10 mégots de vocation, de tabac, et de tendresse.

IMG_8917-0.JPG

Alors voilà.
Le type fait deux mètres il entre dans ton bureau et te plaque contre le mur…
Je sais ce que vous vous dites : « ça commence plutôt bien, genre film porno des années 70. »
Ben non, désolé…
Parce que le type en question, voyez-vous, il t’oblige à lui rédiger une ordonnance de morphinique « tu le fais ou je te défonce la gueule ! ».
[...]
Toi, tu essaies de discuter, d’être posé et à l’écoute. Mais non. Il veut tout. Tout de suite. Il arme son poing en arrière, frappe, à côté de ta tête et te dit qu’il va te « démonter la gueule ». Alors tu t’assoies en tremblant, tu prends une ordonnance sécurisée et tu fais la prescription de produits stupéfiants. Parce que tu mesures 1 m 76, pèses 66 kg et que lorsque tu étais enfant, personne ne te voulait dans son équipe de foot tellement tu étais gringalet et nul en sport (vous savez le gamin qui reste sur le côté avec ses bouquins dans les films américains ? C’était moi ! Désolé, c’était la minute « Rémi sans famille » ou « Vivre dans un donjon avec la pneumonie ». Triste histoire, mais histoire vraie !)
[...]
Tu as peur. Quelque chose d’animal, de primaire. Tu lui dis : « Ce que vous faites est grave. À l’instant où vous passerez cette porte, j’appellerai la police. »
Il te dit : « Finis l’ordonnance et ferme ta gueule ! ».
(Vaut mieux : j’ai envie de vomir.)
[...]
Soupir.
« Je suis à peu près sûr, maintenant, qu’il n’a pas de carte vitale et qu’il partira sans payer… » ((((((cette dernière phrase est une blague, hein, je précise…)))))
[...]
Les patients en salle d’attente, quand ils te voient sortir tremblant et complètement choqué du bureau dix minutes après : « On a vu le monsieur nous passer devant, entrer dans le bureau, on a entendu des coups et crier et on s’est demandé si on devait prévenir la police… »
[...]
Ben oui bande de sombres cons, vous auriez dû. Après tout, ça ne se fait pas de passer devant tout le monde !
[...]
(Avec le recul je comprends. C’est une chose irréelle une agression, qui excède les petits murs étroits et abrutissants de nos quotidiens. Alors on n’y croit pas quand cela arrive.
Comment se dire « Tiens ! Et si je lisais tranquilou le Gala du 13 juillet 1976 dans la salle d’attente de mon gentil docteur qui se fait déglinguer juste à côté !… Ça alors ! Les Beatles se séparent et Freddy Mercury est gay !… » ?????
[...]
Tu vas au commissariat : « On l’a chopé, il est bien connu des services. Malheureusement, on ne devrait pas pouvoir le garder plus de 24 h. Il avait votre ordonnance sur lui et un couteau. Vous avez bien fait. Il était énervé contre vous et il a dit qu’il reviendrait mais ne vous inquiétez pas s’il vous arrive quoi que ce soit dans les prochains jours on saura à qui s’adresser.  »
Ah merci bien, inspecteur Harry, je suis rassuré.
[...]
Une précision : du début à la fin, les services de police ont été géniaux. À l’écoute, clairs, organisés, rassurants. Je sais qu’on les déteste parce qu’ils nous arrêtent sur le bas côté des routes pour nous taxer 90 € de dépassement de vitesse… Mais cela reste une force démocratique et de paix. Indiscutablement. Ils protègent.
[...]
Au commissariat : « Vous voulez porter plainte ? »
Attention, les amis, c’est LE moment de LA minute « Victor-Hugo-cul-cul-débile » dans ma tête : je pense à

LA SUITE LA SEMAINE PROCHAINE !
(Bruits de tambour comme dans les films à suspense.)

((((( JE VOUS PRÉVIENS, IL N’Y AURA TOUJOURS PAS DE SCÈNE PORNO, ET AUTANT VOUS LE DIRE TOUT DE SUITE : LE GRAND MONSIEUR MENAÇANT NE PAIERA PAS SA CONSULTATION.)))))

Je suis en vie, je vous kiffe,

Baptiste Beaulieu

L’homme qui va avec le soleil.

IMG_6123.PNG

Pour J. un de mes anciens (jeune) patients, croisé par hasard dans le métro.

