Archives de catégorie : Anecdotes

La promesse

« J’ai eu l’immense chance de vivre un accouchement respecté, grâce à des sages-femmes libérales.Comme la plupart des femmes de ma génération, j’étais convaincue que la médicalisation de l’accouchement était la solution idéale pour ne pas mourir et ne pas souffrir. Au fur et à mesure de mes rencontres avec ces sages-femmes, ma perception de l’accouchement a pourtant évolué. Cette épreuve horrible et effrayante dont j’avais cru que seule la médecine pouvait me soulager, au cours de laquelle je m’envisageais passive, les yeux fermés, et ordonnant secrètement « sortez le bébé de mon corps et surtout que je ne sente rien », est peu à peu devenue un défi, une occasion d’explorer les limites de mon corps, un désir de découvrir les sensations les plus extrêmes. Apparaissait progressivement, comme sortie d’une brume épaisse, l’idée lumineuse que je pourrais devenir pleinement actrice de cet événement.Ces sages-femmes n’imposaient rien, n’accédaient à mon corps qu’avec tact, prévenance et moyennant mon autorisation. Dans un environnement chaleureux, elles écoutaient mes doutes et mes souhaits, me conseillaient soins et lectures, accueillaient mes joies et mes larmes. Ces nombreuses séances, dont la durée dépassait souvent une heure, mêlaient tutoiement et rires, émerveillement et coups de gueule, démonstrations scientifiques et éducation anatomique. Un à un, mes préjugés sur l’accouchement s’étiolaient, les croyances héritées des générations anciennes s’affadissaient, les affirmations ataviques matraquées depuis mon enfance s’effondraient. S’ils m’ont profondément déstabilisée par l’apparente perte de temps qu’ils constituaient dans mon agenda de femme fortement engagée dans la vie professionnelle, ces rendez-vous avaient pour but ultime de me faire prendre conscience de mes pleines capacités à donner naissance à mon bébé. Ces sages-femmes faisaient ce que les Anglo-Saxons désignent par un terme intraduisible en français, de l’empowerment.Mon accouchement a dépassé toutes mes espérances. Nous n’étions que trois dans la salle nature d’une clinique donnant accès à son plateau technique aux praticiens extérieurs à l’institution : moi-même dans le rôle principal, mon compagnon m’apportant soutien émotionnel et massages apaisants, et ma sage-femme à la fois discrète et complice. Dans la pénombre et sur fond de musique relaxante, j’adoptais librement les positions que mon corps me dictait, rampant comme une panthère entre les installations, m’agrippant telle une guenon aux engins à ma disposition. Je ne ressentais pas de douleur, mais une incroyable puissance. Je poussais des cris de force, des hurlements d’énergie, des gémissements d’immensité. L’arrivée de mon bébé s’est accompagnée d’un déferlement d’émotions, d’une extase ultime, d’une propulsion vers une autre dimension. C’était un acte démiurgique. Quelques jours plus tard, j’ai voulu offrir un cadeau à ma sage-femme pour la remercier de son accompagnement extraordinaire. Lorsque je lui ai demandé ce qui ferait plaisir, elle m’a répondu que ce qui lui serait vraiment utile serait que je témoigne. »

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De cette expérience, Marie-Hélène Lahaye a tiré un blog, « Marie accouche là » qui a permis de libérer la parole de nombreuses femmes sur les violences obstétricales. De ce blog, est issu un livre « Accouchement : les femmes méritent mieux » qu’elle a dédié à cette sage-femme. Marie-Helene Lahaye fait partie des femmes inspirantes qui m’ont sensibilisé au sujet des maltraitances gynécologiques. Je lui ai donc demandé d’écrire ici, pour moi.

Soignante, soignant ou soignée, je ne saurais trop vous recommander son ouvrage, ICI.

La comptine des petits ramasseurs

Alors voilà,

Je n’ai jamais eu à m’occuper d’un enfant maltraité,

jamais eu à faire de déclaration aux autorités,

jamais eu à envoyer d’enfants aux hôpitaux pédiatriques sous un faux motif.

Mais j’ai vu des enfants à qui on disait,

parfois plusieurs fois,

dans une même consultation,

ces phrases là :

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

Et j’ai vu des parents houspiller, écarter l’enfant, repousser encore et encore, et j’ai vu l’enfant revenir à l’assaut, revenir encore et encore, assoiffé de tendresses impossibles,

et finalement laisser tomber les bras,

et partir dans un coin,

La tête basse, les mains lourdes, les doigts ouverts,

comme si l’amour était tombé par terre,

Et se pouvait ramasser.

