Une histoire d’amour (partie 2).

IMG_2111.JPG

Donc résumons : bizutage + verre cul-sec + moules + rognons + ketchup + Vodka/whysky/vin rouge… Ah oui, et la mayo (parce que sinon…)
Je pense que Socrate avalant sa ciguë aura eu moins de tremblements et d’hésitations que nous, pauvres bizuth défroqués… (remarque, Socrate avait une consolation : il allait mourrir, nous, nous vivrions AVEC ÇA jusqu’à la fin de nos jours…)
J’attrape la mixture tout en me bouchant le nez, je fais une grimace (genre Hulk à qui on ferait une épilation du maillot avec de la cire au piment d’espelette…)

Premier haut le coeur. Je survivrai (« I will survive », comme chantait Gloria Gaynor avant de traverser la voie ferrée le jour de sa mort). 

– Maintenant les bizuths, c’est l’heure de la chorégraphie.

Nous voilà obligés de danser sur « Reape me » de Nirvana…

Un, deux, Nirvana !

Un, deux, Nirvana !

(Mais pourquoi j’ai pas mis un boxer moulant au lieu de ce caleçon qui laisse joyeusement gambader Zemmour et Naulleau aux vues et aux sus de tous !

Un, deux, Nirvana !

(Oui, petite précisions : j’appelle mes testicules Zemmour et Naulleau… Quand je les vois à la TV, j’ai une furieuse envie de m’assoir sur eux)

Donc, je danse… Avec trois grammes d’alcool dans chaque orteil…

Un, deux, Nirvana !

Un, deux, Nirvana !

Ça tourne un peu et si je continue à ne pas faire gaffe, je vais embrasser affectueusement le carrelage avec le front ou faire copain-copain avec le mur et sa belle bâche en sac poubelle vert.

– Ok, Bizuth, maintenant plus vite et sur une seule jambe ! 

Oh ? Il m’a pris pour Jean-Marie Bigard dans « Danse avec les Stars » ou quoi ?

Oh ! Le mur ! COPAIN ! Blâm ! Mur + bâche en sac poubelle vert !

Bravo le veau !

Ensuite on doit se passer une confiserie de bouche en bouche. Nous sommes dix. Je suis le troisième. Mon sort n’est pas le moins enviable… Je prends délicatement la confiserie des lèvres de M. (qui deviendra une très bonne amie à moi) et je la relâche entre les lèvres de B. (qui deviendra aussi un très bon ami…). Finalement, la confiserie fait un tour complet puis revient entre mes lèvres et rebelote.

La vérité ? Elle fit trois fois le tour complet… Aussi, je n’aurais pas dû être étonné le lendemain matin, lorsque je me réveillais avec, pour la première fois de ma vie, une « magnifique éruption vésiculeuse sur le coin gauche de la lèvre inférieure ». À vrai dire, nous étions sept. Sept à arborer une magnifique et cuisante « éruption vésiculeuse sur le coin gauche de la lèvre inférieure.  »

Ce fut notre première histoire d’amour… avec l’herpès. 

Ne me jugez pas : je ne savais pas trop ce qu’était l’amour à l’époque !


PS : je serai au salon du livre de Fuveau, près de Marseille, le 4 et 5 septembre prochain et à NANCY ! Le 12 et 13 septembre au salon du Livre. Enfin, je reviens vers Toulouse avec une dédicace le 19 septembre près de Blagnac à la librairie « Au fil des mots » à 10h30, venez, venez, venez, je mords pas, je papote avec vous et je fais des free-hug !!

Une histoire d’amour…

IMG_3696.JPG

Alors voilà, première soirée de bizutage. Vous enfermez dans une pièce exiguë 9 bizus. Vous recouvrez les murs de la pièce de bâche en plastique (mode tueur en série s’apprêtant à décompenser sa psychose en charcutant Mamie sous anticoagulants).- Hé ! Regarde ce qu’il y a dans le frigo !

Des moules en conserve, oui, de la vodka, du whisky, du vin rouge, oui, oui et oui, du ketchup, bien sûr, oh ! Des rognons ! Jakpot ! Oui !

Telle une mère Poulard scatologique et bien névrosée, le bizuteur met tout ça dans une grande carafe et, comme pour les petits cochons, il fait de la purée : pour un,  pour deux, pour trois, pour quatre… Pour neuf, boeuf !

– Tiens, du boeuf ! Vas-y balance !

