UN JOUR = UN PATIENT QUI ÉCRASE TA VOCATION SOUS UN TANK.

Lui, je me souviens, il arrive au cabinet pour une angine. Il mache un ÉNORME chewing-gum.

« Je vais vous examiner »

Il enlève le chewing-gum et… le pose sur le bureau. Il APPUIE même. Comme un presse-papier (avec des bulles de salives qui s’échappent sur les côtés). NICKEL.

J’ai regardé le chewing-gum, puis le patient, puis le chewing-gum. Rien. J’ai ouvert la bouche pour dire :

« Monsieur, n’ayez pas l’air étonné de ce que je m’apprête à vous révéler, mais voilà : je viens du futur. Et la personne qui tombera malade à cause de vous après avoir posé ses mains où vous venez de poser votre chicle dégueulasse m’a demandé EXPRESSÉMENT de vous gifler violemment. Trois fois. »

Mais je n’ai jamais dit ça.

J’ai voulu arranger le truc en lui faisant ma célébrissime et hilarante blague du policier qui voit un chewing-gum rouler trop vite sur l’autoroute, mais même ça j’ai pas pu.

J’ai fait comme tout le monde, et ravalé ma bile en ayant l’impression de me faire piétiner par le monde.

#dramaqueen

#neutralitébienveillante

#monculsurlacommode

À demain.

UN JOUR = UN PATIENT QUI BRÛLE TA VOCATION AU LANCE-FLAMMES.

Aujourd’hui, une patiente.

Celle qui m’a volé un ordonnancier.

Alors voilà, toi tu vas pisser entre deux consultations parce que t’as pas changé l’eau des olives depuis 3 heures et HOP! dans sa musette ! Pas folle la guêpe : avoir directement de quoi se prescrire ce qu’on veut quand on veut est quand même beaucoup plus pratique !!!!

Puis… on attend toujours trop longtemps chez le docteur, c’est chiant… Autant ne pas y aller, elle a raison. 👍🏼

D’ailleurs, un confrère, en entendant cette anecdote : « Moi, Baptiste, tu sais, un patient était en arrêt de travail depuis trois mois. Il m’avait volé un paquet de feuilles d’arrêt ».

Si tu changes quelques lettres à « neutralité bienveillante » tu obtiens « pigeon » 😂

*ceint son front d’un bandeau rouge*

Eh bien, ça ne va pas se passer comme ça !

Rendez-vous demain.

Edit : n’allez pas chercher une quelconque détresse derrière son geste. Elle voulait juste « gagner du temps ».

10/1000

J’ai reçu beaucoup de témoignages. Je ne savais pas quoi en faire. On m’a dit « Publie-les comme ça ! Celles qui voudront ajouter leur témoignage pour parler commenteront, celles qui veulent juste lire pour ne plus se sentir seules liront. Et celles qui veulent t’écrire en message privé pour ajouter un témoignage anonymement t’écriront. »

Alors voilà.

Parce que cela touche 10,1 grossesses pour 1 000, et qu’on devrait le dire plus souvent. Savoir que c’est une possibilité, intégrer cela, penser que c’est loin d’être rare et qu’il n’y a pas à se sentir coupable de quoique ce soit.

Ensemble on est plus forte.

Il n’y a aucune raison de souffrir seule.

Donc voilà, j’ouvre cet espace sorore sur Facebook ICI (pas besoin d’avoir Facebook pour voir l’album photo, il faut juste cliquer sur le lien, lui dire qu’on se connectera plus tard et on peut voir l’album photo qui est public) ou vous pouvez au choix commenter ou envoyer vos témoignages (à moi ou à Marion G. ++++ si vous préférez une interlocutrice ce qui me paraît plus légitime).

Et merci à Magali B. sans qui rien n’aurait été possible.

Bibi journaliste.

Alors voilà… Lunettes rondes, casquette en cuir vissée sur le crâne et barbe blanche en dessous, Christian est bénévole au Secours Populaire, vieille asso de 70 ans.

Il coordonne l’équipe « Petit déjeuner ».

« Tous les dimanches matins, la caravane s’installe là-bas, à la rencontre des sans logis, des précaires, des réfugiés, tous ceux qui dorment dehors. Crois-moi, Baptiste, ça ne faiblit pas, bien au contraire… On a de plus en plus de travail…

— Pourquoi le dimanche ?

Sourire en coin.

— Le dimanche, jour du seigneur, les services sociaux de la ville de Toulouse sont fermés. La Place du Salin, c’est le seul endroit où on peut fournir un peu de nourriture chaude ».