Alors voilà, c’est la guerre.
D’un côté, Jean-Presque-Enfant, 24 ans, étudiant, amoureux, rieur et un peu fêtard. Il aime les balades en vélo, les oréos coupés en deux et les séries B. Pas vraiment un guerrier né.
De l’autre, toute une armée de petits crabes dégueulasses. Pas des Huns, des Wisigoths ou des Vikings, non. Bien plus barbares ! Des Lilliputiens ridicules, coiffés de casques en os. Leurs pinces sales résonnent de cliquetis inquiétants. Très bruyants. Aucun état d’âme.
Pour Jean-Presque-Enfant, ce sont des jours bien sombres qu’annonce cette armée miniature.
Ils ont frappé les premiers, là où ça fait mal : le testicule. BLÂM ! Droit dans les parties. Pas très fair-play, me direz-vous, mais à la guerre comme à la guerre.
Ils se sont avancés, horde sauvage, désordonnée et chitineuse. Ils ont dit : « Ola, Jean-Presque-Enfant ! On prend la bourse. Dans quelques mois, on prendra la vie ».
La pauvre gamin n’a pas eu le choix. Il a dû ranger ses livres de cours, remettre ses sorties à plus tard, affûter ses armes et recruter des mercenaires : « Oncologuatrix », « Chimiothérapeutus », « Infimierator » qu’ils s’appellent.
- Je suis trop jeune, a dit Jean-Presque-Enfant.
- Va falloir grandir vite, a répondu gravement Oncologuatrix, pas toujours très subtil.
La bataille a été sanglante. Pas de quartiers. Enfin presque : il a fallu trancher dans le vif. La machine à bébés ? Aux oubliettes. Remplacée par une jolie prothèse en forme de haricot. Belle illusion. De toute manière, les futurs petits Jeans dorment bien au frais dans un joli cocon réfrigéré.
Entre le Jean et le Prince des Crabes ? Ce fut un combat à mort. Aucun ne voulait lâcher l’affaire.
Un jour, devant moi, Jean s’est exclamé :
- Mais ce n’est qu’une paire de couilles, après tout ! Qu’est-ce que ça peut bien leur foutre ???
Bonne question… Qu’est-ce qu’il peut bien en faire, le Prince des Crabes et ses cellules terroristes ? Un testicule ! Pensez-donc !
Un vrai pilleur d’organes. Une charogne.
Les matins ont succédé aux matins. Le jeune homme devenu grand soldat a vomi plus souvent qu’à son tour. Son corps ! Des tranchées, des sillons dans la neige grêlés par les batailles… L’homme a maigri, s’est endurci le cuir. Il a hurlé bien fort qu’il ne céderait pas un pouce de terrain à la petite armée en carapaces.
- Je vais mourir. Mais vieux. Et j’aurai fait des bébés à Lise. Même que j’aurai 20 petits-enfants très turbulents. Même que je veux pouvoir leur dire « Les enfants ! Arrêtez de me les briser ! » Même que je veux leur dire ça.
Finalement, un jour, l’équipe a gagné. Jean est monté en haut d’une montagne immense, il a arraché la victoire finale, un drapeau rond et lumineux.
[...]
Maintenant, l’homme se promène parmi les gens dans le métro. Peut-être parmi vous… Peut-être même qu’il est assis sur le siège en face. Vous l’ignorez, mais c’est un immense chef d’armée. Lui, incognito, il sourit, il prend l’escalator, débouche en pleine lumière, parmi les vivants. Il pousserait bien un cri de guerre victorieux, mais les gens ne comprendraient pas, alors il laisse un large sourire s’épanouir sur son visage. Le soleil est là, en haut des escaliers, l’homme marche avec lui.

Malgré tant d’épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien.
Oedipe, Sophocle

Si vous aimez les gens qui marchent au soleil, vous pouvez partager en bas à droite sur Facebook Twitter etc.
Si vous aimez la chocolade de Jean-Hervé, et les maladies cardio-vasculaires, vous pouvez aussi partager.
Une bise à tous.

La femme qui avait un « S » sur la poitrine (Ou, plus sobrement : Superman est une MERDE.)

IMG_9529.JPG

Illustration : il m’a proposé et j’ai dit oui à MEDESSIN GRAIN car c’est top.
Allez-y, son site est drolissime, génial, fin. Je préviens que parfois l’humour est très noir. Mais j’aime.

Alors voilà Superman.
Né sur la lointaine planète Krypton, c’est LE Surhomme par excellence : épiderme invulnérable, super-force, super-souffle, super-ouïe, super-vue (zoom, rayons X et lasers), vol et super-intelligence.