Vous ajoutez le boeuf, un coup de mixeur, de la mayo (parce que sinon c’est pas rigolo !).

Là, vous vous tournez vers les bizuth qui sont en sous-vêtements (oui, j’ai oublié de vous dire : les bizuths, dont je fais parti, ont été mis à poil) et, n’ayant pas de vaseline sous la main, vous leurs tendez la carafe avec un joyeux : « A la tienne Etienne ! Cul sec !  »

Forcément, cul-sec : on ne va pas en plus prendre le temps de déguster…

C’est compliqué ce qui se passe dans la tête d’un homme. Ce qui s’est passé dans la mienne ? Je ne sais plus… J’ai repensé à cet épisode fabuleux d’Indiana Jones, quand on leur sert la soupe aux yeux de singes et autres mets raffinés… Si Indie le fait, pourquoi pas Bibi ?

C’est là que j’ai…

La suite… BIENTÔT !

La vie de Sophie. 

IMG_0340.JPG

L’histoire c’est N. Si vous voulez raconter, c’est ici : JE RACONTE

Alors voilà, Sophie, mon mentor, interne aux Urgences. Un personnage attachant et atypique. Moi je suis juste « son petit externe », et elle m’impressionne beaucoup… Elle a un humour très noir, proportionnel aux horreurs qu’elle a à affronter. La « salle de déchoc », petit théâtre des urgences vitales, est son terrain de prédilection; elle la connaît mieux que son propre appartement. Elle y reçoit les infarctus, les AVC, et la « purée de motard alcoolisé ». Sa logique est sans faille, sa rapidité exemplaire, son humour à côté de la plaque. Comme une clope qui ne se consumerait pas, elle a toujours une remarque cinglante en bouche pour dédramatiser la situation, ce qui choque souvent les externes ou les chefs qui ne la connaissent pas encore. Un exutoire comme un autre quand la vie ne tient plus qu’à un fil, on aime ou on déteste.

Une nana sensible aussi, ancienne libertine paraît-il, dont la vie a changé il y a quelques mois : elle << s’envoie en l’air avec un parapentiste >> et file le parfait amour. Elle qui ne voulait jamais avoir de mômes revoit ses convictions…

Une belle journée de Mai, je m’en souviens comme si c’était hier, elle arrive presque à l’heure, avec le sourire bête et les cernes de lendemain de nuit torride, café à la main. Pas besoin de discussion pour repérer une nana de 26 ans complètement amoureuse… « On s’est fiancé, t’y crois ?! Ça me fout les boules : après les fiançailles, c’est la maison aux barrières blanches, les gosses, quelques croisières, la vieillesse, puis la mort. J’ai pas envie de mourir. Hahaha ! ».

Cynisme, elle est heureuse. 

Plus tard dans la semaine, l’hélicoptère nous amène de la « purée d’alpiniste ». L’annonce radio fait froid dans le dos. « chez vous dans 6 minutes, homme inconnu d’environ 35 ans, chute de 30 mètres, polytraumatisé, instable », et j’ai honte de me réjouir, mais je vais voir Sophie mon mentor en pleine action, et ça c’est génial pour progresser dans mon apprentissage. 

Le blessé arrive, entièrement emballé dans une coque pour protéger son dos, une couverture de survie, des tuyaux qui sortent de chaque bras. J’entends le « Bip-bip » des machines, et voilà Sophie qui s’active sans un mot. Juste des gestes précis. Le visage fermé et concentré. Précise et systématique (« c’est le secret pour pas trop merder, mec » m’avait-elle dit à mes débuts). Je te jure, tout en même temps, elle lui glisse un tube dans la gorge, lui prélève les gaz du sang, opère un rapide examen neurologique. Ses ordres sont nets, la salle calme, les infirmiers la suivent du regard et anticipent ses gestes. Le ballet continue, et les bips-bips s’intensifient subitement, le cœur de notre inconnu s’arrête. Sophie pas. Elle se bat comme elle le fait à chaque fois. Le chef de service passe la tête dans l’encadrement de la porte et l’observe, non sans fierté. Moi je suis dans un coin et essaye d’apprendre cet art qui me fascine et me dépasse : quand je serai « grand », je veux être Sophie. 
Une heure plus tard, toute l’artillerie lourde a été déployée sans succès, les chefs de réanimation et des soins intensifs demandent l’arrêt des traitements. Entre temps, pour essayer de me rendre utile, je fouille les poches de notre inconnu, et trouve qu’il s’appelle Antoine et que tous ses derniers appels téléphoniques étaient destinés au même numéro, que j’essaye immédiatement d’appeler à plusieurs reprises. Sans succès. 

