L’homme qui ne trouvait pas les mots…

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Sì vous voulez raconter, c’est ICI !

Alors voilà, elle me dit qu’elle ne mange plus. Ses notes en classe s’effondrent.

Je l’examine, lui fais tirer la langue. Son haleine de morte me touche de plein fouet, je vois ses dents, un peu cariées, un peu déchaussées.

Des mâchoires qui crient famine. 

Je pourrais lui demander « Pourquoi tu te fais vomir ?  » mais c’est trop tôt. Je dis :

Pourquoi tu ne manges plus ?

Elle ne me répondra pas, pas comme ça. Je me tourne, m’assois à côté d’elle sur la table d’examen. 

Elle parle. Doucement, d’abord, puis la parole se libère. Elle veut être bonne. Bonne partout. À la gym, à la natation, à la danse, en cours de français et de mathématiques. 

Pourquoi tu veux être bonne ?

Elle baisse la tête. Ses longs cheveux bruns, elle les perd par poignées entières. 

Pour ne pas être mauvaise, répond-elle, et c’est d’une logique imparable, même moi je n’y aurais pas pensé. 

Ne pas être mauvaise, c’est être pure. Elle veut être pure. 

Pas de taches.

La jeune fille aux cheveux noirs a remarqué : quand elle se prive d’aliments suffisamment longtemps, ses cycles se dérèglent et elle parvient à ne même plus avoir ses règles. Elle se rassure. Elle ne risque pas « d’accidents », ne salit pas ses petites culottes. Quelque part, elle reste encore une enfant.

Moi je ne sais pas quoi lui dire. Je préfère me taire, je risque d’aggraver les choses.

Qu’est-ce que je peux pour elle ? Je me sens tellement… impuissant… Merde, ça sert à quoi de lire des livres compliqués si je suis incapable de trouver les mots ?

Les cours d’anthropologie reviennent dans ma tête, je m’imagine, me levant brusquement et dressant devant elle un grand tableau blanc où je dessine des schémas compliqués en adoptant un ton professoral :

 » Chère Mademoiselle B., toute l’histoire de l’Humanité s’est construite sur des systèmes de couples contraires. Ainsi, le froid et le chaud, le sec et l’humide, le salé et le sucré, le gros et le maigre, puis, évidemment, le jour et la nuit, le bien et le mal… En toute logique, au sein de ces valences opposées, une hiérarchisation s’est faite, et il a fallu statuer qui, entre le féminin et le masculin, l’emporterait.

Et la vie, c’est-à-dire le mouvement, la chaleur, le jour, le soleil, s’opposèrent à l’immobilité, au froid, à la nuit, à la lune. Malheureusement, le sang (humeur chaude, mobile, vitale) a toujours été considéré comme le « carburant » de l’existence, la substance la plus noble. Les femmes, parce qu’elles perdaient le leur une fois par mois, parce qu’elles étaient « incapables de le garder » contrairement à l’homme, se virent déchues de leur statut d’égale à égal. »

Et de conclure 6 000 ans d’anthropologie masculiniste d’un sec claquement de baguette contre le tableau :

« Comme la face du monde aurait changé, si les hommes avaient saigné aussi ! »

Ça ne s’est jamais passé ainsi. Je n’ai tout simplement pas trouvé les mots. J’ai été nul et je ne l’ai pas soignée. 

Alors je vous pose une question : à quoi ça sert de lire des livres compliqués ?

Peut-être qu’on ferait mieux de vivre tout nus… abandonner la civilisation… boire l’eau à même le lit des ruisseaux… Qui me suit ?

Une aventure inoubliable.

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L’histoire, c’est X. Sì vous voulez raconter c’est ICI

Et vous pouvez lire en écoutant cette chanson composée par une lectrice : ICI et qui aborde le thème bien connu… Du gynécologue !

Alors voilà… C’est sa toute première insémination artificielle et elle a mal au ventre. Envie de vomir. Elle se présente 30 minutes en avance. Salle d’attente, puis chambre de transfert, où elle s’installe en position gynécologique. Ses doigts de pieds s’entortillent convulsivement sur les étriers. À sa droite, une petite fenêtre s’ouvre comme par magie sur le labo et la tête du biologiste apparaît. Il annonce fièrement combien de spermatozoïdes on va inséminer.

