Pardon Mamie Paulette.

20140424-081334.jpg

Alors voilà, j’avais été appelé il y a quelques jours chez une charmante mamie, Paulette, 86 ans. Son mari, René, était tombé dans la nuit et s’était fracturé le col du fémur.
- Cloc-cloc (le bruit que j’ai entendu en l’examinant).
J’ai donc attendu que les pompiers arrivent et, quand ils l’ont emmené, elle était si perdue, si confuse que je lui ai laissé mon numéro personnel.
- Voilà, vous pourrez m’appeler si vous stressez !
(ENORME ERREUR !!!! Mais j’apprends mon métier…)
[...]
Trois jours plus tard, huit heures du matin, elle m’appelle pour me donner des nouvelles… Il va un peu mieux, l’opération a été bien tolérée.
Je raccroche.
Deux minutes après, un de mes meilleurs amis m’appelle en panique : il m’explique avoir fait une connerie la veille avec une demoiselle de passage et qu’il flippe à mort parce qu’il ne s’est pas protégé.
On discute un peu, je lui explique la marche à suivre.
(Vous sentez venir le truc, là ?…)
Je décide ensuite de lui envoyer un texto explicatif sur les modes de contamination pour le rassurer un peu…
Je vais me brosser les dents, me laver et, quand je reviens dans ma chambre, je vois mon portable clignoter.
« Nouveau message vocal sur votre messagerie. »
Le voilà :
- Allo docteur Beaulieu ? Allo ? Comment ça marche ce truc !? Allo ? Oui, c’est moi, c’est Paulette. Je viens de lire votre message et je pense que vous vous êtes trompé de destinataire. Sinon, René est transféré en service de chirurgie orthopédique ce matin. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il va bien et vous remercie… Soyez sage, hein. »
[...]
Oh mon dieu… je m’étais trompé en envoyant mon SMS…
OH MON DIEU !
[...]
Paulette, 86 ans, un mari en chirurgie, un dentier dans sa table de nuit, a donc reçu le message suivant, où je vous laisse compléter les « BIP » par ce que vous pouvez imaginer de plus cru et vulgaire (ben oui, avec vos amis proches, vous aussi vous êtes cash…) :

« Mon petit poulet, je viens de relire mes cours, tu risques rien si elle t’a « BIP » et que tu l’as pas « BIP ». Mais si tu « BIP » contre sa « BIP », alors va faire une analyse. Et si tu lui as « BIP » par « BIP » ce serait mieux aussi de faire un contrôle. Voilà, ça t’apprendra pour la prochaine fois, espèce de petit cochon lubrique ! Mets des capotes ! »

Pardon Paulette, je veux dire PARDON, vraiment…

Dieu est amour.
Avec du latex autour.

(entendu à la radio).

Si vous aimez, partagez sur les réseaux sociaux : clique droit sur le titre, « copier le lien », puis sur votre statut Facebook : clic droit puis « coller le lien » puis ensuite, allez faire un gros câlin à votre Mamie. Par ce que c’est peut-être elle à qui j’ai envoyé ce texto horrible.
Une bise
!

Et ça y est j’ai un Facebook officiel : le nombre d’amis étant limité à 5 000 les premiers arrivés seront les premiers servis ! Tchô !
Il est ici :
Baptiste Beaulieu tout nu sur Facebook

Le point sur le point.

20140421-070851.jpg

Alors voila elle s’appelle Agnès Ledig elle est écrivain et sage femme, ses livres sont traduits dans le monde entier et son dernier a reçu le Prix de la Maison de la Presse.
C’est aussi une amie à moi.
Il y a quelques semaines Agnès publiait un article sur le blog d’Isabelle Alonso où elle dénonçait une pratique médicale barbare très méconnue et heureusement très anecdotique : « Le point du mari »
Aussitôt, la communauté médicale lui a sauté dessus comme un seul homme et a essayé de la faire taire. Depuis, tous les grands médias papier lui ont donné raison.
Je voudrais lui rendre hommage, à elle et à ses écrits et je voudrais attirer votre attention sur cette pratique.
A lire ICI.
Si vous me lisez régulièrement vous devinez entre les lignes que la condition féminine me touche particulièrement (je suis d’ailleurs en ce moment même en vacances à Jérusalem car je voudrais écrire un livre sur la condition féminine en terre sainte. Il y a, malheureusement beaucoup de choses terribles à dire…)
Je me devais de relayer ce fait terrible (même si je vais perdre quelques lecteurs médecins au passage…).
Je vous embrasse tous,

Prenez soin de vous, mangez 5 fruits et légumes par jour, évitez les excès, pas de gras, pas de sucre et peu de sel… Nan, je déconne amusez-vous et profitez, j’ai des amis cardiologues qui veulent une nouvelle piscine !