Sophie est toujours en mode robot/guerrier pacifique. Mais un robot qui aurait subitement prit 60 ans. Elle me fixe une fraction de seconde droit dans les yeux, sans un mot, même pas un trait d’humour déplacé, et c’est là que je comprends l’horreur de la situation. Elle demande aux infirmiers de tout arrêter, je la vois s’approcher de l’alpiniste cabossé, rendu méconnaissable par les contusions. À notre grande surprise, elle se penche sur lui, pose sa main sur sa poitrine, l’embrasse sur le front et murmure quelque chose que personne n’entend. Elle se redresse, et prononce le décès. Elle ôte sa blouse et ses gants pleins de sang, les met à la poubelle. Aurore, son amie aide-soignante, fond en larmes et murmure « c’est son parapentiste ».
Ce jour-là, Sophie est sortie des urgences, a déposé sa blouse à la lingerie centrale, puis elle a quitté l’hôpital et on ne l’a jamais revue. Il paraît qu’elle est en train de passer son brevet de parapente.

Nota : Ce site a vocation à tracer un pont entre les gens, à créer du lien social et à nous rapprocher. Il n’a d’intérêt que s’il est lu. Si vous l’aimez, partagez-le ! Merci !!!

PS : j’ai de petits doutes en ce moment, mon boulot me pèse un peu (cela arrive à tout le monde, non ?), alors que vous soyez là cela me réchauffe le coeur !

Une balade au ski.

IMG_3401.PNG

Alors voilà P., gentil chef de service que j’avais mentalement attifé du sobriquet de « Papa Ours Bonbon », parce qu’il était toujours là quand ça n’allait pas. Un jour, nous sortons d’une réunion de concertation pluri-disciplinaire (RCP) qui s’est plutôt mal passée, quand il me propose de le suivre et ajoute avec un clin d’œil :
<< Une « petite surprise » nous attend en salle de coloscopie>>.
Je ne me le fais pas dire deux fois : une RCP, y a pas pire pour vous rendre mélancolique. On parle des patients (qui ont souvent des vies de merde car ils sont très malades), on parle des plans de traitements (qui sont bourrés d’effets secondaires car le Doliprane et l’homéopathie ça vaut rien contre le crabe et ses petits). Alors bien sûr, on boit et on mange, mais soyons sérieux : le jus d’orange et les croissants ne rattrapent rien, ils servent juste à noyer les larmes qui coulent sur la fâce intérieure du visage. Y a pas mieux que le « 100% pur jus d’orange pressées Leader Price » pour se donner une contenance… 
La surprise ? Je vais assister à ma première « colo » sous hypnose. J’ai déjà vu à la TV des thyroïdectomies sans anesthésie, j’en étais resté baba : l’anesthésiste parle, parle, parle, et le patient se fait charcuter tranquille. Son corps est là, mais son esprit, lui, il est à la campagne, avec Colette, la vache Marguerite et Laura Ingals. 
Quand j’entre, le patient est installé sur le côté, mon chef attend tranquillement que tout soit en place. Je me positionne devant lui, le coloscope serré entre les mains (si tu changes beaucoup de lettres à « coloscope », ça fait « fibre optique avec petite caméra au bout permettant de réaliser la coloscopie » ). On m’a dit « Tiens le coloscope », alors je le tiens. Je le tiens « religieusement ». Un enfant de coeur avec son cierge, je vous dis !
L’hypnothérapeute, qui est aussi anesthésiste, se penche et demande au patient :
– Vous préférez une balade en forêt ? En mer ?
– La montagne c’est possible ?
– Été ou hiver ?
– L’hiver ?
– Alors on y va, je vais compter lentement de 10 jusqu’à 0. À 0 vous serez au pied d’une montagne enneigée…
La voix lente de l’anesthésiste s’élève et commence à scander :
– … 10… Imaginez la neige… 9… 8… Vous êtes détendu… 7… Imaginez le soleil… 6… 5… Vous êtes de plus en plus détendu… 4… 3… Vous marchez sur les pistes… 2… 1… 0… Vous êtes à la montagne, maintenant…
Papa Ours Bonbon me pousse du coude et sourit gentiment du ton très hiératique de l’anesthésiste. Le silence est total, on a donc « totalement » envie de rire. 
– Imaginez le froid de la neige… reprend l’hypnothérapeute. Vous glissez dessus… la piste est longue, trèèèès longue… Imaginez que vous pouvez sentir l’odeur glacée des flocons… et celle humide de vos moufles… Imaginez…
Très discrètement, le chef me pousse de nouveau du coude et chuchote :
– Bibi, tu crois qu’il peut lui faire tout imaginer ? 
– Je sais pas… Pourquoi ?
Il me prend le coloscope des mains, s’avance. Sur son visage, il a collé le sourire d’un ado de 13 ans qui va dire une bêtise. 
– Parce que c’est l’heure du tire-fesse !