« Faites ! Faites ! » dit-elle, mais elle pense qu’elle n’a rien demandé… Sans doute que le biologiste a besoin d’échanger avec quelqu’un…

Puis le gynéco entre. Il pourrait être son père et il a l’humour d’un médecin qui a passé les trois quarts de sa vie entre des cuisses de femmes :

 » Alors vous voyez, moi, là, je lui dis : « Votre enfant, vous l’avez allaité ? » et elle me répond : « Non. J’l’ai eu à l’hiver ! » Ah, ah, ah ! »
Voila, voila. Fin de la démonstration. 

Avant de procéder à l’insémination, il nettoie son col avec du sérum physiologique. Il en met bien partout sur la petite compresse en proclamant « Et un petit coup d’eau bénite ! ».
Très impressionnée, la patiente souligne que si ça marche, c’est promis, elle écrira au Vatican pour leur vanter le prodige, même si ce n’est pas dit qu’ils apprécient, bien que le pape -élu la veille- affiche un air plus ouvert.
Surprise du gynécologue :

– Un nouveau pape vient d’être élu ?
– Ben oui, suite à la démission de son prédécesseur…

(faut vraiment qu’il sorte un peu la tête d’entre les cuisses des femmes).

Ils discutent un bon moment de ce nouveau pape et des autres, histoire de meubler un peu les silences (puis tant qu’à faire, en position gynécologique, autant rester sur un terrain neutre…)

Puis la biologiste ouvre la petite fenêtre du paradis, dit « Voilà, voilà ! » et transmet au médecin la sainte semence. Le praticien commence à inséminer tout ça, puis lève sa tête -que la patiente voit apparaître entre ses cuisses- et prononce ces mots en toute bonne foi : « Allez, pensez à votre mari ».

Que se passe-t-il à cet instant précis ?

Je vous livre stricto sensu les mots de la patiente : « Et là… Ce fut l’horreur car je ne pus m’empêcher de penser au pape. A l’actuel, à l’ancien, aux anciens… L’horreur ! La papamobile, la colombe qui se pose sur la tête de Jean-Paul, la fumée blanche qui s’échappe de la cheminée comme une métaphore de l’insémination, le pape apparaissant au balcon, bénissant la foule, s’endormant et bavant sur son fauteuil, poignardé dans les années 80… Plus je m’efforçais d’arrêter de penser au pape, plus les images emmagasinées depuis des années ressortaient. Une horreur, un traumatisme.
Bref, cela passa, enfin. Je me rhabillai, allai passer 30 minutes allongée avant de refaire ma vie, détournant le regard alors que je passais devant une église.

14 jours plus tard, un coup de fil du service m’apprit que mon taux de bêta hcg était inférieur à 5. Ce fut curieusement la première fois que j’éprouvais un soulagement à cette annonce. Le même gynécologue procéda à mon transfert d’embryon, après ma FIV. Cette fois-là, il fit des sortes de gargarismes bouddhico-tibétains au moment fatidique « Rhom-Rhom-Rhom-Rhom-Rhom !!!! Rhom-Rhom-Rhom-Rhom-Rhom !!!! Rhom-Rhom-Rhom-Rhom-Rhom !!!! « . J’ai pas compris pourquoi. Faut vraiment qu’il enlève sa tête d’entre les cuisses des femmes. »

Et elle conclut son message de la façon suivante :
« je lis ton blog depuis que je côtoie beaucoup beaucoup les médecins, c’est-à-dire depuis que je suis prise en charge en PMA. Bon, nous avons maintenant « coupé le cordon » puisque mon mari a coupé le cordon de ma fille il y a trois mois. »
Mazeltov !