Baptiste Beaulieu

La femme qui était devenue esclave.

20140417-115102.jpg

La femme qui était devenue esclave.

Alors voilà j’entre, elle est belle, vieille et belle oui, très élégante aussi.
Dans la maison, tout est propre et sent le savon de Marseille, ça sent le  » Vieillemamiequisortdeladouche Numéro 5 « .
Elle tire mon siège, me propose un café, que je décline.
Elle est de ces anciens très respectueux qui disent « vous » à tout le monde, son boucher comme son banquier.
Je l’examine, tout va bien.
Dans sa longue liste de médicaments, il y a beaucoup de produits : pour les articulations vieillissantes, pour le rein vieillissant, pour les artères vieillissantes, etc.
- Ce produit, là, je le prends parce qu’après mon accident vasculaire, j’ai eu des lésions cérébrales qui m’ont laissé des séquelles gênantes, dit-elle tandis qu’un rose pâle envahit ses joues…
La vérité ? Un AVC et elle se retrouve avec des « impulsions sexuelles incontrôlables ».
- Je tolère très mal le traitement, mais si je dois choisir entre perdre l’équilibre ou sauter de façon inappropriée sur le facteur, je préfère tomber mille fois.
Je l’observe, je souris.
D’un seul coup, j’ai très peur…
Je remonte dans ma voiture, je me regarde dans le rétroviseur et je me pose un milliard de questions : croit-on vraiment savoir qui nous sommes ? Ce qui nous émeut et nous motive ? Et pourquoi ?
Vous, oui, vous, derrière l’écran en train de me lire, savez-vous pourquoi telle ou telle personne vous plait ou fait naître du désir en vous ? Sommes-nous une pensée enfermée dans un corps, ou un corps qui sécrète une pensée ?
« Je suis devenue quelqu’un d’autre » me dit la mamie élégante.
Je referme la porte de ma voiture, une autre visite m’attend, je jette des coups d’oeil au rétro, je me vois.
Sommes-nous vraiment libres dans la vie, ou sommes-nous seulement le jouet de microscopiques réactions chimiques courant de synapses en synapses et d’un hémisphère à l’autre ?

Parce que pour elle, pour ma vieille et élégante patiente qui sent l’eau et le savon, un ridicule déficit en oxygène a bouleversé de fond en comble sa liberté de cacher et modérer ses désirs.
Une simple lésion du cerveau et elle est vraiment « devenue quelqu’un d’autre ».

« Qui suis-je ? (…) pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ?

A. Breton

Sinon, ça y est ! J’ai un profil FaceBook et j’accepte tout le monde (sauf les moniteurs d’auto-école et les dictateurs nord-coréens…) Si vous voulez avoir un « ami » supplémentaire, c’est ICI

L’homme qui voulait voir Rome et les Pyramides.

20140414-100716.jpg

Pour ma co-interne, surnommée très justement « Ritaline ».