Et voilà Germaine Job, chambre 7, 92 ans, plus toutes ses dents, plus trop de cheveux.
Des bandages entourent la peau de ses bras et de ses jambes.
Elle s’allonge seulement sur le côté gauche : trop faible pour se tourner sur le droit. Germaine Job est aussi molle qu’un torchon mouillé.
Elle n’entend plus rien et ne voit plus rien : cécité bilatérale. Le diabète a fait des dégâts.
Je ne sais pas si elle sait voler à Mach 3, mais j’en doute : en tombant de sa simple hauteur, elle s’est brisé le col du fémur.
Quand on lui demande en quelle année nous sommes, Germaine Job répond 1971. J’ai vérifié : nous sommes en 2014. Et le président n’est pas Pompidou.
L’autre jour, sa famille lui a offert un peignoir Superman bon marché, rouge et bleu, avec un S jaune en travers de la poitrine.
L’infirmière me dit :
- Tu as l’air dans la lune, Baptiste.
Je pense : « Être Superman est facile, il suffit de naître extraterrestre. »
Et je dis :
- Être humain et vieillir, ça, c’est bien plus héroïque.
- Plus héroïque que quoi ?
Je souris, je pense au super-héros.
Bibi dénonce :  » Superman est une MERDE. »
((((( Tiens, prends ça dans les dents, kryptonien de mes c…)))))
Maintenant, quand je ne regarde pas les dessins animés le dimanche matin en buvant du chocolat chaud (faudrait être fou pour avouer adorer regarder les comics de France 3 du dimanche matin à 9 heures, alors qu’on a 29 ans et qu’on est médecin), je ne vous dirai pas que je substitue le visage de madame J. Ça me fait drôle : un mec tout costaud en collant (genre canapé en cuir qui marche) volant dans les airs avec un vieux visage de pomme tout ridé (ceci dans l’optique où je regarderais les dessins animés, mais ce n’est pas le cas, nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas ?…)

Superman devrait porter un J sur la poitrine. Le J de Job.
Ou un H, oui, vraiment un H. Comme Humain.

Tu me demandes pourquoi j’ai envie de mourir ? Parce que quelque part il y a un arbre qui a mis 20 ans à pousser et servira à fabriquer les pages du livre de Nabila. Voilà pourquoi.

(aucun rapport avec l’histoire, mais j’ai trouvé ça drôle. Ou beau.)

P. S. : merci pour vos messages/cadeaux d’anniversaire, merci tout spécial à Claudie, Marie-Claire, Catherine A. (géniale Catherine A.) Sigmundt, Elle, Marthe L., Marinette, Sophie E., Thomas, Marie, Odile et tous les nombreux autres…
Le bouquin « Alors Voilà » vient d’être traduit en Corée, l’éditeur coréen m’a appelé hier : le livre fait un carton là-bas. Ils ont changé le titre du roman, et c’est quelque chose du genre : « Ma patiente va (peut-être ?) mourir, mais je la ferais rire avant ! »
J’adore les différences culturelles. Et je vous mets une photo de la couverture coréenne. Parce que ce blog est une vraie aventure, pour moi et pour tout ceux qui le suivent depuis le début ! Prenez soin de vous et mangez 5 fruits et légumes par jour.

IMG_8561.JPG

Une famille.

20140807-084339.jpg

Alors voilà, visite à domicile, j’entre : petit appartement, un buffet, des tapisseries, une photo du pape. Au milieu du salon, un lit médicalisé.
Une dame dort au milieu.
Elle est paisible entre les draps.
Moi, je trouve que ça sent un peu trop le déodorant d’ambiance, et je sais la vérité de cette odeur : quelqu’un veut camoufler la mort qui arrive en raclant les murs.
D’ailleurs, dans mon imaginaire, je ne peux plus sentir un déodorant pour toilettes sans avoir le ventre qui se tord et l’idée absurde que quelqu’un va mourir (le pire ? Air Wick « Pins des montagnes ». Il me fout des plaques rouges sur tout le corps celui-là…).
La patiente est avec ses deux sœurs et son petit frère. Ils l’accompagnent et se relaient. Ils viennent chacun des quatre coins de la France. Soins palliatifs à domicile. Il y a des pansements, des flacons, des médicaments partout.
Je prends la tension artérielle, je demande où elle a mal et si les traitements la soulagent. J’ai l’impression d’être inutile… Pendant 20 minutes et pour la somme de 33€ je suis le Don Quichotte de ce moulin à vent.
La fratrie s’occupe de sa sœur et s’en occupera jusqu’au bout.
On m’explique que la sœur malade ne voulait rien dire à personne au début , mais quand elle a été trop fatiguée, ça n’a plus été possible, ils ont bien compris qu’il y avait quelque chose de grave.
C’était la maison ou un centre de soins palliatifs.
Moi, je « subis » les photos.
Car les photos sont partout.
Enfants, vacances, école… De vieux clichés de famille.
L’aînée triture le cordon de sa robe de chambre, puis le resserre.
- On découvre, dit-elle.
(Je comprends qu’elle parle de la mort.)
- C’est important.
(Je comprends qu’elle parle de la mort de sa sœur.)
Sa main est agitée d’un petit mouvement concentrique, nerveux.
- Je mets les pansements là et là, je nettoie comme ça, je change la poche tous les deux jours. Est-ce que c’est bien, docteur ?
(Je comprends qu’elle parle d’amour.)

