L’homme qui abimait le fond de ses poches.

Alors voilà, la première odeur dont je me souvienne, c’est celle de la cannelle sur le gâteau. Le dimanche, si nous étions sages, ma mère nous faisait des gâteaux de Belem, la spécialité de Lisbonne. Une tuerie calorique à base de crème pâtissière finement saupoudrée de cannelle. Après la cannelle, vinrent bien d’autres odeurs évidemment, gazole, foin, pluie sur les tuiles chaudes en été (la meilleure ?), beaucoup d’odeurs. Et puis… Et puis… Et puis ce fut ma première année de médecine, le grand festival de la narine en feu. Celle de la javel, sur le sol les couloirs. Celle du box 6, ou un jeune complètement bourré vomissait tripes et boyaux. Je me souviens qu’il avait bu du vin, ou mangé de la raquette savoyarde (version sportive de la raclette), tout un programme !
Ensuite, l’odeur du diabétique en acidocétose. Pas désagréable, ça sent la pomme granny.
Une fois, j’avais dû faire des pansements d’une mamie qui vivait seule chez elle. Les plaies étaient si vilaines, si délabrées, on trouva sous les bandages de fortune de minuscules petits asticots blancs. Si vous doutez de la véracité de cette histoire, posez la question à un soignant de votre connaissance. Nous avons, tous, connu ça. Tous. Les asticots sur les plaies, image vivante de cette abominable Misère humaine, la vieille et immortelle Misère, celle qui va main dans la main avec Dame Solitude… Ensuite, il y a eu, pêle-mêle : l’odeur de ma première dissection, celle de ma première vaginite à Gardenerella Vaginalis, celle d’un accident de voiture sur l’autoroute. On avait atterri en hélicoptère, ça sentait l’essence et le sang. Celle de ma première évacuation de fécalum, sorte de gros bouchon fécal, etc.
Vous allez vous dire :
Bah !!!! Mais pourquoi il me raconte toutes ces choses tellement dégoûtantes ? Bah !!!!!
Et bien oui, pourquoi ? Parce que je suis un gros sadique qui Parce que l’autre jour, je me suis aperçu que, presque mécaniquement, depuis des années, je débouchais les bouchons du flacon de cannelle dans mes placards, j’en versais un peu de contenu dans les poches de mes manteaux, tous les matins, avant de partir au travail. Il est des petits gestes quotidiens qui, une fois répétés trop souvent, perdent leur sens premier. J’avais oublié pourquoi je faisais ça, et c’est en vous écrivant ces mots que je viens de m’en souvenir.
Quand je quitte le cabinet, ou l’hôpital, je plonge mes mains dans les poches, je les retire, les porte à mes narines. Alors je me souviens que j’ai été un jour un enfant sage qui ne savait rien de la douleur des Hommes et qui avait le droit de manger des petits gâteaux s’il avait été sage.

73 réflexions sur « L’homme qui abimait le fond de ses poches. »

  1. Libellule

    Beau texte. Je pense que vous n’êtes pas le seul, sauf que pour ma part je ne le fais pas en cachette : heureusement qu’il y a de bonnes odeurs pour compenser celles des soins …
    En ce moment beaucoup d’incuriques dans mon service, en plus c’est la période des gastro (si on change beaucoup de lettres à “incurique”, ça donne “je repousse la violence du monde extérieur et des rapports humains en ne me lavant pas, voire en faisant sur moi”)
    Alors j’ai grand plaisir à sentir les aromates de la cuisine, la lessive, les sachets de lavande glissés entre les draps, les branches des sapins, et surtout la peau de mon amoureux !

  2. Maman des Champs

    Ne penser qu’à l’odeur de la cannelle, oublier toutes celles décrites dans le (très beau) texte, ne penser qu’à la cannelle, ne penser qu’à la cannelle, oublier le reste et ne penser qu’à l’odeur de la cannelle !!! Si je me le répète encore un peu ça devrait aller…

  3. Cath

    “Si vous doutez de la véracité de cette histoire”… Non. Ma mère de coeur me racontait les soins apportés en temps de guerre quand elle refaisait les pansements, l’infirmière en chef lui intimant d’un regard l’ordre de se taire et de continuer sa tâche comme si de rien n’était… Du cran, du cran et encore du cran. Mais elle aimait l’air du grand large, ça oui.