(Merci pour vos gentils messages pour mon anniversaire. Je suis heureux, même si j’ai 30 ans et que l’Arthrose me guette !.. Ma famille, mes livres, mes patients, mes lecteurs, vous. Vous ajoutez du bonheur au bonheur. Merci, vraiment… Pour la prochaine histoire, je vous fais pleurer !)


Une histoire de langue métaphysique.

IMG_3492.PNG

Alors voilà, ça a commencé par la peur.- Bonjour, Docteur. J’ai mal là. (Elle montre le thorax.) Vous pensez que c’est quoi ?
J’ai examiné. C’était rien. Elle allait bien. Moi aussi (je sais, ça tombe comme un cheveu sur la soupe, mais au cas où vous poseriez la question apres mon petit coup de gueule sur ma page Facebook )
J’ai sorti mon électrocardiographe (un électrocardiographe est une sorte de sismographe compliqué servant à surveiller les tremblements de coeur). Résultat de l’examen : normal.
– Non mais c’est con, je sais bien, mais parfois ça peut vous tomber sur le coin de la figure, comme ça, sans prévenir, a-t-elle dit en parlant de la maladie et, par contingence métaphysique, de la souffrance, de la mort et de la terrible, tragique, insupportable condition humaine (quoi, qui a dit que j’extrapolais ?). 
J’ai tempéré :
 » Bien sûr que ça peut vous tomber dessus sans prévenir, mais ce n’est pas votre cas aujourd’hui… »
[…] le temps a passé, elle est revenue et cela a continué par la peur […]
– J’ai vu ce livre : « Le cancer, ça dépend de vous ». Je voudrais pas faire ce qu’il faut pas, et faire beaucoup ce qu’il faudrait faire. À votre avis, je devrais faire quoi ?
J’ai pensé :  » Porter plainte contre l’auteur pour avoir donné un titre aussi racoleur à son livre, qu’il aurait tout aussi bien fait d’appeler : « Vous allez mourir d’une longue et douloureuse maladie, mais si vous achetez mon livre, vous mourrez aussi, mais plus tard, et moins vite, et moins douloureusement », aux éditions « Aboul Le Cash  » Alors j’ai dit :
– De quoi vous avez peur ?
Elle n’a pas entendu ma question, et elle est revenue encore et encore. J’ai essayé de la rassurer encore et encore (merci la sécu. La peur, c’est ce qui coûte le plus cher de nos jours…) :
– J’ai mal aux cheveux.
Ou :
– J’ai des fourmis sous la peau, là, sur le visage.
Ou :
– J’ai des bourdonnement dans la fesse.
(Véridique.)
– Je vais à la selle une fois par jour, c’est trop peu ?
Ou :
– Je vais à la selle une fois par jour, c’est trop ?
On atteindra le sommet le jour où, désespérée, elle m’amènera une « Bibliothèque à langues ». Oui, oui, vous avez bien lu. Imaginez une grande photo, 50 langues de couleurs différentes. Chaque couleur indique l’état de santé du sujet.
<< Blanche c’est que vous êtes malade, dit-elle, marron c’est que vous êtes malade, trop rouge c’est que vous êtes malade, trop pâle c’est que vous êtes malade. Voila, docteur. >>
Je dis en riant :
– Et s’il n’y a aucune couleur, c’est que vous n’avez pas de langue et que vous êtes muette !
Elle répond très sérieusement :
– Ah bon ?
Silence. Gêne. Je dis :
– Pardon. C’était une blague.
Elle répond très sérieusement :
– Ah bon ?
Re-silence. Re-gêne. Je suis ceinture blanche en blague. Ceinture noire en silence gêné.
– Je pense avoir la numéro 34, dit-elle, mais je ne suis pas sûre. À votre avis, qu’en pensez-vous ?
Elle me tire sa langue, une longue bavette bien rose et humide.
– Ché comment ? Ché rouche ou ché blanc ?
– C’est la numéro une : la normale.
– Vous chêtes chûr ?
Je dis en riant :
– À deux chant pour chant.
(Vous savez, le tonton un peu lourdaud, qui fait des blagues un peu lourdaudes aux repas de famille ? Et bien, c’est moi ! Et quand je serai vieux, je m’habillerais en père noël et je ferai « Ho, Ho, Ho  » à mes petits-enfants !)
– Combien ? répète-t-elle.
– Deux cent pour cent !
– Ah.
Et là, au moment où je désespérais enfin de trouver la cause exacte de ses peurs, elle me dit, la clapette dehors :
<< Vous comprenez, che crois pas vraiment en Dieu, alors che veux pas mourir. >>