Ce jour-là, je suis sorti de chez eux, il pleuvait. J’ai gagné l’abri d’un porche, j’ai attrapé un téléphone et j’ai appelé mon père. On a parlé de tout et de rien. Ensuite, j’ai appelé mes deux grandes sœurs. L’une était inquiète pour son fils qui tousse, l’autre était inquiète pour sa fille qui a du mal à apprendre son alphabet. Du coup, je me suis retrouvé inquiet pour mon neveu et ma nièce. Enfin, j’ai appelé ma mère. Elle était inquiète pour tout le monde, comme d’habitude.

Je crois que j’ai de la chance.

(((((((( P.S. : si la première lecture vous paraît trop triste, remplacez le mot « mort » par le mot « gastro-entérite ». Voilà. )))))

20140807-084641.jpg

Si vous aimez cet article ou un autre (et la deuxième photo d’aujourd’hui qui est collector, vous serez d’accord !), faites-le découvrir à vos amis ! Partagez en bas à droite de chaque article…
À bientôt et bonne journée !
Et vous pouvez me suivre aussi sur FACEBOOK
Baptiste Beaulieu.

La femme-carrousel.

20140731-065636.jpg

Alors voilà, je la reçois au cabinet, elle s’assoit devant moi, me dit qu’elle est heureuse, qu’elle n’est pas seule puisque l’enfant est là, qu’il a les yeux du père, que les hommes s’en vont, que son père est parti, qu’elle réussira comme sa mère a réussi avant elle, parce que c’est une loi immuable dans sa famille « les hommes s’en vont et c’est comme ça. Nous, les femmes, on reste ».
Je la regarde, son sourire est immense, il goberait la lune.
Elle rit, l’enfant pleure. Elle le prend, il pèse son poids de larmes le petit ! Elle le colle contre son sein et lui fait un grand manège de son corps. Sa poitrine énorme forme comme deux chevaux de bois très blancs, son thorax devient boîte à musique, elle chantonne une comptine, s’interrompt, la reprend, s’interrompt encore, me dit que c’est la vie qui est là, que la vie a besoin de chanson. Elle ajoute qu’elle voulait un enfant, que le père était jeune, qu’il était insouciant « il avait la vingtaine, et moi j’ai 40 ans. ».
Je la regarde, elle devient la plus grande mère du monde depuis que le monde est monde et je sais qu’elle y arrivera au moment parfait où, à force de douceur, de va et vient, son manège fonctionne : l’enfant s’endort.
[...]
- Chut ! Voilà, il dort. Écoutez-le ! dit-elle.
[...]
Elle est partie et j’ai enchaîné les consultations toute la journée, j’ai fait semblant d’être présent pour chacun des patients, mais c’était difficile. Je pensais à elle, la femme de 40 ans qui fait des manèges avec ses énormes seins blancs.
Le soir, aux actualités, le présentateur a dit en souriant qu’il y avait encore des morts quelque part et je me suis senti inexplicablement triste ET joyeux, désespéré ET enthousiaste, sans rien savoir d’autre de la vie que l’Homme est probablement mauvais, qu’il a d’étranges replis très sombres aux quatre coins des tissus de son âme, mais que quelque part dans tout ça, il y a des carrousels, des chansons et des femmes.

P.S. : pour ceux qui suivent aussi mes autres péripéties sur Facebook, mon tympan va mieux. Accident du travail et traitement en cours, mais ça m’a fait un mal de chien !… Merci aux lecteurs et à leurs conseils… Et mon anniversaire c’est samedi ! Envoyez vos petites culottes à l’adresse donnée dans le post précédent (je prends aussi les caleçons, mais le 02 août c’est un jour pair, alors…)

Joyeux Halloween de Juillet !