Un peu plus loin stationne une deuxième caravane.

« Des amis, m’explique Christian ».

Le « Camion-Douche » propose aux plus pauvres de se laver et leur offre quelques produits d’hygiène…

« Une boulangerie industrielle nous donne ses invendus du samedi, l’hôpital Joseph Ducuing nous prépare de l’eau chaude pour le café. On part avec 22 litres d’eau bouillante… ».

Il faut imaginer la scène : la cathédrale en briques roses derrière, les boutiques cossues fermées tout autour. Des petites tables sont dressées, des hommes et des femmes en situation de grande précarité viennent prendre un petit déjeuner, mais c’est la matinée qu’ils agrippent et ne lâchent plus.

« Ils restent là jusqu’à midi. Ce sont des personnes assez isolées, alors une fois par semaine, c’est important d’être debout autour d’une table, et de ne pas y être tout seul »

Selon les intervenants, ont lieu sensibilisation à l’hygiène bucco-dentaire, cours de prévention sexuelle, dessin, lecture…

« … une fois on les a emmenés à Gruissan. C’était fou, un jeune venu de l’autre côté de la Méditerranée retrouvait la mer après plusieurs années… La dernière fois, il était un gamin terrifié, sur une barque minuscule, alors autant dire qu’il n’en n’avait pas gardé un très bon souvenir… Un de nos vieux habitués, Raymond, qui est sans domicile fixe, l’a pris par la main et, tout doucement, en le guidant, il lui a fait redécouvrir la mer… Ils ont mis un pied, puis deux, fallait pas brusquer les choses… fallait… fallait lui faire redécouvrir autrement… J’ai pris une photo de ce moment…».

Long silence. Je sens que Christian veut essayer de me dire quelque chose, alors je me tais.

« On en est déjà à six. Six habitués. Morts. Chez eux. Seuls. C’est ÇA, la vie de la rue. Comment on le sait ? Ils viennent tous les dimanches, puis un jour ils ne viennent plus, puis on les cherche, puis on les trouve. Ils ne meurent pas d’être pauvres, ça non. Personne ne meurt de la pauvreté, tu sais ? On meurt d’être seul, ça oui, et c’est tout, et c’est trop. »

Christian se tait, balaie l’espace devant lui d’un revers de main :

« Ça me révolte. Moi je les vois ces gens, je les vois vraiment ! Je ne me résignerai jamais. Parce que la solidarité n’est pas qu’un mot. Le partage doit être inévitable : on n’a pas le droit de se dérober au rendez-vous de l’Histoire. Tu sais, Baptiste, l’autre homme, mon autre à moi, il n’est pas étranger. Ça n’existe pas, d’ailleurs, l’étranger. Y a des solitudes et des détresses, ça oui, et on passe notre chemin, on devrait pas, mais on le fait. Alors qu’on est tellement proches les uns des autres. Il faut donner aux gens le goût des autres, il faut… banaliser la rencontre. »

Il enlève son béret, le tourne entre ses mains. Il donne l’impression de se mettre tout nu en se confiant. Chaque mot est comme un vêtement qu’il enlève.

« J’ai 65 ans. J’ai 65 ans, j’aime ma famille, mes enfants, mes petits-enfants, et si je pouvais leur laisser un conseil ce serait : aime tout le monde quitte à te tromper, mais essaye l’amour en premier plutôt que la méfiance. Un homme, ça se considère. »

Je n’interromps pas Christian. Il me parle de ces quelques habitants, parmi l’association de quartier. Deux trois grincheux qui se sont plaints. Précisons : ce n’est pas n’importe quel quartier, ici, mais l’un des plus huppés de Toulouse. Est-ce que les SDF dérangent ? Est-ce qu’ils sont insupportables ? Est-ce que une fois par semaine était déjà une fois de trop ? La vie doit vivre, pourtant.

— La mairie nous avait donné un double de la clé du cadenas qui condamne l’accès à la place. Ça fait 34 ans qu’on est là. Ça n’a jamais gêné personne. Et tout à coup, voilà que la police arrive hier, et nous dit « c’est fini, maintenant. Il faut partir, il faut s’en aller ».

Le fonctionnaire de police, la mairie, la préfecture, bref que sais-je, une personne dans la chaine de décision, n’a pourtant pas manqué de courage : le procès verbal pour occupation illégale de l’espace aura été adressé au Secours Populaire.

— Le camion ne viendra plus ?

— Si, même s’il doit changer de rue, il sera toujours là, tous les dimanches de l’année, nous ne lâcherons jamais nos amis !

