Les pudeurs impudiques.

img_6042.jpeg

(photo : Kumi Yamashita)

(Pour le texte d’aujourd’hui, tout commentaire déplacé finira immanquablement dans ma poubelle, avec mon smoothie fraise-banane périmé et la boîte de thon de midi. Bisous.)

Alors voilà, elles sont arrivées, elles étaient trois, elle portaient de longues robes, et un voile qui faisait ressortir l’ovale de leurs visages très pâles.

J’ai tendu la main, pour les saluer, mais je n’ai rencontré que le vide et leurs sourires, gênés. J’ai eu cette réflexion idiote : << Pourtant, elles portent des gants ! >>

Les deux plus âgées avaient 40 ans, la plus jeune 16. C’était elle qui avait mal au ventre. Je l’ai installée sur la table d’examen, dans la salle d’à côté, j’ai commencé à lui poser des questions. Puis j’ai écouté son cœur, puis son thorax.

Poumon droit.     Poumon gauche.

J’écoutais les gargouillis de son estomac, quand j’ai senti une présence derrière moi : les deux tantes, penchées au-dessus de mon épaule, scrutant chacun de mes gestes. Une gêne s’est installée, un silence assourdissant plein de sous-entendus.

Palpation : épigastre, loges rénales, hypogastre. Flanc droit. Flanc gauche. Zone péri-ombilicale. 

Et les regards des deux tantes, réprobateurs, suivant le trajet de mes mains comme on surveillerait un présumé voleur à l’étalage devant une pyramide de pommes. 

Je sais que cela peut paraître étrange, ou prétentieux, mais en 10 ans, j’ai toujours réussi à cloisonner. Les patients qui passent sous mes mains ont des sexes, bien sûr, mais un sexe « médical » (là, il faut visualiser un tiroir en bois de cerisier ouvrant sur des diagrammes, des examens, des pathologies, et des questions clés à poser absolument.)

Jamais je n’avais pensé que j’étais un homme et que mes patientes étaient… autre chose que des patientes. PAS UNE FOIS. Je ne sais pas pourquoi elles ont fait ça. Je ne sais pas. Toute la journée, j’avais le coeur au bord des lèvres. J’arrêtais pas de penser et repenser à ce qui s’était passé : est-ce que j’avais fait une erreur ? Est-ce que j’avais eu un comportement équivoque ?

Je me sentais sale, et j’en ai voulu à ces tantes d’avoir mis de l’impudeur dans la pudeur, de la sexualité dans << l’examen sémiologique d’une algie en fosse iliaque droite. >>

Qu’est-ce que j’aurais dû dire ou faire ?

Je ne sais pas. Ne pas me taire, peut-être. Je n’ai pas osé parler : d’habitude, je suis plutôt quelqu’un de pudique.

Des gens pas comme les autres.

img_6070.jpeg

Alors voila, ce matin, grâce à l’association Sparadrap, j’ai compris que, quand l’infirmière tape la main d’un enfant pour faire apparaître les veines, l’enfant retient juste qu’on le tape. << Alors que je n’ai pas fait de bêtises. >>

Ce matin, j’ai entendu un enfant me dire : << Pourquoi, quand j’ai mal, on me dit « Chutt » ou « ça va aller » ou « mais non, mais non » ? >>

Et je n’ai pas su répondre. 
Ce matin, j’ai entendu << Et pourquoi ils sont entrés dans ma chambre cette nuit ? >>

Parce que tu avais de la fièvre.

<< Ils m’ont fait peur. Ils sont entrés dans ma chambre mais moi je dormais bien et ils ont commencé à me faire des trucs. J’aurais voulu qu’on m’explique avant de me toucher. Je ne veux plus être surpris comme ça.>>

Ce matin, j’ai compris que les enfants préfèrent savoir qu’ignorer et préfèrent anticiper qu’être pris au dépourvu. 
Ce matin j’ai appris que dire à un enfant « c’est pas grave » avant une prise de sang est injuste et idiot. C’est son sang, sa douleur, son ressenti. C’est donc à l’enfant de décider si c’est grave… Ou pas !