20140724-084017.jpg

Alors voilà, c’est une petite chambre de garde. Un lit, pas de fenêtre. Pour gagner les étages, il faut traverser un looooooooong couloir, très blanc, très effrayant surtout, du genre à vous mettre le trouillomètre à 666.
Moi, cette nuit-là, je ne sais pas pourquoi, je flippe. Je colle de la musique sur les oreilles, espérant que cela passe vite (cette chanson-là est parfaite, par exemple…). Finalement, avec la musique, c’est encore plus flippant. Je SENS que quelque chose est là, tapi sous le déversement blafard des néons. Pensée idiote à moi-même à trois heures du matin : « Tu sais, B. il y a beaucoup de gens qui meurent à l’hôpital. Cela fait autant de fantômes. »
Je me force à adopter un sourire de circonstance, peine perdue : sourire ! Quelle idée ! J’ai l’impression d’être une dinde qui aimerait Noël.
Ce couloir, à cette heure-là, me semble l’endroit le plus terrifiant du monde. Il me revient l’explication de Frottis : « Avant d’être un hôpital, c’était un couvent. Un tunnel partait d’ici jusqu’au village pour que les bonnes soeurs puissent recevoir des hommes en douce. Quand on a creusé les fondations, les ingénieurs ont trouvé des centaines de squelettes de nouveaux-nés. c’étaient ceux des bonnes soeurs qu’elles ne pouvaient pas garder. L’hôpital est construit sur des milliers d’ossements de bébés. »
Histoire vraie ou pas, on s’en fout un peu quand il est 3-4 heures du mat’, que vos poils se hérissent et qu’un frisson vous dégringole au bas de l’échine. Je regarde mes chaussures : le premier bébé-zombie qui passe va recevoir un coup de cuir italien dans la tronche. Ce soir, je tartarise. Même les bébés zombis.
Arrivé dans les étages. La patient va bien. L’infirmière s’étonne que je m’attarde autant auprès d’elle. Moi, je pense au sous-sol, à des tueurs fous armés de couteaux et de crocs de bouchers, je me souviens de ce que j’ai fait l’été dernier (pour ceux qui saisiront la référence cinématographique), à ce long couloir, aux bébés-zombis, aux monstres sous les lits, derrière les portes de placards, etc.
Comme je doute que l’infirmière comprenne mon dilemme, je mens :
- Le jour va bientôt se lever. Je reste avec toi m’assurer que le patient est stable.
J’ajoute, avec un sourire à la Dallas et en posant le bras qui tient mes lunettes sur mon genou :
- Hé ! On est professionnel ou on ne l’est pas !
Il y a des fantômes à l’hôpital, je veux dire : il y a vraiment des fantômes à l’hôpital.
((((((Ou des froussards. Au choix.)))))

P. S. : mon anniversaire étant la semaine prochaine, vous pouvez envoyer vos cadeaux (chèques, billets de banque, gris-gris contre les fantômes hospitaliers et les bébés zombis, chats qui parlent latin, chaussures italiennes en taille 42…) à l’adresse suivante : « Baptiste Beaulieu, Éditions Fayard, 13 rue du Montparnasse, 75006 Paris. » Sinon, vous pouvez aussi partager un article du blog sur vos réseaux sociaux. Ce sera peut-être plus simple…. Voilà ! Une bise à tous et prenez soin de vous.

P. S. 2 : mon projet indien prend forme, doucement, mais sûrement.

P. S. 3 : je réponds à tous vos mails, mais parfois avec un an de retard compte tenu du nombre de missives que je reçois. Je vous prie de m’excuser, ce n’est ni mépris, ni désintérêt de ma part, juste du surbooking ! J’espère que vous comprenez…

La petite robe.

20140717-074746.jpg

Photo : ICI

L’anecdote c’est L., L’écriture c’est moi. Merci miss !
Spécial hommage aux aides-soignant(e)s aujourd’hui. Merci d’être là…