  4. Julie

    Et voilà, et voilà et voilà !! Ce qui devait arriver arriva. Il a fallu attendre cette histoire pour que je ne sois pas d’accord avec Baptiste. D’habitude, je suis plutôt toujours d’accord avec ce que tu écris. Mais là, Non non NON ! Pourquoi ? Drame, ciel, fichtre, ciel, sapristi (et j’en passe, je ne vais pas tous les faire) ! Elle démarrait si bien cette histoire et il a fallut que tu écrives cela. Pourquoi ? Je suis si triiiiste maintenant ! Non, ça ne va pas du tout !

    Cannelle ?!! De la CANNELLE ?!!!

    Tant d’épices, il fallait que ce soit la cannelle… Bah c’est pas grave, j’t’aime bien quand même !!

    Blague à part, j’aime bien cette histoire d’odeur. Je me souviens d’une formation avec un médecin gériatre qui nous a parlé de la communication avec les personnes âgées. Elle nous a parlé des odeurs et de la mémoire olfactive. Elle nous a rappelé son importance et a cité en exemple certains établissements où les résidents étaient lavés avec le même savon, les draps avec la même lessive, les sols avec le même détergent. Univers aseptisé où tout le monde fini par porter la même odeur. Comme s’il ne suffisait pas de perdre son lieu de vie, ses habitudes, son voisinage, … on nous enlève notre propre odeur.
    La mémoire olfactive me semble être la mémoire la plus primitive, la plus vivace. On peut oublier un temps un parfum, il suffit de le sentir à nouveau pour que nous revienne en mémoire les souvenirs et les émotions qui l’accompagnait. ça m’est arrivé il y a quelques mois, en vacances: soudain l’odeur d’une plante. Impossible à définir mais c’était la même que dans mes souvenirs d’enfance; les vacances dans le sud avec mes parents. Et j’ai revu les trous d’eau où on se baignait, les randonnées, les visites de villages, les pic-nics dans les broussailles avec (toujours) une guêpe cherchant à boulotter un morceau de saucisson. Et mon père, héroïquement, qui a fini par la tuer d’un coup de couteau (bwaaah ! Papaaa, noon !). Tout ces souvenirs grâce à une odeur !
    Je ne dors jamais aussi bien que quelques jours après avoir lavé mes draps, quand ils sont encore propres et commencent à s’imprégner de mon odeur. Il n’est pas encore né celui qui me privera de mon traversin et de sa taie à moitié déchirée. C’est MA taie.
    Je suis certaine qu’aussi longtemps que je vivrais, les odeurs continueront à me faire vibrer. Je n’oublierais pas l’odeur des crêpes de ma mère (les meilleures. Je suis prête à défier n’importe qui), du bouchon de liège taché de vin, du café après le repas, de l’herbe fraîchement tondue, de la route après une pluie d’été… Et qu’y a t’il de plus sensuel que l’odeur de l’Autre ?
    Et je suis persuadée qu’on n’oublie pas les odeurs et les parfums qui accompagnent les moments moins heureux. Ceux qui accompagnent les corps vieillissants de mes grands-parents, ceux qui accompagnent la maladie, et tant d’autres.

    Baptiste, pourquoi as-tu barré “parce que je suis un gros sadique” ? Hein ? Hm ? L’as tu vraiment pensé à un moment ? Hé hé. T’as bien fait de le barrer, ce n’est pas du sadisme quand tu nous parles de choses vraies. On ne peut pas lisser tous les angles, on ne peut pas toujours éviter de dire les choses quand elles sont ce qu’elles sont. Bé ouais, c’est ça aussi l’être humain et je trouve que ça ne le rend pas moins beau. Juste plus vrai.
    Si tu signes mes livres (enfin les tiens… enfin je me comprends), je ne t’en voudrais pas si tes mains sentent la cannelle et qu’elle laissent un sillage de parfum entre les pages. Je les sentirais en me disant: ciel, fichtre, diantre ! ça sent son auteur !

    1. Julie

      Hé rien à voir, mais, l’image ! On dirait Olaf le bonhomme de neige qui a voulu réaliser son rêve et qui se rend compte qu’il n’était pas réalisable.
      En fait, pas réalisable du tout.

