Le désert en bas de chez soi.

(Photo du génial GELUCK)

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Alors voilà, les déserts médicaux, tu imagines que ça touche surtout les endroits isolés, le fin fond de la Creuse, les plateaux d’Auvergne, etc ?

Moi aussi, j’ai longtemps pensé ça.

Puis j’ai vu, en l’espace de six ans, ce qu’était un autre visage du désert médical.

Et ça touche tout le monde. Les habitants des grandes villes aussi. Je ne parle pas QUE des délais hallucinants pour avoir un rendez-vous avec un spécialiste (coucou les ophtalmologues !).

Ce matin, entre 9 heures et 13 heures, j’ai vu 27 patients et patientes.

Je ne sais pas combien de temps durait une consultation moyenne avec un médecin en 1980.

Mais je sais que si vous prenez 4 heures et que vous les divisez par 27, vous obtenez 8 minutes 88888888888 secondes.

Moins de médecins, c’est plus de malades pour NOUS, et donc moins de temps disponible pour VOUS.

Le désert médical, c’est aussi ÇA.

Une salle d’attente pleine, et un jeune médecin plein d’illusions qui, tandis qu’une femme pleure devant lui, regarde fugitivement le coin inférieur droit de son écran d’ordinateur.

L’heure.

Il la regarde, pense à tous les autres, dans la salle d’attente, qui s’impatientent.

La patiente a vu mon regard.

Elle a séché ses larmes, mis son mouchoir dans la poche, et s’est excusée de m’avoir pris « trop de temps ».

Personne ne devrait s’excuser de pleurer dans cette société de merde.

Personne.

L’histoire d’une femme.

(Photo : R. Magritte)

Témoignage recueilli et écrit par la romancière et sage-femme (et amie) Agnès Ledig.

Alors voilà, c’est l’histoire d’une femme…

Je ne la connais pas encore. Je la vois en urgence, parce qu’elle appelle au secours, parce qu’elle ne dort plus, qu’elle est sur le point de vaciller. Je n’ai qu’un pauvre petit créneau de trente minutes pour tout découvrir d’elle, et tenter de lui donner quelques outils avant qu’elle ne reparte vers la nuit suivante. Je ferai ce que je peux…

Elle a accouché il y a quelques jours seulement. Premier bébé.

Enfin…

Pas tout à fait.

Elle a accouché il y a quelques jours seulement et elle n’en dort plus.

Elle pense trop.

À l’autre.

Elle a attendu d’avoir vingt-huit ans pour envisager un enfant, avec un conjoint attentionné et une situation de vie rassurante et propice à l’agrandissement familial.

Oui, mais.

Il y a eu cette autre grossesse inopinée, il y a quelques années, dans un autre contexte, avec un autre géniteur, et une situation ni propice ni rassurante. Tellement difficile, même, qu’elle a préféré l’interrompre, et fuir (le géniteur).

Oui, mais.

Ce n’est pas si simple quand on est une femme, quand on porte la vie, quand on doit cesser de le faire, et qu’en plus c’est volontaire. C’est difficile, parce qu’outre le jugement des autres, il y a sa propre culpabilité d’en décider ainsi, sa propre tristesse de laisser partir ce bout de vie qui s’était installé au chaud, et auquel on s’était déjà attaché. Parfois, on s’y attache dès le deuxième trait du test de grossesse, même si l’idée d’être enceinte, à ce moment-là, est une catastrophe en soit.

C’est toute cette culpabilité, toute cette tristesse que Lucille me raconte pendant de longues minutes. Elle s’était déjà attachée à ce bébé, elle lui avait même donné un prénom, mais elle ne pouvait pas le garder, de peur de lui offrir une vie de peines. Elle avait mis des couvercles bien lourds au dessus de tout cela. Un pour la culpabilité, un autre pour la tristesse, un troisième pour que ça tienne, et que rien ne déborde.