Alors voilà Mme Chanel.
Un jour, un crabe bleu vint poser ses bagages sous le joli corsage de la brunette/coquette/fluette Mme Chanel.
« Un crabe ? Dans mon corsage ? Et qui pourrait grandir en plus ! Prendre ses aises ! Se croire chez lui et étouffer son hôte jusqu’à la mort ? Qu’à cela ne tienne ! »
Mme Chanel commanda LA petite robe noire, celle dont elle rêvait depuis des mois, celle qui coutait horriblement cher, mais aussi celle avec laquelle elle se sentirait encore brunette, femme, très belle et très coquette, même très malade.
Quand la robe arriva, elle était trop grande : Mme Chanel se voyait moins fluette, mais entre temps la maladie avait fait son oeuvre alors…
Retour à l’envoyeur. Nouvelle commande : cette fois-ci, on optera pour la taille en dessous.
Seulement, entre temps, le nouveau traitement a eu des effets un peu gênant (les corticoïdes ne pardonnent jamais…).
Quand la robe revint elle était devenue trop petite. Mme Chanel, qui se sentait grosse et très malade, renvoya le tout.
Elle ne voulait plus entendre parler de la robe.
[...]
Ce qui suit m’a été raconté par l’aide-soignante :

- Mme Chanel est dans le coma. Son mari chuchote à son oreille  » Tu as reçu ta petite robe noire », puis il explique à l’aide-soignante toute l’histoire.

Mme Chanel s’est endormie une nuit.

« Nous l’avons lavée, puis nous lui avons mis sa petite robe noire, me dit E.. Elle est très belle et je t’ai écrit cette histoire sans vraiment savoir si tu en ferais quelque chose. Mais nous, l’équipe, ça nous avait complètement retourné ce truc avec la robe. »

Alors voilà, c’est fait, pour Mme Chanel et toutes les autres.

Frottis III : le re-retour (ou : « Être une femme dans un monde où les hommes parlent. »)

20140710-064236.jpg

L’histoire c’est Frottis, interne, l’écriture c’est moi. Merci Frottis ! Elle est d’actualité !
Vous aussi vous voulez raconter ? Suivez le guide : ICI

Cette histoire est pour Catherine A., qui m’inflige de sévères corrections ici et ailleurs.

Alors voilà Frottis entre dans la chambre, les deux patients regardent les informations télévisées. Ça parle manif pour tous, ABCD de l’égalité à l’école, etc.
Visiblement, les deux patients ne sont pas d’accord (litote élégante pour dire qu’ils s’engueulent sèchement ! Voire même, d’après ce que me dira Frottis « sont prêts à se crêper le chignon », une bien belle expression que nous n’utilisons que trop rarement, hélas… )
- Veulent transformer les filles en garçons et les garçons en fiotes, dit monsieur côté Porte.
- Vous dites n’importe quoi, répond monsieur Fenêtre qui enseigne la sociologie en fac.
Frott-frott examine monsieur Fenêtre en faisant mine de rien.
- Les études de genre, qu’est-ce que c’est ? dit Fenêtre en prenant l’interne à témoin. C’est essayer de comprendre comment la pression sociétale modifie la vision de son propre sexe et la manière de se conformer à un moule.
- Ça veut dire qu’on essaie de nous embobiner la tête avec des histoires à la Freud et compagnie, rétorque Porte.
Fenêtre remonte un sourcil embêté, il a vraiment envie de lui expliquer à monsieur Porte, à coups de gifle si besoin. Frottis sourit à l’un et à l’autre. Frottis n’aime pas la guerre et raffole des grattons de canard (aucun rapport, mais je voulais écrire cette phrase).
- Votre stéthoscope, là, sur le côté, pourquoi vous ne l’utilisez pas ? demande Fenêtre.
Il désigne un vieux stéthoscope que Frottis garde par sentimentalité, mais dont la membrane est déchirée.
- Il est foutu. C’est sentimental.
- Ahhhh ! hurle-t-il vers Porte. Voilà !
- Voilà quoi ? fait Porte.
- Une démonstration pratique de ce sur quoi porte mon domaine d’étude à la faculté. Je recherche comment les éléments de langage modifient notre vision du genre de façon inconsciente. Par exemple, quand on dit qu’un objet est « niqué » ou « foutu », qu’est-ce qu’on dit ? Tout le monde dit ça : l’écran de mon téléphone est niqué, mon carburateur est foutu, mon ascenseur est foutu, etc.
Frottis écoute les patients avec avidité. C’est une très bonne amie à moi et elle s’est dit : « Vous les gars, vous allez finir dans un blog ! Toi, on t’appellera monsieur Porte, et toi monsieur Fenêtre. »
- On dit quoi quand on dit ça ? On dit qu’un objet « niqué » ou « foutu » est dégradé, perdu, inutile. Ainsi, d’où vient le mot niqué ? Du verbe niquer. Et le mot foutu ? Du verbe « être foutu » ou « se faire foutre ». On en revient à l’éternelle misogynie selon laquelle un objet « pénètré » perd toute valeur, n’a plus d’utilité. On en revient aux racines de notre société patriarcale où la femme « non-vierge » perd tout intérêt.
- Bla-bla-bla, fait Monsieur Porte. Vous pouvez bien raconter tout ce que vous voulez, vous ne m’ôterez pas de la tête que des gens veulent imposer un modèle à d’autres. Un modèle non naturel. Avec des fiottes et des camionneuses.
- Et sinon, vous avez mal quelque part ? fait Frottis, conciliatrice.
Réponse authentique de Monsieur Fenêtre, excédé :
- Au ventre, mais seulement parce que je mange à coté d’un con. Mais je ne dirais jamais ça, car le mot « con » désigne étymologiquement le sexe féminin. Encore un bel exemple d’intrusion machiste dans nos éléments de langage.