Irruption subite de la métaphysique dans un petit cabinet de campagne, ou la peur de mourir sans Dieu empêche de vivre libre un être humain.

La colère.

IMG_2234.JPG

Pour Hervé C.
Alors voilà, l’autre jour, j’ai vu en consultation un vieil homme. Il ne payait pas de mine. 80 ans bien tassés. Il vient pour un renouvellement, trois fois rien. On parle un peu lui et moi. HAD, FNASS, SSID, bla-bla-bla, on se perd dans les acronymes. En gros, il s’occupe de son épouse en fin de vie. 40 ans de vie commune. Ils touchent une petite retraite, tous les deux. C’est trop pour la CMU, pas assez pour offrir un cadeau à leur petit-fils à Noël. Il me dit ça en triturant un trou dans sa veste. Il touchait une aide spéciale pour les changes de son épouse, mais le gouvernement l’a supprimée. Alors il se débrouille : il met des chiffons dans la culotte, qu’il nettoie ensuite.<< Mais ce n’est pas efficace comme des vraies couches. C’est ma femme, et lui faire « ça » avec « ça », c’est pas bien, non, c’est pas bien. >> qu’il dit en secouant la tête. 

Cela dure un 1/4 de seconde, mais je le vois, moi : le regard du vieux se trouble. IL SE TROUBLE. Je l’entends murmurer :

<< Je me sens indigne. >>

[…]

Finalement, ce patient s’en va. Le suivant me pose un lapin. 15 minutes de rab’. Je surfe sur le net en attendant, clique sur « Google Actualités ». Ça parle voyage ministériel à 14 000 € pour un « match de foot », note de taxi à 400 000 € pour une responsable culturelle. Ça se gave bien, en haut lieu, ça se gave bien. Et la voix du vieux revient, elle résonne entre les 4 murs du cabinet, elle chevrote. 

<< Je me sens indigne. >>

J’ai comme un haut le coeur tout à coup et je m’entends penser : « Putain de merde, Baptiste, on vit quand même dans un monde sacrément violent. »

Chaque jour passe et, chaque jour, je vieillis dans ma tête. Si vous saviez comme je suis en colère et comme je suis vieux… Parfois, j’ai comme des envies de casser le monde. J’espère que j’arriverai à toujours vous raconter des histoires drôles. Des histoires sans violence, des histoires sans colère.

Et sans « vieillards indignes ».

“La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance.”

Maître Yoda

“Les hommes coléreux se font à eux-mêmes un lit d’orties.”

Samuel Richardson

La femme qui pensait que…

IMG_3105.JPG

L’histoire c’est Frottis, interne, l’écriture c’est moi. Si vous voulez raconter, c’est ici !

Alors voilà, Madame Via Errata a 24-25 ans, elle vient pour des brûlures vaginales. 

Frottis attend sur le côté qu’elle se déshabille, puis elle commence l’examen.

– Depuis quand avez-vous ces symptômes ?

– Quelques jours.

À l’examen, Frottis retrouve de nombreuses brûlures punctiformes, dispersées un peu partout sur la muqueuse vaginale. 

– Excusez-moi, demande Frottis après l’examen et l’interrogatoire d’usage, mais avez-vous des rapports sexuels réguliers ?

– Oui…

– Protégés ?

– Oui, oui…

– Est-ce que… Hum… Vous avez… des pratiques sexuelles… irrégulières ?