Parce que << c’est un morceau de moi qu’ils ont emmené. >>
Ce matin, j’ai appris que j’avais beaucoup à apprendre sur les enfants, que les enfants n’étaient ni plus bêtes ni moins compréhensifs que les adultes, mais que les enfants sont… des enfants. 
Merci aux travailleurs/travailleuses de l’association Sparadrap

L’enfant qui rêvait.

img_5576.jpeg

Témoignage de L., orthophoniste. Si vous voulez raconter : écrivez-moi ICI

<< Alors voilà, c’était il y a longtemps, je m’occupais de Kévin, 8 ans, il avait des troubles du langage écrit et oral… J’ai compris que c’était une famille avec un très faible niveau socio-culturel. Je soignais dans le Nord de la France, petite ville avec un taux de chômage de 20%…

Je me souviens, à la fin de la première consultation, je vais avec le petit dans la salle d’attente chercher sa mère pour lui faire un retour de séance. J’ouvre la porte et me trouve nez à nez avec un clochard. Je m’apprêtais à lui demander ce qu’il faisait là quand Kévin s’est jeté sur lui.

« Papaaaaaaaa !! »

Je me suis sentie très bête…

Lors de la deuxième séance, on travaille les champs lexicaux et le vocabulaire :

– « Où achète-t-on du pain, Kévin ? »

– « Chez Liddle !! »

– « Oui et aussi chez le b…….. (un ange passe) bou – lan –ger. 

– « Où achète-t-on de la viande et des steaks hâchés, Kévin ? »

– « Chez Liddle !! T’sais, j’ai déjà mangé du pâté avec de l’alcool et ben j’étais même pas bourré !!! ».

– « Oui et aussi chez le b…… (un ange passe) bou – cher. »

On passe en revue d’autres articles jusqu’aux bonbons… Et là ! Grande révélation pour Kévin !

– « Les bonbons c’est au restaurant !!! »

– « Ah bon, tu es sûr ??? »

Le petit, avec des étoiles dans les yeux :

– « Oui, d’ailleurs papa il va toujours au resto le jeudi, et après ils nous ramène les bonbons… »
Je n’ai compris que bien après le départ de Kévin. Le resto de son père… C’était les Restos du Cœur… J’avais le cœur serré. Je n’ai jamais oublié ce patient. >>

L’homme qui divague.

img_3742.jpeg

L’histoire c’est F., orthophoniste. Si vous voulez raconter, c’est ICI.

Alors voilà Edmond. Tu vois, Edmond était prof d’histoire et de géographie, dans le temps. Maintenant, il a le cheveu qui se clairsème et les dents qui se font la malle. Il est un peu mou, tout avachi dans ses gilets en laine. Il n’est pas d’une élégance folle, mais sa bonhomie est contagieuse. C’est un vieil homme qui rayonne.

Je lui offre le café systématiquement, parce que c’est un vrai bonheur de le voir siroter sa tasse avec une mine gourmande. A part pour le café, je crois qu’Edmond ne voit pas trop pourquoi il vient en orthophonie : quand j’essaie de toutes mes forces de lui faire faire des exercices, il essaie de toutes ses forces de digresser. Je le laisse palabrer, il a du talent. Formidable conteur, l’Edmond. Il me raconte des petits morceaux de l’Histoire des Hommes, ceux qu’il a vécu, ceux qu’il a enseigné. Ça se mélange, parfois. Il se régale, se frotte doucement les mains. Parfois, aussi, il s’enflamme et se met à faire de grands gestes et à parler fort. Il est beau, Edmond, quand il s’enflamme. C’est rare et délicieux, un vieillard passionné, on dirait un enfant excité qui se demande comment il en est arrivé là…

