L’homme qui divague.

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L’histoire c’est F., orthophoniste. Si vous voulez raconter, c’est ICI.

Alors voilà Edmond. Tu vois, Edmond était prof d’histoire et de géographie, dans le temps. Maintenant, il a le cheveu qui se clairsème et les dents qui se font la malle. Il est un peu mou, tout avachi dans ses gilets en laine. Il n’est pas d’une élégance folle, mais sa bonhomie est contagieuse. C’est un vieil homme qui rayonne.

Je lui offre le café systématiquement, parce que c’est un vrai bonheur de le voir siroter sa tasse avec une mine gourmande. A part pour le café, je crois qu’Edmond ne voit pas trop pourquoi il vient en orthophonie : quand j’essaie de toutes mes forces de lui faire faire des exercices, il essaie de toutes ses forces de digresser. Je le laisse palabrer, il a du talent. Formidable conteur, l’Edmond. Il me raconte des petits morceaux de l’Histoire des Hommes, ceux qu’il a vécu, ceux qu’il a enseigné. Ça se mélange, parfois. Il se régale, se frotte doucement les mains. Parfois, aussi, il s’enflamme et se met à faire de grands gestes et à parler fort. Il est beau, Edmond, quand il s’enflamme. C’est rare et délicieux, un vieillard passionné, on dirait un enfant excité qui se demande comment il en est arrivé là…

Seulement voilà, je ne le vois pas pour le plaisir, Edmond. Je le vois parce que sa mémoire est un bateau à la coque ébréchée, et qu’on me paye pour écoper autant d’eau que possible, reculer le naufrage à plus tard, grignoter du temps au temps qui reste… Alors je culpabilisais un peu de me laisser divertir par mon patient, tu vois. Mais aujourd’hui, en me disant au revoir, Edmond s’est tapoté la tempe du doigt, en me disant d’une voix serrée: « C’est bien, de parler avec vous. Parce que c’est pas facile tous les jours là-dedans, vous savez… »

En réalité, il semblerait qu’Edmond voit très bien pourquoi il vient en orthophonie. Et peut-être que le laisser magnifiquement digresser c’est le plus gros de mon boulot finalement.

———
PS : Je serai au salon du livre d’Hiver ce dimanche à Montgiscard près de Toulouse. Venez me voir, je serai le type avec les cernes et en surpoids. 

38 réflexions au sujet de « L’homme qui divague. »

  1. Le Norcy

    On se croirait dans au bonheur des Ogres, on est comme des enfants, attendant la suite de l’histoire comme F. Des fois raconter des histoires, c’est raconter son histoire à soi. En lui comptant la vie des autres, il essaye de pas perdre la sienne.
    Chapeau. Bisous

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  2. Fabymary POPPINS

    Là c’est l’histoire aussi d’un vieux monsieur que je connais bien, prof d’histoire géo aussi dans son temps,et qui lui aussi perd la mémoire ainsi, triste cette fichue maladie là qui fait que même des puits de science et des esprit « brillants » qui toute leur vie se sont cultivés, ne se souviennent plus même de la mort de leur femme dès le lendemain de son décès, les jours suivants et là il n’en parle plus, oubliée et aimé tant, mais il n’y peut rien.

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  3. Grammar nazi

    Ceux qu’il a *vécus et *enseignés
    Mais sinon, merci encore pour ce très beau post. Même si je ne sors de mon trou que pour corriger quelques fautes, je suis fidèlement le blog. Ça fait du bien de lire de belles histoires avec des vrais morceaux de vie dedans.

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    1. Sandrine

      Je pense que « ceux » est voulu … ceux dont il partagé la vie et ceux dont il a raconté la vie … les orthophonistes aiment bien jouer avec l’homophonie des mots … je trouve justement ce jeu de mots très poétique.

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      1. Suze Araignée

        @Sandrine

        « Il me raconte des petits morceaux de l’Histoire des Hommes, ceux qu’il a vécu, ceux qu’il a enseigné. »
        « Ceux » se rapporte aux « petits morceaux de l’Histoire des Hommes », pas aux « Hommes », mais bien aux « petits morceaux ».
        Ce n’est pas l’utilisation de « ceux » qui est incorrect (ce n’est pas non plus un jeu de mots), mais l’oubli de la marque du pluriel sur les participes passés « vécus » et « enseignés ».

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  4. martineduouaibe

    Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu une si jolie histoire.
    Bein oui  » la dedans » quand quelqu’un d’autre voit Ton LA DEDANS…..
    Ca fait tellement du bien que c’est le vrai bonheur.
    Ah au fait bonne année,

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  5. Julie

    Parfois je digresse aussi lors de mes visites à domicile. Je suis là pour évaluer et m’assurer du bien-être des personnes âgées mais certains jours je me laisse entraîner dans les histoires qu’elles me racontent. On papote, je les écoute et je sens que ça leur fait plaisir. Et à moi aussi.
    Je me dit que le lien de confiance s’établit grâce à cela et que c’est ainsi que lors de la prochaine visite, le contacte s’établira plus facilement, et qu’elles me parleront librement.
    Edmond et son orthophoniste ont compris bien des choses… Non ?