Baptiste Beaulieu, Toulouse, le 27/11/17

(Faudrait que la mairie de Toulouse fasse quelque chose… Faudrait que les gens lui écrivent… faudrait… arghhh… si seulement les gens avaient le mail de la mairie… s’il seulement il suffisait de cliquer sur le mot MAIRIE pour y accéder… )

Tu peux (suite)

Alors voilà, il y a ce message, reçu de la lectrice m’ayant raconté l’histoire publiée jeudi dernier ICI :

« Je voulais vous dire qu’hier soir j’ai contacté l’une de vos lectrices de l’association SOUVENANGE qui avait publié un commentaire sous mon histoire expliquant le but de l’association.

Elle va retoucher les photos que j’ai eues de Corentin pour que j’ai autre chose que le souvenir de ce petit corps meurtri qui a du appeler au secours et que je n’ai pas su entendre…

Et cela c’est grace à vos lectrices et lecteurs et c’est un premier pas dans mon travail de deuil que vous, elles et eux avez rendu possible…

Encore merci. »

(SOUVENANGE est une association gouvernementale à but non lucratif qui offre aux parents qui le souhaitent :

– des photographies de qualité professionnelle de leur bébé décédé, en intervenant à la maternité,

– un service de retouche des photographies existantes, a posteriori).

Puis cet autre, beau, et doux et lumineux message, de la même lectrice (tout ça, c’est grâce à vous toutes et tous 🙏🏻) :

Bonjour Baptiste,Je voulais juste vous mettre en copie les réactions de mes filles a la publication de votre texte.

Voici celui de ma S. (ma cadette de 20 ans) :

« le texte est très beau… les commentaires aussi. je trouve ça super courageux de ta part davoir réussi à parler de ce qui sest passé, et de nous l’expliquer à V. et moi à travers ce texte ! en tout cas sache que même si j’ai pu te reprocher un manque de contact physique (et encore je me souviens pas que ça m’ait vraiment marquée?) j’ai jamais considéré ça comme une preuve que tu étais une mauvaise mère au contraire, tu le montrais juste autrement, et je sais que V. le sait aussi »

Et celui de V. mon aînée de 22 ans :

« Ne t’inquiète pas, S. et moi comprenons. Notre petit frère aussi comprendra quand il sera en âge de comprendre. On t’aime comme tu es et ce sera toujours le cas ! »

—-

Publié avec son autorisation, évidemment.

Tu peux.

Alors voilà, on est en 1993, tu as 23 ans. Tu es enceinte. Heureuse comme peut l’être une femme quand une grossesse désirée avec un homme désiré se déroule parfaitement.

Parfois il te regarde,

Tu caresses ses joues, de la paume d’une main puis de l’autre,

Tu l’aimes, tu le touches,

Puis un jour, en juin, tu te sens fatiguée. L’Homme Désiré te dit : « viens ! »

Hôpital. Échographie. Mains d’hommes froides qui vont et viennent sur ton gros ventre. Voix inquiètes qui s’élèvent, discutent entre elles, avec des acronymes comme HRP, MFIU…

Bébé ne bouge plus, ne bouge pas, ne bougera plus.

Après on t’oublie dans une salle…

« On déclenche l’accouchement et là on n’intéresse plus personne… 6 heures, peu après l’expulsion, on me met mon fils dans les bras… je ne comprends rien… je n’arrive pas à le regarder… il est tout bleu couvert d’hématomes… je ne peux le garder dans mes bras… »

Même après, tu n’as pas réussi à aller le revoir dans son petit cercueil blanc.

Depuis, tu ne peux plus embrasser câliner, toucher, serrer tes autres enfants… L’Homme Désiré te dit insensible… frigide, même, tu vis chaque rapport avec lui comme un viol depuis 25 ans… tu as mal… à chaque fois… tes filles ont 20 et 22 ans, ton fils 8 ans… tes filles t’ont reproché longtemps ce manque de contact physique…. toi, tu es triste, tu sens la même distance s’installer avec ton fils… tu te sens coupable de ne pas être meilleure mère… et tu as peur.

« Ce jour-là, en 1993, quelque chose s’est cassé en moi ». La peau de l’Autre, la peau des Autres, ça n’a plus jamais été possible, après. Tes paumes ont perdu le chemin.

« Les Autres l’ont oublié mais moi je ne l’oublierai jamais ».

Il s’appelait Corentin.