Seulement voilà, je ne le vois pas pour le plaisir, Edmond. Je le vois parce que sa mémoire est un bateau à la coque ébréchée, et qu’on me paye pour écoper autant d’eau que possible, reculer le naufrage à plus tard, grignoter du temps au temps qui reste… Alors je culpabilisais un peu de me laisser divertir par mon patient, tu vois. Mais aujourd’hui, en me disant au revoir, Edmond s’est tapoté la tempe du doigt, en me disant d’une voix serrée: « C’est bien, de parler avec vous. Parce que c’est pas facile tous les jours là-dedans, vous savez… »

En réalité, il semblerait qu’Edmond voit très bien pourquoi il vient en orthophonie. Et peut-être que le laisser magnifiquement digresser c’est le plus gros de mon boulot finalement.

———
PS : Je serai au salon du livre d’Hiver ce dimanche à Montgiscard près de Toulouse. Venez me voir, je serai le type avec les cernes et en surpoids. 

J’arrive. 

IMG_5609.JPG

Je suis ABSOLUMENT débordé. Je reviens la semaine prochaine. Trop de patients, trop de papiers, trop de livres.

Bisous (et pardon !)

Le moment le moins glorieux de mon année 2015.

IMG_5722.PNG

Alors voilà, ce matin, en visite, j’ai vu une patiente. Elle va mourir aujourd’hui. Ses enfants sont près d’elle. On a augmenté un peu la morphine et mis un peu d’anxiolytiques.

Ils se mordillaient les lèvres, ils m’ont serré la main avec chaleur.

Ce matin, en visite, j’ai vu un homme qui va vivre encore de nombreuses années grâce à sa femme qui l’a obligé à consulter un médecin pour sa « petite douleur du dos ».

Il m’a dit d’épouser une personne qui m’aime assez pour « me casser les couilles. »

Ce matin, en visite, j’ai vu un enfant qui attend sa greffe d’organe. Ses parents lui ont dit que c’était pour pouvoir rejouer au foot. Mais c’est faux. Sa greffe, c’est pour pouvoir vieillir, se marier avec une personne qui l’aime assez pour lui « casser les couilles », avoir des enfants, et mourir comme la première dame que j’ai vue, celle avec ses enfants et leurs mains très chaudes. 
Ce matin, en revenant dans ma voiture, j’ai eu un petit moment de vague à l’âme.

Alors j’ai posé la question la plus conne du monde à mon téléphone ((((( me demandez pas pourquoi j’ai fait ça, c’est un peu ridicule, et c’est pas le moment le plus glorieux de mon année 2015.))))
Sa réponse est exactement ce que je vous souhaite pour l’année qui arrive.
Exactement.
De la gentillesse (non, non, ce n’est pas un gros mot), des taux de cholestérol normaux, des bons livres (je connais un jeune médecin qui écrit des romans et qui… Non rien !) des balades au soleil et sous la pluie, du respect dans vos relations avec les autres même et surtout s’ils sont différents de vous. 
Et des greffes d’organes pour ceux qui ont besoin d’une greffe d’organe (surtout Léo). 

Le miroir magique (un conte de Noël).

IMG_3624.JPG

L’histoire c’est C., aide-soignante, l’écriture c’est moi. J’en profite pour rendre hommage aux aide-soignantes et aide-soignants. Si vous voulez raconter c’est ICI

Alors voilà, un matin de Noël, C., aide-soignante, reçoit l’appel d’un vieil homme, Moïse. Un peu balbutiant, un peu lent, il tourne autour du pot << vous savez… je suis âgé, je n’ai aucune aide à la maison et… j’ai du mal à faire certains gestes… je n’arrive pas à me laver correctement… je sais bien que je ne sens pas très bon et… même à mon âge… on a sa dignité…>>

C. perd un peu patience : << Non, elle ne fait pas de consultation par téléphone ! >> Aussitôt, elle se rend compte qu’elle a été sèche, elle s’en veut, elle lui dit de venir, qu’ils verront sur place, sur pièce, et sur pieds.