Mais une nouvelle grossesse, et tout explose, les deux couvercles et le troisième, et la voilà qui replonge plus fort encore dans la tristesse et la culpabilité. Et pourquoi ce bébé-là a droit à la vie et pas l’autre ? Ses mots sont très forts. Très durs envers elle-même. Les larmes coulent, parce que le nouveau bébé est là, qu’elle l’aime, mais qu’elle n’en dort pas.

Je commence par mettre des mots sur sa peine.

Vous vous sentez coupable n’est-ce pas ?

Oui.

Et vous vous étiez déjà attachée à ce bébé…

Oui, je lui avais même écrit un poème.

Et cette nouvelle grossesse vous rappelle qu’il y a eu la précédente.

Oui. Je me sens très mal depuis que je suis enceinte.

Mettre des mots sur les maux, c’est déjà mettre du baume sur les plaies, parce qu’elle sait que j’ai entendu son chagrin, que je le comprends. C’est comme prendre dans les bras, avec la parole.

Premier pas.

Le deuxième sera de lui donner quelques éléments de ma boîte à outils. Quelques phrases sur des petites cartes, pour l’accompagner.

“Je fais de mon mieux,

Dans le respect de moi-même,

Avec les cartes de l’instant,

Le reste appartient à la vie.”

Nous décortiquons ensemble. Elle a fait de son mieux il y a quelques années. Elle était dans le respect d’elle-même en prenant cette décision, parce que le futur père la frappait, et qu’ajouter un bébé au tableau aurait été de l’huile sur un feu déjà insupportable. Les cartes de l’instant n’étaient pas propices à une poursuite heureuse de cette grossesse.

Le reste appartient à la vie.

Je lui demande si, par hasard, ce bébé qui s’est invité par surprise à ce moment-là ne serait pas venu juste pour lui permettre à elle de partir. Parce que ce sont les faits. Parce que donner un sens aux choses douloureuses permet souvent de les apaiser.

Elle acquiesce. L’envie d’y croire.

Le deuxième outil sera donc un arc-en-ciel d’amour de cœur à cœur, à imaginer dès qu’elle pense à lui tristement, pour mettre un peu de couleur et une jolie émotion sur la mélancolie. Puisqu’elle l’a aimée cette petite entité venue pour ce morceau de temps, infime à l’échelle de l’univers, mais si révélateur pour elle. Je lui propose même de le remercier, ce foetus, pour ce qu’il a fait pour elle, et de lui laisser une place dans le cœur. Puisqu’elle l’a aimé.

Puisqu’elle l’a aimé, mais qu’elle a fait de son mieux avec les cartes de l’instant.

Elle pleure toujours, mais cette fois-ci de soulagement.

Je suppose qu’à son propre jugement s’ajoute depuis des jours, des semaines, des années, celui qu’elle imagine chez les autres. Mais qui serais-je pour oser en faire de même ? Elle est venue parce qu’elle va mal, parce qu’elle cherche de l’aide. On n’assomme pas quelqu’un qui est déjà au sol. Encore moins quand il vous tend la main, confiant, en vous demandant de lui porter secours.

Je lui donne donc la petite carte du non-jugement, puisque la décision lui appartient. À elle et à elle seule de « juger » de ce qui fut bon pour elle il y a quelques années.

Ces femmes qui sont mortes sous les doigts et l’aiguille à tricoter des faiseuses d’anges, elles ont fait de leur mieux avec les cartes de l’instant… et on les jugeait.

Ces femmes qui ont souffert le martyr quand on arrachait de leurs entrailles un possible qui ne pouvait pas y rester et à qui l’ont disait « ça vous passera l’envie de recommencer », elles ont fait de leur mieux, avec les cartes de l’instant… et on les jugeait.

Lucille, il y a quelques années, n’est pas morte, n’a pas souffert le martyr dans son corps, mais elle a trimballé pendant tout ce temps le poids énorme de la culpabilité, qui aurait pu peser sur cette petite fille, née il y a quelques jours.

