Madame Soledad

Chère Madame Soledad,

Tu es peut-être dans ta voiture en train d’écouter ça et j’avais envie de te parler de toi. Comment tu vas ? C’est que, tu vois, je m’inquiète un peu.

Je sais que tu as mal partout, et tout le temps.

Les os, le ventre, le coeur, et la tête.

Et le matin, se lever, « c’est horrible, horrible docteur… »

Tu viens deux / trois fois pas mois.

Tu prends de la levure de bière pour tes cheveux, de la spiruline pour la fatigue, du magnésium pour tes tremblements, des extraits de vignes rouges pour te fouetter les sangs, de la valériane pour lisser ton sommeil.

Moi je sais bien que n’es pas condamnée, que tu as juste mal partout partout partout. D’ailleurs tu me le dis ouvertement, toi, que c’est dans ta tête. Mais moi, madame Soledad, je pense que c’est dans le coeur, car tu as besoin qu’on te regarde parce que personne ne te regarde jamais et que tu as besoin qu’on t’écoute car personne ne t’écoute jamais. Ni ton mari ni tes enfants, et quand tu parles et quand tu sais quand tu te sens écoutée, je vois bien, moi, chère Madame Soledad, que tu reprends des couleurs : tu te redresses, bien droite, comme si parler et être écoutée était une eau versée sur la terre de ce bambou avachi qu’est devenu ton dos à force d’indifférence, de sacrifices pour les autres, de linge repassé sans un merci, de petites chaussettes sales ramassées, d’absence de tendresse, d’absence de caresses.

Tu prends des extraits de curcuma parce que tu ne veux pas mourir du cancer comme ta mère, du cartilage de requin en poudre pour ton arthrose, de la lutéine pour tes yeux, de la vitamine D commandée sur un site chinois pour les os.

Je t’aime bien, moi, madame Soledad. Je veux dire : on a tous en nous un petit quelque chose de madame Soledad. Tu as mal partout, au corps, au coeur et à l’univers tout entier. Tu as besoin de parler, juste parler. Tu as besoin d’être écoutée, juste écoutée. Tu as besoin que quelqu’un te regarde et te dise : « Vous existez, madame Soledad, vos peines existent, votre douleur existe, tout cela existe et vous avez le droit d’avoir mal, au corps, au coeur, et à l’univers tout entier, et à la vie qui va sans vous, la vie qui passe sans vous, la vie qui n’est pas celle que vous espériez quand vous aviez seize ans, avec cet homme qui a changé et qui ne ressemble plus vraiment au beau jeune homme qui vous attendait à la sortie des cours, la vie qui s’est mise peu à peu à vous ignorer, la vie qui vous a oubliée et nous les médecins on ne peut rien faire si ce n’est vous écouter parler de ces os, tous ces os qui vous font mal, de ce corps, ce corps qui vous fait mal, mal jusqu’au coeur, et cette existence qui pèse trop, pour rien, mais pour trop de monde. »

Je suis sûr que l’industrie vendrait beaucoup moins de valériane, de magnésium, d’extraits de curcuma, de lutéine et autres poudres à base de lait de pingouin si on savait être plus attentifs les uns aux autres, madame Soledad.

Parce que c’est dur de s’avouer qu’on n’aime pas, ou plus sa vie, de s’avouer que c’est pas comme ça que ça devait tourner, qu’on a vingt ans qu’une fois et que pour toi c’est déjà fait, déjà passé, eh bien que reste-il ? Aller chez son médecin. Parler. Être écoutée.

Alors vas-y, madame Soledad, je t’écoute, eh bien, eh bien, installe-toi, voilà… ce n’est pas moi qui parle, c’est moi qui t’écoute…

[la suite de cette chronique et des autres est disponible ICI]

6 réflexions sur « Madame Soledad »

  1. Christine

    Quelle joie de vous lire Baptiste, j en ai pleuré en lisant Mme Soledad qui m’a tant fait penser à ma Mère, morte il y a 2 mois de mille pathologies dont Alzheimer, et qui s est comme « réveillée » « redressée » les dernières années de sa vie, à partir du moment où elle a pu/su exprimer ses peurs, douleurs, joie et toutes ses émotions qui nous en polluent si elles ne sont pas exprimées.
    J ai pleuré également en lisant l histoire du Monsieur de 84 ans.
    Baptiste vous me faites beaucoup pleurer… d humanité
    Christine

  2. JUGNET

    Cher Baptiste

    Quelle chance ont les personnes et malades qui peuvent vous côtoyer.
    Ce récit sur Mme Soledad est l’exemple type que vivent beaucoup d’entre nous. One se reconnaît lorsque l’on ressent ce que vit madame Soledad. Et vous vous savez tellement bien l’exprimer !!!!

    Je vous suggère une idée. Clonez-vous pour que l’on puisse profiter de votre humanité “LOL”.
    Merci merci merci même si on n’a malheureusement pas la chance de vous côtoyer/
    Portez-vous bien.