Les heures passent, et Moïse arrive, et il est hirsute, et noir de crasse, et il dégage cette odeur insupportable de solitude, d’incurie. 

C. l’écoute patiemment, c’est Noël, il y a peu de patients. Moïse n’a pour seules paroles que des excuses pour son manque d’hygiène. V., l’infirmière, est d’accord pour donner un coup de main, alors elles lui proposent une douche.

Moïse ne se fait pas prier, mais sa gêne se traduit par un besoin de vider son sac. Pourquoi il en est là ? Jamais marié, jamais d’enfants, en conflit avec le reste de sa famille, isolé, peu d’amis… <<Un jour arrive et on s’aperçoit qu’on a pas de gens à qui plaire, vous savez ?>>…Non, elles ne savent pas. Seul, seul, seul… Il parle, elles nettoient. Enfin, elles brossent, bichonnent, briquent, rasent… Les poils de sa barbe tombent, elles lui nettoient les oreilles, lui coupent les ongles des mains, des pieds… l’eau de la douche est toute noire, et plus elle est noire, plus la peau de Moïse est rose… Il sourit, il dit merci, parce que, quand même, on le touche… Un AUTRE être humain le touche ! Il avait oublié ce que ça faisait, la chaleur de l’AUTRE ! Et il est là, tout joyeux, il raconte sa vie, sa solitude, il dit pardon pour l’odeur, pour l’aspect, pour les poux, il dit pardon et le savon coule, les ongles tombent, les croutes aussi, bleues, vertes, noires, des tas de croûtes… les peaux mortes aussi… on semble presque voir son visage maintenant, un vieil homme avec une histoire d’isolement ordinaire, et de laisser-aller… <<Dans ma vie, la tendresse, elle est partie faire la guerre !>>. Deux flacons de savon sont vidés, on frotte encore, l’aide-soignante en a vu d’autre, mais elle a du mal, elle gardera dans ses narines l’odeur âcre du vieux monsieur durant deux jours, mais ça y est, on y est, il sent la fleur d’oranger à présent, et ses cheveux sentent la fraise, et PSHITT ! PSHITT ! on met un peu d’eau de Cologne ! Et sa peau rougit, elle n’a plus l’habitude, sa peau, sa pauvre peau… Lui il sourit, elles sourient, elles amènent un miroir, il a les larmes aux yeux,

il rit,

il se reconnait.

Là, dans le miroir,

un homme surgit,

un homme apparaît. 

Il ne l’avait pas vu depuis longtemps. 

——

La fin heureuse, c’était là (arrêtez-vous).

La suite de l’histoire, c’est qu’il a remis ses vêtements qui n’avaient pas pris de douche, sa chemise maculée, son pantalon dur, sale et souillé, il a dit merci, il a sorti des pièces, une pièce, deux pièces, trois pièces, il y avait 10€.

<< Vous vous achèterez des chocolats pour Noël. C’est une nuit spéciale, vous savez ? >> a-t-il dit en les donnant à C., et comme il n’avait pas de mutuelle, pas de 100%, il a attendu au pied de l’hôpital, dans l’obscurité et le froid, puis il est rentré en bus, seul. 

——–
Nota : J’ai commis un papier sur Madame Jacqueline Sauvage, dans un célèbre magazine de presse. Voilà. Je vous embrasse et vous souhaite de bonnes fêtes. Merci pour cette année que nous avons passée ensemble. Pour mon blog, mes livres, nos rencontres aux dédicaces, les histoires échangées. Merci pour tout. 

Tant que nous sommes des Hommes, pratiquons l’humanité.

Sénèque 

La femme qui n’avait pas oublié.

IMG_2582.JPG

L’histoire c’est Mamina, l’écriture c’est moi. Si vous voulez raconter, c’est ICI !

Alors voilà, milieu des années 60, Mamina, 20 ans à peine. C’est une toute jeune secrétaire médicale, elle vient d’intégrer un service de « cobaltothérapie » dans un hôpital de province (si tu changes quelques lettres à « cobaltothérapie » ça fait « radiothérapie, etc »).