Le secret des géraniums du bon docteur Octopus Quichotte 

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Photo : la chanteuse Zaz, dont  l’écosystème capillaire possède le plus fort taux de biodiversité après le Pérou et la forêt amazonienne. 
Alors voilà ce qu’on appelle un sacré titre ! « Le secret des beaux géraniums du bon Docteur Octopus Quichotte  » Ça sonne bien, ne trouvez-vous pas ? On croirait le titre d’une comédie new-yorkaise par Woody Allen. Ou d’un film d’horreur…
Durant mes études, j’ai fait un stage chez un vieux médecin généraliste un peu bileux : il n’aimait plus personne. Les juifs, les « bamboulas », les arabes, les « pédés », les ours, les loups, les zadistes, les agriculteurs, les vieux chanteurs, les jeunes chanteurs (surtout la chanteuse Zaz, mais ça je comprends…), les politiques…
J’ai retenu une chose de mon stage chez le Docteur Quichotte : il y a pire qu un médecin généraliste aigri. Il y a la femme aigrie du médecin généraliste aigri. Tous les midis, nous mangeons tous les trois et si Quichotte se plait à détester le genre humain, son épouse a une cible plus attrayante : sa famille.
Elle tacle « Tante Quechua », elle taille « Cousine Bécassine » elle égratigne « Oncle Ben s »… Elle est inépuisable de méchanceté.
Avec une femme comme elle, tonton, tata et cousine n’ont pas à se chercher d ennemis.
Moi, pendant le déjeuner, quand elle réussit la gageure de manger tout en déversant sa bile, j’admire les géraniums du bon docteur Octopus. Ils sont beaux.
Il en prend soin, le docteur Octopus. Déçu des hommes, il a tourné son affection vers les plantes.
Ses géraniums poussent drus, tendres et colorés.
Le secret de leur lustre ?
Je l’ai découvert le dernier jour de stage : Monsieur Ajax, soixante-quatre ans, consulte au cabinet pour un certificat lambda. Il souffre d’hémochromatose : il a trop de fer dans le sang. Cette maladie l’oblige à faire des saignées régulièrement. Environ 1/2 litre de sang tous les deux mois.
Monsieur Ajax sort de son cabas deux poches de sang et les pose sur le bureau. Le bon Docteur Quichotte se jette dessus avec avidité.
Devant mon air interloqué, il explique :
– C’est pour les géraniums. Y a pas mieux comme engrais.
Étrange et triste : il soigne ses plantes adorées avec le sang des patients qu’il n’arrive plus à aimer…

Ma trouille dans mes tripes.

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Alors voilà, je dois vous avouer un truc : j’ai voulu faire médecine pour devenir psychiatre… 

Je vous vois bien, derrière votre écran, habillé en tyrolien, mains sur les hanches, tresses autrichiennes au vent, moustaches flamandes sous le nez : 

« M’a dit kaske ki sé pazé pour qu’il finize médezin chénéralizte? »

J’ai fait un stage en psychiatrie, tout simplement, et j’ai su que c’était pas pour moi : j’ai trop d’imagination (notez la digression tyrolienne sus-citée qui en est l’un des symptômes caractéristiques). Un jour, c’est sûr, j’aurais fini par croire un de mes patients.
Bref, ne tournons pas autour du pot, j’ai peur de la « maladie mentale ». La merde, le vomi, les crachats, je m’en fous, c’est humain, c’est organique, c’est… nous !?!?! Je crois même que j’aime bien ça, le vomi et la merde, ça rend humble et ça oblige à redéfinir le concept très sémantiquement limité de « beauté intérieure ». Mais la maladie mentale… J’ai une trouille : finir un jour dans une chambre capitonnée à retapisser les murs avec mon caca. Cette peur-là, je l’ai dans les tripes. Je sais, ça se dit pas, en tant que médecin je devrais aimer tous les patients,  peut-être même aimer les maladies aussi, ou pour le moins ne pas en avoir peur, bla-bla-bla… mais moi c’est cette image-là qui m’a fait arrêter la psychiatrie, celle d’un type aux cheveux longs, nez busqué, d’environ 45 ans, et qui se prend pour Herbert Von Karajan avec sa merde. Il est là, dans sa chambre, il pleure, il rit, il chantonne, il n’étale pas ses étrons, non, il peint, et dans sa tête c’est tout un paysage, c’est peut-être même très beau, c’est peut-être même l’œuvre la plus belle qu’il ait jamais faite de sa vie, il est ailleurs, de l’autre côté, avec les animaux de la forêt, les chamans et les esprits. Il raconte la plus vieille histoire du monde, celle des hommes qui pensent trop, qui pensent mal, qui pensent autrement, qui s’embrouillent l’esprit, qui n’ont plus d’esprit, qui n’ont rien, que des pilules, des « entretiens », des piqûres, et des lits à sangles. Je sais bien que c’est faux, que ce n’est ni plus ni moins qu’une construction de l’esprit, que les hôpitaux psychiatriques sont humanisés, et qu’ils sont pleins comme un œuf de soignants formidables et courageux, mais moi c’est cette image que j’ai dans la tête, et j’arrive pas à me l’enlever… Herbert… Herbert qui peint avec sa merde.
Je crois qu’il y est toujours. Il finira peut-être sa vie là-bas, mais moi, quand je veux arranger les choses, quand je veux lui rendre justice -c’est à dire ajouter de la beauté en ce monde-, je l’imagine au Métropolitan Muséum de New-York, en plein vernissage, avec une coupe de Moët & Chandon à la main. Il est devenu célèbre et reconnu. Il est propre, il n’a plus le regard fixe, mais doux, et il le pose sur les hommes avec indulgence.
Je crois qu’il est heureux.
Parce que c’est ça, finalement, le plus important. Être heureux. Moi, par exemple, j’ai envie d’une vie calme, « pacifique » et « pacifiée ». De la tranquillité, je voudrais de la tranquillité. J’ai envie d’être heureux. Quand on voit le monde actuel, je crois qu’il faut être un peu fou pour ça. 