Mais Lucille sourit en face de moi. Elle a compris, entendu, intégré qu’elle a fait de son mieux, dans le respect d’elle-même. Elle sourit parce qu’elle se sent légère.

Plus besoin de couvercles, ni un, ni deux, ni trois, puisqu’elle y a mis à la place de la bienveillance, de la reconnaissance, et un bel arc-en-ciel d’amour pour ce bébé qui n’a fait que passer…

« La routine »

(Photo : Baptiste Beaulieu)

Alors voilà, elle me confie la douleur, et la douceur.

La douleur de subir une interruption médicale de grossesse, à 2 mois du terme, parce que Bébé présente un handicap sévère qui ne lui aurait pas permis de vivre.

Elle me parle de ce moment, quand elle entre au bloc pour que des inconnus « endorment » son bébé, et qu’ELLE, l’infirmière qu’elle n’oubliera jamais, la prend en charge avec une douceur incroyable, l’aide à libérer ses larmes, lui ménage un espace tendre dans ce lieu d’épreuve insurmontable. Elle me parle longuement de l’extraordinaire exemplarité du personnel féminin, qui l’enveloppe de gentillesse et de bienveillance.

Puis elle me parle de LUI, l’anesthésiste, elle me dit qu’elle comprend que pour lui tout cela soit affaire de routine, mais il est entré sans dire bonjour, en ne s’adressant qu’à l’infirmière.

Elle n’oublie pas -et n’oubliera jamais- qu’il a préparé la péridurale en sifflotant.

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Nota : En février j’étais auditionné par la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme avec d’autres personnes militantes pour penser un système de santé moins discriminant.

Voilà les 35 recommandations proposées par la Commission à l’issue de ces auditions.

Soignantes, soignées, continuons le combat !

🙏🏻♥️💪

L’autre chorale.

Photo : auteur inconnu

« Alors voilà, je me souviens, j’étais enfant, quatre ou cinq ans peut-être, et nous avions un médecin de famille. Un vrai. Il soignait mes grands parents, ma mère, etc. Il avait accompagné mon arrière grand-mère jusqu’au dernier instant…

Un jour, sa femme est tombée malade. Pour pouvoir se rapprocher des spécialistes les plus à même d’aider cette dernière, ils durent déménager.

Lors de son dernier jour au village, nous l’avons appelé en lui disant que ma petite soeur semblait malade. Bien entendu elle allait bien, et en passant la porte de la maison il a découvert toute la famille, mon arrière grand-père, ma grand-mère, ma mère, des oncles et tantes, etc, tous réunis pour lui souhaiter bon courage dans son épreuve, lui dire au revoir, et surtout lui dire MERCI.

Merci pour mamie Gigi qui nous a laissé un grand vide, mais également MERCI pour tous les petits bobos…

Pendant plusieurs années nous lui avons envoyé des cartes pour les fêtes, et nous avons pris de ses nouvelles. Lui aussi, nous en a envoyé longtemps.

C’était mon médecin de famille. »

(Texte de X., merci à elle)

La chorale improvisée.

(Photo : Picasa)

Ils sont une dizaine quand j’arrive devant la porte du cabinet où je fais de temps en temps de petits remplacements.

— Bonjour, le docteur Ranchan n’est pas là, elle s’est blessée et s’est fait mal, dis-je en farfouillant dans mon sac pour sortir les clefs.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Mais j’aurais préféré quelque chose de plus humain qu’un banal :

— Ah mais y a quand même un doc ?

C’est cool d’essayer d’être un soignant bienveillant, mais le coup de ne MÊME pas demander des nouvelles, ça me reste en travers de la gorge.

Le docteur Ranchan est géniale. Douce, présente, concernée.

Clairement, ils s’en battaient la raie de son état.

