Le lien.

(Cette nuit a été la plus longue, étrange et triste de nos vies d’internes. Notre amie est morte. Je ne savais pas quoi faire, ils m’ont dit d’écrire. Pour elle : la soignante, la jeune femme, l’amie, le médecin qui vous aurait soigné comme elle a vécu, avec douceur et discrétion)

Petit (grand) souvenir de l’externat.

Alors voilà Mlle G. 14 ans, myopathe, visage d’ange blond sur corps de nouveau-né tout grêle. Je dois lui faire une gazo. Pour être à l’aise, je demande à sa mère de me laisser sa chaise le temps du prélèvement.

– C’est à dire que je suis malade, moi aussi.

Aïe ! Boulette ! Le fauteuil roulant plié dans le coin est celui de la mère, pas de la fille. Je m’excuse poliment, lui dit de rester assise, que je vais chercher une chaise dans une autre chambre.

Elle, catégorique :

– Hors de question, je peux rester debout le temps du prélèvement.

Et, péniblement, elle se hisse à la force des bras et se tient, légèrement tremblante, devant le lit de sa fille.
Je prends sa chaise, procède à la gazo, jette un œil en coin : la mère sourit à sa fille.
L’une a mal aux jambes.
L’autre a mal au poignet que je ponctionne.
S’installe une forme de connivence à laquelle je suis étranger. La mère souffre en même temps que sa fille. Impression bizarre de ponctionner Mme G. et non Mlle.
Je retire l’aiguille, rend la chaise, la fille est soulagée, la mère se rassoit en poussant un soupir.

Je ne sais pas trop à quoi je viens d’assister mais c’était beau.
Je veux dire : étrange mais VRAIMENT beau.

Le lien.

ELLÃM ONRU : Tout est un.

Pour A. : un peu de nous est mort, un peu de toi reste en vie.

Et demain c’est promis, on sera drôle. Ou on fera semblant de l’être.

1 réflexion sur « Le lien. »

  1. Marion

    Comme toujours, je suis émue en vous lisant.
    Ce lien invisible est si fort, si beau, si fragile parfois…

    Ecrire pour soulager votre souffrance, pour rendre hommage à cette personne que vous avez perdue, mais qui à jamais fera partie de vous même, car certainement, là aussi un lien s’était créé. Ecrire pour panser cette déchirure, soulager les maux…

    Etre drôle malgré la douleur, être fort toujours, et redémarrer encore et encore. C’est une grande qualité que de savoir garder cette force quand on soigne les autres, une qualité essentielle sans doute.

    Et petit à petit, se réparer, puisque “l’on se remet de tout”, et avancer en étant encore meilleur…

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