Nota : vous pouvez vous inscrire en bas de page ou sur la colonne de droite. Vous rentrez votre mail et vous recevez l’anecdote du jour chaque fois qu’elle est publiée. Je crois qu’on appelle ça une « newsletter ». C’était ça ou acheter une volière et des pigeons, mais j’ai trop peur de la grippe aviaire. 

Nota 2 : je serai Mercredi 6 mai à 18h à la Librairie Contact à Angers et demain soir à l’hôtel Massena à Paris, en prestigieuse compagnie :

    

 

L’homme qui voulait être aimé.

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Alors voilà, y a deux ou trois semaines, juste avant Noël, j’ai vu un flic. Un vrai de vrai. Un poulet, comme on dit. Disons les choses franchement, il est venu chercher son traitement antidépresseur et sa prolongation d’accident du travail. Il était triste. Vraiment très triste.

« Les gens qu’on arrête ne nous aiment pas, les gens qu’on protège non plus.« 

Il est là, avec sa tête toute désabusée. J’écoute. C’est le genre de consultation qui ne demande pas beaucoup d’efforts intellectuels, mais qui engage beaucoup émotionnellement. On écoute et c’est tout.

« J’ai jamais eu la prétention d’être un héros, mais je voulais aider les autres. Pas être détesté. »

Il me dit qu’il s’en tire pas trop mal. L’an dernier, un de ses collègues a sorti son arme de service pour se tuer.

« Une fois, on nous a traité d’enculés dans la rue. Avec le collègue, on a baissé la tête. On a fait semblant de ne pas entendre. On s’est senti tellement mal après, on n’osait même plus se regarder. Chaque fois que je croisais ses yeux, je savais qu’il pensait à ce moment là… Alors la fois d’après, quand on s’est à nouveau fait insulter, on a ramené nos gueules, ça a viré au lynchage et ça nous a valu un procès. Et maintenant j’ai mon poignet pété. Et j’ai mal un peu partout. Et j’arrive plus à me motiver pour me lever le matin. »

Il dit qu’il en a aussi marre de travailler la nuit.

« Je suis fatigué de dormir toute la journée, et de me lever le soir. Vous savez pourquoi la nuit c’est bleu blanc rouge ? Bleu, c’est la police. Blanc, c’est vous, les soignants. Et rouge, les pompiers. »

Ils baisse encore la tête. Il ne fait que ça. Monter et descendre la tête, en manière de commisération lasse. Je l’examine. Quand il sort sa carte, je lui dis que je ne fais jamais payer les forces de police. C’est un mensonge, mais aujourd’hui je décide de mentir à un de mes patients. Ça m’arrive souvent. Je m’en fous. Je mens.

Il me demande pourquoi. Je dis que c’est parce que j’ai eu un problème, une fois, au cabinet, et qu’ils ont été là. Soyons clairs : je ne dis pas que je suis un être profondément irrationnel, guidé par ses instincts et une trop grande sensibilité/sensiblerie ? Impressionnable ? Je suis impressionnable.