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’ai vu ces enfants se coller à moi,

vouloir monter sur les genoux du docteur,

être docteur avec le docteur,

ne pas quitter le cabinet,

parfois entourer mon cou de leurs bras,

Pointer ÇA et ÇA du doigt,

Puis demander à quoi ÇA sert :

une toise en bois,

un stéthoscope,

un otoscope,

un marteau réflexe,

un abaisse-langue,

etc, etc, etc, etc,

alouette, gentille alouette,

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’ai jamais vu d’enfants frappés.

Jamais jamais jamais.

Mais ceux qui cherchent au sol,

l’amour d’une mère,

le geste d’un père,

Et qui s’en vont,

Le front bas,

les mains lourdes,

les doigts ouverts,

comme si l’amour était tombé par terre

Et se pouvait ramasser,

Et se pouvait ramasser,

Et se pouvait ramasser,

J’en ai vu des dizaines,

Et mes plus vieux confrères,

eux,

ils en ont pleuré des milliers.

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’en peux plus de toi !

Bordel, t’as pas bientôt fini de me coller ?

Tu m’ennuies !

Tu vas voir, ce soir !

Va-t-en !

Allez zou ! Dans la salle d’attente, je veux plus te voir !

Le super-pouvoir !

Alors voilà, l’autre jour, à la fac de L., j’ai donné une conférence.

Les larmes aux yeux, une étudiante a confié ses doutes, « Comment savoir qu’on aide ? Soigne ? Et si je fais des bêtises ?… ».

Et surtout : comment être HUMAIN ?

Les chefs à l’hôpital, explique-t-elle, sont parfois méprisants, tyranniques, et souvent imperméables à leurs questionnements.

« Qu’est-ce qu’on peut faire, monsieur Beaulieu ? a-t-elle demandé.

– Alors d’abord, ne pas m’appeler monsieur. »

[Chaque fois qu’on m’appelle monsieur, un chaton meurt quelque part dans le monde (notez que, statistiquement, c’est probablement vrai. On a tous un super pouvoir. J’ai une copine, chaque fois qu’elle claque des doigts, un feu passe au vert quelque part…)].

Eh, toi, là, oui, toi ! L’étudiant ou l’étudiante qui me lit ! Sache qu’il y aura toujours des chefaillons, des Napoléons en croq’s, tellement malheureux et peu sûrs d’eux qu’ils n’ont d’autres moyens pour se rassurer que de chier sur la gueule des autres jusqu’à la noyade pour se sentir légitime et « socialement validé » (ce point est valable dans TOUS les milieux professionnels).

Imaginez maintenant, chaque fois que cela vous arrive, que ce chef tient une pancarte avec marqué en grosses lettres rouges : « JE ME COMPORTE COMME UNE RACLURE PARCE QUE J’AI VRAIMENT PAS CONFIANCE EN MOI ET TELLEMENT PEUR »

Le voilà votre super pouvoir : vous, vous savez ce qui le détermine à être un gros tas de merde, alors que lui, il n’en sait rien.

Ce qui signifie que vous en connaissez plus que lui sur la nature humaine. Souriez : vous venez de devenir soignant et soignante.

De l’amour.

Vendredi, ma nièce de 4 ans a donné sa sucette au père Noël de l’école contre un cadeau…

La maitresse était très fière!

Problème ? Ma nièce n’a jamais eu de susu.

Depuis 2 jours, il doit y avoir un petit malheureux et des parents désespérés.

Ma nièce a tout pigé de la vie.

Joyeux Noël à toutes et tous (et merci de supporter mes colères, mes emportements, et mon sale caractère)

Du LOVE sur vos cœurs.

(Prenez soin de vous toutes et tous… N’oubliez pas : vous êtes humains et humaines, vous portez ce que vous pouvez sur vos épaules, dans la mesure de vos moyens ET vous êtes formidables. Ne laissez personne, ni votre oncle ni votre maman/papa/frère/qui que ce soit d’autre en cette période familiale, vous dire le contraire. Et une pensée pour celles et ceux qui sont seuls et seules).

Les espaces entre les doigts ont été créés pour laisser une autre personne les combler.

UN JOUR = UN PATIENT QUI TE RAPPELLE CHARLES AZNAVOUR (ET QUI EMPÊCHE TA VOCATION DE COULER)

Alors voilà, il y a quelques années, pendant les vacances, sur mon petit vélo rouge, j’ai pédalé plus d’une fois jusque chez ce vieux monsieur.

« Je veux juste voir la mer une dernière fois » qu’il disait, mais il était trop fatigué pour ça, alors c’est moi qu’il voyait, moi qui allais juste lui parler et m’assurer que son cancer ne le tue ni trop vite ni trop douloureusement.