    2. marie

      “ça sent son auteur” mouarf! deux fois avec un piti accent germanique , et non c’est pas un gros sadique , c’est un longiligne sadique mouarf! again

    3. Cath

      Deux parfums remontent à ma mémoire.
      Petite, je regarde avec envie des photos de bonbons rouges, de pommes mirobolantes, mais je suis déçue : le papier glacé des magasines ne me rend pas le parfum ennivrant qui devrait aller de pair avec ces promesses gustatives. 16 ans, je rentre du lycée et soudain, une effluve a traversé l’entrée pour me chatouiller les narines. Je suis le sillage et je ” saute” littéralement sur ma mère. Ça y est, je le tiens, je l’ai ce parfum qui me promettait merveilles et délices… Le parfum qu’elle mettait au creux du cou lorsque j’étais bébé et que je m’endormais sur son épaule.
      Mais depuis, un abruti du marketing de ce grand parfumeur a jugé utile de changer l’orthographe du nom et de modifier la composition, transformant cette merveille de fleurs et de fruits solaires en immonde effluve de bordel. Ce parfum a depuis quasiment disparu.
      Et puis, cette eau de cologne discrète et fraîche, produit de consommation courante dont mon grand-père s’aspergeait généreusement après sa toilette du midi – la deuxième, celle qui suivait les travaux du matin- avant de nous rejoindre à table, celle qui fleurait les vacances… Celle que j’ai utilisée pour essayer de rafraîchir les mains paternelles qui ne répondaient plus à l’hôpital, celle qui devait masquer cette odeur d’antiseptique qui nous oppressait. Quand mon grand- père l’a réutilisée comme à son accoutumée, mon frère et moi avons eu la nausée. Alors nous sommes allés acheter un grand flacon d’eau de toilette de grand nom, celle des dimanches et du repos, et avons supplié notre grand-père de ne plus utilser que celle-là. Ce qu’il a fait pour ne plus nous voir pleurer.

      1. Julie

        C’est émouvant ces odeurs. Celles que l’on ne retrouve plus et qui nous manquent et celles qu’on ne veut plus sentir. Oui, elles sont émouvantes tes histoires Cath. Merci pour ça. 🙂

  5. marie

    la première odeur …celle qui me fouette les narines, me pince le coeur et me faire sourire à chaque fois que je la rencontre, c’est celle du goudron réchauffé par le soleil de l’été, je me revois , 6 ans, hier donc, courir comme une dératée pour échapper aux dindons maousses dans une cour de ferme. un homéopathe me dit un jour “c’est à ce point que vous aimez l’odeur de goudron? un peu Marcel !!! les dindons ne m’ont jamais rattrapé , que je me disais de par vers moi et lui qui rajoute “alors vous n’aimez pas les huitres !” en plein dans le mille , Emile. caractéristique de mon homéotype à ce qu’il parait …
    non mais sérieux là…je crois qu’ on réhabillite le nettoyage des plaies par larvothérapie ou asticothérapie… grâce à la mouche Lucilie, la belle verte. Lucilie c’est un très joli prénom… c’est pas cool qu’on l’ai donné à la mère des dévoreurs….

  6. Ahava

    Si tu veux te faire un gros shoot de cannelle avec une journée plus dure à encaisser que d’habitude….
    Tu achètes 100 grammes de cannelle en poudre, tu mélanges avec de l’eau chaude et tu t’en fais un après-shampoing.
    Mais tu ne dois pas faire ça trop souvent, ça éclaircit les cheveux à la longue;)

  7. Martineduouiabe

    Depuis preque 2 mois j ai l impression d etre connecté avec ” la fine”une fois avec l’une une autre fois avec l autre je les lis tous les jours meme si je suis plus là souvent mais je sais qu ils sont la .
    ce soir je te lis Baptiste et c est ce que je fais en ce moment retrouver les odeurs ,les musiques,et tout et tout et tout ce qui me ramène a mon enfance à mon frere.
    C est drôle ces connections
    Comme dirait H que mieux te garde.

  8. Albigène

    Comment s’appelle cet écrivain connu aussi pour sa passion pour la pêche.. ? Mais si, aidez moi…. celui qui était à la recherche d’un thon perdu….. et qui aimait bien revenir du côté de chez Swan ? Proust, Marcel pour les intimes …. Nous sommes nombreux à réveiller une mémoire involontaire et des tendres souvenirs avec des morceaux de madeleine avec ou sans une tante Léonie.
    Rares sont les événements ou les choses de nos vies qui réveillent autant de choses que les odeurs.
    Je pense au lait cru en train de bouillir, sur la cuisinière à charbon,
    au parfum à la violette que portait parfois ma grand mère, aux odeurs du grenier interdit…
    Retour sur terre !
    Pourquoi tant de cruauté Baptiste à travers l’évocation des pasteis de Belém ? J’en salive…mais nous sommes loin de Lisbonne…. Saudade.
    Bises parfumées et double dose pour Martineduouaibe.

    1. Suze Araignée

      Désolée de briser un mythe, mais la madeleine de Proust, à la base, sur son premier manuscrit, ce n’était pas une madeleine, mais une simple biscotte.
      (C’est pour éviter ce genre de découvertes que je brûle mes brouillons, vieux manuscrits et autres poèmes qui ne me satisfont pas.)

