Celle qu’il attendait

C’est toujours compliqué une quatrième de couverture. On trouve ça trop réducteur. Et c’est le cas. Il y a mille et une choses que je voudrais dire à propos de ce roman. Ces deux personnages, leur destin mystérieux, les circonstances extraordinaires qui entourent leur rencontre, puis leur histoire d’amour.
Vous allez découvrir toute la vérité sur Eugénie D., et comment elle devint -littéralement- la femme la plus célèbre au monde.
« Celle qu’il attendait » est mon cinquième roman.
Il paraîtra le 28 avril aux éditions Fayard. Et je tremble en écrivant ces quelques mots. A chaque roman, j’ai l’impression de vous livrer un petit bout de mon âme, une boîte minuscule où j’ai mis le meilleur de moi-même.
Vous pouvez déjà être au rendez-vous en le pré-commandant ici chez vos libraires et vos plateformes préférées (me laissez pas tomber, mais laissez encore moins tomber les librairies indépendantes !😂). Merci du fond du cœur de vos soutiens et de vos retours (que j’ai hâte de lire).
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Face à face

Parlons de ce qui s’est passé l’autre jour.

Agnès a 55 ans et je l’accompagne au cabinet médical depuis un an où elle vient me consulter régulièrement, Agnès est personne à risque en raison de son âge et de son surpoids… Elle se méfie du corps médical en raison de nombreux épisodes de maltraitances médicales, mais elle me fait confiance depuis plusieurs mois pour l’aider, et on rit bien tous les deux, le contact passe, comme on dit.

L’autre jour, Agnès me fait la réflexion suivante :

« Docteur, vous savez que ça fait un an que vous m’accompagnez ? »

Je lui réponds que je ne m’en étais pas rendu compte, et que le temps file si vite avec les restrictions sanitaires et la crise.

Alors Agnès se penche en avant et chuchote :

« Je voulais vous demander quelque chose, docteur. C’est que… Je voudrais bien voir votre visage, moi !! »

Eh oui, un an. Un an de COVID. Je m’aperçois que cette femme, là, en face de moi, qui se confie, qui met ses problèmes les plus intimes sur ma table, je ne connais pas son visage, et elle ne connait pas le mien. Nous nous sommes écoutés, nous NE nous sommes jamais VUS. Je ne saurais sans doute MÊME PAS la reconnaitre dans la rue sans son masque…

J’ai reculé un peu, j’ai enlevé mon masque (SACHANT QUE JE SUIS VACCINÉE). Elle m’a souri, et elle a enlevé le sien (sachant qu’elle était vaccinée).

Ce n’était sans doute pas grand chose, et un pas grand chose qui n’a pas duré très longtemps. Tout de même, je crois que c’était la première fois que je regardais attentivement et intentionnellement le visage d’un autre être humain, et que celui-ci me rendait la pareille.

C’est quand, la dernière fois qu’une personne vous a regardé sans autre but que… de vous regarder, justement ? A observé votre visage pendant que vous observiez le sien, là aussi sans autre but qu’une pure contemplation ?

Je ne parle pas d’une discussion banale, je parle d’un face à face silencieux.

« Je te vois. Tu me vois. On se découvre. Littéralement. »

On est toujours à deux doigts de quelque chose de beau, dans la vie.

 On ne s’en rend pas compte, ou mal, ou trop tard, pourtant il n’y a qu’à tendre le bras ou se pencher, on est toujours à deux doigts d’un moment de pure chaleur humaine, une rencontre je ne sais pas, c’est compliqué ces choses-là, mais parfois on est là, dans la vie, on existe 35 ans, on est lancé dans cette existence depuis 35 ans je veux dire, lancé dans le vide de l’espace, et cet autre météore humain est là aussi, et on se croise; 

les possibilités d’une reconnaissance mutuelle sont réunies, le temps d’un éclair, puis chacun de nous repart dans son vide et son obscurité, sur sa trajectoire, sans en dévier, pourtant il a arraché un peu à l’autre un je-ne-sais-quoi qui rend la vie plus supportable.

Il l’a, tout simplement peut-être, juste vraiment regardé.

Regarder « pour de vrai » comme dirait mon petit neveu.

Je vous souhaite à toutes et tous de vivre ça en ces temps difficiles. Courage, les gens !!!!

La soupe marocaine.

Alors voilà, vous vous souvenez de la gentille et adorable vieille patiente qui m’avait offert une djellaba bleue ?