À la fin des vacances, il a dit :

«J’aimerais bien que vous reveniez, Docteur. Quand ma médecin rentrera de congés, je veux dire.»

La médecin est rentrée. M’a demandé de ne plus y retourner :

«Tu comprends, c’est MON patient.»

J’ai compris, c’était SON patient.

J’ai arrêté d’y aller.

J’ai arrêté d’y penser.

Quelques mois plus tard (je remplaçais la même doctoresse), j’ouvre la porte du cabinet. Le fameux patient est là. Sa femme aussi. À mon air très surpris, il devine que je le pensais mort depuis longtemps.

Je tends la main à sa femme.

Elle la serre.

Puis je tends la main au patient.

Il me fixe droit dans les yeux, 2 ou 3 longues secondes, puis quand il voit que nous sommes totalement présents l’un à l’autre, il écarte ma paume avec douceur mais fermeté, s’approche et lentement me fait la bise.

Juste… ça.

Est-ce qu’il saura, ce patient, combien son geste m’a réconcilié avec les patients et les patientes ?

[…]

Y a ceux qui brûlent ta vocation, ceux qui la piétinent, et ceux qui se baignent dans tes larmes.

Et ceux qui t’embrassent la joue pour te dire « Merci »

et

« MOI, je ne vous ai pas oublié »

et

« J’ai pu voir la mer une dernière fois ».

(Et là, vous vous demandez ce que vient faire Charles Aznavour là-dedans ? Rien. Le patient m’y faisait penser et j’avais juste envie de partager avec vous ma dernière performance artistique. Bonnes fêtes à toutes et tous.)

Cinquante nuances de vrai.

J’ai supprimé les commentaires du genre :

« Je quitte ce blog, tu n’es plus bienveillant, tes dernières histoires qui ne visent que les patients je ne les aime pas… etc ».

Alors, comment dire, kiddo :

D’abord : on ne se tutoie pas.

Ensuite, EXCUSEZ-MOI d’avoir des sentiments… Je suis une vraie personne vous savez ? Parfois je ris, parfois je pleure (et parfois je pète).

Enfin : depuis quand n’a-t-on plus le droit de se plaindre en France ?!?!?

Tout part vraiment en couille dans ce pays !

Tu passes ton année à mettre en avant les patients et les patientes. À te prendre des procès de la part de tes confrères parce que tu leur dis qu’il y a parfois des abus de notre part, que nous avons des responsabilités, qu’on doit essayer d’être digne « de keke chose qu’t’arrives pas à expliquer » (et manifestement pas à écrire non plus).

Tu serres les dents, tu acceptes de ne pas avoir beaucoup d’amis dans le milieu. De te sentir parfois seul.

Et quand tu dis : « vous savez, y a aussi des patients et des patientes qui nous piétinent et nous usent » v’là que tu te retrouves avec des gens qui râlent en mode : « Et ta bienveillance ?!?! »

Mais… mais… mais…

MAIS !!!!!!!!!!!!

Peut-on accepter que tout n’est pas blanc et noir ? Peut-on avoir droit à un peu de nuance ?

Penser et prendre la peine d’écrire :

« J’aime ce blog quand il critique certains soignants mais je le hais quand il critique certains patients »

OU :

« J’aime ce blog quand il critique certains patients mais je le hais quand il critique certains soignants »

ça ne m’intéresse pas. L’humain soigné, comme l’humain qui soigne, valent mieux que ça.

Coeur sur vos têtes !

(Je fais des progrès de déglinguo en Photoshop)

UN JOUR = UN PATIENT QUI BOIT TON SANG APRÈS T’AVOIR ARRACHÉ LE COEUR EN RIANT COMME LE JOKER DANS BATMAN

#drama

#toujoursplus

« Un jour Kuang-Tzeu se promenant au bord d’une rivière avec un disciple vit un scorpion prisonnier de l’eau. En essayant de le sauver, Kuang-Tzeu se fit piquer. Patiemment, il recommença et se refit piquer. À la troisième tentative, son disciple lui demanda pourquoi il essayait d’aider un ingrat. Kuang Tzeu répondit : « il faudrait que je renonce à être Kuang Tzeu sous prétexte que ce scorpion ne peut changer ?»…

[…]

Vous vous souvenez de ce patient qui avait falsifié son arrêt de travail ? En s’ajoutant 20 jours ?

Celui qui m’avait fait dire « Ah ben quand je le reverrai, il nous faudra comprendre ce qui cloche au boulot… »

Eh bien il est revenu. 27 jours plus tard. Il est entré, s’est installé comme si de rien n’était. Une vraie fleur. Et il a dit avec un aplomb sublime :

« Bonjour, je viens pour une prolongation de mon arrêt de travail !»