Alors voilà, il est 19 h 30 à l’internat et nous nous préparons à une fabuleuse soirée dont le thème central, très excitant, est « Soupe de tomate sans basilic et (presque) sans croûton ».
(Oui, je sais, je vends du rêve !)
Votre serviteur, toujours friand d’une bonne dyssynchronie, propose à ses collègues :
- Ça vous dirait un peu de champagne ?
Éclair de gourmandise chez mon auditoire.
Nous voilà partis, Ritaline et moi, chez ce petit épicier en tablier bleu : Me Carrefour.
À l’entrée, nous croisons un vieil homme, l’air décidé, la ride joyeuse, un sac de sport sous le bras.
Son visage ne m’est pas inconnu, je baisse les yeux : au poignet, le bracelet d’hospitalisation que nous passons aux malades souffrant de troubles cognitifs sévères.
WTF ! Mon patient s’est enfui de l’hôpital !
Je m’étrangle :
- Monsieur Cervantes ! Qu’est-ce que vous faites là ?
Lui, immobilisé, les yeux courant de droite à gauche, tel Jojo-Lapin pris dans le viseur d’un fusil :
- JE PARS EN ÉGYPTE ! ET À ROME !
Là, à ce moment précis exactement, grande illumination : je sais que le champagne nous passe sous le nez. Une lumière s’allume à droite de mon hypothalamus, éclairant un grand tableau noir où s’inscrivent les mots « CONSCIENCE PROFESSIONNELLE ». Juste sous le tableau, une petite bouteille pleine de bulles taille sa route très loin de moi en ricanant « Ce métier ? Tu l’as voulu, tu l’as eu ! ». La bouteille chante « Voyage en Italie » et roule en Vespa.
- M. Cervantes ! Ce n’est pas de ce côté-là, l’Égypte ! Et l’Italie non plus !
- De toute manière, en marchant beaucoup, avec du temps, on y arrivera.
M. Cervantes est un poète : tous les chemins mènent à Rome ET Gizeh, c’est bien connu !
Il a vraiment envie de voir du pays… Nous marchons beaucoup. Jusqu’à ce que les flics contactés par ma bonne copine Ritaline nous rattrapent enfin. Ça court vite un papi, même sans dromadaire et sans Vespa.
Nous rebroussons chemin et arrivons devant l’épicerie pour voir M. Carrefour abaisser les grilles de son échoppe, d’un air sûr et définitif.
J’avise le vigile, me compose une mine de déterré (genre Pete Doherty sous acide) et je pleure à genoux en me griffant le visage et la poitrine :
- S’IL VOUS PLAIT ! S’IL VOUS PLAIT ! Nous voulons juste une bouteille de champagne, nous sommes étudiants en médecine et nous venons de sauver la vie d’un BÉBÉ !

Bon, d’accord, vous froncez les sourcils : où était le nourrisson dans ce grand tas de mots ?
Comment appelez-vous un être humain qui fait caca/pipi dans des couches, n’a pas de dents et mange de la purée ?
Vous voyez…
Et puis, entre nous, un jour, monsieur Cervantes a été un nouveau-né… Peut-être même que ses parents ont fêté ça avec des bulles !

On a ramené M. Cervantes à l’hôpital. Il nous a promis du champagne si on s’occupait bien de lui. Sur la porte de sa chambre, pour qu’il la retrouve facilement, on a collé une feuille avec un chameau orange et rose qui s’essaie au deltaplane en criant  » OH YEAH ! BABY ! JE BOSSE ! JE BOSSE ! « .

Le retour… de FROTTIS !

20140411-073707.jpg

Vous aviez découvert ma copine interne dans le LIVRE et dans quelques anecdotes du site, vous l’aimiez bien, elle vous manquait… La re-voilà !
(PS : j’ai dansé avec elle samedi soir, très, très tard… Elle est dans une forme olympienne et est super contente de son surnom ! Non je déconne ! Elle le déteste… mais quand je crie « FROTTIS ! » elle se retourne alors… si c’est pas un signe ça…)

Alors voilà visite à domicile de Frot-Frot chez un vieil homme. Le médecin traitant la prévient par téléphone :
- Tu verras, il n’est pas facile.
- C’est-à-dire ? demande mon amie.

((((((( C’est à dire que si tu changes beaucoup de lettres à « il n’est pas facile » ça fait « c’est un vieux con ».))))))