(J’en avais parlé sur Instagram !)

ICI :

 

Je l’adore. Elle a 70 ans, est bavarde, affectueuse, musulmane, et très pieuse. Elle m’appelle tout le temps « mon fils ! », me ramène des dattes (je pense qu’elle a une plantation dans son petit appartement) etc.

Je l’aime beaucoup, je lui ai rendu service à un moment difficile de sa vie (ptdr en vrai je l’ai juste écoutée quand elle avait besoin que quelqu’un accueille sa peine, mais l’important c’est le résultat). 

Donc elle est revenue, et à la fin de la consultation elle me dit :

– Olala, docteur, je suis en train de coudre pour votre compagne une belle gandoura rose avec des perles qui reviennent sur les épaules, olala, vous verrez elle sera très belle avec !!!!

Gêne. Je dois lui dire. J’en ai marre de faire semblant et de hocher la tête à chaque fois qu’elle me demande des nouvelles de « ma compagne ». Mais j’ai peur qu’elle arrête de m’appeler « mon fils »… bref, que ça change quelque chose dans la jolie petite relation soignant/soignée que nous avons réussi à créer.

Je tapote son avant-bras avec la paume de ma main. Et je chuchote :

– Je dois vous dire, Khadijah… [Inspiration/Expiration] Je vis avec un garçon…

Silence. Elle a l’air tracassé et d’un seul coup ses yeux s’éclairent, comme si elle venait de trouver une solution à un épineux problème :

— Eh bien, il pourra quand même la porter à l’intérieur !

Mort de rire ! (une gandoura rose avec des perles sur les épaules ? C’est moi qui vais la porter, oui !) Je souris. Elle lève les mains au ciel, et elle enchaîne avec cette phrase magnifique :

– Un jour, mon fils, inshalla, vous venez avec lui au Maroc, chez ma sœur. Dans la rue vous serez des amis, à la maison vous serez des amants !

(cette phrase😭)

— La chambre d’amis est au premier étage ! D’ailleurs, j’ai mon neveu, un bon garçon, Mohammed, il vit avec Jean-Pascal, et ils sont beaux tous les deux, et un jour, j’avais fait de la Harira, vous connaissez la Harira ? C’est de la soupe marocaine avec des pois chiches et des boulettes et…

Tout à coup, comme piquée par une abeille, elle s’arrête et me demande :

— Docteur, vous chaussez du combien ? Du 48 ?

Moi :

— Du 42.

Elle :

— Inshallah la prochaine fois je vous rapporte des chaussures ! Et à votre amoureux aussi !

Voilà.

Je voudrais que Khadijah mette tous les êtres humains dans sa poche (ou dans sa soupe) et qu’ils en sortent meilleurs. 

Bref, soyons comme Khadijah. 

Ce sera BEAU !

Alors voilà, il est venu en consultation un vendredi soir, on avait le temps, j’ai parlé avec lui de sa vie, sa femme, ses enfants, son boulot, et là, tranquillement, il me raconte qu’il a quitté un super poste dans le plus grand groupe aéronautique Français parce qu’il n’éprouvait plus l’impression d’être utile à quelque chose, d’apporter sa petite pierre à l’édifice humain, alors il a rejoint quelques autres ingénieurs – aussi rêveurs que lui.

ils ont créé une petite start-Up française, qui a pour but de diminuer de 30% l’empreinte carbone de la marine marchande. Alors ça parait rien comme ça, mais la marine marchande est une des premières cause de pollution et de consommation des ressources fossiles au monde, et pour une bonne part responsable du réchauffement climatique.

On estime que les combustibles marins utilisés par le transport maritime sont responsables chaque année de 250 000 décès prématurés en moyenne et qu’elle est plus polluante que tous les avions du monde !

Alors comment mon patient, ingénieur dans l’aéronautique, et ses collègues, ingénieurs aussi, comptent s’y prendre ?

Ils vont coller d’immenses cerfs-volants grands comme des AirBus A 380 à la proue des navires pour substituer au carburant la poussée du vent, une ressource naturelle présente en grande quantité sur les océans.

Alors mon métier de médecin est beau pour tout un tas de raisons, ça fait six ans maintenant que j’essaie de les raconter aux lecteurs dans mes romans, aux auditeurs sur France Inter, mais ce qui a rendu mon métier immensément génial ce jour-là, ce n’est pas qu’un jeune homme change de vie pour se consacrer au bien commun avec d’autres ingénieurs, non. Ce n’est pas non plus l’idée que le monde de demain soit meilleur grâce à des personnes comme lui.