[Version romancée de ce qui est arrivée ensuite 👇🏼]

J’ai inspiré, expiré profondément :

« Vous connaissez l’histoire du sage Kuang-Tzeu ?

— Non.

— Un jour Kuang-Tzeu se promenant au bord d’une rivière avec un disciple y vit un scorpion prisonnier de l’eau. En essayant de le sauver, Kuang-Tzeu se fit piquer… »

Silence. Le patient :

« Et ensuite ?… »

Moi, les larmes aux yeux :

« Et ensuite Kuang-Tzeu a VIOLEMMENT écrasé le scorpion À COUPS DE PELLE parce que c’est un être humain, Kuang-Tzeu ! Même qu’il a des sentiments, et que là il avait très très mal au coeur !!! »

#drama

#toujoursplus

Dans le prochain épisode de votre telenovela préférée UN JOUR = QUELQUE CHOSE À DIRE :

UN JOUR = UN PATIENT QUI TE RÉCONCILIE AVEC TON MÉTIER.

Ci-dessous : une très belle réalisation de votre serviteur.

UN JOUR = UN PATIENT QUI SE BAIGNE DANS TES LARMES

Alors voilà, cette année, il y a aussi eu cette patiente.

5 fois, elle se mouche.

5 fois, elle sort un mouchoir.

Dans chacun, elle dépose une belle huître fine de claire, puis… HOP! sur le bureau ! Pépouze. Exactement là où l’autre Mimi-Cracra avait posé son chewing-gum (#cecoindubureauestmaudit).

J’ai regardé faire, un peu ahuri.

Finalement, étant plus gêné qu’elle par son sans-gêne, j’ai adopté la réponse la moins appropriée du monde : le cynisme.

« Ah oui, ils sont quand même mieux là que dans la poubelle. Au moins, là, on dirait des jolies poupées Russes bien alignées !»

(Parce que OUI, elle les avait posés par ordre de taille croissante…).

Et la patiente, en riant, d’ajouter :

« Ou les Jackson Five ! »

Cynisme : 0

Patiente : 1

Enfant qui tombera malade en touchant le coin maudit du bureau après elle : -1

UN JOUR = UN PATIENT QUI ÉCRASE TA VOCATION SOUS UN TANK.

Lui, je me souviens, il arrive au cabinet pour une angine. Il mâche un ÉNORME chewing-gum.

« Je vais vous examiner »

Il enlève le chewing-gum et… le pose sur le bureau. Il APPUIE même. Comme un presse-papier (avec des bulles de salive qui s’échappent sur les côtés). NICKEL.

J’ai regardé le chewing-gum, puis le patient, puis le chewing-gum. Rien. J’ai ouvert la bouche pour dire :

« Monsieur, n’ayez pas l’air étonné de ce que je m’apprête à vous révéler, mais voilà : je viens du futur. Et la personne qui tombera malade à cause de vous après avoir posé ses mains où vous venez de poser votre chiclet dégueulasse m’a demandé EXPRESSÉMENT de vous gifler violemment. Trois fois. »

Mais je n’ai jamais dit ça.

J’ai voulu arranger le truc en lui faisant ma célébrissime et hilarante blague du policier qui voit un chewing-gum rouler trop vite sur l’autoroute, mais même ça j’ai pas pu.

J’ai fait comme tout le monde, et ravalé ma bile en ayant l’impression de me faire piétiner par le monde.

#dramaqueen

#neutralitébienveillante

#monculsurlacommode

À demain.

UN JOUR = UN PATIENT QUI BRÛLE TA VOCATION AU LANCE-FLAMMES.

Aujourd’hui, une patiente.

Celle qui m’a volé un ordonnancier.

Alors voilà, toi tu vas pisser entre deux consultations parce que t’as pas changé l’eau des olives depuis 3 heures et HOP! dans sa musette ! Pas folle la guêpe : avoir directement de quoi se prescrire ce qu’on veut quand on veut est quand même beaucoup plus pratique !!!!

Puis… on attend toujours trop longtemps chez le docteur, c’est chiant… Autant ne pas y aller, elle a raison. 👍🏼

D’ailleurs, un confrère, en entendant cette anecdote : « Moi, Baptiste, tu sais, un patient était en arrêt de travail depuis trois mois. Il m’avait volé un paquet de feuilles d’arrêt ».

Si tu changes quelques lettres à « neutralité bienveillante » tu obtiens « pigeon » 😂

*ceint son front d’un bandeau rouge*

Eh bien, ça ne va pas se passer comme ça !

Rendez-vous demain.

Edit : n’allez pas chercher une quelconque détresse derrière son geste. Elle voulait juste « gagner du temps ».