Frottis sort de la chambre, se tourne vers l’infirmière : « Je pense qu’il va falloir vraiment procéder à un changement de chambre. »

Ensuite, Frottis est venue chez moi et nous avons mangé des grattons de canard en parlant de la guerre et des hommes qui la font.

« Mon Dieu, que l’homme est compliqué quand c’est une femme ! »
F. Dostoïevski (écrivain russe pas mal dans son genre..)

« Je ne vous le fais pas dire ! »
Conchita Wurstz (gagnante de l’Eurovision 2014, pas mal dans son genre aussi !)

SI VOUS AIMEZ, PARTAGEZ, PAR MAIL, FACEBOOK ET PIGEON VOYAGEUR ! MERCI !

Certains ont vu dans le post précédent un réquisitoire contre l’accouchement à domicile et l’agriculture biologique. Ça devient fatigant de devoir se justifier à chaque fois.

1- Je suis intolérant au gluten, les magasins bio sont mes meilleurs amis, croyez-moi (il font des tartes au citron sans gluten délicieuses…)
Écrire ça me parait aussi stupide que lorsque la marionnette de Nadine Morano au guignol dit : « Je n’ai rien contre les arabes, j’adore le couscous. »
Bref, dommage d’en arriver là.

2- Croyez-moi, la pensée magique de cette femme qui voulait accoucher en pleine nature, je la respecte et je la partage. Quand j’aurai la chance de devenir papa, j’espère que mon enfant viendra au monde en haut du Mont Fuji, le jour d’une éclipse de soleil, entouré de marabouts et de chamans. Seulement, si la santé de la mère ou de l’enfant est en jeu, nous ferons l’impasse sur les gris-gris et les esprits de la forêt.

À bon entendeur !

Je vous embrasse, prenez soin de vous.

Naître BIO ou ne pas naître.

20140703-081724.jpg

Alors voilà nous étions partis très tôt, ça sentait le froid, le pin et les croissants.
Dans la voiture, j’ai demandé où nous allions. L’infirmier a regardé sa tablette et a lâché, lapidaire : « C’est bien paumé. »
Je n’ai rien demandé de plus, ça m’allait. Un peu de mystère, y a que ça de vrai dans la vie.
On a tourné, tourné, et tourné encore avant de trouver la bonne ferme. Un chien a aboyé, mais il nous a laissé passer. Au loin, nous avons entendu comme un bruit de train et quand on a sonné, personne n’a répondu.
- Tu es sûr que c’est la bonne adresse ? a demandé l’infirmier.
- Tu veux dire que je fais mal mon boulot ? a rétorqué l’ambulancier.
J’en ai déduit que oui, c’était la bonne adresse, et que non, l’ambulancier n’avait pas eu droit à son café/clope/croissant.
Un homme a couru vers nous :
- C’est là-bas, venez vite ! Il arrive, il arrive !
« Il » c’était le bébé. La femme de monsieur accouchait.
Champ de tournesol, madame Brebis-Qui-Chante-Dans-La-Vallée au milieu des fleurs jaunes, congestionnée de la tête aux pieds, les bras tendus vers le ciel.
- Non ! Ne n’emmenez pas ! Je veux qu’il vienne au monde au milieu d’un champ. Pas à l’hôpital. Non, et non, pas à l’hôpital. Je veux qu’il voie le ciel, la terre et le soleil qui se lève.
Nous entendions de la musique new-age, humions de vagues odeurs de fumette qui me rappelèrent le temps béni de mon adolescence (et un certain voyage à Amsterdam, dont je n’ai conservé qu’un souvenir très flou…).
Mme Brebis-Qui-Chante-Dans-La-Vallée et son mari ne lâchèrent rien :
- Nous VOULONS qu’il vienne au monde ICI.
Moi, je veux une tarte au citron sans gluten, je veux que ma barbe soit plus longue, moins rousse, moins frisée et mieux taillée, je veux que ça sente la violette quand les patients pètent, que Vladimir Poutine meure dévoré par des bichons maltais enragés, et surtout, surtout je veux un aigle royal comme animal de compagnie. Il s’appellerait Claude Popovitch et serait très gentil avec les souris. Je voudrais bien aussi caresser un chat qui s’appellerait Jean-Charles Yamahotō. Ce serait un chat très gentil : champion international d’origami, il mangerait du fromage frais en écoutant de la musique pakistanaise, serait incollable sur Heidegger et la métaphysique des mœurs.
Je veux plein de choses !
Malheureusement, comme dirait Conchita Wurstz la gagnante de l’Eurovision : « On n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie ! »
Surtout quand l’accouchement se présente aussi mal que celui de Madame-Brebis…
Dans l’ambulance qui nous ramenait d’urgence à l’hôpital, j’ai dit (plein d’enthousiasme, évidemment) à Madame Brebis-Qui-Chante-Dans-La-Vallée et son mari : « Vous savez, m’sieur, dame, si on change beaucoup de lettres à « Hôpital », ça fait : « Univers-tout-entier » ! »

