tirées de banques d’images qui archivent des photos de personnes LGBT+ dans le but de rendre visible la réalité de tant de couples invisibilisés par la société à leurs époques)

Ce qui est humain.

« Eric est un ami d’enfance.

Mon ami.

Depuis, la maternelle nous sommes ensemble en classe…

Il est brillant brillant brillant…

Tellement qu’il en est presque agaçant !Naturellement, il a choisi médecine.

« Je l’ai promis à papa »

Son père était décédé pendant le concours de sa première année…

Il était brillant brillant brillant… alors ça a marché les doigts dans le nez !

Il a choisi anesthésiste et alors que je peinais à boucler mon dernier cycle de pharmacie, lui était chef de clinique waw… brillant brillant brillant….

Un jour… du stress, sans doute… oui… de l’urgence… une dose mal calculée… un bébé paralysé 6 mois, un dépôt de plainte, une mise à pied du CHU… honte, carrière brisée… descente aux enfers… il était brillant brillant brillant… il brille parmi les étoiles… on m’a dit « il a manqué de soutien », je pense qu’il a aussi manqué de gens pour lui dire : « sois indulgent avec toi-même, mon pote, les erreurs ça arrive, tu es humain, tu fais ce que tu peux, tu entends ? CE.QUE.TU.PEUX. »

Belle journée à toi qui me lis, et n’oublie pas : se tromper, c’est humain !

On le dit tant de fois sans s’en approprier le sens finalement !

J’aurais voulu qu’on le dise à mon Éric. Non ? »

X., pharmacienne.

J’ai vu

Alors voilà, j’ai vu le fils venir et la mère suivre le fils. Lui, 54 ans. Elle, 86.

« C’est pourrr le bilan de ma mèrrre, doctorrr. »

J’ai entendu le fils rouler les r (il est géorgien et il est là pour traduire notre échange à sa maman).

J’ai pris le document et déroulé, devant eux, les résultats :

— Globules rouges : ok.

Le fils a souri.

— Les reins : ok.

Le fils s’est fendu d’un « ahhhh » de soulagement.

— Le sucre : ok.

— Ohhhhh ! Tu entends mama ? Le sucre il dit OK !

— La thyroïde : ok.

— Ah ouiiiiiii ?

— Oui, oui.

Lui :

— Ahhhhhhh. Et le foie ?

Moi, après avoir regardé :

— Le foie c’est okidoki aussi.

— Alors elle va bien ?

— Ses analyses sont parfaites.

J’ai vu le fils lever les mains au ciel, se pencher par dessus le bureau, m’agripper l’avant-bras :

— MERCI DOCTOR ! MERCI MERCI MERCI !

Puis il s’est tourné, a attrapé le menton maternel, l’a serré tendrement puis l’a remué un peu, de gauche à droite, avec douceur et précaution, comme on ferait à un bébé :

— Tu entends, mama ? a-t-il crié parce qu’elle est un peu sourde. Tu vas bien ! TU.VAS.BIEN.

Et il l’a prise dans ses bras et l’a serrée contre lui et tous les deux ils ont basculé, encore avec douceur et précaution, à gauche, à droite, à gauche.

J’ai vu cet homme.

Il avait 54 ans et la pure joie d’un enfant qui garde encore un peu sa maman près de lui.

Je l’ai vu !

Et vous, le voyez-vous maintenant ?

La promenade

Alors voilà, ce couple au cabinet médical.

Ils sont en face de moi.

Ils parlent.

Même si je ne les connaissais pas bien, je devinerais aisément qu’ils ne s’aiment plus.

La fin de leur amour est manifeste.

Ça tient à rien, mais ça se voit.

Oh, pourtant, ils font merveilleusement semblant. Souvent, ils se forcent à rire aux blagues de l’autre, qu’on devine mille fois éculées.

Ils me font penser à cette histoire du vieux et de son chien (c’est dans un vieux comic-strip que j’ai lu, enfant). Le vieux aux cheveux blancs aime son chien. Le chien aime le vieillard.

Le pékinois frétille au pied du fauteuil du vieux. « Tu veux sortir, petit garnement ! » dit le vieil homme. Le chien jappe. « Allez, je t’accroche la laisse et nous partons ! ».