      Pour moi, fille de bûcheron, l’odeur de mon enfance, c’est celle de la résine de sapin.

  9. Biquette

    Ah! La cannelle et son odeur magique…Ma mère en mettait sur la moitié des gâteaux de riz, l’autre moitié c’était du caramel. Du coup, la cannelle j’ai tendance à en mettre partout: tisanes, desserts, plats mijotés! Et j’avais appelé Cannelle mon premier animal de compagnie!

    J’aime aussi le parfum des cheminées l’hiver en Lorraine où je vis…
    Et puis l’odeur si particulière du bord de la Méditerranée, mélange d’embruns, de pins, de soleil… on y va DEMAIN!

    Une petite semaine entre des cures de vilaine chimio qui pue , y a pas que pour les docs que la maladie pue!

    1. Mésange

      Fais le plein de cette belle parenthèse, Biquette. C’est magique de l’ ouvrir ensuite et de pouvoir sentir et voir encore lieux et gens quand on a été particulièrement heureux. Le parfum d’un petit sachet de lavande brodé avec tendresse, une plante à “oreilles d’éléphant”, une rose séchée, un caillou… et zou… le bonheur et le soleil sont là.
      Regardez un pitchoun avec son doudou moche, déchiré et que tout adulte trouve puant à souhait : pour l’enfant, l’odeur est un refuge de tendresse et d’apaisement. J’ai à la maison un doudou identique à celui de ma petite fille au cas où un oubli ou toute autre catastrophe rendrait le sien inopérant : jamais elle ne confond les 2 ; un passage sous le nez, la façon dont le tissu répond aux petits doigts… reconnaissance immédiate.
      Je me souviens de l’odeur de l’école à la rentrée quand j’étais enfant : la cire (ben oui y’a lurette!). Et bien cette odeur de propre, de cahiers neufs, je l’ai sentie à chaque rentrée de ma carrière de maîtreeeeeeeeesse.

  10. Grand33

    Bonjour Bibi,
    Alors voilà, petite pause café avec madeleine (non @albigène pas celle de Proust) et tiens donc ! un nouveau post de Bibi; Et là beurk j’ai pas envie de boire mon café tout de suite. Je lis la fin, et là, je me rappelle de l’odeur de la tourte feuilletée (fait maison) aux petits pois frais et au brucciu que faisait ma mémé, et Bim ! plus envie de manger ma madeleine.
    Merci alors VRAIMENT merci pour m’avoir fait raté ma pause ……
    Allez je t’aime quand même !!!
    La bise

  11. untel

    Quand mes enfants étaient de jeunes enfants, j’adorais les sniffer. En fin d’après-midi je mettais ma tête tout contre la leur, pour un câlin, et je respirais avec délice cette petite odeur suave et aigrelette dans leur cou d’enfant. Le parfum de leur innocence, c’était mon shoot. 🙂
    En grandissant, ils ont trouvé cela exaspérant, trop de proximité sans doute, alors j’ai du arrêter de le faire.
    Où retrouver maintenant cette odeur du bonheur, du temps de la complétude ?

  12. patiente

    L’odeur du bonheur… Pour moi c’est celle des feuilles que mon père faisait brûler au fond du jardin. Et quand il m’arrive (rarement désormais puisque l’écobuage est interdit) de voir une fumée à la campagne, je m’arrête pour retrouver ces odeurs et les souvenirs qu’elles ravivent en moi ! Mon père, sa brouette, ses mains rugueuses, ma mère qui râle parce que le linge qui sèche sur le fil va prendre l’odeur de la fumée !!!! Il fallait tout ramasser dans la précipitation et j’étais de la fête !!! L’odeur du linge séché dehors, au soleil… Et l’odeur des sachets de lavande dans l’armoire bien rangée !!! Cette année, j’ai fait des petits sachets de lavande pour des amis qui me sont très chers. Tous les ont “reniflés” avec un réel plaisir: peut-être que leur odeur évoquait, pour chacun d’eux, tendresse et ‘amour…. C’était le jour de la St Amour !

  13. Soulalune

    L’odeur des crêpes et du chocolat chaud … pour couvrir toutes les autres 😉
    Il est dur ce texte Baptiste, et l’on “sent” si fort à quel point le petit garçon que tu as été peut souffrir de l’univers trash dans lequel tu évolues maintenant .. mains dans les poches à la recherche des odeurs souvenirs protectrices, pour toi cannelle et gâteaux, et pour moi crêpes et chocolat chaud …

  14. saur

    C’est gentil d’avoir attendu que je revienne de la forêt pour mettre une autre histoire! 🙂
    Je n’avais toujours pas de réseau! 🙁
    la cannelle oui pour moi aussi c’est l’odeur de l’enfance,celle qui me transporte c’est l’odeur de la terre après une pluie d’été ou l’odeur de la fraise du jardin mûrie au soleil.
    Cette histoire est quand-même moins terrible que celle de l’odeur de peinture au mois de mai!