Elle m’a regardé sans sourire, ce que je peux comprendre : elle était quand même en train d’accoucher.
Faut que j’arrête avec ces changements de lettres, faut vraiment que j’arrête…
Ah oui, j’oubliais… Bio ou pas, le bébé était magnifique : deux bras, deux jambes et des parents qui l’aiment déjà, avec ou sans champs de blé.

PS : si vous aimez la nourriture bio, partagez sur Facebook !! Si vous n’aimez pas ça, vous pouvez venir accoucher à l’hôpital. Ou m’envoyer un chat qui s’appellerait Jean-Charles. Merci !

Instantané d’un médecin en visite.

20140620-081704.jpg

Alors voilà, ce matin, il faut lire en écoutant ça : MUSIQUE À ECOUTER IMPÉRATIVEMENT +++
Il est 8h12, première visite.
Il pleut.
Je descends de voiture, tout est gris.
Je suis un peu triste ce matin, sans savoir pourquoi. Ça m’arrive très souvent. La dernière fois, un de mes meilleurs amis m’a dit : « Je te regarde, et pour la première fois je me rends compte que tu ne sais pas sourire autrement qu’en ayant l’air triste ». C’est vrai. Même quand je ris, j’ai l’air triste. Et je ris beaucoup.
Il pleut sur ma petite voiture et je suis triste. J’aime bien cette idée-là : celle d’un monde en cohérence avec mes états d’âme.
Je m’approche de l’entrée. Le portail est en fer forgé, il est peint en blanc.
Je sonne, personne ne répond.
J’entre, les gonds grincent un peu.
Vague inquiétude.
C’est une immense maison, presque un manoir.
J’entends jouer du piano alors je cherche un piano.
Long couloir en bois, murs recouverts de livres, odeurs de cire et de vieille résine, de jasmin et d’un peu de mystère.
Je découvre une Mamie sourde comme un pot.
Dos tourné à l’entrée, elle joue du Bach dans une serre à orchidée, habillée en chemise de nuit rose.

Je m’assois derrière elle.

Ses doigts sur les touches… Elle ne joue pas, elle cueille des fleurs noires et des iris blancs. Elle cueille à toute vitesse.
Bach était jardinier.
Elle ne me voit pas, je reste quelques minutes à l’écouter. Peut-être cinq minutes ? Dix ? Je ne sais plus, mais je reste là, derrière elle. Je l’écoute.
Elle ne sait pas que je suis là et je ne veux pas l’interrompre.
[...MUSIQUE À ÉCOUTER...]
Visite terminée, je ressors, j’ai la conviction que je fais un métier vraiment formidable.
Il a cessé de pleuvoir
Alors je suis un peu moins triste.
Il y a quelque chose à deviner là-dedans, mais je ne sais pas quoi. Il me faudra y réfléchir un peu à tête reposée. Creuser la question… puis planter quelque chose.

J’ai mal à la tête et à l’univers tout entier.

Fernando Pessoa

PS 1 : je suis au salon du livre de Montmorillon ce week-End ! Venez chercher un free-hug. Et bise spéciale à Lily B. qui m’a ému comme personne le week-End dernier au salon de Nice…

PS 2 : les histoires drôles arrivent, mais en ce moment, je suis chagrin, alors le blog est chagrin. C’est cohérent. Baci a tutti !