Ici, on se connaît tous, les infirmières sortent des mêmes promos, les secrétaires ont été formées dans la même école, les médecins sont vraiment en phase avec leurs équipes.

À l’époque, tout le monde met la main à la pâte, il n’y a ni cahier des charges ni fiche de postes… S’il faut passer la serpillière, personne ne rechigne, s’il faut aller quémander une radio 3 étages plus haut, chacun s’y colle à son tour… 

Mamina m’écrit :

<< J’avais eu une éducation très provinciale, chez les bonnes sœurs… Quelques petits copains, oui, mais juste des petits bisous… je ne connaissais rien en dessous de la ceinture !.. >>

Ce jour-là, ils reçoivent un beau jeune homme, fin, avec de larges épaules, d’immenses yeux verts. Quand il sourit à Mamina, elle peut lui compter les dents tellement sa bouche, ses mâchoires, sa joie de vivre sont grandes.

<< Surtout, il avait de beaux cheveux bouclés, tout roux… >>

Il vient pour des marquages avant les séances de rayons. À cause d’un cancer des testicules.

Le médecin et l’infirmière s’affairent autour de lui, Mamina est assise à son bureau, tapant consciencieusement sur sa machine à écrire des courriers pris en sténo. Elle bataille avec ses feuilles de carbone !

Tout à coup, on l’appelle : l’aide-soignante est dans les étages, ils n’ont pas assez de 4 bras pour placer les sacs en plomb, orienter l’appareil, enregistrer les tracés, tatouer les repères, etc.

<< J’arrive avec le sourire, et là… Je vois pour la première fois de ma vie un gros et mou sexe d’homme… comme un oiseau… en train de dormir au milieu d’un nid de pailles rouges… Stupéfaction ! Si on est roux, tous les poils sont roux ? Si on est blond, tous les poils sont blonds ?

Mon Dieu ! Que j’étais bête et naïve ! >>
Cinquante années ont passé : maintenant, Mamina est grand-mère. Elle sait que, quand les cheveux blanchissent, tous les poils blanchissent aussi.

Ce dont elle se souvient surtout, cinquante années après, ce sont les grosses larmes bleues qui coulaient silencieusement dans la barbe rousse. 

Merci.

IMG_4614-0.jpg

<< Grande est ma joie d’apprendre ce soir que mon livre a gagné/remporté le prix France Culture « Lire dans le noir ». C’est un superbe honneur qui m’est fait… Une raison supplémentaire pour remercier les lecteurs qui me suivent depuis la première heure. Merci de vos soutiens, de votre « bouche-à-oreille », de vos avis et conseils !
Je vous retrouve vous et vos familles et amis au pied du sapin avec « Alors voilà : les 1001 vies des Urgences » ou « Vous ne serez plus jamais triste », en attendant la sortie du troisième roman…  
 « Choisi avec attention, donné avec amour, reçu avec joie »
Merci à Audiolib pour la superbe édition sonore qu’ils ont réalisée.
PS : SHOOT THE BOOK : une petite photo, ci-jointe, parue dans L’Express, « Alors vous ne serez plus jamais triste » est actuellement entre les mains de producteurs hollywoodiens pour, peut-être (croisons les doigts), une adaptation au cinéma !
PS 2 : plein d’autres bonnes nouvelles à venir, mais je peux juste vous lâcher le mot suivant : « THÉÂTRE ». 
Des bises à toutes et tous, bonnes fêtes, bons repas et bons cadeaux ! >>
   

 

13 novembre.

IMG_5237.JPG

(J’ai à peine retouché. Si vous voulez raconter, c’est ici.)