Non, ce qui a rendu mon métier de médecin généraliste magnifique ce jour-là, c’est la dernière phrase de mon patient. Il était là, en train de m’expliquer leur projet, avec cette excitation propre aux inventeurs, quand il a conclu son plaidoyer scientifique par cette phrase :

« Et je vous promets une chose, Docteur : tous ces cerfs volants sur la mer qui tirent des bateaux, oui je vous le promets vraiment, Docteur, ce sera BEAU ! »

Voilà cher lecteur, chère lectrice, ce qui a rendu mon métier plus léger ce jour-là.

Stupeurs et soumission !

Alors voilà, l’autre jour, sur Instagram, j’ai publié un petit mode d’emploi sur la marche à suivre en cas de maltraitance médicale. Dedans, j’expliquais que je demandais systématiquement aux patients l’autorisation avant de les examiner. Et que je le faisais AUSSI pour les enfants.

C’est important car dans une situation inégalitaire comme celle qui existe entre un malade et celui qui a autorité à le soigner, demander au patient s’il accepte d’être examiné, c’est rééquilibrer ce rapport de force. Et il n’est jamais trop tôt, et les patients ne sont jamais trop jeunes, pour ne pas remettre un peu de symétrie entre eux et nous.

Je vous donne un exemple : à l’hôpital, les patients sont nus, sous une robe uniforme, commune à tous les autres patients, ils sont allongés, ils ne connaissent pas la médecine et sont souvent seuls. Les soignants, eux, sont habillés sous des blouses nominatives, ils portent des badges avec leurs prénoms, ils sont debout, ils connaissent tout du problème médical des patients, et ils débarquent souvent à plusieurs dans leurs chambres.

Comment voulez-vous que le consentement soit libre et éclairé dans ces conditions ?

Pas besoin d’avoir un doctorat en psychologie cognitive pour deviner qu’il est très difficile de dire « non » quand six personnes diplômées que vous ne connaissez pas mais, qui, elles, ont lu votre dossier, vous regardent et disent « on va faire ça sur vous ! ».

Quand je reçois des témoignages de lectrices, qui m’expliquent qu’un médecin leur a demandé de retirer leur soutien gorge alors qu’elles consultaient pour un acouphène, je suis en colère et je me dis que ces situations n’arriveraient pas si nous expliquions aux patients ce que nous allons faire, et pourquoi nous allons le faire. J’ai l’impression que beaucoup de patients ignorent ce simple fait : ils peuvent refuser un examen, une thérapeutique, un geste.

Atténuer la soumission à l’autorité que représente le corps médical c’est aussi respecter le serment d’Hippocrate qu’on a prêté. Réduire le sentiment de vulnérabilité de nos patients quels que soient leurs âges c’est du soin AUSSI. Remettre le tissu d’un chemisier sur le ventre d’une adolescente après examen, c’est du soin aussi, poser un drap sur des jambes en cas d’examens gynécologique, c’est du soin aussi.

Demander si on peut examiner c’est du soin aussi.

Et cette question si elle est importante à poser aux adultes, elle l’est aussi, sinon plus encore, à poser aux enfants.

« Est-ce que tu acceptes que je t’examine ? »

On bombarde les enfants d’injonctions à établir des contacts physiques avec les adultes qu’ils le veuillent ou non, sous prétexte de convention sociale,  « fais-moi un bisou », « va faire un câlin à mamie » etc, etc.

(((La politesse c’est dire bonjour, et au revoir. Je suis dubitatif sur le fait de forcer un enfant par convention sociale.)))

Je n’ai aucune idée sur la manière dont ces injonctions aux contacts physiques chez les enfants peut avoir, plus tard, un impact sur les adultes qu’ils deviendront et leur appréciation de ce qu’est un consentement libre et éclairé, mais je sais qu’un cabinet médical peut et doit être un sanctuaire ET une bonne occasion à saisir pour faire prendre conscience ou pour rappeler aux enfants que : « Ton corps, c’est ton corps, et ce n’est pas celui des autres, et le médecin qui t’examine n’échappe pas à cette règle ».

Pour des raisons évidentes il est toujours bon de rappeler aux enfants -même par ce moyen détourné qu’est une simple question posée au cabinet médical- que son corps lui appartient et que nul n’en est dépositaire, encore moins les adultes, fussent-ils médecins.