Monsieur Boutin n’aime pas la modernité. Il n’aime pas non plus les chats, les chiens, les facteurs, les pompiers, le boulanger, la pâtissière, les ours en cage et les ours en liberté. Il n’aime pas Beyoncé, mais ne se refuse pas non plus à détester Yves Montand ou Jacques Brel. En vérité, il n’aime rien, ni personne, et quand Frottis entre chez lui, elle débarque avec l’assurance qu’il reste encore un peu de place dans sa poche à venin pour la détestation du corps médical.
Monsieur Boutin est aveugle. Il ne voit plus depuis 1978 et, miracle de sa nature misanthrope, il déteste AUSSI les aveugles. Son petit-fils à l’allure un peu roots et babacool salue Frot-Frot et l’amène dans le vieux salon du vieux monsieur qui accueille la jeune médecin en rouspétant.
Frottis l’examine et s’applique.
Elle étouffe un rire, aussi… Au mur, il y a des photos d’êtres humains. Des blancs, des noirs, des jaunes, des rouges. Tous les représentants du globe sont là.
- Jolies photos, dit Frottis en sifflant.
Papi hausse les épaules de lassitude et souffle en grimaçant :
- La famille… je n’en voulais pas, mais mon petit-fils a dit que ce serait bien d’avoir des photos de la famille. Pour ce que ça m’importe !
Son petit-fils raccompagne l’interne, elle baisse sa vitre, il lui dit :
- Il déteste vraiment les noirs, les arabes et les asiatiques. Il déteste tout le monde, alors c’est ma manière à moi de venger tout le monde.

Le comble du racisme ? Pisser sur Jacob sans pisser sur Delafon !
José Artur

Et si vous partagiez ? Sur Facebook ou Twitter ou par mail ou pigeon voyageur ?
C’est juste en bas à droite de l’article ! Merci les gens !

Le maître joyeux.

20140408-083047.jpg

Alors voilà cet homme avait 93 ans quand je l’ai vu pour la première fois.
J’étais en première année de médecine, je suis entré dans l’amphithéâtre et une rumeur est montée de la foule compacte des étudiants : « PAPI ! PAPI ! PAPI ! ».
Moi, pauvre béotien de premiere année, j’ignorais que la fac avait un grand-père.
- C’est qui, ça, papi ? ai-je fait à un redoublant.
Il a ri, a ouvert de grands yeux béats d’admiration et, comme s’il parlait des jardins suspendus de Babylone, il a dit en tremblant :
- TU VAS VOIR !…
Tout à coup la musique de Star Wars a retenti dans les enceintes, les lumières se sont éteintes et une poursuite s’est allumée sur le fond de la salle. « C’est lui, ai-je entendu prononcé par les autres avec des trémolos d’admiration, IL ARRIVE »;
La porte s’ouvre, on entend un bruit de sabre laser et une silhouette minuscule, les épaules recouvertes d’une longue tunique marron, courbée en deux de « bonne vieillesse » entre dans l’amphithéatre, les « PAPI » redoublent d’intensité, on tape du poing sur la table, on trépigne, je tape du poing, je n’ai aucune idée de ce que je fais, mais je le fais, s’il faut taper, tapons !… Soudain, une deuxieme silhouette surgit derrière la premiere, elle est droite, menaçante ; j’assiste alors à un combat avec des baguettes d’anatomie mimant de vrais sabres laser, l’un des combattants triomphe, c’est lui, le plus frêle des deux, les lumières se rallument, la tunique tombe, ce sont, partout autour de moi, des tonnerres d’applaudissements et je vois, au pied des marches un homme ridé comme une figue mûre, sourire d’enfant aux lèvres qui lève ses bras en vrai prédicateur et lance joyeusement :
- Bonjour les gamins, je suis le doyen Guy Lazorthes et je vais vous apprendre les sciences humaines appliquées à la Santé.
L’homme a 93 ans, il enseigne encore à la faculté de médecine. Il commence ses cours par une petite mise en scène toujours différente et il est un puits de science. Parfois, c’est vrai, il place la découverte des Amériques en 1789, mais on lui dit et il sourit, il nous répond que, de toute manière, Christophe Colomb n’était pas quelqu’un de rancunier, et il le dit comme si c’était un pote à lui venu déjeuner dimanche dernier…
Monsieur Guy, PAPI, membre de l’Académie de médecine et de l’Académie des sciences en 1975, Grand Croix de l’Ordre national de la Légion d’honneur en 2003, co-fondateur du plus grand hôpital de Toulouse et de son Université des Sciences, pionnier dans la recherche sur l’anatomie du cerveau et de la moelle épinière.
C’était surtout, pour beaucoup d’étudiants en médecine, un fabuleux maître Jedi.
Il est décédé il y a quelques jours à l’âge de 103 ans.
Et vous voyez, nous, ses étudiants, on ne réalise pas vraiment, parce que jusqu’à l’âge de 103 ans, il s’est rendu à la Faculté de médecine.