    Repose toi bien si tu as le temps, normalement ça devrait remédier au problème des cernes. En attendant, bon salon du livre d’Hiver !

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  6. genevieva

    vous êtes encore dans les « jeunes » et vous lire sur ce sujet, cela me fait un peu peur car j’ai l’âge d’être une
    vieille mamie (mon petit fils qui me souhaitait dimanche mon anniversaire me dit quel âge tu as mamie il a 15 ans et je lui ai répondu 50 ans) mais il ne l’a pas cru, en fait je ne veux pas vieillir et si mon corps ne répond plus comme je voudrais j’ai encore ma tête trop pleine d’amour et j’en remercie le Bon Dieu, s’il existe. Il est bon que des personnes comme vous écoute des Edmond ou Edmonde, cela rend la journée bien meilleure

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  7. nana630

    Je ne crois pas un instant que vous soyez en surpoids Baptiste , je vous ai vu à la foire du livre à Brive en novembre et vous ètiez trés choupi !.Il en aurait fallu beaucoup des boites de chocolat pour en arriver là !!
    Continuez de nous bercer ou de nous réveiller avec vos histoires .
    Merci

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  8. Herve CRUCHANT

    Le Temps. Le Temps n’existe pas, on nous dit. Ou alors, si on veut, il serait mou, épais, mince, rapide ou lent, dur… selon le souhait quantique du moment. N’importe quoi… Ce qui est sur, c’est qu’il y a un temps qui flingue les enfants et les stupéfie, les fige net comme un lapin dans les phares. Juste le temps de les ajuster pour mieux les dissoudre.

    Il y a un temps humain, aussi, comme dit Julie-La-Patiente. Pied de nez cynique de la vie ou refuge où l’on peut souffler un moment ? Qu’importe. C’est là. Tu parles de tout, de toi, des autres… tout comme c’est dit dans ce post. C’est un moment génial. Tu deviens ce que tu es : universel. Seul parmi les solitaires, te voilà enfin multiple sans plu avoir à justifier ton théorème. Tu n’es pas vieux, tu échanges avec les autres. Tu n’est pas dément, tu dis tout haut ce que les autres ne peuvent pas encore dire, bâillonnés qu’ils sont par le temps et les mœurs convenus des adultes…. Tout est vrai. Tu ne peux parler que de ce qui est véritable sur Terre : l’histoire des hommes et celle de la Terre, la géographie…

    Le temps froisse tout. Il ne ride pas seulement les corps, en te faisant des fanfreluches sous les bras comme aux blousons noirs des bikers. Des jambes en pieds de table de cuisine tournés en usine là où tu avais hier des mollets d’Achille. Tu vois tout çà en sortant de ta douche. Parce que tu t’aperçois que tu ne peux pas faire çà sans regarder où tu mets les pieds tant la barque tangue. Surtout, ce temps dont je te parle te ratatine l’intérieur du corps comme un fruit sec. C’est pour çà qu’à la fin, t’as plus qu’un grand gros cœur sensible qui résonne dans le vide et le silence de la surdité montante et t’amène souvent des larmes au bord des yeux pour un rien. Et ton crane devient comme une vieille noisette dont la coque rase sonne creux. Ce sot les idées qui jaillissent et jouent à se poursuivre comme le font les chats entre eux. Si tu l’ouvres pour voir ce qu’il y a dedans, tu n’y verras que du noir, aux parois un peu velues. Et rien d’autre. Ou alors un murmure lointain : une toute petite noix dure et ronde qui dit, en voyant soudain jaillir la lumière : « Maman? … C’est toi, maman? »…

    Mais… on avait promis qu’on ne parlerait jamais de moi, ici …

    Que Mieux vous garde.

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    1. Suze Araignée

      Le Temps n’a pas de cœur
      Et nous non plus d’ailleurs
      Nous n’avons que l’idée
      Que nous pouvons nous faire
      Du merveilleux mystère
      Qu’est la force d’aimer…

      (écrivait Suze Araignée quand elle avait 15 ans…)

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  9. ACT

    Vivre c’est partager.
    Vos cernes, certainement, vous avez au moins mille vies. Pour le surpoids, c’est certainement de passions et de gentillesse, mais là, il n’y en a jamais assez !

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  10. Isabelle

    En discutant ainsi, il est dans l’utilisation du langage, il va chercher au fond de sa mémoire certes défaillante des souvenirs, du vocabulaire, il rompt l’isolement, ce sont sans doute les armes les plus puissantes qu’on ait contre cette maladie, et le lien thérapeutique aussi, qui est un vecteur fondamental.