– C’est à dire ?

– Est-ce que vous introduisez des corps étrangers dans vos voies génitales ?

Si tu changes beaucoup de lettres à « pratiques sexuelles irrégulières » ça fait « jouer à 250 000 nuances de Grey avec son homme en respectant la sacro-sainte consommation des 5 fruits et légumes par jour, mais par des voies inusitées ».

La patiente explose de rire. 

– Pas du tout ! Je prends la pilule, c’est tout.

Frottis regarde les petites brûlures de plus près, puis se redresse violemment.

– Que voulez-vous dire par « je prends la pilule » ????

[…]

Madame Via Errata :

<< Ben personne m’a jamais dit que c’était par la bouche… Alors comme les enfants viennent d’en bas, qu’ils y rentrent et qu’ils en sortent, moi je pensais que… >>.

“Il vaut mieux être vaguement correct, que complètement dans l’erreur.”

Mamie
« J’ai claqué beaucoup d’argent dans l’alcool, les filles et les voitures de sport – le reste, je l’ai gaspillé. »

Frank Ribéry

Pour Rebecca.

IMG_3226-0.jpg

Ne pouvant écrire sur le sujet, j’ai repris les mots d’une cousine, Rachel.
Alors Voila, hier nous avons enterré ma petite cousine Rebecca. Elle avait 17 ans, était américaine, venait d’intégrer la prestigieuse université de Notre-Dame. Dans la nuit précédent le drame, elle avait sorti une lettre écrite l’année dernière : c’était sa lettre d’intention, comme il est de coutume aux USA. Vous écrivez vos souhaits au début de l’école secondaire, enfermez la lettre, puis vous la rouvrez en fin de dernière année.

Dans ce document, elle avait consigné une liste de 3 vœux : 

# 1 Aller en Espagne.

# 2 Embrasser un garçon sous la pluie comme dans les films.

# 3. Sauver une vie.

L’année de ses 17 ans, elle avait réussi à exaucer les vœux # 1 et # 2 de cette liste.

Et le 2 Juillet, alors qu’elle marchait sur un trottoir, elle a sauvé la vie de son ami Ben en le poussant hors de la voie d’un véhicule qui venait en sens inverse. Ce faisant, Rebecca a sacrifié sa propre vie. Cette histoire est triste, pourtant le dynamisme et la joie de vivre de Rebecca nous oblige à en faire une histoire sur l’amour. Alors, prenez un moment et embrassez la personne que vous n’embrassez pas souvent. Embrassez-la puis faites-le encore. Et dites-lui « je t’aime ». Dites-le lui encore et encore. Je sais que c’est très banal d’écrire cela, mais nous sommes beaucoup à, chaque matin, pouvoir ajouter un jour de plus à nos 17 ans, à pouvoir dire « je t’aime » à ceux que nous aimons. Perdre quelqu’un qu’on aime est comme regarder le soleil en fâce. Les yeux brûlent, les rétines brûlent, on est aveugle de douleur. Puis le temps passera et nous pourrons de nouveaux regarder le ciel sans s’aveugler. On pourra de nouveau compter les étoiles. Toutes les étoiles plus une.

Rest in peace little Rebecca, je t’aime.

Merci à tous pour vos messages sur Facebook, je les transmettrai à la famille. Prenez soin de vous et à la semaine prochaine pour continuer ensemble de réconcilier soignants et soignés.

POURQUOI LA GAY PRIDE EST IMPORTANTE.

IMG_1556.JPG

Article à partager en masse s’il vous plait. J’hesitais à le mettre sur le blog, puis je me suis dis « C’est ton blog, tu fais ce que tu veux ». Pour ceux que cela heurte, je m’excuse d’avance.
Alors voilà, une ville, c’est d’abord des rues. Dans ces rues, des gens marchent. Parfois, ils manifestent. Ils ont des banderoles avec ces slogans:

– « un papa, des roustons, une maman, des nichons » (quelle belle vision naturaliste et zoologique du genre humain!)