Chaque joie est un gain, et un gain est un gain, si petit soit-il.
Robert Browning

PS : merci aux lecteurs limougeauds ! C’était super de se rencontrer…

La femme qui voulait faire un régime.

20140403-082530.jpg

L’histoire c’est O. L’écriture c’est moi, je me suis mis dans sa peau pour la raconter.

« Alors voilà, Docteur, j’aimerais perdre un peu de poids, je ressemble plus à rien, on dirait un loukoum mouillé… dit-elle en riant. C’est décidé, je dois me mettre au sport, aller dans une salle de muscu, un endroit bien fermé, bien chaud, avec de la musique à fond, du gros son Boum-Boum, bien binaire, genre clip pour boîte de nuit un peu pourrie, trente six bonhommes en short et un coach qui hurle « vous êtes gros, vous êtes gras, vous sentez la température qui monte ? », un truc genre Véronique et Davina en mode hardcore, voyez le genre ?… Bref, m’faudrait un certificat d’aptitude au sport…
Ensuite elle me dit qu’elle adore les barres chocolatées.
Parfois, quand elle n’a pas le moral, elle se met devant un bon film et elle se prépare un « Plateau de quatre » : un Twix, un Bounty, un Lion, un Mars.
Je m’apprête à lui dire de commencer par arrêter ça, quand elle me devance :
- C’était il y a treize ans, j’étais jeune, je me suis fait avorter, le médecin, l’infirmiere, les autres, ils ont été géniaux, mais quand je suis sortie de la clinique, j’ai vu ce distributeur, j’ai mis une pièce, deux pièces, trois pièces, j’ai commandé un Twix, un Bounty, un Lion, un Mars, je les ai mangés en chialant devant l’hosto, assise sur un parapet du parking. C’est comme ça qu’est née la tradition du « Plateau de quatre ». Parce qu’on a beau dire, on n’oublie jamais, je crois, et moi ça me fait comme une douleur là, au niveau des ovaires, une méga-contraction, genre bulldozer dans le bide et quand j’y pense, quand j’ai mal, seul le chocolat, le sucre et la noix de coco me soulagent…
Elle se plie en deux, fait ressortir ses bourrelets, les tire un peu en avant et les fait tressauter avec ses doigts.
Elle me sourit, elle ajoute mi-amusée, mi-triste :
- C’est con d’avoir bouffé du chocolat ce jour-là… si j’avais pris des céréales Spécial K allégées ou du Coca-Cola Light, on en serait vraiment pas là…

Je ne sais pas si elle va rire ou pleurer, je ne sais pas si ce qu’elle vient de dire est drôle, douloureux, ou seulement profondément humain et donc très beau, alors je lui fais faire trente génuflexions, je l’ausculte, je lui prends le pouls et la tension artérielle.
Enfin, je lui délivre son « certificat de non contre-indication à la pratique du sport en salle. »
Puis je passe au prochain être humain.

Le souvenir du bonheur n’est plus du bonheur ; le souvenir de la douleur est de la douleur encore.
George Gordon

Pouêt-Pouêt.
Moi.

(((((PS : tout commentaire déplacé a propos de ce post sera impitoyablement et irrémédiablement jeté à la poubelle.
Une bise à tous.
Et je suis au salon du livre de Limoges ce week-end et à celui d’Arcachon 3/ 4 et 5 mai !! )))))

Le dieu des Rhino-pharyngites.