Alors moi j’écris pour toi, pour te dire ça : ton deuil existe, il est reconnu. Ta souffrance est reconnue. Tu n’es pas coupable. Arrête de te punir. Tu peux pleurer. Tu as le droit. Et tu n’as pas à te sentir obligée de continuer ton fils en t’empêchant de vivre, de câliner, d’embrasser, de toucher et d’aimer ceux qui restent. Tes mains perdues, tes mains sans chemin, tes mains qui ne peuvent plus toucher, je les enlève et je les mets ici, en photo, sur cette page pour toujours. Tu en as de nouvelles maintenant. Avec lesquelles tu peux.

Tu peux.

Tu peux.

Tu peux.

Tu peux.

Tu peux.

Tout est politique

Alors voilà, l’autre jour, un auteur auprès duquel je déjeunais, un auteur qui vend beaucoup de romans, a dit :

« Moi, je ne prends jamais position sur les réseaux sociaux ou dans mes livres. Je reste neutre »

Il a expliqué : « plus on reste neutre, plus on a de lecteurs et lectrices » [ou moins on en perd, plutôt].

Parler, c’est risquer de déplaire.

J’ai tenté un timide : « Rester neutre, c’est déjà prendre position ».

La neutralité a été, est, et sera toujours un choix politique.

Je ne sais pas comment font les gens pour vivre en paix avec notre époque, ou pour en donner l’impression.

Pour gérer leur hypersensibilité et le quotidien d’un monde injuste où la bonté est malmenée de toutes parts. Pour emmener le silence avec eux, le promener par devant eux.

Je ne peux pas.

On ne peut pas se taire. On ne doit pas.

Et je surestime peut-être les lecteurs et les lectrices, mais j’ose espérer qu’on peut lire l’article d’un romancier ou d’une romancière qui aborde un sujet de société (au hasard, un article portant sur la PMA, la vaccination, la représentativité des personnages LGBT+ au cinéma) ne pas être d’accord avec lui/elle, et ne pas pour autant se dire « puisqu’il ne pense pas comme moi PLUS JAMAIS JE NE LIRAI SES LIVRES, NA ! ».

On est humain. On essaie. On espère. On se regarde, on échange, on réfléchit, ON SE PARLE. On ne se tait pas. Pas pour du fric. Pas pour cette raison-là. Toutes les raisons sont valables, mais pas celle-là. Pas quand on écrit. Pas quand une bonne fée s’est perchée sur votre berceau au jour de votre naissance et a dit « Tu seras archi-nul en sport, mais tu écriras, et tes frères humains et tes sœurs humaines te liront ».

Non ?

(Bref, comme vous le lisez, je ne flippe absolument pas de la façon dont vous ressentez l’aspect parfois franchement militant de ce qui se passe ici… Je sais que je modère les commentaires à la hussarde, mais c’est dur de gérer tout ça, tout seul, après mes journées de boulot et une sensibilité à fleur de peau qui me punira toujours bien plus que le déplaisir que vous pourriez éprouver en constatant que j’ai supprimé, arbitrairement, un commentaire… 🙏🏻♥️)

Tout est politique, comme disait Thomas Mann. Je voudrais que tout soit respect et amour.

Malheureusement, on ne choisit pas. Alors on se bat ?

On se bat. Oui.

Les jeunes et Bernard Pivot.

Hier, j’ai parlé devant 150 étudiants et étudiantes en médecine de la faculté de L…

Je n’ai pas bien les mots pour dire à quel point ils et elles sont belles.

L’humanité de leurs questionnements, de leurs fragilités, de leurs inquiétudes, de leurs rires…

Là, il me revient ce cinquième année qui, dans la soirée, m’a pris à part et m’a avoué en chialant : « je n’arrive pas à voir les patients déments comme des vrais gens. Je me dis que ce sont des coquilles vides, juste des corps, et je sais que c’est faux, et j’ai honte de penser cela, j’en ai tellement honte que je n’en parle à personne, mais ça me ronge ».

Il y a eu encore ce quatrième année qui, hospitalisé après un acte désespéré, a eu droit à une perme spéciale de son psy pour venir m’écouter, et pour lequel je n’ai pas su, pas pu trouver les mots qu’il aurait fallu pour lui faire comprendre qu’AUCUN métier au monde, aussi difficile soit-il à apprendre, ne vaut le prix d’une vie.

Mais n’allez pas croire, hein ! J’ai trouvé hier des jeunes ouverts, joyeux, heureux, capables d’une grande introspection, remplis d’une volonté de « bien faire », et de regarder les patients et les patientes en face, d’humain à humain.