Ou, nettement moins poétique:

– « la france a besoin d’enfants, pas d’homosexuels ». Slogan qui, nous sommes d’accord, n’est pas de nature homophobe. D’ailleurs, si vous remplacez le mot « homosexuels » par les mots « juifs » ou « noirs » vous obtiendrez un slogan qui n’est absolument pas antisémite ou raciste…

Il y a donc:

1-nos rues,

2- les adultes qui manifestent,
3- des banderoles avec le mot « enfants » dessus.
Les enfants…Dans nos villes, les rues sont bordées d’immeubles. Avec des façades. Sur les façades, des fenêtres. Derrière ces vitres, il y a parfois des adolescentes et des adolescents. L’estime de soi, la confiance en soi sont des processus psychologiques qui se construisent pas à pas. C’est compliqué un adolescent. Tout en creux, en plaies et en bosses. Souvent mal dans sa peau et fragile. Une vraie éponge. Très influençable.

Avec des désirs compliqués, parfois jugés honteux. Et des pulsions, aussi, très souvent morbides (si, si je vous assure on en reçoit plein aux Urgences. L’autre nuit, j’ai consolé un gamin qui voulait mourir parce qu’il aimait les garçons : « il y avait une dame de la manif, elle disait au journaliste de la télé que j’étais pédophile »).

Pourquoi la gay-pride est-elle importante?

Une fois par an, les enfants de nos villes peuvent regarder derrière leurs fenêtres et voir des femmes et des hommes: nombreux, différents, dansant et chantant. Certains portent des couleurs criardes.

Certains s’habillent en femmes quand ils sont hommes, d’autres s’habillent en hommes quand elles sont femmes. Ou, rien de tout ça: des marcheurs se fondent dans la masse anonyme, hétérosexuels, homosexuels, lesbiennes, bisexuels, transsexuels, ils défilent tout simplement. Tout simplement. Et ils ont l’air heureux. C’est fondamental le bonheur: on espère tous y arriver un jour.

La gay-pride est importante.

Pas seulement pour ceux qui sont en bas et qui défilent. Elle est importante pour ceux qui sont en haut: pour nos ados. Elle est là pour leurs adresser des messages différents de « La France a besoin d’enfants, pas d’homosexuels » ou « Un papa des roustons, une maman des nichons » et autres âneries dont la fulgurance idéologique ne fait aucun doute…

Ces messages, portés par cette foule différente, disent ceci: « N’aie pas peur. Qui que tu sois, n’aie pas peur. Tu n’es pas tout(e) seul(e). Ce que tu es et qui tu aimes n’est pas grave. Seule la mort est grave, petit(e) ».

Un(e) adolescent(e) se découvrant homosexuel(le) a huit fois plus de risque de passage à l’acte suicidaire qu’un(e) autre adolescent(e). Il y a plusieurs dizaines de milliers de tentatives de suicides chaque année en france chez les adolescents. C’est la deuxième cause de mortalité à cet âge là.

La deuxième cause de familles brisées. Près d’une tentative de suicide sur deux est liée à la non acceptation de son orientation sexuelle. À cause de nous, les adultes, il y a peu de chance que ce compte macabre baisse en 2015…

Vous croyez que nous les avons aidés ces derniers mois? À s’accepter? À prendre confiance en eux? À éprouver de l’estime pour ce qu’ils sont? Vous croyez que nous les avons aidés à grandir? À s’épanouir? À être heureux? Honte à nous: on se dit « adultes », citoyens, père, mère, on manifeste, on dit vouloir défendre des valeurs, protéger nos enfants…

Les adolescents mal dans leurs peaux se moquent de savoir ce qu’il en est du mariage, de l’adoption, de la PMA ou de la GPA. Ils se moquent de ces problèmes d’adultes. Mais ils voient, ils entendent, ils interprètent (souvent à côté de la plaque: ce sont des adolescents). Ces gamins regardent dehors, tout en bas, les rues se remplir de monde, de banderoles aux messages douteux, ils voient des coups échangés avec la police, des vitrines brûlées, des gaz lacrymogènes monter vers eux. Ils entendent aussi les slogans…

Le nombre d’enfants jetés de chez eux à cause de leurs orientations sexuelles est en augmentation constante depuis le débat sur la loi Taubira (plus 35% de demande d’hébergement d’urgence auprès de l’association Le Refuge). En France, un adolescent se suicide toutes les 48 à 72 heures à cause de son orientation sexuelle (environ 180 suicides par an, chiffres de l’INPES France) Que peut-on ressentir quand on est mis à la rue à l’âge de 14 ans? Et par les gens qu’on pensait aimer et être aimé en retour?