  15. Michel

    Je reçois ces lignes sur l’odeur de cannelle comme une réponse à “l’homme qui se sentait nu” du début Janvier. Que la mémoire (si fidèle et primitive) des odeurs heureuses “de l’enfant sage” réponde au “suis-je un imposteur ?” me plait beaucoup. Mais il fallait accepter de traverser le tourment du doute pour accueillir la réponse. La clairvoyance de relier l’envie de parfumer les poches à ce moyen de prendre soin de vous, de revisiter la palette si contrastée d’odeurs, et l’élan de nous partager tout ça, nous rapproche, nous libère, nous enrichit. L’ensemble des commentaires le prouve joliment ! Merci, Bibi. Il me reste à mieux m’approprier ce registre. Me manquent les bénéfices de “l’enfant sage”…

  16. Nours

    Plus tactile qu’olfactif, c’était du coton hydrophile que j’avais au fond de mes poches quand j’étais enfant. Soit le blanc qui se déplie en accordéon, soit des petits cotons ronds, de couleur pastel rose, vert ou bleu, et qui étaient légèrement parfumés. Je les sentais au bout de mes doigts et ça me rassurait.
    Et tout comme l’auteur de ce blog, j’ai réalisé il y’a peu de temps que j’aimais toucher des choses dans des moments où je me sens bien, selon un mouvement des doigts identique à celui qui caressait le coton dans ma poche…

  17. Hervé CRUCHANT

    Maman prenait la pomme et la faisait briller avant de me la donner avec un sourire de maman, pour que je la mange à la récré, en me disant : “Ma grand’mère faisait çà quand je partais à l’école… Va, mon grand. A ce soir… C’était bien. Elle n’a jamais su que je devais me cacher pour manger cette pomme d’amour tellement la vie des cours de récrés est cruelle et rude…

    J’ai longtemps fait attention à donner à mes enfants un mouchoir propre, si possible assorti à leurs yeux ou à leur tenue du jour, avec un peu d’eau de cologne imprégnée dans le tissu bien repassé. Un gâteau LU. Avant que les barres viennent donner des coups imparables dans ces rites tendres, désormais séculaires.

    Aussi introverti que peut l’être un papy face à la marée familiale qui se retire et vous laisse un peu pantois devant la vie, je n’ai plus l’occasion de faire briller les pommes ou parfumer des mouchoirs en tissus pour une frimousse qui va vivre sa vie. Ou alors avec mes enfants adultes, quand il arrive qu’un autan ou une tramontane poussent leur ennui jusque devant ma porte. Il leur est arrivé d’en sourire.

    Si vous rencontrez un jour, dans le métro ou dans la rue, un jeune vieillard qui mange une pomme de quatre sous brillante comme un baiser de maman et sent bon l’eau de Cologne, ralentissez vos pas et pensez à votre enfance. A vos “ne rentre pas trop tard; surtout ne prends pas froid…”. La vie n’est pas toujours moche partout….

    1. untel

      Et les cataplasmes à la moutarde, dont l’odeur piquante se mêlait à celle, douceâtre, de la farine de lin … Puis la sensation de brûlure de la poitrine, une vraie torture de l’amour maternel, “encore deux minutes” disait-elle, suivi du délice de la douceur du talc apaisant, pour calmer le feu de la peau.

      1. Michele

        Mêmes souvenirs pour moi, avec en plus du talc parfumé et un bouquet d’odeurs âcres lorsqu‘elle levait un coin du cataplasme pour surveiller son action. Supplice contrôlé ! “Ça pique, maman″. “Il le faut ma chérie, je vais te lire une histoire”. Chantage, autorité, amour ? Comment démêler tout ça quand on a 10 ans et qu’on est fragile des bronches ?

