VOIR.

Photo : David Van Oost

(Pour ma co-interne, la bise miss !)

Alors voilà, l’autre jour, j’étais dans le couloir, planté telle une algue au fond d’un marécage.
Je contemplais.
Ma co-interne a dit :
– Qu’est-ce que tu regardes, Baptiste ?
– Eux. Tu les vois ?
– Oui et alors ? Y a pas grand chose à voir…

Il y avait ce vieil homme, il y avait cette vieille femme.
LUI, obèse, 98 kilogrammes d’humanité posés sur un fauteuil.
ELLE, très fluette, presque hors du monde (sans doute creuse, pour être aussi légère !).
Plus de 180 ans à eux deux.
Un bouddha chinois et une flûte en os.
Le kinésithérapeute est venu les chercher. On manquait de déambulateur pour ELLE, alors le kiné a dit :
– Mettez-le dans un fauteuil-roulant, elle s’y tiendra en le poussant.
Je contemplais : il y avait ce vieil homme, il y avait cette vieille femme.
Ensemble, ils cheminaient.
Sur LUI, elle s’appuyait.
Par ELLE, il avançait.
180 ans à eux deux.
Qu’est-ce qu’une vie ? Des secondes suivant des secondes et se changeant en mois.
Tous ces milliers de jours sans se rencontrer ! Mille et mille inspirations, chacun tourné de son côté !

Ils furent enfants.
[…]
Ils sont vieillards.

Pour ces deux vieux, les hivers sont tombés, élargissant leurs âmes, écrasant leurs vertèbres. Ils allaient dans la vie sans savoir qu’en ce jour, telle une marche funèbre, leurs chemins s’uniraient le temps d’un long couloir.
Et les pas de la femme, et les roues du fauteuil, dessineraient une route : ELLE irait le poussant, IL irait la soutenant, comme deux belles voûtes dont les vieux dos feraient une très grande église, mariant d’un mouvement deux fins d’humanités que les saisons ont prises.
Que voir ?
Un homme ? Une femme ?
Un monument, peut-être ? Peut-être n’y a-t-il pas d’inconnus dans la vie, mais des Hommes, oui, beaucoup d’Hommes, que nous n’avons pas encore rencontrés.
Comme ce bouddha chinois, cette longue flûte en os et cette algue écrasée de silence par ce qu’elle voit dans nos hôpitaux.

“Tu sais, mon chéri, dans la vie, si tu dois choisir, choisis toujours la poésie.”
M.

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