Le vieux attache la laisse au cou de son chien, enfile son manteau, attrape son chapeau. À peine a-t-il terminé son geste que le chien, sans crier gare, meurt. POF ! Comme ça ! Raide.

Et, là, le dessinateur met dans la bouche du vieillard cette phrase inoubliable :

« Tant pis, je te sors quand même ! »

Et le vieil homme de traîner derrière lui la dépouille du chien mort, le long de la promenade promise…

Ce couple qui ne s’aime plus me donne l’impression de faire exactement la même chose l’un avec l’autre. L’un avec l’amour de l’autre. Ils le trainent, en souvenir du bon vieux temps, d’une promesse peut-être, d’une certaine nostalgie qui ne manque pas de les hanter.

Combien d’hommes et de femmes sont ainsi ? Comme ce couple ? A trainer leur amour mort par terre et par habitude ?

Combien de ceux qui me lisent actuellement ?

Et moi, un jour, est-ce que je traînerai mes promesses ?

Vaut mieux être impudique et vivant, que pudique et mort.

« Je me promenais au bord du canal du Midi, l’eau était calme, et sombre, donnant d’ailleurs une fausse idée de sa profondeur.

J’avais 26 ans et des cailloux très lourds dans mon sac. Je n’arrêtais pas de me répéter : “Si quelqu’un tombe là-dedans, avec un poids pareil sur le dos, il se noiera direct, c’est sûr !”, et l’eau coulait, coulait, coulait. Ça s’arrête jamais de couler quand on a cette envie de mourir, qui vous pousse sur l’épaule un matin, comme un petit renard au pelage gris qui vous susurre de vilaines choses sur le sens de l’existence… »

Mon dernier papier dans l’Obs est ICI.

Lisez-le s’il-vous-plaît.

Il est totalement impudique, comme tout ce qui est vrai et politique.

Partages appréciés.

Des bisous sur ta tête, toi qui me lis.

Samedi ET dimanche prochain (après-demain donc) au @Salondulivre de Paris, je dédicacerai mes trois premiers romans parus chez Fayard/Mazarine puis au Livre de Poche et mon roman graphique paru chez Rue de Sevre. Le tout en excellente compagnie !

Venez !

Ensuite…

Rencontre à Gibert Joseph le 29 Mars à Toulouse entre le tenace, l’infatigable, l’inspirant botteur de culs, l’extraordinaire écrivain Martin Winckler et moi-même…

Venez, c’est à 18 h !

Bonne et douce soirée à toutes et tous !

(Et désolé pour le temps interminable que je mets avant de répondre à vos mails…)

Journal

Lundi

Une copine romancière :

— Dis-moi, Baptiste, en tant que médecin, ce serait quoi pour toi ta meilleure définition du mot « maladie » ?

Moi, d’un air pénétré et mystérieux :

— La maladie, c’est ce qui brise le silence des organes…

Elle :

— Comme un prout ?

Mardi

Vu le jeune Romain pour fatigue. THE motif.

Cette fatigue, j’ai senti qu’elle n’était pas normale (peux pas dire pourquoi)

Du coup : bilan.

On vient de m’appeler : leucémie aiguë.

Et dire que j’ai rassuré sa mère ce matin

La vie = de la merde

Du coup, là, j’ai commencé à me suicider avec des chokobons

Mercredi

Ai reçu ce message :

« Ça m’a fait du bien de pouvoir parler avec vous. …heureusement qu’il existe encore des personnes comme vous, et comme Docteur F.

Vous ne jugez pas, vous essayez simplement d’aider et ça fait du bien.

Merci à vous Merci d’être qui vous êtes. ..

Et, en aparté, le polo était super bien choisi ! »

Il faudrait rappeler aux gens combien on a besoin d’entendre ça de temps en temps. Qu’on nous le rappelle. Qu’on ne se bat pas contre des moulins à vent.

PS : je portais un polo horrible, mais alors vraiment horrible

Jeudi

— Tu es toujours aussi mal habillé ?

— Pourquoi es-tu toujours aussi critique ?

— Je ne suis pas critique ! Si je voyais quelqu’un de blessé je lui dirais d’aller à l’hôpital !!

(Bref, j’ai vu ma patiente préférée aujourd’hui… Bisous, maman)

Vendredi

— Le prenez pas mal Docteur, mais on vous a déjà dit que vous ressembliez au chanteur JUL ?