L’inspecteur Colombo me regarde, les yeux ronds comme des soucoupes. Ses prunelles disent : je suis flic et vous m’aimez bien. Vous n’allez pas me traiter d’enculé, de connard, ou de fils de pute.

Il était authentiquement heureux et surpris.

Le lendemain, il laissait une boîte de chocolats au secrétariat.

J’ai trouvé qu’on vivait quand même dans une société vraiment bizarre et je me suis souvenu que si on change quelques lettres à « poulet » ça fait « gardien de la Paix ».  

Le festival de la nouille, PARTIE II

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Photographie d’un carnet de santé (conseil général des Bouches-du-Rhône), où vous remarquerez que le petit garçon grandit fièrement, pendant que la petite fille, elle, doit se préoccuper de son poids… 

(SUITE) 

J’appelle l’hôpital mère-enfant le plus proche. Je tombe sur une infirmière qui ne sait pas et que je dérange, je tombe sur une sage- femme qui ne sait pas et que je dérange, (la prochaine fois, j’appelle ma copine Agnès Ledig, super écrivain, et humainement c’est un peu une Royce-rolls de femme). Finalement, je tombe sur un interne qui ne sait pas et que je fais carrément chier : <<Ça m’emmerde.>>. En inhumain dans le texte. 

<< Ah oui, mon gars, mais moi j’ai une gamine sous le nez qui pleure toutes les larmes de son corps et qui se souviendra toute sa vie de ton refus, espèce de sale crevure, raclure de fond de bidet… >>

J’ai pas vraiment pensé à ça : devoir de confraternité, bla-bla-bla, etc. J’ai envie de hurler, j’ai envie de taper contre un mur, j’ai envie de tuer Kim Jong-Un et Christine B. (ou de chopper la deuxième pour taper sur l’autre, histoire de ne pas me salir).

Finalement, ça m’a pris presque une heure, et les patients se sont accumulés dans la salle d’attente comme des dominos.

Elle est repartie, Nana, avec la marche à suivre. Juste avant son départ, je sais pas ce qui m’a pris, je lui ai demandé : <<Les médecins que vous aviez vu, c’était des hommes ?>>

Elle a dit oui, a séché ses larmes et elle s’en est allée.

Patient suivant : mycose du gland ! Alleluia, il était temps ! Le festival de la nouille en feu reprend !

Et moi, j’ai toujours pas eu le temps de faire ma sieste. 

J’ai envie d’un câlin. 

Je vais prendre un Xanax. 

Le festival de la nouille, PARTIE I.

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Alors voilà, les patients entrent et sortent à toute vitesse. J’ai pas eu le temps de manger, j’ai pas fait passer la douane à mon café et pire que ça, j’ai même pas eu le temps de faire ma sieste : mon petit péché mignon, ma came, c’est me mettre entre 13 heures et 14 heures environ 15 minutes sur la table d’examen. Là, je prends mon téléphone, puis je pionce. J’ai une application, un truc tordu qui reproduit les bruits utérins et est sensée vous endormir en deux secondes (Freud aurait froncé les sourcils…). Chez moi, ça marche mieux qu’un Xanax. D’ailleurs, si le paradis existe, il doit ressembler à ça : 28 degrés Celsius, une table d’examen entre 13 heures et 14 heures, puis le bruit monotone d’un coeur maternel en train de battre.

Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est festival. « Festival de la nouille » pour être exact : problème de gonocoques, problème de miction, mycose, etc., bref, Festival de la nouille en feu. 

Soudain, une jeune fille en larmes entre dans mon bureau. Je ferme la porte, elle me bégaie dessus en restant debout, toute prête à repartir, l’air de dire « Ne me secouez pas, je suis pleine de larmes » et vous savez quoi ? Elle EST pleine de larmeS. 

- B-bonjour j-je voudrais savoir si v-vous faites d-des in-interruptions mé-médicamenteuses de gr-grossesse. [reniflement / larmes / reniflement]. J’ai déjà vu deux médecins, qui ont refusé. Je ne sais plus quoi faire, ni à qui m’adresser.