  18. Niphargus

    Jamais de cannelle à la maison, ma mère détestait ça… Où l’on est aussi héritier de l’histoire, bonne et mauvaise, de ses parents, et de leur propre rapport à l’odeur…
    Pour nous c’était les bourrasques iodées de la plage du sud Finistère, qui faisaient disparaître tout souvenir scolaire dans l’instant, pour une parenthèse entre cousins. Le parfum de la grand-mère jusqu’au jour où on est trop grand pour lui sauter au cou. La forêt après la pluie pour ramasser des champignons et voir les animaux sauvages. Ce parfum dont je n’ai jamais compris pourquoi il me remuait autant et qui m’a fait poursuivre un inconnu dans la rue un soir d’alcool.
    Et maintenant c’est celle du métro parisien, du mauvais café le matin, mais surtout, surtout, c’est celle des cheveux de mon fils quand je vais le chercher le soir chez la nounou. Je crois n’avoir rien tant aimé que l’odeur de son crâne juste après la naissance, avec la composante de liquide amniotique qui s’estompe peu à peu…
    Que de beaux souvenirs ce matin… Merci Baptiste!

  19. Julie

    Finalement, quand j’y pense, cette histoire me rappelle celle-ci: “Il boit pas, il fume pas mais qu’est ce qu’il…”
    Cet interne à la sexualité débridée, qui a besoin de sensualité, de pouvoir régulièrement toucher un corps sain, parce qu’il “n’en peut plus de la douleur des autres”. Se rappeler qu’au dehors il y a La Vie quoi !
    Je discutais ce week-end, avec un de mes meilleurs potes qui est médecin, de ces soirées totalement délurées qu’il a pu faire pendant ses études. Je lui disais que je trouvais un peu fou ce décalage entre un médecin qui va sauver une vie grâce à un massage cardiaque alors que la veille au soir il se baladait à poil en ville un plume dans les fesses. Et en même temps rien de plus normal, car comme il m’a dit, c’est “tellement difficile” (ou bien “on en chie”, je ne me souviens plus exactement du terme employé). Et moi spontanément qui lui répond: “et oui je sais”.
    Oui, à force de lire ces histoire j’apprend beaucoup de choses, je découvre. C’est aussi comme ça que la réconciliation fonctionne !
    Les soirées, le sexe, les petits rituels, autant d’échappatoires salutaires.

    Finalement, cette cannelle,… elle doit sentir bien plus qu’une simple épice dans la poche de Baptiste.

    1. untel

      C’est aussi un cliché !
      Quel est réellement le pourcentage de médecins qui ont eu ce comportement “débridé” pendant leurs études ?
      C’est tellement difficile, oui, mais il y bien d’autres métiers qui le sont.
      Il y a simplement des gens qui ne sont pas fait pour ce métier, ce sont peut-être ceux-là qui ont besoin de ce type d’exutoire. Les autres vivent, c’est tout.

      1. Julie

        Bien évidemment, je ne pense pas qu’il s’agisse de la majorité des futurs médecins. Pour autant, je ne suis pas certaine que ce soit totalement un cliché. Et encore moins que ceux qui ont besoin de cela ne soient pas forcément fait pour ce métier. Ils vivent aussi, mais sans doute ont-ils besoin de vivre parfois différemment ? Surtout si ça leur permet d’être parfaitement présents pour leurs patients par la suite.
        En tous cas je pense que ça a été nécessaire pour mon pote. Et les siens. (Aujourd’hui c’est un jeune médecin tout juste installé, père de deux petits garçons adorables et je suis fière de lui !)
        On ne connaitra jamais de pourcentage, et je m’en fiche. Je pense que c’est très personnel, pour chacun. Et puis, tout ceux qui ont fait les fous lors de soirées n’ont pas toujours eu une plume dans les fesses 😉