Moi :

— Je… je vois pas qui c’est.

— Mais si, vous savez, là, le chanteur qui …

— MAIS PUISQUE JE VOUS DIS QUE JE NE VOIS PAS DE QUI VOUS PARLEZ !!!

Samedi

Aujourd’hui, un patient très malade (et depuis très longtemps) est enfin en paix.

Que c’est dur d’accompagner nos patients jusqu’au bout… À chaque fois, tu te dis «je vais pas faire comme la dernière fois, je vais rester beaucoup plus distant» et à chaque fois tu tombes dans le panneau, et tu souffres pour des inconnus.

Heureusement que l’écriture existe : mes romans sont des refuges, et ils consolent de tout.

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(Le chanteur JUL, tout content d’être enfin arrivé à compter jusqu’à 5)

50 nuances d’amour

Histoire partagée par @tamimi2213, jeune doctoresse que vous retrouvez sur Twitter à cette même adresse.

« Un papa avec ses deux enfants, Ethan, 4 ans et Mia, 15 mois. C’est la première fois que je les vois.

L’homme est calme et directif, la petite de 15 mois remuante et braillarde, le 4 ans est aveugle. De naissance. Atrophie optique congénitale bilatérale. Il n’a jamais vu.

J’examine d’abord la braillarde. Elle crie, se débat, n’a pas envie qu’on la touche. Une 15 mois classique. Des fossettes aux joues en plus.

Le grand frère sommé par son père de rester sur une chaise et de ne pas poser trop de questions ne peut s’empêcher d’en laisser échapper quelques unes “qu’est-ce qu’elle fait à Mia, la docteur ?”, “elle regarde ses oreilles?”, “pourquoi elle crie plus ?”, “elle lui touche le ventre?” ….

Le père répond d’une voix égale, donne des détails, ne semble jamais excédé. Je l’aime déjà.

Je retourne à mon bureau, mets un mot dans le dossier, un autre dans le carnet de santé, passe la carte vitale.

C’est au tour d’Ethan. Je l’aide à monter sur la table d’examen en lui expliquant chaque détail , je le déshabille en énumérant chaque étape, j’explique chacun de mes gestes. Il est vif, a un vocabulaire étonnamment riche, des questions précises, parfois adressées à moi, parfois à son père, des remarques drôles.

L’examen se passe, entre explications, papouilles et sourires.

Puis c’est fini.

Retour au bureau, mot dans le dossier, mot dans le carnet, carte vitale etc ….

À ce moment, parmi le flot de questions d’Ethan auxquelles son père continue de répondre avec patience, justesse et détails, tombe celle qui fera de cet homme un souvenir inoubliable pour moi.

Dans son exploration tactile du cabinet, Ethan découvre la balance pour bébé et demande ce que c’est. Le père répond.

Puis le petit demande de quelle couleur elle est.

Le père regarde, répond “blanc”, s’occupe de la petite 10 secondes puis regarde à nouveau et rectifie “blanc et crème en dessous”

Blanc et crème en dessous !!!!

Vous imaginez la générosité, l’implication, l’honnêteté, l’humanité, la bonté, l’amour, l’incommensurable amour qu’il faut pour offrir à un enfant qui n’a jamais vu une seule couleur une réponse d’une telle nuance !

Blanc et crème en dessous.

Quand il aurait pu répondre n’importe quoi d’imprécis, de vague, d’approximatif. De faux.

Mais non, il lui a répondu la stricte réalité. Y compris avec une nuance à peine perceptible, même pour un voyant (je n’avais jamais remarqué que ma balance pour bébé était blanc et crème en dessous)

J’ai trouvé cet homme extraordinaire.

Et cet enfant très chanceux. Malgré son absence d’yeux. »

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Vous pouvez envoyer vos témoignages ICI dans la page Contact du blog.

