L’autre semaine.

Mardi :

Aujourd’hui j’ai vu un patient. Ça fait un an qu’on se voit.

Il vit dehors, il est blessé par la vie, son histoire me touche. Bref.

A quelques jours d’intervalle, deux de ses camarades de trottoir sont morts de froid dans les rues de Toulouse.

L’un a été retrouvé sous l’arche de la médiathèque.

L’autre, allongé devant l’entrée de l’Intermarché, métro Jean-Jau.

Mon patient était en colère, mais résigné.

« Je les connaissais bien. De bons gars. »

Bien sûr qu’il les connaissait bien, ils mangeaient, vivaient, dormaient au même endroit : dehors.

Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?

Y a pas de pommade pour ça.

Vendredi :

Y avait beaucoup de patients en salle d’attente, hier. Et je vois ce bébé qui pleure. Je me dis « les gens vont râler si je le fais passer devant tout le monde » (oui, les gens ralent toujours…).

Je ne savais pas comment manœuvrer le truc, alors pour faire passer la pilule, j’ai pris mon air le plus théâtral et balancé un truc du genre :

« Je vais examiner ce bébé qui pleure avant tout le monde. Si cela gêne quelqu’un, je voudrais qu’il se lève et dise devant les autres : “oui, docteur, ça me gêne que cet adorable bébé sans défense et à l’air si fragile, cet adorable bébé aux grands yeux bleus en train de pleurer passe avant moi ! Oui docteur, je suis un monstre !” »

Les gens ont ri et c’est passé crème 👌🏼

#psychologiecognitive

#lestrucsetastucesdetontonbaptiste

Samedi :

J’aime mon métier de soignant. Mais il me fait grossir. Mais il me fait pleurer. Et ce soir, je rentre, capuche remontée, casque anti-bruit sur les oreilles, et je croise les doigts pour que personne ne me parle dans la rue, me demande l’heure ou même son chemin.

J’aime mon métier de soignant, mais le vendredi soir, échanger avec l’Autre, c’est tellement dur.

Je veux du silence, du vide et surtout pas de visage.

Plus aucune interaction. Je sais que beaucoup d’autres soignants ont aussi ce besoin de solitude en fin de journée.

L’humanité use l’humanité.

Heureusement qu’il y a les romans, ceux à lire, ceux à écrire.

Bref.

Bon week-end.

21 réflexions sur « L’autre semaine. »

  1. LEGRAND

    Merci Baptiste de confirmer qu’il me faut m’autoriser ces moments de calme, de solitude après des journées pleines d’histoires de vie et toutes ses fragilités des vieilles personnes que je rencontre.
    (Anne, gériatre d’équipe mobile de gériatrie)

    1. Faribole

      Dans l’insertion. Idem.
      Se régénérer pour pouvoir ensuite essayer de bien faire les choses. Voire changer de boulot, pour rester bienveillant et ne pas sombrer dans le routinier et la mauvaise prise en charge. Joie et amour sur les travailleurs de bonne volonté !

  2. Françoise Sannier

    Bonsoir Baptiste,

    Ben c’est normal et nécessaire de s’isoler un peu du bruit et de se mettre un peu dans sa bulle…….pour penser à ce qu’on va avoir à raconter/cuisiner pour l’être cher par exemple…..
    Bon weekend

  3. Radegonde

    Je t’écris des choses interminables et puis je delete. Des mois que ça dure. Manger les émotions et enfler en silence. Réaliser que mes mots te sont inutiles et les étouffer d’un morceau de pain. J’ai dans la tête ta chemise à carreaux il y a un an à la nuit des temps. Tu t’étais inquiété de mon dos. J’ai juste lâché un charge émotionnelle, pas te prendre de temps, pas te voler de minutes. Prends soin de toi, de lui, d’eux. Capture encore les images. Partage. Je mange dans mon coin en suivant tes #.
    Un hug virtuel parce que je n ai pas su te dire quand je t’ai croisé, en dédicace ou en manif combien le contact physique m’étais devenu douleur.