20140330-174336.jpg

Alors voilà j’aime bien les personnes âgées, mais pas quand elles pètent dans mon bureau.
(quelle entrée en matière !… courte, efficace, un brin trop naturaliste, j’en conviens, mais nous sommes des machines à vapeurs et quiconque a une formation scientifique et connait son « cycle de krebs » sait à quel point la vie toute entière est littéralement une usine à gaz…)
Non, vraiment, je n’aime pas quand madame Cassoul, 86 ans, ce vendredi soir à 19 heures 30, vient s’installer toute guillerette dans mon bureau pour partager ses douleurs rhumatismales et ses flatulences. Moi, d’une élégance so british que je tiens de ma mère, je fais mine de n’avoir rien entendu, même si, très vite je me demande comment un si petit corps peut produire autant de gaz… miracle de la nature… Madame Cassoul est vieille et très sourde, ce qui présente peu d’avantages si ce n’est celui de ne pas s’entendre « chanter ». Je ne dis rien, je serre les dents, pince le nez, examine, prescris, souris, pense au patient d’après et là me vient un doute affreux : « et si le patient d’après croit que c’est moi ? ».
Vous vous direz sûrement que c’est idiot, que j’ai vu la mort, la sale, la vraie, celle qui déchire les familles, que j’ai même fait des stages en hématologie-pédiatrique (croyez-moi rien n’est plus dur au monde que l’hématologie pédiatrique, chapeau les équipes, chapeau bas…) et pourtant, à ce moment précis, celui où madame chante avec son colon sigmoïde, je ne pense qu’à une chose : « qu’est-ce que le prochain patient va penser de moi ? »
Madame Cassoul se lève, moi aussi, Madame Cassoul chante un dernier air en Do majeur (très réussi ce dernier chant… Trop ? Je me rassois, terrassé).
- Adieu, Madame Cassoul…
- Au revoir Docteur, je ne vous dis pas « à bientôt ! »
(la blague préférée des patients… se lever et dire « je ne vous dis pas au plaisir de se revoir…)
J’ouvre une fenêtre, minuscule, la prochaine patiente arrive. Jeune et, en plus, « physiquement très intelligente ». Je me décompose… « Elle va croire que c’est moi, elle va croire que c’est moi, elle va croire que c’est moi… »
- Bonjour Docteur, je viens parce que j’ai une rhino-pharyngite, je n’arrive plus à respirer par le nez et j’ai les narines bouchées.

YEEEEEEEEAH !

God bless la rhino, je veux dire : que Dieu bénisse la rhino-pharyngite !

Amen !

Dieu a le sens de l’humour ! Regardez l’ornithorynque !
Dogma

Le haricot, c’est le piano du pauvre.
Le grand-père de Cicero, un lecteur !

L’HOMME SOUS LA NEIGE.

20140327-074428.jpg

L’histoire c’est F., la mise en scène et l’écriture c’est moi.

(Pour AMÉLIE, comme tout ce que j’écris depuis l’autre nuit, là, il y a un an, hier, toujours. J’ai hésité pour ne pas rappeler de mauvais souvenirs aux membres de sa famille qui sont devenus des amis, mais c’est bien de parler encore d’elle, de ne pas oublier surtout…)

Pièce en trois actes.

Un personnage : Le clochard.

Acte I

Nuit d’été. Deux rochers. Un vieux clochard, assis sur le rocher de droite. Il parle en regardant les étoiles.

Le Clochard :  » Alors voilà on aime une personne, on partage ses repas et ses rires, on écoute ses confidences, un jour nous nous trouvons père/frère/fils/ami d’humanité avec elle. Oui, on peut être beaucoup de choses pour une seule et même personne. Un jour, sans un bruit, la Mort vient à petits pas et nous la vole. Alors il nous pousse un vide au creux du ventre. Un vide et cette pensée fixe, obsession de l’impossible absence : « Ainsi donc il existe des départs sans retour ! » La mort vole et contre elle, on ne peut pas gagner. On ne peut pas prendre la personne aimée et courir sous la neige, courir dans la neige, s’époumoner jusqu’au bout de ses forces pour la ramener à la vie. S’il suffisait que la neige tombe et de courir contre elle en serrant fort la personne qu’on aime pour la sauver, il n’y aurait plus d’enterrement. Les gens se mettraient à courir. Et peu importe le froid. Et peu importe le blizzard.
Ils le feraient.  »

Acte II

Scène I

Le Clochard se lève, change de place, s’assoit sur le rocher de gauche. La lune tombe sur lui et dévoile son visage dont la moitié gauche est brûlée.