Le fardeau

Il y a une chose dont on parle peu avec les maladies chroniques, c’est la fatigue.

Que ce soit le diabète, les polyarthrites rhumatoïdes, les spondylarthrites, ces maladies chroniques sont… chroniques ! On peine souvent, pour les personnes non concernées, à bien réaliser ce que ce mot signifie en terme de coût cognitif quotidien. 

Le coût cognitif est une expression qu’on pourrait rapprocher du terme de charge mentale.

Un malade chronique doit gérer sa douleur, les incapacités entrainées par sa maladie (ne plus pouvoir se déplacer aussi facilement qu’avant, prévoir ses déplacements en fonction de la maladie, etc, etc), il doit gérer également ses traitements, ses rendez-vous médicaux avec les spécialistes, les rendez-vous para-médicaux (par exemple la kinésithérapie) autant de « petits » détails qui exigent de mobiliser des ressources considérables : du temps de cerveau disponible, mais aussi du temps tout court.

A cela s’ajoute une autre donnée, celle de la pensée permanente que nous renvoie notre corps de notre propre finalité.

Si la santé c’est le silence des organes, la maladie chronique est un brouhaha permanent. C’est vrai, nous avons finalement assez peu conscience d’être un corps. Quand nous avons faim nous mangeons, quand nous avons soif, nous buvons, quand nous avons mal nous frottons un peu l’endroit coupable, prenons un paracétamol et voilà. Le malade chronique ne peut pas faire l’économie de cette absence de pensée-là : la douleur lui rappelle tout le temps et partout qu’il EST un corps, que ce corps souffre, qu’il s’y déroule donc des phénomènes « anormaux » au sens de pathologiques, et qui sont autant de rappels de notre mortalité sur cette terre. Il faut savoir qu’une bonne part de nos ressources cognitives sont dévolues en permanence à évacuer de notre esprit l’idée que nous sommes mortels et que nous sommes toutes et tous destinés à mourir. La maladie chronique est comme un petit chien noir qui non seulement vous mord les talons à chaque seconde, sans vous laisser de répit, mais dont il vous faut en plus vous occuper une bonne partie de votre temps libre. Maintenant imaginez que ce petit chien porte sur lui un collier où serait écrit « rappelle-toi que tu vas mourir ». Chaque fois que le petit chien vous mord, vous êtes obligé de lire à haute voix l’inscription sur ce collier. Voilà, maintenant, on a peut-être une vague idée du fameux coût cognitif dont je parlais.

Alors, tout cela pour dire quoi ?

Tout cela pour dire : ne soyons pas une charge mentale supplémentaire pour ces patients-là. Ils ont le droit d’être fatigués, en colère, ils ne nous doivent pas d’explication, et ils sont légitimes à ne pas vouloir nous raconter leur vie alors qu’ils l’ont déjà racontée à 60 personnes avant nous.

La maladie chronique est un fardeau en soi, n’ajoutons pas de poids sur leurs épaules déjà bien chargées. 

La petite bête

(désolé pour mon absence ! Je suis vraiment sous l’eau avec la crise et du coup j’ai dû prioriser les réseaux où je publie, et j’ai priorisé Instagram car c’est le réseau où je reçois le moins de sollicitations/demandes/insultes etc. Toutes ces années sur internet m’ont vraiment abîmé. Je pense à vous souvent et je vous espère en forme malgré la crise qui nous touche toutes et tous…)

L’autre jour, je discute avec un patient d’un sujet très banal et absolument pas médical : on parle des enfants. Je lui explique ne pas en avoir, mais que c’est en projet, et que je me pose mille et une questions, parce que je suis quelqu’un de très angoissé pour les autres, que je ne peux pas voir ma nièce jouer sur sa chaise sans avoir le ventre qui se tord à l’idée qu’elle tombe.

Par exemple, chaque fois que j’écoute l’excellent Fabrice Drouel de l’émission Affaires Sensibles sur France Inter nous parler d’un fait divers, je me dis qu’il me sera impossible de vivre sereinement avec mon enfant, à moins de le pucer, de lui coller un marqueur GPS sous la peau, d’engager un garde du corps personnel.