Moi : tête de caribou. Je viens d’apprendre – avec Stupéfaction (cherchez pas, c’est une copine qui m’accompagne depuis ce début d’année pourri) – que des médecins refusent d’aider les patientes à procéder aux interruptions médicamenteuses de grossesse. Clause de conscience. A priori, c’est comme « ça » qu’on appelle « ça ». Clause, pas close (je sais, mais pourrait y avoir confusion sémantique…). Je n’ai pas d’avis sur la clause de conscience (autorisée), mais j’ai un avis sur le refus de soin et d’orientation d’une patiente…

Je regarde la jeune fille :

- Venez, je ne l’ai jamais fait, mais on va apprendre la marche à suivre ensemble. Je ne vous laisserai pas tomber.

Je prends mon téléphone, j’appelle le planning familial pour avoir des renseignements. Fermé. Nous sommes en plein pendant les fêtes.

J’appelle l’hôpital mère-enfant le plus proche. Je tombe sur une infirmière qui 

La suite, DEMAIN !

Des bises,

Baptiste Beaulieu

(PS: grève des transports en Belgique oblige, me venue au Petit Filigrane est décalée ! Je vous en dis plus quand j’en saurais plus…)

Le pas de côté.

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Alors voilà, on m’avait prévenu : « tu sais en France les deuxièmes livres sont toujours plus durs que les premiers, les gens pensent que tu publies un deuxième parce que le premier a marché, bla-bla-bla… » et c’est vrai que c’est dur… Mais j’aurais pu faire un « Alors voilà 2″, j’aurais pu « servir la soupe« , mais j’avais pas envie de raconter la même chose, j’ai envie de parler de TOUTES les choses. Rien n’est plus risqué dans le milieu éditorial que de changer de « niche éditoriale » pour une autre : risque de perdre les critiques, risque de perdre les lecteurs, etc… 

Vous savez quoi ? Je m’en moque ! Je suis médecin, je suis pas écrivain ! J’ai même pas de patron ! Je raconte donc ce que je veux quand je veux comme je veux ! Et dans quelques années, je vous écrirai même un roman porno !.. (riez pas, j’ai commencé un truc, c’est très chaud, y a des ours et des patrons du FMI…) J’ai la faiblesse de croire que, quand on affectionne un auteur, c’est à cause de son univers, de sa façon particulière de faire un pas de côté et de vous parler de ce qui fait l’humanité en l’homme. Je veux passer ma vie à faire des pas de côté. Je veux pas marcher sur les routes, je veux des ornières et des fossés !

Un jour je vous le promets, je vous écrirai un roman porno. Parce que j’aurai fait ce pas de côté et que je vous emmènerai avec moi dans une histoire. En attendant, je vous ai écrit un livre qui s’appelle « Alors vous ne serez plus jamais triste » et le Figaro Littéraire (je sais, j’en reviens toujours pas) en est tombé amoureux.

Pleine page et critique élogieuse.

Le Figaro Littéraire, quoi… Pfff ! 

Je vous raconte ça parce que certains d’entre vous me suivent depuis le tout début, quand j’étais encore un petit étudiant d’une petite ville du sud-ouest de la France. C’est notre victoire à nous…

Je vous embrasse mille fois, et je vous donne rendez-vous demain pour une nouvelle anecdote. 

Baptiste Beaulieu

PS : le manteau que je porte sur la photo s’appelle « Augustin Le Manteau ». Retenez bien ce prénom et ce manteau. Un jour, je vous raconterai son histoire. Elle est belle. 

PS 2 : je serai le Mardi 21 avril à la Librairie Kléber à Strasbourg, et le Mercredi 22 avril à 16h30 à… Bruxelles ! Vive la BELGIQUE !!! au Petit Filigrane ! Juste après, Jeudi 23 avril à 18h, je serai à la Librairie L’Armitière à Rouen … Les autres dates c’est ICI ! 
  

Éloge du cuisinier.

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L’histoire c’est T. comme Tim, l’écriture c’est moi. Merci T. !

Si vous voulez raconter, c’est ICI !