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  11. leslie

    Bonjour, j’aimerais savoir jusqu’à quelle heure sera ouvert le salon du livre d’hiver ce dimanche… Si quelqu’un a la réponse, ou B lui même, merci d’avance ! L

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      1. leslie

        Merci 🙂
        mais Oups… je crois que me suis mal exprimée… Demander l’heure de fermeture aurait été plus judicieux 😉 Désolée pour le dérangement

        Répondre
        1. leslie

          Dernier épisode…
          (Re) Oups… Je crois que je n’étais pas bien réveillée ! En (re) lisant l’affiche du salon, j’ai trouvé ma réponse toute seule! 10h-19h!
          Très contente 🙂 Je vais donc pouvoir venir après le départ de mes invités ^^

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  12. Cath

    Suis un peu à la ramasse moi. Je n’avais pas lu le PS qui annonçait cernes et surpoids, et je ne comprenais pas pourquoi on te qualifiait de « choupi »… Là, pour le coup, ça m’a flanqué le fou rire. Vrai de vrai. Les cernes, je comprends et je ne contesterai pas, avec toutes les activités et le boulot de dingue, le manque de sommeil certainement…
    Mais le surpoids, franchement ? Une fois débarrassé du manteau, des pulls, reste pas lourd. C’est pas pour dire, mais moi je sais de quoi je cause – c’est assez rare pour être souligné. Alors, laisse ce souci à ceux qui ont de quoi faire et ne te charge pas. 😉

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  13. Grand33

    Bonjour Bibi,
    Ton histoire me ramène un peu en arrière avec un Edmond aussi, mon grand père, qui avait quelques oublies.
    Mais qui savait toujours me laisser gagner à la belote ou m’envoyer chercher des cigarettes pour fumer en cachette.
    Pour ce qui est du surpoids quand tu fera le quintal + 10% tu pourra dire que tu es Vraiment en surpoids.
    La bise

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  14. Cathy

    Sur un nuage…je suis sur un nuage depuis hier dimanche 17/03/16, 14:46:33 !
    Je t’ai vu, tu existes vraiment.
    Toi, Baptiste, le docteur, l’auteur, le blogueur, le soigneur et aussi le dessinateur…
    Assis derrière un bout de table, jeune homme au regard si doux, tu dédicaçais tes livres (ordonnances ?). Le regard un peu perdu, presque triste (ou désolé…).
    J’ai tout de suite eu envie de te prendre dans mes bras pour te faire un câlin !
    Moi, 39 ans, lectrice assidue de ton blog depuis 2 ans,je n’avais JAMAIS eu l’envie, le courage, ou même l’idée de faire un hug, a un auteur dans un salon littéraire !!!
    Baptiste, nous avons échangé quelques mots, simples, comme si l’on se connaissait. On a parlé de tes textes, un peu plus sombre, de la difficulté à mettre un sourire, sur un visage quand trop de poneys multicolores sont venus brouter dans les parages…
    J’aurai pu rester là pendant des heures. Parce que tu n’es pas qu’un auteur, cela serait trop simple.
    Tu es, pour moi, un rituel, un rythme de vie, un souffle…
    Tu as un pouvoir magique, Baptiste.
    Tu humanises !
    Merci, merci et encore merci…

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    1. Suze Araignée

      Un très beau message, qui donne très envie de rencontrer Baptiste (il est venu dans ma ville, et je l’ai raté 🙁 ).

      Vous êtes tellement sur un nuage que vous en avez voyagé dans le temps ! « hier dimanche 17/03/16, 14:46:33 ! » Alors, dites-nous : fera-t-il beau en mars 2016 ? Y aura-t-il du soleil ? Les guerres seront-elles enfin abolies, et le racisme, la haine, la toute-puissance de l’argent…? Bibi sera-t-il moins fatigué ? Comment sera ce printemps ? 🙂

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  15. Laurence

    Suis très touchée par ce que je découvre ici de tendresse et d’humanité fraîche. Merci! Moi même orthophoniste je reconnais fort dans ce petit texte la vraie vie des vrais gens qui ont vraiment vraiment besoin d’exister dans les yeux et les oreilles des uns pour les autres
    Être d’abord, vivant de préférence
    Mille bonnes choses pour vous Baptiste que je ne rencontrerai pas ce coup ci.

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  16. Lise.

    T’inquiète pas pour quelques kilos en trop Baptiste, surtout qu’il faut avoir de quoi résister aux rigueurs hivernales ! 😉

    Merci, une fois de plus, pour cette magnifique histoire d’hommes …

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  17. Julia

    Ma mère aussi avait le cerveau qui prend l’eau. J’ai cherché une orthophoniste pour écoper… Délai d’attente entre 1 an et … plus… Il y a maintenant trop d’eau pour écoper. Tant pis.

    Courage à vous.

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