Archives mensuelles : décembre 2018

La parole aux femmes.

L’autre jour, une amie soignante me parlait d’un patient.

«Il se fout systématiquement à poil, même pour une simple angine. Alors qu’avec mes associés -qui sont des hommes- jamais. Ça me met en colère. »

Ma propre soeur me dit qu’en tant que soignante elle est souvent amenée à recadrer des patients qui la complimentent lourdement sur son physique.

Sur internet, j’ai posé la question aux soignantES et j’ai récolté beaucoup de témoignages.

Il y a ces jeunes femmes médecins qui racontent comment des hommes qu’elles aident à se redresser s’accrochent pile à leurs hauts, au niveau du décolleté. Avec ça ? Les remarques salaces sur la douceur de leurs mains, la taille de leurs poitrines.

Il y a les infirmières qui, alors qu’elles sont en train de poser une sonde urinaire à un homme, s’entendent dire de, je cite, « bien caresser la veine pour la faire gonfler ». Mais il y a aussi les patients qui offrent systématiquement une vue plongeante sur leurs organes génitaux quand les infirmières entrent dans leur chambre et qui, quand les soignantes tentent de cacher tout ça avec un drap, leur répondent “ah mais je suis pas pudique moi, vous inquiétez pas…” sachant qu’ils NE FONT PAS ça avec leurs collègues masculins.

Les soignantes me parlent également des patients qui s’accrochent à leurs blouses pendant les mobilisations et qui font “malencontreusement” sauter les pressions. Pourquoi croyez-vous que beaucoup d’infirmières portent un débardeur même quand il fait 30° dans le service l’été ?!?!

Il y a les aides-soignantes qui, alors qu’elles procèdent au rasage préopératoire, voient le patient ricaner et leur dire d’insister au moment de raser le pubis. Les patients qui veulent absolument qu’on leur fasse la toilette intime alors qu’ils sont opérés du pied et tout-à-fait capables de s’en charger comme des grands. Ou ces autres patients qui cessent de sourire quand c’est un homme aide-soignant qui vient se charger de la toilette en question puis qui demandent expressément que ce soit plutôt “la gentille dame de tout-à-l’heure”…

Avec ça ? Les auxiliaires de vie ou les kinésithérapeutes qui doivent gérer les patients hommes qui veulent systématiquement se mettre tout nu pour des soins qui ne nécessitent pas de quitter leurs sous-vêtements.

Les féministes le disent depuis des années : il y a un problème avec la masculinité. Sur la façon dont la société enseigne aux petits garçons comment devenir des hommes. Elles le disent et personne ne les écoute. Pourtant, je vous le demande : si vous marchez dans la rue, la nuit, et que vous entendez du bruit provenir de l’intérieur d’une ruelle mal éclairée : serez-vous plus rassuré d’en voir sortir une femme ou un homme ?

Les soignantes qui m’ont écrit tous ces témoignages que je suis triste de relayer aujourd’hui ont le droit d’être en colère car il existe une différence fondamentale entre être UN soignant et UNE soignante : s’il m’arrive parfois d’être en situation de conflit avec un patient, et que je sens cette situation comme pouvant possiblement dégénérer vers une agression physique, je n’ai JAMAIS, je dis bien JAMAIS craint une agression sexuelle venant d’un patient.

Je passe mes journées seul avec des malades.

La moitié sont des hommes. Et je n’ai pas peur. Ou si j’ai peur, ce n’est pas CETTE peur là.

Mes collègues soignantes ne peuvent pas en dire autant.

Des mirages plein les poches…

Quand on est soignant, on est souvent amené à accueillir des personnes qui expriment le sentiment douloureux d’avoir, je cite « raté leur vie ».

Un divorce, un échec professionnel, une brouille irréconciliable avec ses enfants, le motif est différent mais le verdict est toujours le même « docteur, j’ai raté ma vie ».

Mais ça veut dire quoi, rater sa vie ? Et sur quels critères ?

Déjà, à l’école, nous grandissons avec l’idée que la bonne note fait le bon élève, quand la mauvaise note fait le cancre.

On ne nous dit pas « Tu peux échouer, tu n’es ni une imprimante 3D, ni une araignée »

Oui. Une araignée ne rate jamais sa toile, elle la tisse parfaitement parce que c’est dans sa nature, c’est instinctif. De la même manière : une imprimante 3D ne rate jamais son coup, elle obéit à son programme. C’est parce que nous ne sommes PAS QUE des animaux et PAS QUE des machines que nous échouons. Parce que nous sommes des êtres humains, que nous avons cette petite différence-là, qu’on appelle l’échec, et ÇA, c’est beau. Echouer c’est d’abord une chance posée là, sur notre trajectoire de vie. Une possibilité d’apprendre.

Sans échec, le succès passe inaperçu. Il est fade, insipide. Et tous les scientifiques le savent : l’erreur est le meilleur des maîtres.

Les médecins en sauraient-ils autant sur le pancréas, et le cerveau, si le diabète et les coups sur la tête n’existaient pas ?

Les romanciers aussi le savent : si vous regardiez un de mes manuscrits de travail ! Ils sont littéralement saturés de ratures !!!

L’écrivain Gilles Marchand, dans son excellent recueil « Des Mirages plein les poches » a écrit une nouvelle sublime, intitulée “Mon bateau”. L’histoire d’un homme qui rêve de naviguer mais tous ses bateaux coulent. A chaque fois, ils coulent, mais lui revient à la nage.