Alors voilà, je suis infirmière et je travaille dans un des hôpitaux qui a accueilli vendredi soir les blessés. Je travaillais vendredi après-midi d’ailleurs, j’ai passé la relève à ma collègue de nuit et je suis partie de l’hôpital à 21h30. Je ne travaille qu’à quelques minutes des lieux touchés, mais les services de secours et de défense n’étaient pas encore avertis. De plus, j’étais assez pressée de rejoindre mes amis et mon amoureux qui faisaient la fête au chaud dans un appartement… Ils étaient tous ensemble depuis le milieu d’après-midi, alors je rattrape mon retard, je prends une bière, deux bières, trois bières, je papote « et machin il a trouvé du taff ? », ou « et truc ça va avec sa meuf ? »…Là, on a reçu un appel « Je suis à côté du Bataclan, il y a des voitures de police, des camions de pompier partout et des gens me crient de partir, il se passe quoi ? ». Génération smartphone oblige, on ouvre les applis d’info : « Fusillade rue de Charonne ». « C’est où la rue Charonne ? C’est à côté du Bataclan, ça ? ». Bref, on ne comprend pas grand-chose, mais on continue notre vie parce que c’est pas possible ce qu’il se passe. Enfin c’est possible, mais inimaginable. Alors on continue de boire, de rire, de parler de tout et de rien, des trucs idiots qui me paraissent TELLEMENT sans intérêt maintenant. On envoie tous un ou deux textos à nos proches pour qu’ils se rassurent parce que, eux, ils doivent s’inquiéter. Nous on s’inquiète pas trop : aujourd’hui, le temps était superbe, le soleil était au rendez-vous, Paris était magnifique.

Puis l’un d’entre nous met les infos, on ressort nos portables… Je dirais que ça m’a fait comme quand on rêve, et que dans ce rêve s’immisce un sentiment de malaise insidieux, puis d’horreur totale. Je ne parlerai pas de cauchemar, parce que le cauchemar c’est ce que les personnes présentes là-bas ont vécu.

Là, j’ai reçu une notification comme quoi le plan blanc était lancé. Le plan blanc, c’est quand le personnel hospitalier est réquisitionné pour prêter main forte au personnel déjà sur place. 

Moi, je n’ai pas été appelée. Je devais travailler ce week-end et ils n’appelaient que les gens en repos.

Je ne me suis pas non plus portée bénévole, je ne me suis pas présentée par moi-même rien que pour voir s’ils avaient besoin de mains en plus. Je réalisais pas encore ce qui se passait, j’avais un peu trop bu, c’était irréel, je ne sais pas, je ne sais plus…

Certains de mes collègues travaillaient aux urgences cette nuit-là et nous ont décrit l’horreur et le capharnaüm organisé qui y régnait. Moi j’étais avec des amis à m’amuser, sans réaliser.

En me réveillant, samedi matin, je tombe sur les réseaux sociaux. Nombre de morts, nombre de blessés, avis de recherche, avis de décès… Je crois que c’est à ce moment là que j’ai pris conscience de l’ampleur des choses. Je veux dire la RÉELLE ampleur des choses.

Puis j’ai été travailler. Dans le métro, je me suis assise en face d’un homme, musulman ou chrétien je ne sais pas et à vrai dire je m’en fous, et on devrait tous s’en foutre, oui. Il avait un chapelet dans les mains, il récitait des prières. En y repensant c’était probablement un chrétien. J’aime à croire qu’il priait pour lui, pour nous tous, mais aussi pour eux, ces pauvres hommes assez insensés pour perpétrer de tels actes. C’est peut-être bête, voire même très con, je le sais mais bon… Au fond de moi, et même si je sais que c’est faux, j’essaye de me convaincre qu’ils ne réalisaient pas ce qu’ils faisaient, pauvres fous.

La mort dans l’âme, j’ai passé les portes de l’hôpital. Si j’avais pu y échapper et prendre mes jambes à mon cou, je l’aurais fait, mais il faut malgré tout que le reste de l’hôpital continue de tourner, soulager celui qui a mal, surveiller celle dont le cœur fatigue, et essayer de calmer le papy qui hurle et déambule à longueur de journée. Et j’avais tout sauf envie de ça, d’entendre des gens se plaindre de leur douleur quand d’autres ont été lâchement assassinés, de courir après des gens déments que leurs démences protègent, et qui n’ont pas conscience de cette barbarie innommable. En lisant ça, tu vas peut-être te dire que je suis une bien mauvaise infirmière pour penser ça, mais je ne pense pas l’être.