L’égoutier

Alors voilà,

Il dit qu’il est pas venu,

Pas envie, pas pu,

Il dit qu’il avait du travail,

Deux mois sans son traitement,

Mais je vois bien qu’il ment,

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(À la naissance, pas de gare de triage,)

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Je creuse, j’explore, je sonde,

Il dira plus tard,

« C’est le trésor public,

J’avais pas assez d’argent,

J’attendais un dégel de mes comptes,

J’attendais une mutuelle »

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(À la naissance, pas de gare de triage,)

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Je lui dis de venir quand même,

Qu’on peut soigner gratis,

Que tous les médecins le font,

De temps en temps,

Que la vie est dure,

On le comprend,

Mais il sursaute,

« Je veux pas la charité,

Moi je veux payer »

Ses doigts salis d’un travail,

Que nos bonnes âmes,

En leurs gouvernements,

Ne voudraient pas,

S’agitent, retombent sous la table,

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(À la naissance, pas de gare de triage,)

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Son regard pur se ferme, fuit,

C’est la nuit sur son visage,

Tout est pâle,

« Je veux pas parler de ça »

L’argent, comment on en manque,

Comment on en trouve,

Ça le regarde,

L’argent, tout le monde le sait,

L’argent c’est sale,

Comme les doigts,

Les doigts salis,

D’un travail,

Que nos bonnes âmes ne voudraient pas…

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(À la naissance, pas de gare de triage,

Et toi le petit médecin,

Jour après jour,

Visage après visage,

La rage, la rage, la rage.)

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PS : y aurait-il parmi vous un/une personne habitant à Cologne en Allemagne et qui serait disponible pour y passer un peu de temps avec moi entre le 11 et 15 mars pour m’aider dans des démarches familiales compliquées ? Désolé pour la demande qui paraît sans doute saugrenue quand on ne connaît pas de quoi il est douloureusement question.

Merci du fond du coeur !

(je serai au salon du Livre de Paris le samedi 17 et dimanche 18 mars. Enfin, le romancier Martin Winckler et moi-même serons reçus pour une conférence/rencontre en duo autour de nos romans le 29 mars à la librairie Gibert Joseph de Toulouse !!!)

Les oubliés de Minya

Ils cheminaient entre les dunes, en direction du monastère Saint Samuel, pour le baptème des petits.

On sait qu’ils avaient mis de beaux vêtements, préparé quelques gâteaux, parce que ce devait être une petite fête.

On imagine qu’une des mamans a dû demander ce qui se passait quand le premier véhicule a stoppé.

Il n’y avait pas de tempête au dehors. Juste les dunes, le soleil, le jaune, l’horizon, et où que porte le regard rien ne semblait mouillé, rien ne semblait fini.

« Un barrage militaire, ne t’inquiète pas » a-t-on dû lui répondre.

On sait que les soldats ont fait ouvrir les portes, ont demandé aux hommes de sortir, de se mettre à genoux, puis de renier leur foi.

On sait qu’aucun des hommes n’y a consenti. Ça a été une balle dans la nuque pour certains, une balle dans la bouche pour d’autres.

Ensuite, les faux militaires ont hurlé aux mères de descendre.

On peut imaginer qu’elles ont agrippé leurs petits. Evidemment, il y aura eu des cris (il y a, toujours, les mêmes cris).

Les faux policiers ne se sont pas embarrassés :

« Mettez-vous toutes là ».

Ensuite, on le sait, ils ont tiré « dans le tas ».

Le tas de mères, le tas d’enfants.

On apprendra plus tard que les policiers des alentours ont entendu les tirs, mais ils se sont bien gardés d’intervenir (il y a, toujours, des hommes qui ne bougent pas).

Ils n’ont même pas prévenu les secours, car prévenir les secours, c’était s’accuser : « OUI, nous avons entendu, mais NON nous n’y sommes pas allés ».

Et quand bien même ? Ce sont des chrétiens d’Orient, et le silence qui entoure leur martyre est assourdissant depuis longtemps.

On sait que, sur les 60 de Minya, 29 sont morts.

On sait aussi que, dans la camionnette où il n’y avait que des enfants, seuls trois ont survécu.

C’était il y a un peu moins d’un an, en Egypte.

Personne n’en a vraiment parlé.

Alors qu’on sait tout cela.

On le sait.

On sait les dunes, le soleil, le jaune, l’horizon, et où que porte le regard, rien qui ne semble mouillé, rien qui ne semble fini.

Juste le ciel qui continue la terre.

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Photo : l’excellentissime photo-reporter Neal Badache.

Le travail qu’il mène avec la formidable Ben Jeandeaud mérite le détour

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