Alors te voilà, toi, Tim, tu m’écris, tu me lances un « SALUT! » jovial et spontané, (j’apprécie beaucoup), tu me dis que tu aimes mes histoires parce que là « tout de suite », t’as pas mal besoin de te réconcilier avec ton toubib, alors « lire ton blog, m’sieur Beaulieu ça me rappelle que derriere le bureau, sous la blouse blanche y’a toujours un bonhomme et que c’est déjà pas mal. »

Tu me dis que je ne posterai pas ce message, tu le sais bien, c’est pas intéressant, mais tu veux profiter de mes oreilles virtuelles parce que tu pourras au moins faire semblant que quelqu’un t’écoute, alors qu’un arbre, le vent, Dieu, ils sont bien connus pour leur « rien à foutre, démerde-toi »…

Ensuite tu écris des mots tout simples : « Alors voilà, j’ai mal au bras », c’est ça que tu dis : tu as mal et c’est au bras, point. Même qu’il y a des jours où il s’endort et pour le réveiller tu dois faire le chimpanzé, l’agiter à tout berzingue au-dessus de ta tête, et que finalement, peut-être que t’as pas si mal au bras, puisque que quand il déconne, il te suffit de ne rien faire, à part le chimpanzé, de temps en temps, quand il est tellement endormi qu’il pourrait être mort… Et puis ça t’arrange peut-être aussi de penser ça, parce que le truc c’est que t’es comme tout le monde, t’as mieux à faire que d’être malade, t’es cuisinier et la cuisine c’est un peu de la médecine préventive : ça te prend tout ton temps, y a des fois où tu te flinguerais vu l’ingratitude du taff, mais t’as 10% du temps où la satisfaction procurée te rappelle que jamais au grand jamais tu voudrais d’un autre boulot, parce que non seulement tu nourris les gens, et nourrir les gens c’est basiquement les aider à pas mourir (oui, oui, c’est exactement à ça que ça sert, manger), mais en plus tu te tues à la tâche en essayant qu’ils y prennent leurs pieds, tu veux les rendre heureux aux moins 10-15 minutes dans leur journée, sur 24 heures c’est pas grand-chose, mais c’est ce que tu fais, tu les aides à vivre. Même que pour leurs trente petites secondes de soupirs satisfaits, tu te donnes quinze heures dans la journée, tu te fais mal au bras, et eux ils oublient, retournent au travail, à leurs vies et aux choses vraiment importantes. Et toi tu restes derrière tes fours, tu vis pour qu’ils puissent souffler au moins pendant ces trente MINUSCULES secondes, ça marche pas toujours, tu le sais, mais quand ça marche ton vrai salaire se trouve là.

Alors oui, t’as mal au bras, Tim, mais t’as mieux à faire et BASTA!..

Seulement t’en as parlé à une amie infirmière, elle t’a fait peur, un peu, elle a parlé caillot, leucémie, « t’inquiète c’est surement rien, mais va consulter, mieux vaut prévenir que guérir, bla-bla-bla… »

Hem, merde, ça fait un peu flipper quand même, alors tu prends un rendez-vous chez ton médecin que t’adores parce qu’il ne t’a jamais prescrit autre chose que du repos et du jus d’orange le matin, médecin que tu vois une fois tous les ans surtout pour ta « tendinite » (y a rien à faire, m’sieur, désolé, ça vous fera 23€) et de la bobologie.

Mais là tu as un peu peur quand même, seulement tu dois repousser le rendez-vous « because boulot » que tu ne peux pas refuser, parce que sinon factures-pas-payées et la rue pour ta pomme, et ton toubib qui devait pas passer une très bonne journée t’engueule et te refuse un autre rendez-vous.

En fait, tu te dis que c’est ta faute, mais du coup tu te dis que tu te soigneras quand t’auras le temps, jamais en fait, jamais, jamais, alors tu fais l’autruche, tu bosses et tu fais le chimpanzé.

Et, tu sais quoi, Tim ? Ton docteur sait peut-être pas que t’es derrière tes fours et que t’essaies de rendre la vie des gens un peu moins grise (c’est pas cinquante nuances de gris en moins, mais juste une ou deux ça te suffit, tu me dis que ça te rend heureux…), ton doc. le sait peut-être pas, mais nous, ici, on le sait, maintenant, oui, oui, on le sait.

Merci Docteur Tim.

Vraiment. 