— Avant tout, on va ensemble souhaiter un bon rétablissement au docteur. À 3, on chante ensemble. Allez : 1,2,3 !

Ils ont chanté « Bon rétablissement docteur Ranchan !!! ». Sur le trottoir.

Je n’oublierai jamais. Parfois, tu te dis : « je peux soigner trente ans au même endroit, accompagner des familles, tenir dans mes bras les bébés de femmes que j’ai moi-même tenues bébé dans les bras trente ans plus tôt, si je meurs demain, ils reprendront deux fois des moules en cherchant sur l’annuaire un médecin dans le coin ».

Parfois, t’essaies de faire bonne figure, tu te drapes dans ta vocation, mais ta blouse ressemble de plus en plus à ça :

Merci…

Alors voilà,

Dans le classement de L’EXPRESS des 100 Français et Françaises inspirants au titre de mon travail à vouloir mettre, « des visages sur des vécus et des situations trop souvent réduites à de seules statistiques »

Merci aux lecteurs, lectrices, et à cette nouvelle génération de médecins qui brisera les vieux schémas.

Je vous aime et vous remercie de votre soutien,

Baptiste

PS : désolé de ne pas répondre à vos mails… je n’arrive pas à suivre le travail au cabinet médical et le prochain roman que je suis en train d’écrire (et mes divers engagements dans associations dont je ne parle pas ici)

Nos cartes postales.

Alors voilà. J’ai tellement envie de vous parler de ça, aujourd’hui…

Comment dire ?

Mes consultations sont des rencontres et quelle que soit la dureté de mes semaines je sais que je peux compter sur eux.

Les bébés.

Ils sont toujours un moment particulier de mes rencontres.

Les petits pieds qui n’ont rien parcouru du monde.

Les petites mains qui ne savent pas encore ce que frapper veut dire.

Les petites bouches qui ne connaissent encore aucune insulte.

Y a-t-il mécanique plus simple et franche qu’un bébé : ils ont froid, faim, soif ? Ils pleurent.

Voilà. Tout est facile avec eux.

Rien n’est payant. Rien n’est pensé.

Ils sont en eux mêmes une carte postale envoyée du passé qui dit :

« Rappelle toi : tout homme et toute femme a été innocent »

C’est important, dans ce monde parfois si méchant, et souvent si méchant pour rien. Oui, pour rien.

Il faudrait dire merci aux bébés, parfois.

Merci d’être. Tout simplement.

Ne pensez-vous pas ?

Le corps, l’âme, et entre les deux.

L’histoire c’est N., assistante sociale.

(Si vous voulez raconter vous pouvez me joindre sur Facebook)

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Alors voilà, c’est un vendredi, veille de vacances scolaires. Je suis jeune assistante sociale et je passe dans le service de chirurgie, comme tous les matins.

Une infirmière m’interpelle : « Tiens, au fait, on t’a dit que la jeune fille poignardée par son frère sort cet après-midi ? »

Je me décompose… quoi ? Comment ? Non, personne n’a prévenu le service social, ni la police non plus d’ailleurs…

Je m’active… mais il me faut plus de temps pour pouvoir mettre en place des mesures de protection. J’explique au chirurgien, tente de le convaincre de post-poser la sortie… il restera intraitable : il a fait son travail, il a réparé le corps, a recousu les muscles, la peau.

« Ma cicatrice est belle. Elle sort à 13 heures » dit-il. Point final.

Je m’affole… je cherche un appui, un relais, une solution temporaire… j’obtiens finalement un nom, un espoir, bientôt, dans quelques jours…

Mais entre-temps la famille a pris le large : ce sont les vacances, on en profite pour renter au pays, sans retour pour Elle. Qui pourrait bien l’en empêcher ? Et puis, son frère lui a offert une rose. C’est dire s’il regrette, non ?!

Le chirurgien a certainement pensé fièrement qu’il a « sauvé » une vie en réparant un corps.