  3. mbj

    Quand on n’aime pas ou qu’on n’aime plus sa vie, quand rien ne motive pour avancer, plus de projets, des rêves usés, un quotidien de plus en plus étriqué et étouffant, il reste à Madame Soledad l’instinct de conservation pour trouver l’oreille attentive et bienveillante et des conseils lucides… jusqu’à quand ? Les soignants s’épuisent : ils doivent être rentable ! Ré enchanter la vieillesse nous explique Michel Billé… il a des boulevards pour aller porter ses bonnes paroles résultant d’analyses pertinentes.
    Merci cher Baptiste pour ces chroniques pleines d’humanité et d’espérance.

  4. Mélanie Coudreuse

    Merci Baptiste, pour ce récit toujours aussi juste et bien écrit que d’habitude. Juste en aparté cela me fait penser à mon ancien médecin traitant qui croyait peut être lui aussi que c’était juste par besoin de parler que je venais le consulter et que derrière ce mal que je lui decrivais ce cachait simplement le fait que je ne supportais plus pas votre. Pourtant à chacune de ses questions je lui disais bien que mon couple allait bien, mon rôle de femme, de mère et d’enseignante me convenait tout à fait. Et pourtant lui continuait à ne pas me prendre au sérieux “les symptômes que vous me décrivez ne correspondent à aucune maladie” pourtant moi je savais bien que je ne revais pas, que j’étais épuisée chaque soir comme si la veille j’avais passé une nuit blanche, que j’avais mal aux articulations,..
    Jusqu’au jour où n’y tenant plus je lui ai accueille demeurent que je ne dormais pas de chez lui dans ordonnance pour un bilan sanguin.
    Quelle découverte qq jours plus tard quand il eu les résultats de cette prise de sang. Il m’appelle pour me prévenir qu’il fallait que j’annule mon voyage prévu qq jours plus tard et reste à proximité d’un hôtel car mon taux d’information était beaucoup trop élève ce qui nécessitait des examens complémentaires le savoir pourquoi…
    Quelle arrogance docteur !!!! Alors malade imaginaire moi ? Une excuse ou un petit méa culpa aurait été suffisant. Mais non rien. Enfin si beaucoup, une trop grande fierté… Insupportable. J’étais blessée qu’on ait pu douter de moi à ce point.
    Bref cette histoire c’est soldé par un simple problème de thyroïde… D’autant plus incompréhensible que c’est un problème de santé relativement fréquent.
    Tout ça pour dire que oui Baptiste nous souffrons dans doute tous plus ou moins d’un manque criant d’humanité mais qu’attention cher docteur ne baissez pas la garde ce petit être aussi une vraie pathologie peut être difficile à détecter mais bien réelle malgré tout.
    Merci encore pour tes chroniques Baptiste pleine d’humanité, qu’il me font du bien.

  5. Jehaes Michel

    C’est superbe de justesse, de compassion. Je suis un généraliste à la retraite et vis cela aussi. Une ex-patiente me parlait sur la rue il y a 8 jours et me disait : « On a besoin d’ être écouté et entendu; rien que ça réconforte beaucoup »
    Aux jeunes et vieux généralistes, je rappelle souvent que beaucoup de médecins interrompent le patient après 23 secondes et que, dans les maisons de repos, beaucoup de résidents ne reçoivent que de rares regards, de rares paroles.
    Ça les tue.

    1. Tijac

      Cher confrère, vous avez raison, les patients ont besoin d’être écoutés et entendus. C’est pour cela que des patients nous disent parfois qu’ils se sentent bien mieux, dès qu’ils pénètrent dans le bureau et nous serrent la main. Nous n’avons pourtant encore rien fait….mais, ils savent qu’on va les écouter.
      Il est interessant de constater qu’un nombre important de femmes aiment se confier chez leur coiffeuse, pendant que celle-ci prend soin de leurs cheveux.
      Tout aussi intéressant : un certain nombre de nos patients vont régulièrement au café. Bien sûr, c’est pour rencontrer des copains ou pour faire 1 pause avant de rentrer à la maison. Mais, c’est aussi l’occasion de se confier, d’être écouté et ….parfois de se décharger d’un poids, quand on dit tout haut aux copains ce que l’on voudrait dire à son directeur/chef d’équipe/collègue/etc
      Cher confrère, une petite remarque : l’histoire des médecins qui interrompent les patients après 23 secondes est …une fake-news. Il s’agissait d’une étude nord-américaine de 1996, en milieu semi-rural, sur 300 patients et 29 médecins (soit environ 10 patients par médecin). Il faut remercier très vivement le Dr Christian Lehmann, qui est allé chercher cette étude, mais qui a aussi cherché si 1 étude équivalente existait sur les médecins français (5 médecins pour 47 consultations et un temps moyen de 85 secondes avant que le patient soit interrompu). Voici les liens :
      https://www.lequotidiendumedecin.fr/liberal/exercice/23-secondes-le-temps-de-parole-dun-patient-en-france-vrai-ou-faux
      http://enattendanth5n1.20minutes-blogs.fr/archive/2016/10/10/coupables-forcement-coupables-931976.html
      http://arabic.hadassah-med.com/media/2003617/11SolicitingthePatientsAgenda.pdf
      Ravi que vous continuiez à lire des blogs médicaux pendant votre retraite, je me permets (avec un peu de retard) de vous souhaiter une très bonne année 2020.

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