PS : Arrrrgh! Je sais que je n’ai pas publié la semaine dernière mais j’ai perdu mon carnet avec les anecdotes. Il est petit, marque Clairefontaine, couleur bleue, avec des histoires d’êtres humains dedans.

La Tendresse.

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L’histoire c’est C., l’écriture c’est moi. Merci miss ! Pour raconter, écrivez ICI

Pour les aides-soignant(e)s et les infirmièr(e)s, qui font un travail que personne d’autre ne pourrait faire. Big up, les copains !

Mme F ne parle pas. Elle ne suit pas du regard. Elle ne mange pas. Elle n’a pas l’air d’avoir mal. Quand Mme C. la voit la 1ère fois, elle se demande ce qu’on fera d’elle à l’hôpital.

Mme F a l’air d’avoir tout abandonné. Elle se laisse manipuler pendant les toilettes, sans jamais rien dire, la démence a gagné. Mme F. a des chiffons à la place des muscles, elle n’est plus grand-chose, une poupée, des yeux vides, un menton affaissé, une bouche ouverte qui se tait, un objet de chair qui jadis a parlé. << Tout est fini, se dit Mme C.>>

*

Mme C. est aide-soignante. Elle aime son métier, les gens, la vie tout ça tout ça.

Aujourd’hui Mme C. maintient Mme F. sur le côté, pendant que l’infirmière procède à la toilette de son dos et à la réfection du pansement d’escarre (malheureusement les tissus nécrosés et la fibrine dégagent une odeur abominable, il faut respirer par la bouche le temps de faire le soin, mais ça on l’apprend très tôt, devenir soignant c’est apprendre à respirer la bouche ouverte, c’est devenir un poisson hors de l’eau).

*

Tout à coup, sans prévenir (pourquoi?, personne ne sait, c’est la vie), Mme F. attrape le bras de Mme C.

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Dans sa tête, C. espère qu’elle ne lui enfoncera pas ses ongles trop fort, parce que ça lui est déjà arrivé : c’est une spécialité des personnes âgées démentes de griffer avec leurs ongles juste après les avoir fourrés dans leurs couches. Oui, c’est vrai, ce n’est pas sale, mais c’est la vie, et c’est surtout celle de l’hôpital : les odeurs, les couches, les selles, parfois les cris et les griffures. Mme C. le sait : elle connait le job, elle connait les Hommes.

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« Ne me griffe pas, Mme F., s’il te plaît, ne me griffe pas » pense très fort Mme C.

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Au lieu de ça, Mme F. referme sa main délicatement sur l’avant bras de l’aide soignante, et là, comme ça, sans prévenir, elle se met à la caresser tout doucement, comme une plume qui va sur la peau, une plume qui effleure et dirait des choses lointaines et belles, des choses que Mme F. a laissées dans un coin de mémoire, dans un coin du passé. Ça parle de Tendresse et ça en parle jusqu’à ce que l’infirmière et Mme C. finissent son pansement.

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Mme C. m’écrit :

« Je sais pas si c’est l’ocytocine, si c’est le manque de mon mec que je n’ai pas vu depuis 3 mois, ou si c’est simplement ma fibre humaine qu’elle a réveillée par ce simple geste, toujours est-il que j’ai éprouvé à ce moment un grand bonheur.

Elle m’a tellement touchée cette patiente, elle m’a apporté ce qui me manquait depuis des semaines. Je me demandais à quoi ça servait de garder en vie une patiente qui ne s’alimente plus, ne parle plus, ne bouge plus, ne (semble-t-il) pense plus. Finalement ça m’a fait réfléchir : y a pas que la raison ou le langage qui justifient la vie, il y a aussi ça, le non verbal, la chair, le toucher… Quelque chose s’est passé dans ma tête et dans mon corps, au contact de cette patiente. En fait ce qui m’a semblé fou, c’est que sans le vouloir, cette patiente m’a fait du bien. Et ça, Baptiste, c’est un peu le monde à l’envers… »

Non, non, Mme C., « Et ça », Mme C., cela s’appelle la Tendresse. Notez la majuscule, Elle est importante. Je veux dire, elle est vraiment importante. En ce début d’année, elle l’est même plus que jamais. Soyons tendres.