Vraiment ? il a VRAIMENT sauvé une vie ?

La petite phrase.

(Photographie : Alexander Shark)

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« Xavier, mon mari, m’frappait beaucoup, avant. Mais depuis 2 mois il a complètement arrêté, Docteur. C’est à cause de ce qui s’est passé l’aut’matin, en faisant les courses. Je vous raconte : il était au tabac en train d’acheter des clopes, moi je l’attendais dans la rue, et là y a ce type, avec un chien, qui arrive à ma hauteur, « t’es bonne ! », il me balance. J’ai dû lui répondre un truc comme « va manger tes morts », normal, quoi ! Qu’est-ce qui vient me faire chier comme ça çui-là ? Et là, le type au chien il a pété une durite, il m’a mis un coup de poing dans le ventre, et après c’étaient des gifles. Xavier est sorti, furax. Ça a été vilain vilain. Plus tard, en r’venant de l’hôpital où on l’a recousu, mon mari s’est tourné vers moi en m’disant : “Quand j’ai vu un autre homme frapper ma femme, j’ai pas supporté, j’ai trouvé ça vraiment trop facile finalement”. Et depuis il me frappe plus. »

Alors voilà.

Et moi, depuis un mois, je retourne ces mots dans ma tête :

« Quand j’ai vu un AUTRE homme frapper MA femme, j’ai pas supporté, j’ai trouvé ça vraiment TROP facile FINALEMENT »

Qu’est-ce que ça veut dire, cette phrase, hein ?

Le texte que j’aurais voulu lire quand j’avais onze ans…

(…et, aussi, durant mes études de médecine, quand certains et certaines se permettaient des réflexions d’une violence inouïe vis-à-vis de certains patients concernés par le sujet. Voilà pourquoi je le publie ici, pour les étudiantes et étudiants qui me lisent, et parce que certains et certaines d’entre vous n’ont pas Facebook)

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Alors voilà, j’aurais voulu avoir un amoureux. Au primaire, au collège, au lycée. Avoir une belle histoire. Une histoire d’enfant. J’aurais voulu avoir droit à ça. Les mots qui s’échangent sous les tables. Le coeur qui bat plus fort. Les secrets qu’on garde à table, quand on vous pince la joue en vous demandant si on a une amoureuse. J’aurais voulu profiter de ma jeunesse. Ne pas tricher toutes ces années. Ne pas mentir. Ne pas faire semblant. Être qui je suis plus tôt. L’être et l’être heureux. Fier. Et montrer l’étendue des talents que me confère cette identité. Ma sensibilité. Ma joie de vivre. Mon envie folle d’écrire.

J’aurais voulu ne pas me contraindre, ne pas faire semblant pour être “comme les autres”. Ne pas faire souffrir mes parents parce que j’étais malheureux et refusais de dire pourquoi. J’aurais voulu être moi plus tôt. Avoir ce que les autres avaient. Ne pas rire quand j’entendais des blagues méchantes visant celles et ceux qui avaient mille fois mon courage d’être ce qu’ils étaient, sans honte, avec fierté.

Comme ce garçon, à l’école, il s’appelait Nathan. Il était gentil, doux, et pourtant ses gestes, sa voix, son identité, bref ce qu’il était de franc, de vrai, d’authentique, étaient moqués parce qu’on lui collait l’étiquette homo sur le front et qu’il n’a jamais démenti. Parce qu’il a toujours relevé la tête. Il m’a fallu des années pour comprendre combien il était plus libre que beaucoup d’entre nous, libre d’être qui il était et de témoigner par sa seule existence de l’extraordinaire diversité du genre humain.

Vous voyez j’aurais voulu ne jamais me moquer de Nathan avec les autres, devant les autres, pour que les autres ne me soupçonnent jamais d’être qui j’étais. J’aurais voulu ne pas rire de ce garçon, j’aurais voulu ne pas le faire pleurer.