J’imagine qu’on ne peut pas les protéger de tout, qu’on n’a pas le droit, en France, d’enfermer nos enfants dans une sorte de grande boule à furet, où ils seraient à l’abri de ce monde pendant MINIMUM dix huit ans… (on peut ? Non ? Non… Bien sûr… Je dis ça pour plaisanter… Evidemment… Pffff… Jamais j’ai pensé un truc pareil, ça va pas la tête ?!?!…).

Bref, ce jour-là, mon patient m’écoute, sourit, je lui dis : « vous voyez j’ai peur que mes futurs enfants sentent que j’ai peur pour eux, oui, et pour tout ! Et pour n’importe quoi ! J’ai peur que ma peur les névrose complètement. J’ai peur au carré ! »

On a papoté de longues minutes du sujet, puis il est parti.

Quelques semaines passent, j’oublie notre discussion.

Il revient un jour, je l’examine, lui rédige une ordonnance, et au moment où il se lève pour quitter mon bureau, il s’arrête une seconde : « tiens, tant que j’y suis, avant-hier j’étais avec ma petite de six ans, j’ai repensé à notre discussion de la dernière fois. Sur comment ne pas transmettre nos angoisses à nos enfants. Faut que vous sachiez, moi, j’ai la phobie des insectes. Dès que ça vole et que ça fait du bruit, j’ai les poils qui se hérissent, la sueur me coule dans le dos, des vapeurs, bref, grosse grosse phobie ! J’étais avec elle dans le jardin, elle voulait m’aider à jardiner, quand tout à coup y a ce truc… énorme !!!! (je le jure : à cet instant-là, mon patient a beaucoup trop écarté ses mains pour qu’un seul insecte volant ait cette taille-là sur Terre, même en Australie ils en font pas des trucs comme ça, et plus il parle de cet insecte, plus il écarte ses mains, c’est plus un bourdon, c’est un chat angora avec des ailes).

 

Bref. Reprenons. 

« Eh bien vous savez, docteur, ma petite me regardait, je n’ai rien montré de ma peur. Le truc énorme s’est posé quelques instants sur mon épaule, j’ai dit à ma petite « Si je l’embête pas, il va rien faire et repartir, ma chérie ». Je suais à grosses gouttes, mais ma voix n’a pas tremblé, je n’ai pas dégoupillé, et finalement cet espèce de monstre volant est reparti, probablement dans le trou infernal d’où il n’aurait jamais dû sortir, mais bref, je voulais vous le dire avant de quitter le cabinet. »

Là, le patient se penche vers moi et il me chuchote (comme si c’était un secret qu’il avait arraché de haute lutte) :

« On peut y arriver, Docteur. Ne pas leur filer nos craintes et nos angoisses. ON PEUT Y ARRIVER »

Il m’a filé une tape sur l’épaule, hyper fier de lui, et il est reparti.

Vous entendez ? On peut y arriver !

 

 

Madame Chang

Oui j’ai tricoté des morceaux d’histoires vraies pour vous dresser le portrait de madame Chang.

En tant que médecin, Madame Chang est ce qui m’est arrivé de mieux ces derniers mois.

Je ne me souviens plus quand elle a consulté la première fois au cabinet mais elle avait mal aux lombaires. Ça avait commencé après sa deuxième grossesse, petit à petit, une pointe électrique en bas du dos qui descendait jusqu’au pied.

Seuls les médicaments à base de codéine la soulageait, et elle est revenue plusieurs fois m’en demander pour être soulagée.

Je n’ai rien dit au début, elle était seule à la maison, à gérer les enfants, les courses etc, monsieur n’était pas là, d’ailleurs il n’est jamais trop là pour elle.

Au bout de quelques temps, j’ai compris que son dos ne lui faisait plus si mal que ça, mais qu’elle était totalement et profondément dépendante aux médicaments opiacés.

Je l’ai laissée venir à moi, madame Chang, et si je n’aime pas prescrire de la codéine à une personne que je soupçonne d’être addict, il faut parfois savoir adopter une posture conséquentialiste et prescrire ce qu’on n’aime pas, le temps d’obtenir la confiance du patient et de pouvoir générer un déclic chez lui.

Donc je prescrivais sa codéine à madame Chang, en faisant mine de ne rien voir, je plaisantais avec elle, je l’amadouais un peu. Ce qu’il faut.

Un jour, j’ai mis les pieds dans le plat. J’ai prononcé les mots dépression, charge mentale, addiction. Elle a pleuré, elle a hoché la tête, elle a dit qu’elle ne s’était pas rendu compte, mais que j’avais raison. La codéine, c’était venu petit à petit, elle ne savait plus ni comment ni pourquoi, mais chaque fois qu’elle venait me voir elle avait peur que je refuse de lui en prescrire, et elle avait conscience que ce n’était pas normal.