On en a pas mal parlé entre collègues, mais on n’a même pas essayé de s’imaginer, ni ce que c’était là-bas, ni ce que c’était chez nous, dans nos locaux. Et puis je suis allée voir mes patients. Et j’en ai encore plus parlé avec eux. Il y a ceux qui ont demandé à avoir la télé pour enfin avoir d’autres infos que ce qu’on leur a raconté sur ce qu’il se passait, ceux qui ont entendu les sirènes hurler toute la nuit, et ceux qui s’excusent d’être là « parce que d’autres auraient bien plus besoin de mon lit et de vos soins ». Et ce samedi là, malgré un service plein, il régnait un silence omniprésent. L’important, pour les patients, ce n’était plus EUX mais les AUTRES, ceux du 13 novembre. Et je les remercie ! Je les remercie de tout cœur ! Non je n’ai pas bâclé mon travail pour autant, j’ai aidé chacun d’eux autant que je l’ai pu, mais je les remercie d’avoir oublié, le temps d’une journée, certains de leurs petits tracas du quotidien qui parfois occupent toutes mes journées. Ce jour-là j’ai eu moi aussi le temps de penser aux autres.

Je suis effondrée, malheureuse et révoltée. Et c’est normal que je le sois, je suis une jeune parisienne qui aime sortir le soir, boire des verres entre amis, faire l’amour avec mon copain, profiter des terrasses, mais surtout, je suis un ÊTRE-HUMAIN. 

Mais malgré tout je m’en veux d’avoir ces sentiments. Tellement… Après tout je n’ai pas vécu l’horreur, je n’y étais pas. Je n’ai pas non plus perdu de proche, ni même connu quelqu’un qui s’est retrouvé au milieu de tout ça. Je ne l’ai même pas vécu par le biais de mon travail. Et je m’en veux de ressentir des choses aussi fortes, ça ne me semble pas… légitime ?!?! Alors ce que je vais dire est purement égoïste, mais oui, j’aurai aimé être là-bas, aux urgences. J’aurai pu choisir d’aider ces gens, mais je ne l’ai pas fait. Je suis allée me coucher et je n’arrête pas d’y penser. Je m’en veux de ne pas avoir été là pour ces victimes.

Ce qui va suivre est purement égoïste, mais j’aurai aussi aimé être là-bas pour voir et trouver une légitimité à mes sentiments. Je pleure pour les victimes, les familles, ma ville et mon pays et pourtant je n’ai pas vécu l’horreur, j’ai juste… assisté. Et je n’ai pas le droit de pleurer quelque chose que je n’ai pas vécu, non ? J’ai pas le droit. 

Et j’arrête pas de me le répéter…

Pour finir, j’aimerai juste citer ce qu’un patient m’a dit hier. Il est d’origine maghrébine, un prénom qui commence par « Abdel », typé, la barbe fournie. Et il m’a demandé un rasoir, et de la mousse à raser, parce qu’il a peur de subir le regard des gens. Ca m’a fendu le cœur et la seule chose que j’ai pu lui répondre c’est que ce serait triste. Je lui ai juste répondu ça, en essayant tant bien que mal de sourire un peu…

Ce serait triste, qu’il coupe sa barbe à cause de tout ça, non ?

Tu ne liras peut-être même pas ce texte mais merci quand même, ça m’a permis de dire tout ce que j’avais sur le cœur, et j’espère que tu ne me jugeras pas trop mal. 

————–

Pour ceux qui ne me suivent pas sur Facebook ici, je mets en lien un hommage que j’ai écrit pour les victimes. Je vous embrasse très fort.

HOMMAGE