Ma parole vaut ce qu’elle vaut, mais pour celles et ceux qui me lisent ici, je voudrais vous dire : croyez-moi, il y a vraiment de quoi être confiant et confiante.

Des paillettes pour BB

Je n’arrive plus à entendre un patient ou une patiente me dire « j’ai plus d’appétit… » sans que surgisse dans ma tête un chanteur en smoking à paillette qui répond « …QU’UN BARRACUDA ! ».

HELP ! Venez m’appuyer psychologiquement aujourd’hui et demain, au salon du Livre de Brive, où je vous attends nombreux et nombreuses.

#claudefrançoisihateyou

#jeveuxlamemeveste

#etlamemecoupe

ET VOUS ?

.
.
Alors voilà, elle est épuisée. Je la regarde, je l’écoute, elle parle, elle parle. Elle est débordée par sa vie. Elle n’existe plus tellement elle s’occupe des autres. La voix tremble un peu, elle s’agrippe à son sac à main, elle a deux ongles rongés, juste deux, et du maquillage asymétrique. Odeur de cigarette et de parfum.
Son mari qui est malade, enfin il ne l’est plus vraiment maintenant, mais bon, il est encore fragile. Et exigeant. Ses enfants qui la préoccupent, surtout le grand qui rentre trop tard, et qui fume. Ses collègues, ses chefs, qui se reposent sur elle, surtout son « n+2 » qui lui dit « J’y arriverais pas sans vous ! Heureusement que vous êtes là… ». Et puis ses parents qui vieillissent, et ses copines qui pleurent des heures au téléphone…
« Et vous dans tout ça ? »
Elle fond en larmes. J’ai du dire une bêtise. Je lui tends un mouchoir.
Elle me dit qu’elle sait, qu’elle n’arrive pas à faire autrement : les autres passent avant elle. Elle n’arrive pas à refuser. Elle « ne sait pas dire non ». Elle dort moins bien, devient irritable, a envie « de tout envoyer balader ».
Je ne sais plus quoi dire. Je ne dis rien.
Parce que tout le monde lui dit (s’occuper d’elle/apprendre à dire non/prendre du temps pour soi). Parce que s’il suffisait de lui dire, elle ne serait pas là. Parce qu’elle répond toujours à ceux qui lui disent (ne sait pas comment faire/ne voit pas comment ce serait possible/ne peut quand même pas refuser de/et puis si je ne les aide pas alors qui va les aider).
Je ne dis rien.
Et puis, je ne sais pas au bout de combien de temps et de mouchoirs, là, d’un coup, je lui dis la première phrase, la première image qui me vient en tête: « Vous avez déjà pris l’avion ? »
Surprise de cette interruption, surprise que je parle apparemment d’autre chose, elle me répond « L’avion ?…oui, pourquoi ? ».
Alors j’en profite. « Voyez-vous, au début du voyage, les hôtesses donnent les consignes de sécurité, elles indiquent les issues de secours, ce qu’il faut faire en cas de panne… certains se moquent même des gestes qu’elles font en indiquant les sorties avec leurs mouvements de bras!… Vous voyez ? » (Je fais les gestes en même temps)
« Oui, je vois bien… » (un petit sourire devant le psy qui imite l’hôtesse de l’air…)
« Et elles nous montrent le gilet de sauvetage et puis elles nous informent qu’en cas de dépressurisation, un masque à oxygène tombera devant nous et qu’il faudra le mettre sur le visage… Et si vous lisez attentivement les consignes de sécurité, vous verrez que, si vous êtes avec un enfant il faut d’abord mettre le masque sur… »
« Sur mon enfant bien sûr ! » m’interrompt-elle.
« Eh non ! Sur vous-même… »
« Mais c’est impossible, je ne pourrais pas faire cela… »
« Sauf que si vous ne le faites pas et que vous vous évanouissez avant d’avoir pu lui mettre le masque, vous en mourrez plus certainement tous les deux… »
Et elle se tait…j’ai du dire une bêtise…
« Euh…Enfin…euh…ce que je voulais juste vous dire c’est que pour aider quelqu’un… »
« …il faut être en état de l’aider…je comprends… »
Elle ne pleure plus. Elle ne parle plus. Elle me regarde. Elle attend une interminable minute, ou deux. Elle dit « Ok, j’ai compris…cette fois j’ai compris. ».
Elle respire. Elle jette ses mouchoirs dans la corbeille.

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Récit à partager du docteur Philippe Aïm, un confrère formidable dont je vous recommande les écrits apaisants et bienveillants ICI

Et comme j’aime bien mettre des visages d’êtres humains sur les histoires que je relaie 👇🏼