On est tombé d’accord qu’il fallait l’hospitaliser quelques jours pour l’aider à se débarrasser de son addiction. Elle hésitait car il fallait bien s’occuper des enfants, mais elle avait conscience que mieux valait les confier quelques jours à des proches et lui permettre de se sortir de ce cercle infernal.

Elle est revenue me voir il y a quelques jours, elle était rayonnante et débarrassée de son addiction. 

Alors pourquoi je raconte ça ? Parce que je veux dire aux personnes qui nous écoutent et qui se retrouveraient dans la position de madame Chang : ne vous flagellez pas. Vous êtes humains. Vous faites ce que vous pouvez dans le respect de vous-même, et vous pouvez vous en sortir. Vous n’êtes pas seules. Allez parler à votre médecin. Rien n’est irrémédiable et vous méritez mieux que ce fil à la patte.

La sagesse des bébés.

Comment mesure-t-on son degré de fatigue ?

Avec la pandémie, ça fait plus d’un an que je n’ai pas pris de congés, deux semaines en septembre 2019, et je me sens vraiment épuisé.

Évidemment, cela s’exprime par une plus grande irritabilité, une patience qui fond comme neige au soleil, et de petits accès de colère.

Mais j’ai un indice, un petit truc, qui me permet de savoir quand j’ai dépassé mon seuil de fatigue acceptable : enfant, cet indice c’était les TOC, mais devenu adulte, c’est la vaccination des bébés.

Je m’explique avec un exemple : l’autre jour, il doit être dans les 18h30 un vendredi, une maman amène son bébé de six mois. Elle lui a mis un petit patch analgésique, au bon endroit, 40 minutes avant la consultation, bref elle a fait tout comme il fallait, et pourtant, j’ai pas pu. Le bébé est allongé, super calme, j’ai procédé comme d’habitude : c’est-à-dire mettre Youtube sur mon téléphone et une musique pour enfant assez fort, c’est ce qu’on appelle de l’hypnose occupationnelle, ça marche bien pour capter leur attention pendant qu’on pique, en saturant un sens (la vue ou l’ouïe) au détriment d’un autre (le toucher, donc la douleur). D’habitude, ça marche.

Pas ce jour-là. Ce jour-là, j’ai pas pu. J’avais la seringue entre les doigts. J’allais le faire, et… Rien.

Pourtant… Qu’y a-t-il de plus normal pour un médecin que de vacciner un bébé ? L’idée que ça allait lui faire mal, qu’à cause de la fatigue je pouvais m’y prendre moins bien que d’habitude, avec moins d’assurance, l’idée qu’il allait peut-être bouger pendant que je piquais, bouger quand l’aiguille était dans sa peau, et donc pleurer, ça m’a paru le bout du monde. Je me suis senti dépassé. Je ne voulais pas lui faire mal, même pour son bien. En bref : je ne pouvais pas le voir pleurer, je ne pouvais pas créer de la douleur chez quelqu’un d’autre.

C’est aussi comme ça peut-être qu’on peut savoir combien on est fatigué : à ce paradoxe-là qu’on n’écoute pas son corps et ses besoins jusqu’au moment où les émotions du corps d’un Autre viennent déborder le nôtre.

Moi, c’étaient celles de ce petit bébé.

Pourtant j’ai piqué quand même, par peur que la mère me juge, ou par bravade, ou dans un souci de performance, je ne sais pas : le bébé n’a pas pleuré. Même pas un petit cri. Il n’a même pas bougé ou remué. Peut-être qu’il a senti quelque chose. Je ne le pense pas, mais c’est mon côté romancier qui l’imagine : ce petit a senti combien, en cette période difficile où les soignants sont éreintés, ce n’était pas le moment d’ajouter de la souffrance à ma fatigue. Ça n’a aucun sens, c’est vrai, et il fallait être là, avec cet enfant, pour comprendre ce qui s’est joué entre lui et moi, quelque chose d’un peu mystérieux, qui ne passe ni par des mots ni par des gestes.

Il y a une sagesse, chez les enfants, un savoir impénétrable qu’on perd peut-être en grandissant : la preuve en est, grâce à lui, j’ai compris qu’il était plus que temps de prendre des vacances.