Des choses terribles ont été dites ces derniers mois sur l’homosexualité. Voulez-vous savoir une chose? Elles ont été entendues. Par nos enfants. Parmi ceux-ci, certains se cherchent et ne savent pas encore qui ils sont. Leurs souffrances adolescentes s’impriment en marque indigne sur nos consciences d’adultes.

Honte à nous tous! Notre incapacité d’adulte à mener un débat apaisé sur la question est un miroir déformant tendu vers leur mal-être adolescent. Honte à nous tous!

Des gosses meurent tous les jours à cause de ça. Rappelons à nos mémoires les noms de Tyler Clementi, Seth Walsh, Billy Brown, Belinda Allen, etc… Ils avaient 13, 14 ou 15 ans, etc… Elles aimaient les filles. Ils aimaient les garçons. Ils se sont suicidés. Ils aimaient. Honte à nous tous.

La gay-pride est importante. J’irai défiler. Pas parce que je suis hétérosexuel, homosexuel, lesbienne, transsexuel ou bisexuel. J’irai défiler pour ce gamin qui a pleuré l’autre soir dans mes bras, pour nos adolescentes et nos adolescents. Ceux qui sont derrière leurs fenêtres et veulent mourir. Pour leur dire de ne pas avoir peur, ils ne sont pas seuls. Pour leur dire que ce n’est pas grave d’aimer.

Seule la mort est grave.

Baptiste Beaulieu

À partager en masse s’il vous plait…

La femme qui se souvient. 

IMG_2807.JPG

L’Histoire c’est E. Sì vous souhaitez raconter, c’est ICI.

Alors voilà, au cours de ces derniers mois, elle a dû être hospitalisée deux fois. Des séjours de courte durée, certes, mais durant lesquels elle a vécu plus intensément. En même temps se mêlaient de la douleur, de la peur, de la fatigue, de la solitude, de la compassion, des sourires… Du partage, aussi… Pourtant, ce qui a fait exploser son petit cœur, c’est la nourriture de l’hôpital…

Elle avait beaucoup d’appréhensions par rapport à ce que les gens racontent. Pourtant, aujourd’hui, elle a du mal à comprendre cette aversion. Enfin si, elle pourrait l’entendre. Mais non. Je vous explique : si le premier repas n’est pas passé, le deuxième, en revanche… dès les premières bouchées de ce riz trop ferme qui s’agrège en petites boulettes dures, les sensations, les souvenirs, tout a refait surface. Elle est en primaire. Ses copains-copines se précipitent en direction des tables pour retourner les verres et voir l’âge qu’ils ont. Le plus jeune nettoiera la table après manger. On y verse l’eau au goût de javel, eau qui finira de toute manière renversée sur la toile cirée. Un camarade hurle, la bouche pleine de semoule, la projetant sur la table. Un autre avale, en guise d’entrée, le dentifrice donné par la campagne de prévention dentaire qui a eu lieu le matin même.  » Juste parce que c’est trop bon ! » dit-il. Ailleurs, on essaie de piquer la cerise rose fluo dans la salade de fruits du voisin. On déguste le poisson trop cuit qui baigne dans la sauce au vieux goût de moules. Avec la langue, on pousse dans un grand sourire la mousse au chocolat entre les dents pour écœurer ses compagnons. Un autre s’y essaie avec le petit suisse. Une autre avec de la compote, compote qu’on mangera avec le pain à la croûte trop sèche. Et merde ! Il n’y a plus de pain !

Ce geste, elle se surprend à le refaire instinctivement des années plus tard, à l’hôpital, dans sa fausse Danette saveur vanille. À l’hôpital, la nourriture est la même qu’à la cantine. Le poisson pané-doré-fluo orange tout flasque, les mi-épinards, mi-crème. Les carottes vichy. La viande rouge trop cuite. Tous les repas pris à l’hôpital auront le même goût, celui de son enfance. Celui d’avant la maladie. Et pour rien au monde elle n’en laisserait une seule miette. Le lendemain midi, on lui apporte son plateau repas : lentilles molles et rondelles de saucisson desséchées. Une des internes qui passe se tourne vers elle et lui dit « Courage on mange la même chose que vous ! ».

Et la patiente, dans sa tête : « Quelle chance vous avez ! »

Elle a 16 ans, 18 ans, 37 ans, peu importe, les souvenirs n’ont pas d’âge, pas de barrière non plus, puisqu’ils viennent d’abattre un petit bout de sa maladie.

Elle sourit.

Elle est, enfin, prête à remanger.