La nouvelle se termine comme ça : “Je n’avais plus d’argent mais je gardais mes rêves,

alors j’ai acheté un petit bateau que j’ai mis dans ma baignoire. Il a coulé mais je le ramenais à la surface. À chaque fois, je le prenais entre mes mains et le ramenais à la surface. Après tout, c’était mon devoir de capitaine et les capitaines aussi ont des devoirs envers leurs rêves.

Ce que veut dire l’écrivain Gilles Marchand c’est que l’échec n’est pas un cul-de-sac, c’est une possibilité de recommencer autrement. Apprenons ça aux gamins et ça fera moins d’adultes angoissés et malheureux !

J’ai demandé aux personnes qui ont ce sentiment ce qu’elles aimeraient entendre.

Voilà, toi qui m’écoutes, je vais pas te prouver que tu te trompes. Mais je peux te poser des questions, et t’aider à mieux définir cette souffrance, mieux définir la douleur.

Si pour toi rater sa vie, c’est avoir fait un choix trop rapide à un certain moment, sache qu’il y aura d’autres choix et d’autres possibilités de se remettre sur les rails ou au moins améliorer le quotidien. Et on peut faire le point sur ce qui a été fait de positif, et ce qu’il reste à faire. On peut aussi critiquer ce mot de « bonheur », défini et vanté par la société. Il y a TOUJOURS du positif. Rien n’est jamais définitif. À n’importe quel moment de la vie, on peut repartir à zéro. Avec de l’aide extérieure par exemple.

Une de mes lectrices m’a dit un jour : « Tant qu’on est en vie, on a réussi ».

Elle avait raison, tu sais ?

Car, quand on y pense, même la fin du monde, même la fin de TON monde, quand elle arrivera si elle arrive, ce sera aussi le début de quelque chose !

Je vais paraphraser Samuel Beckett :

« Tu as déjà essayé ? Tu as déjà échoué ? Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux ! »

Un peu d’amour (c’est pas du luxe en cette fin d’année)

(Photo de votre serviteur, d’autres à découvrir ICI)

Hier je réfléchissais à ce que je pouvais bien raconter en ce dernier lundi de novembre, et je me suis souvenu que l’excuse « j’avais écris une superbe chronique mais quelqu’un me l’a volée en boîte de nuit » avait déjà été prise.

Puis j’ai revu par hasard une patiente dans la rue, madame Sugar, avec qui je m’entends bien et rigole beaucoup. Nous témoignons l’un pour l’autre d’une sorte de familiarité décontractée qui tranche avec la distance bienveillante que j’entretiens habituellement avec mes patients.

L’autre jour, en consultation, madame Sugar me dit qu’il y a des années qu’elle n’a pas fait de bilan sanguin et que ça la rassurerait qu’on fasse le point.

Je lui propose d’ajouter le dépistage des infections sexuellement transmissibles, ce que je propose à tous mes patients.

Elle rit, me dit que ce n’est pas la peine, qu’elle a le même compagnon depuis vingt cinq ans.

« Vous savez Madame Sugar, les hommes mentent !

Elle se penche sur le bureau, m’adresse un clin d’œil :

« Vous savez, Docteur Beaulieu, les femmes aussi ! »

On rit un peu, et là, madame Sugar commence à me dire combien elle aime son mari et combien la vie à ses côtés est un bonheur de chaque instant.

« Je l’aime, docteur, si vous saviez ! Je l’aime, mais je l’aime ! Je l’aime, je l’aime, je l’aime ! Des gens rêvent de connaitre ça dans leur vie, de le vivre au moins une fois, et nous on peut le dire : on s’est trouvés. Oui, on a eu cette chance-là parmi les milliards d’inconnus sur cette planète. C’est mon âme sœur et je suis la sienne. Si vous saviez… Olalaaaa… »

Je souris, elle sourit, mais dans ma tête je lui dis « MERCI ».

Faut dire, la journée n’avait pas été facile, elle commençait avec des mauvaises nouvelles au cabinet car une patiente que j’appréciais particulièrement était morte dans la nuit ; à côté de ça et ça paraît dérisoire mais j’avais remis mon manuscrit à mon éditrice, alors je me sentais un peu orphelin.

Madame Sugar, il faut que vous sachiez : vous avez été mon rayon de soleil.

Et les auditeurs, et les auditrices sachez-le : si des morceaux de vos vies tiennent bien la route, vous pouvez aussi les partager avec votre médecin.

Jim Harrison, l’immense écrivain américain, dit cette phrase dans son chef-d’œuvre « Légendes d’automne » : “les touristes oublient souvent que la lune brille aussi à New-York ».

Eh bien pour les soignants, c’est l’inverse : on oublie souvent que le soleil brille AUSSI au-dessus de vos têtes.

Je veux dire : ça nous fait du bien d’entendre les patients parler de bonheur. On en veut de la guimauve, nous ! On en veut du Marc Levy, de la maison en pain d’épices !

On les veut les milles colombes

Et les millions d’hirondelles

Les histoires dégoulinantes

Des vies en rose à la pelle

On en veut de la Petite Maison dans la Prairie croisée avec du téléfilm de l’après-midi sur M6. Oui, jetez-nous votre bonne fortune à la tête et au cœur !

Parce que nous, d’habitude, on récupère tout le reste.

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(Je ne pouvais pas, pour celles et ceux qui me suivent depuis longtemps, ne pas partager avec vous cet article paru dans le prestigieux Monde Des Livres, qui est un peu le Saint Graal de la critique pour les romanciers.

«Toutes les histoires d’amour du monde, son quatrième roman, confirme ses talents de tricoteur d’histoires, de brodeur de vies, capable de dénicher le sublime derrière le banal»

La vie passe, merci d’être toujours aussi présents. Prenez soin de vous en cette fin d’année difficile)