  4. Vital PHILIBERT

    Des personnes qui vivent et parfois, hélas, meurent dans la rue, dans des squats ou dans des conditions indignes, j’en ai connues beaucoup depuis que j’ai créé mon association ADEOCSE (Association pour un Dialogue Est-Ouest Culturel, Social et Economique / Prononcer : adéoxe*) qui était au départ destinée à venir en aide aux ressortissants d’Europe Centrale et Orientale en déshérence en France et plus particulièrement dans le département de la Loire et sa préfecture Saint-Etienne. Au départ, je croyais qu’ils représentaient la population la plus vulnérable ou la plus méprisée (je fais allusion ici à la communauté Rom) mais très vite je me suis aperçu que des gens de toutes origines, y compris française, étaient également concernés par les failles de notre société qui veut que des milliers d’individus, y compris ceux arrivant des anciennes colonies françaises, dont l’Algérie, ne connaissent pas notre vocabulaire de base. Tous risquent un jour ou l’autre de connaître le même dramatique destin que l’ami de votre patient. Le pire dans tout cela est l’indifférence des passants qui insultent les personnes contraintes à la mendicité plutôt que de venir à leur aide. Ils se donnent bonne conscience en faisant un petit don aux Secours Populaire et Catholique ou aux Restos du Cœur , mais ces institutions, aussi louables soient-elles, permettent aux collectivités locales de se dédouaner de toute responsabilité et de sous-traiter la précarité. Mis à part quelques amis qui me soutiennent, je suis profondément isolé dans ce combat comme c’est toujours le cas lorsqu’on prend un problème à la racine. Tant que les pauvres et les migrants n’auront pas la possibilité de comprendre ce qu’on leur dit, ils ne s’intègreront jamais car ils ne pourront jamais répondre pour se faire entendre.
    (*) Les activités d’ADEOCSE sont disponible sur http://www.adeocse.eu

    1. Caro

      bonsoir,
      en bas de chez moi, il y avait des bancs. J’appréciais de m’y asseoir ; histoire de reprendre des forces avant de monter les marches ; histoire de regarder la vie autour de moi…. Le soir, les jeunes s’y asseyaient et refaisaient le monde durant des heures. Mais… De palabres en fous rires, les voisins finirent par s’exaspérer : “ces blacks ne font que du tapage et puis ils vendent de la drogue” sic !
      les bancs ont été ôtés
      l’autre nuit, ne dormant pas, je me lève, entend du bruit dans la rue
      tendre fourire : les jeunes étaient revenus : ils avaient vidés des poubelles un peu plus loin, puis les avaient basculées, et voilà 2 jolis bancs !
      trop bien, leur complicité était revenue !
      bonne soirée
      Caro

  5. Damemoi

    Cher Baptiste
    Toi aussi tu es humain et parce que ce qui est humain ne saurait nous être étranger, tu vois, tu vis, tu vibres
    Et parce que c’est toi, tu vibres plus fort encore, tu vois la souffrance chez l’autre, et tu l’anticipes parfois
    Fais attention de ne pas l’anticiper toujours
    Fais attention de ne pas prêter à l’autre des émotions qui ne sont parfois que les tiennes : tout le monde n’a pas la même capacité d’émotions, la même intensité
    Et penses vase communicant : ce que tu reçois des autres, il faut le vider, pour y mettre tes émotions, ta vie
    Vides en préventif aussi, avant que l’eau de leurs émotions ne croupisse et ne t’affecte
    Il y a des émotions qui se vident plus que d’autres et souvent j’ai remarqué que le rire, l’humour avait un grand pouvoir guérisseur, souvent supérieur à celui des larmes, car il est communicant, communicatif
    Alors parfois je ris et je me sens légère
    Parfois je sens qu’il faut arrêter de remplir le vase et je dis aux autres stop, ou je ferme mes antennes vers les autres pour les orienter vers moi
    Parfois, souvent même, je m’isole un moment dans la journée : je fais le vide, je vais dans mon jardin pour me reconnecter avec un temps lent, logique, immuable où la loi de la nature dicte les choses et cela m’apaise, me recentre et me reconnecte en me décentrant de moi, me rappelle que je ne suis que passeur de vie et que si je dois faire mon possible, je ne suis rien au fond, responsable de pas grand chose et coupable de peu de chose dans ce grand flux de vie(s)
    Quand tout cela ne suffit pas, plus, quand survient l’émotion de trop, ou quand tout simplement le vase est plein, alors je pleure
    Je n’ai plus honte de pleurer sans raison parce que j’ai compris intuitivement que mes émotions font partie intégrante de moi et sont donc légitimes et que je devais faire avec eux, aussi encombrants, débordants soient ils
    Je les fais sortir pour ne pas les garder
    Je ne les étouffe pas par de la nourriture
    Car les émotions des autres me nourrissent et que les miennes peuvent à leur tour nourrir les autres
    Par ton message tu as permis à certains de t’exprimer enfin leur gratitude, à d’autres la possibilité de te montrer leur autre face
    Et par ton message et les commentaires, tu m’as permis de mettre en mots, ce que je faisais instinctivement ( cela m’a pris quand même un demi siècle pour y arriver)
    Puisses ils à leur tour aider, t’aider, à ne pas grossir, à te faire comprendre que tu dois prendre soin de toi physiquement et émotionnellement
    Tu dois le faire pour tous ceux pour qui tu comptes et tu dois le faire juste pour toi, parce que tu le vaux ( nan, j’suis pas sponsorisée par l’Oreal)
    Les émotions, Baptiste, c’est la vie
    Les émotions c’est le partage, c’est le lien
    Alors partage tes émotions et pas que dans tes livres
    Je t’embrasse et te remercie ( le merci c’est parce que j’en avais envie, sans raison, une bouffée d’émotion joyeuse)