Le Clochard :  » Alors voilà, la petite fille toussait beaucoup. Elle s’étouffait comme une jolie petite truite posée sur une berge après la pêche. Elle avait 6 ans. Son père a murmuré à son oreille « Monte dans la voiture, ma chérie, on va aux Urgences. »
Il a roulé vers l’hôpital, c’était l’hiver. Il y avait de la neige. Sur le sol, beaucoup, et qui tombait du ciel, beaucoup. La voiture a fait un drôle de bruit, elle s’est arrêtée. Dehors, tout était calme.
Sa petite ne toussait plus du tout, car tousser demandait trop d’effort.
Alors le Père a pris le petit corps fatigué, il a mis une couverture autour parce qu’il faisait froid. Il a couru dans la neige. Il a couru sans regarder en arrière parce que c’était sa fille, qu’elle mourrait dans ses bras, que la voiture avait fait ce drôle de bruit et s’était arrêtée dans le silence de la campagne. Une voiture, ça peut être comme une petite fille, ça peut mourir brisée par le gel.
Au loin, il y avait les lumières de l’hôpital. C’était là-bas qu’il irait, malgré cette immensité blanche autour de lui, en haut, en bas, contre lui et sa petite.
Il a couru sous, dans, contre le blanc.
Partout : lui, elle et la neige. Partout. »

Acte III

Scène I

Le Clochard revient s’assoir sur le premier rocher.
- La petite fille est morte.
Il se lève, change encore de place, pierre de gauche et dit :
- La petite fille a été guérie.

Le Clochard se lève et s’enfonce dans la nuit en disant  » Qui sait ? Il n’y a pas de vérité en ce monde, et même dire ça est un mensonge ».

Rideau

FIN

« Qui sait ? Il n’y a pas de vérité en ce monde et même dire cela est un mensonge. »
B. Scott

Nota : seul F. sait la fin de l’histoire. Je n’ai pas voulu la savoir. D’ailleurs, ce que F. sait de la fin de l’histoire est peut-être faux.

De l’art d’avoir toujours raison.

20140324-083747.jpg

Alors voilà, nous étions avec le chef de gynécologie obstétricale et nous recevions les patientes enceintes dans son bureau.
Chaque fois, lors de la consultation du premier mois, je le voyais poser sa main sur le ventre de madame Issue ou de madame Desecours, de madame Porte ou de madame Desortie, prendre un air très pénétré, froncer les sourcils broussailleux et dire :
- Ce sera une fille ! Souvenez-vous bien de ce que j’ai dit et que je l’ai écrit là !
Puis il sortait le carnet de suivi et notait à la date du jour : « SEXE DU FŒTUS : MASCULIN »
Ou alors, il disait :
- Ce sera un magnifique petit gars ! Souvenez-vous bien de ce que j’ai dit et que je l’ai écrit là !
Et, dans ce cas, il notait :
« SEXE DU FŒTUS : FÉMININ »

À la fin de la journée, intrigué, je pris mon courage à deux mains et demandai ce que signifiait ce drôle de manège.
Il partit d’un grand éclat rire, sonore et tonitruant, un rire de chef d’état russe :
- Ça, gamin, c’est l’art d’avoir toujours raison ! Si j’ai dit que le bébé serait une fille, et que la suite de la grossesse me donne tort, la mère s’en souviendra. Me faisant remarquer son erreur, je lui adresserai une tape affectueuse sur l’épaule je lui répondrai que non, je ne me trompe jamais, qu’elle a dû mal entendre. Je sortirai le dossier et je lui montrerai que j’avais inscrit « Sexe masculin » lors de notre première consultation. Inversement : si j’avais prédit l’arrivée d’un garçon et que c’est une fille, rebelote. Là aussi, je lui montrerai le dossier. Bien évidemment, dans 50% des cas, je n’ai pas à sortir le dossier car le hasard fait bien les choses et a le bon goût de ne pas me contredire.

Ébloui devant tant d’intelligence, de rouerie et de ruse, je m’inclinai.
J’avais affaire à un maître.

Il me reste tant de choses à apprendre pour devenir un bon médecin, je veux dire : il me reste VRAIMENT tant de choses à apprendre.