J’aurais voulu être amoureux, enfant. Avoir ce que vous avez tous et toutes eu, enfant.

Qui va me rendre ces années perdues ? Ce qui aurait pu être et n’a jamais eu lieu ? Qui me rendra ce qu’on m’a pris ? Et à ce Nathan ? Qui lui rendra justice ? La vérité c’est que j’ai mal. Que j’ai de la colère contre les gens qui nous font ça. Qui nous font faire ça, qui nous rendent comme ça. Ces mêmes gens qui prétendent se battre pour les enfants et qui pourtant mettent dans nos bouches des mots aussi violents.

Mais l’homophobie ce n’est pas seulement quelqu’un qui crie « À mort les PD ! ».

L’homophobie c’est aussi des millions d’existences contraintes, de petits bonheurs universels gâchés, de destinées retardées. Des millions de gens qui ont vécu, vivent, et vivront une autre existence que la leur, une autre vie que la leur, qui marcheront à côté d’eux-mêmes, qui passeront à côté de ce que, au fond, ils étaient destinés à connaître, à aimer, et chérir, et jouir. Ce que nous voulons toutes et tous. Une vie à nous. Une vie qui nous ressemble et nous appartienne.

L’homophobie, la lesbophobie, la transphobie, c’est d’abord des ombres et des millions de vies ratées.

Je suis gay.

J’ai accepté qui je suis et je suis heureux avec cette personne.

Et ceux qui pensent que cela n’a pas à être dit, que l’affirmation d’une orientation sexuelle/identité de genre relève de quelque chose de personnel, ceux-là je les envie car ils ignorent la violence qu’il y a à vivre dans un monde où votre différence est au mieux passée sous silence ou moquée, au pire combattue, psychiatrisée comme aux États-Unis, frappée comme en France, emprisonnée comme en Tunisie, ou déportée dans des camps comme en Tchétchénie.

Ces gens qui ignorent le courage qu’il faut pour accomplir un geste aussi anodin que tenir la main de la personne qu’on aime dans la rue.

Je rêve d’un jour où les personnes gays, lesbiennes, bi ou transgenres n’auront plus à exprimer publiquement leur appartenance à une population sociologiquement minorisée.

Profiter de la visibilité qui est la mienne en tant que romancier pour dire publiquement qui je suis et qui j’aime est un acte éminemment politique.

Oui, la vocation des coming-out n’est rien moins que la visibilité et l’acceptation totale et sans condition d’au moins 5% de la population humaine.

Rien qu’ici, en France, nous parlons d’environ 3 millions de Françaises et de Français.

Ce jour viendra.

Alors nous n’aurons plus à sortir du placard, parce qu’il n’y aura plus de placard.

Alors nous n’aurons plus peur d’être qui nous sommes : le vivant visage de l’extraordinaire diversité du genre humain.

J’y crois, moi, à cette réconciliation.

Et si je parle aujourd’hui, si je confie quelque chose que d’aucun considère comme relevant de la vie privée, c’est parce que je veux dire à celles et ceux qui ont peur comme j’ai eu peur, qui ont mal comme j’ai eu mal, qui sont moqués comme ce Nathan a pu être moqué :

Tu as le droit de t’aimer comme tu es, tu as le droit de vivre fièrement avec celui ou celle que tu aimes, tu as le droit d’exister sans honte, sans culpabilité, tu as le droit de revendiquer ton identité et ta place dans ce monde.

Tu as le droit d’être gay, lesbienne, transgenre, d’accepter qui tu es et d’être heureux ou heureuse avec cette personne.

Tu as le droit.

TU AS LE DROIT.

Vraiment.

(Toutes ces photos sont tirées de banques d’images qui archivent des photos de personnes LGBT+ dans le but de rendre visible la réalité de tant de couples invisibilisés ou condamnés à la clandestinité par la société de leurs époques)