  6. Laurence

    Ahhhhhh Baptiste, tu enjolives ma vie!
    Bonne journée et à vendredi soir pour l’apéro! Nan je déconne! De toute façon je suis à Saint-Denis et ça va être difficile de rallier Toulouse à vélo. Tu me diras, ça descend…
    A bientôt donc dans les livres à lire et à écrire. Bisous.

  7. bluetit

    j aime ces bulles que tu nous envoi
    ne te laisse pas gonfler par tes émotions
    une piqure d épingle ne suffit pas a les évacuer
    et apprécie le silence c est une belle musique aussi
    merci et bonne soirée
    bisous

  8. Marie

    Merci pour ces Courrier s, pour cette Ampathie pour vos patient s, moi même aide soignante de nuit, ça M aide dans mon travail avec toujours en tête ces qq mots : faire de mon mieux.
    Merci pour nous rappeler que nous sommes des soignants et aussi des Etres qui ont besoin, lorsqu’ils quittent leur structure de soin, de quietude…
    Après de longues années en gériatrie, je travaille depuis peu en neurologie, je réalise combien pour être soignants il est fondamental d’être à l’écoute de l’autre, bien-sûr j’en ai côtoyé des collègues qui étaient respectueux des patients…. Peut être est ce le changement d’établissement qui me permet d’en prendre toute la mesure. Nous faisons un beau metier.

  9. JC

    Baptiste, il te faut un chien !
    Rien de tel qu’un chien pour être seul mais sans solitude.
    Tu rentres du boulot saturé de la misère et du bruit des autres, et tu pars faire un tour – parfois dans la nuit, parfois sous la pluie -, en silence, mais accompagné.
    Accompagné d’un être qui ne demande rien, n’impose rien, mais est juste content et reconnaissant de te voir et d’aller faire un tour. Et qui par quelque magie est TOUJOURS de bonne humeur et arrive par sa simple présence, par le seul sourire qu’il a dans les yeux à transformer une journée pourrie en journée où tu as au moins fait plaisir à quelqu’un.
    Un chien, c’est une bonne pommade contre la violence du monde.

  10. sean

    Ah merci.
    Moi aussi en fin de semaine chargée je rentre chez moi en priant pour que personne ne me parle, et même je repars de soirées que j’attendais depuis longtemps parce que je n’ai pas la force de faire des conversations futiles et encore moins des conversations intéressantes.

  11. Aline

    Ca fait du bien de savoir que je suis pas la seule à avoir besoin de silence après mes consultations… parfois le temps de voiture entre le boulot et la maison n’est pas suffisant pour recharger les batteries!

  12. Souslalune

    Excellente année à vous Baptiste ! Qu’elle vous apporte beaucoup de joies et de petits et grands bonheur, toutes mes pensées vous accompagnent 🙂

  13. Chewbyspirit

    Je vous remercie pour cet article empli d’humanité, d’humilité et de vie. Vous faites un métier noble et précieux, avec votre savoir, mais aussi vos tripes et votre cœur. Et cela est admirable.

  14. Violaine

    Je lis ce post 3 mois 1/2 après, en plein confinement, et ça me fait drôle… je suis soignante aussi (sage-femme libérale), et depuis le début des consignes de confinement j’ai du annuler la plupart de mes consultations. J’en conserve certaines au cabinet (rarement), mais je fais la plus grosse partie en téléconsultation et visioconférence. Et maintenant que je passe la majeure partie de mes journées devant un écran, je rêve d’un vrai contact humain avec des vraies gens, je n’en peux plus des écrans!! Oui, demandez moi l’heure, votre chemin, un croissant, la météo, on s’en fout tant que je peux parler à quelqu’un en face à face!!!

  15. cecile, agnés MOUNIER

    je vous comprends:je en suis aps aide soignante, medecin , ou infirmiere, mais je me devoue aux autres

    je susi hyperacousique, et grande ecouteuse , 2 termes contradictoires !car le casque anti bruit, je connais par coeur, le besoin de silence, mais aussi le besoin de silence et de paix car trop donné

    vos mots, vos #, votre insta , me font du bien

    merci , baptiste

    vous etes juste, bon

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