  20. Hervé CRUCHANT

    c’était après la guerre.
    ne me demandez pas laquelle, j’étais trop petit pour me rappeler de son rang. et puis j’ai jamais été bon en arithmétique. enfin, c’était au temps où on avait supprimé les tickets que ma mère me donnait pour aller chercher le pain chez le boulanger sur la place. sur cette place, l’hiver, il y avait un marchand de marrons. on disait “marrons” parce que c’était plus facile comme çà. il y avait des marroniers plein les allées autour du château qui donnaient des marrons, à l’automne. on se les lançait en allant à l’école mais c’était pas permis parce que celui qui en prenait un dans la tête avait une sacrée bosse et il fallait qu’il dise pourquoi à ses parents. et c’est à ce moment là que commençaient les vrais ennuis pour lui. on ne pouvait pas manger ces marrons là. j’avais essayé, parce que les marrons du marchand de marrons sur la place étaient trop chers pour nous. les marrons des allées sont amers et laissent un goût rèche dans la bouche. j’ai appris le mot rèche à cette occasion.
    à cette époque, ma mère avait récupéré une vielle capote de soldat et l’avait retaillée pour m’en faire un pardessus. elle l’avait fait cuire dans une grande lessiveuse et j’avais assisté à tout çà avec un véritable intérêt: le manche à balai qui touillait les tissus à teindre, la soupe noire dans le zinc, le feu de bois sous la lessiveuse, la sueur sur le front de ma mère. toute cette vapeur. comme les locomotives. mais ce que j’aimais le plus, c’était cette éruption soudaine et imprévue de jus par la tourelle du haut en forme de champignon. çà giclait d’une douzaine de trous avec des gargouillis rigolos. Maman s’activait en touillant, puis recouvrait le tout promptement avec un couvercle en forme de bouclier barbare tout en disant : recule-toi, tu vas être brûlé…
    je ne sais pas pourquoi je raconte çà. ah, oui, le manteau. la place, l’hiver et le marchand de marrons.
    en fait, il avait mis sur pattes un vieux bidon coupé en tranche et une grille récupérée dessus; sous le treillis, il y avait des braises qu’il flattait avec un carton d’emballage dans un mouvement de va et vient particulier qui les faisait rougir. les châtaignes, fendues d’un coup de canif sur le dos, brunissaient un peu plus en crissant sous le sac à patates qui les recouvrait, répandant sur la place et jusque sur mon palais rèche, le goût parfumé du bonheur. en fermant à demi les yeux, je croyais de nouveau à noël, à la chaleur d’un feu de bois, j’étais prêt à croire aussi qu’il existait vraiment des pays où on pouvait marcher dans la neige, faire des bonhommes, être heureux d’entendre des clochettes, voir des boules, des nœuds de rubans rouges… qu’il existait deschâlets de bois en vrai. pas seulement dans les histoires que j’écoutais le soir.
    il vendait ses chataignes cuites dans des cornets confectionnés d’un tour de main avec des pages d’un journal du jour d’avant. de ces feuilles dévolues à une deuxième vie : allumer des feux, emballer des verres, nettoyer les vitres. ou à mettre sous la chemise, quand il fait vraiment froid. c’était là un destin des plus nobles pour ces porteuses de nouvelles et de malheurs.
    quand maman m’avait donné une pièce, mais c’était vraiment rare, je pouvais acheter ‘un cornet de marrons chauds’. c’était alors toute une affaire pour moi; sortir le sou, héler le marchand qui faisait semblant de pas me voir, surveiller qu’il mettait bien pleine sa demi-mesure en bois -il otait toujours une chataigne du dessus, pour faire comme si c’était trop de générosité de servir si peu- et me servait convenablement.
    je mettais alors le cornet dans ma poche très profonde -la gauche- et prélevait deux chataignes brulantes pour les tranférer dans la poche droite. les mains dans les poches, j’avais les doigts nus au chaud. et ma main droite dépiautait habilement la coque en secret….
    fut un temps changeant durant lequel les chataignes furent plus plates, ou sèches, ou véreuses. le marchand s’était un peu aigri. ne rigolait plus avec les jeunes passantes. j’avais acheté un duffle-coat parce que je rêvais d’en porter un. parce que c’était un peu comme à la rentrée des classes : on achète du neuf et ce double décimètre en bois jaune posé sur une page vierge grands carreaux disent que vous avez de l’essence de grand homme, savant, médecin ou poète. mais surtout pour pouvoir mettre encore une fois des cornets de marrons chauds dans mes larges poches. retrouver mes rêves.
    un jour, j’ai eu les moyens d’acheter des grands cornets de marrons chauds. de ces cornets pour gens qui ont suffisamment d’argent pour acheter des grands cornets de marrons chauds sur la place l’hiver. de ces cornets qui ne sont pas finis quand on rentre à la maison après ses courses en ville. dont on peut partager le fond encore tiède avec sa maman tout en faisat des remarques sur le temps qu’il fait ou qu’il a fait. avant. quand ma mère me donnait des tickets pour aller chercher le pain chez le boulanger sur la place.
    mais le marchand avait disparu. sur le trottoir où il venait chaque hiver, il y avait un reflet vert et blanc dans la pluie : “BNP. votre argent m’intéresse”. j’étais un peu triste.
    quelquechose d’essentiel avait disparu.

    1. Grand33

      Joli l’ami.
      et dommage, la BNP a viré le marchand et ses marrons. t’inquiète ils ont bien dû garder la braise …..
      Allez tchin ! tchin ! au vin chaud avec tes maroons !!!

    2. Cath

      Il y a quelque chose de Don Camillo dans ces souvenirs. Je ne sais plus dans quel livre Don Camillo achète un de ces cornets de châtaignes qu’il partage avec un gamin qu’il a extrait du pensionnat, le gamin en question étant le fils de Peppone, comme il se doit…
      Et moi, toute mouflette que j’étais, je faisais la différence entre les châtaignes et les marrons, après avoir religieusement écouté la leçon de la maîtresse à la communale, une maîtresse pour six classes, qui nous apprenait à compter en faisant des tableaux avec des noisettes, des châtaignes, des marrons…

    3. Julie

      Très beau M’sieur Hervé !
      Il m’arrive de croiser certains de ces marchands l’hiver. Mais les marrons n’ont peut-être plus le même goût ? Ou alors celui de la nostalgie ?

    4. marie

      parfois on a le coeur qui saigne des gouttes d’enfance
      faut y aller mollo mon frère, avec ces potions magiques
      sinon pan!
      spleens et douces petites morts….
      alors?
      alors on chante ou on flamenquise
      exquise
      dans les brumes des jours d’AVANT
      comme des notes échappées d’un piano
      un soir d’été ,
      où le vent emporte les précieuses rêveries
      gonfle les voiles,
      et vogue, vogue mon joli bateau

  21. marie

    qu’apprenges Baptiste! tu stressssssssssssssssssssses , fébrile…..irrespirant…. dans l’attente du trois mars alors que tu as les meilleurs lecteurs du monde….tss tss tss c’est beaucoup trop tôt pour les contractionnes qui font le petit chien , repos couché de suite l’Ami, écoutes Craig Arsmstrong ça berce les poétes, ça fait danser les petits gars qui aiment bien les chaussures italiennes et qui marchent aussi sur les feuilles mortes après la pluie .
    keep cool ça va méga le faire

  22. Martineduouiabe

    Oh Baptiste je relis ton texte tous les jours’ et je suis de plus en plus nostalgique de mon enfance
    Alors raconte une autre histoire,
    S’il,te,plait ,mercî
    Martine,

  23. Suze Araignée

    La recette de mon psy pour favoriser la prise du transfert : choisir une huile essentielle qui lui plaît et lui correspond, et diffuser cette huile essentielle dans son cabinet, surtout toujours la même, afin que dans l’esprit des patients et patientes, cette odeur devienne l’odeur du psy, l’odeur de la thérapie, l’odeur du lieu, l’odeur du lien.

    Aujourd’hui, je me suis offert un cadeau d’une valeur inestimable : j’ai acheté un flacon de cette huile essentielle. En prévision de ses prochains départs en vacances…

  24. Christine

    Trop bien cette histoire!!! Bon je ne vais pas mettre un commentaire à chaque fois que c’est trop bien, car à chaque fois que je lis une histoire elle est trop bien…..

  25. Oona

    Si on n’a pas (trop) perdu l’odorat, je pense que lorsqu’on est vieux, ce sont vraiment les seules choses qui restent, non ? Après on peut toujours utiliser notre mémoire et les recréer … mais il faut que la mémoire soit toujours là … je pense à ma mère qui vient juste d’être diagnostiquée Alzheimer (et même si le diagnostic n’est pas sûr à 100%, les troubles cognitifs sont bien là …) et aux méthodes que nous allons sans doutes utiliser pour stimuler sa mémoire quand le temps sera venu … Elle aime tellement encore aller sentir les roses de son jardin, son jasmin, la clématite montana, qui sent “le gâteau au chocolat avec une pointe de vanille” mais uniquement à l’aube et ou coucher du soleil, les herbes exotiques ramenées du Vietnam qui lui sont devenues aussi naturelles que si elle était née là bas, alors que c’était mon père …
    Et du coup, je pense à mes souvenirs d’enfance, mes premières odeurs conscientes : celle du carton qui a été ma première cabane dans le jardin, associée à celle du costume en feutre de mon “Babar”, celle de la toile cirée de ma grand-mère paternelle, des jetons en plastique de la belote de mon grand père, des branches de l’immense saule pleureur. Les odeurs nettement plus organiques du restaurant Vietnamien de ma grand-mère paternelle, plus violentes aussi, mais indissociables de mes racines d’eurasienne, le nuoc man, la sauce soja, la friture dans laquelle rissolent des nems tout frais, l’odeur inimitable du bouillon de pho en train de longuement mijoter, et par dessus tout ce parfum mélé de la coriandre, de la menthe, du basilic thaï et de la perille (le shi zo cher aux japonais) promesse de soul food, cette nourriture de l’âme, si chère à mon cœur …
    Pourvu qu’on ne me les prenne pas toutes ces odeurs, ou en tous cas, pas tout de suite, encore un instant monsieur le bourreau …

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