Le moment le moins glorieux de mon année 2015.

Alors voilà, ce matin, en visite, j’ai vu une patiente. Elle va mourir aujourd’hui. Ses enfants sont près d’elle. On a augmenté un peu la morphine et mis un peu d’anxiolytiques.

Ils se mordillaient les lèvres, ils m’ont serré la main avec chaleur.

Ce matin, en visite, j’ai vu un homme qui va vivre encore de nombreuses années grâce à sa femme qui l’a obligé à consulter un médecin pour sa “petite douleur du dos”.

Il m’a dit d’épouser une personne qui m’aime assez pour “me casser les couilles.”

Ce matin, en visite, j’ai vu un enfant qui attend sa greffe d’organe. Ses parents lui ont dit que c’était pour pouvoir rejouer au foot. Mais c’est faux. Sa greffe, c’est pour pouvoir vieillir, se marier avec une personne qui l’aime assez pour lui “casser les couilles”, avoir des enfants, et mourir comme la première dame que j’ai vue, celle avec ses enfants et leurs mains très chaudes. 
Ce matin, en revenant dans ma voiture, j’ai eu un petit moment de vague à l’âme.

Alors j’ai posé la question la plus conne du monde à mon téléphone ((((( me demandez pas pourquoi j’ai fait ça, c’est un peu ridicule, et c’est pas le moment le plus glorieux de mon année 2015.))))
Sa réponse est exactement ce que je vous souhaite pour l’année qui arrive.
Exactement.
De la gentillesse (non, non, ce n’est pas un gros mot), des taux de cholestérol normaux, des bons livres (je connais un jeune médecin qui écrit des romans et qui… Non rien !) des balades au soleil et sous la pluie, du respect dans vos relations avec les autres même et surtout s’ils sont différents de vous. 
Et des greffes d’organes pour ceux qui ont besoin d’une greffe d’organe (surtout Léo). 

Le miroir magique (un conte de Noël).

L’histoire c’est C., aide-soignante, l’écriture c’est moi. J’en profite pour rendre hommage aux aide-soignantes et aide-soignants. Si vous voulez raconter c’est ICI

Alors voilà, un matin de Noël, C., aide-soignante, reçoit l’appel d’un vieil homme, Moïse. Un peu balbutiant, un peu lent, il tourne autour du pot << vous savez… je suis âgé, je n’ai aucune aide à la maison et… j’ai du mal à faire certains gestes… je n’arrive pas à me laver correctement… je sais bien que je ne sens pas très bon et… même à mon âge… on a sa dignité…>>

C. perd un peu patience : << Non, elle ne fait pas de consultation par téléphone ! >> Aussitôt, elle se rend compte qu’elle a été sèche, elle s’en veut, elle lui dit de venir, qu’ils verront sur place, sur pièce, et sur pieds.

Les heures passent, et Moïse arrive, et il est hirsute, et noir de crasse, et il dégage cette odeur insupportable de solitude, d’incurie. 

C. l’écoute patiemment, c’est Noël, il y a peu de patients. Moïse n’a pour seules paroles que des excuses pour son manque d’hygiène. V., l’infirmière, est d’accord pour donner un coup de main, alors elles lui proposent une douche.

Moïse ne se fait pas prier, mais sa gêne se traduit par un besoin de vider son sac. Pourquoi il en est là ? Jamais marié, jamais d’enfants, en conflit avec le reste de sa famille, isolé, peu d’amis… <<Un jour arrive et on s’aperçoit qu’on a pas de gens à qui plaire, vous savez ?>>…Non, elles ne savent pas. Seul, seul, seul… Il parle, elles nettoient. Enfin, elles brossent, bichonnent, briquent, rasent… Les poils de sa barbe tombent, elles lui nettoient les oreilles, lui coupent les ongles des mains, des pieds… l’eau de la douche est toute noire, et plus elle est noire, plus la peau de Moïse est rose… Il sourit, il dit merci, parce que, quand même, on le touche… Un AUTRE être humain le touche ! Il avait oublié ce que ça faisait, la chaleur de l’AUTRE ! Et il est là, tout joyeux, il raconte sa vie, sa solitude, il dit pardon pour l’odeur, pour l’aspect, pour les poux, il dit pardon et le savon coule, les ongles tombent, les croutes aussi, bleues, vertes, noires, des tas de croûtes… les peaux mortes aussi… on semble presque voir son visage maintenant, un vieil homme avec une histoire d’isolement ordinaire, et de laisser-aller… <<Dans ma vie, la tendresse, elle est partie faire la guerre !>>. Deux flacons de savon sont vidés, on frotte encore, l’aide-soignante en a vu d’autre, mais elle a du mal, elle gardera dans ses narines l’odeur âcre du vieux monsieur durant deux jours, mais ça y est, on y est, il sent la fleur d’oranger à présent, et ses cheveux sentent la fraise, et PSHITT ! PSHITT ! on met un peu d’eau de Cologne ! Et sa peau rougit, elle n’a plus l’habitude, sa peau, sa pauvre peau… Lui il sourit, elles sourient, elles amènent un miroir, il a les larmes aux yeux,

il rit,

il se reconnait.

Là, dans le miroir,

un homme surgit,

un homme apparaît. 

Il ne l’avait pas vu depuis longtemps. 

——

La fin heureuse, c’était là (arrêtez-vous).

La suite de l’histoire, c’est qu’il a remis ses vêtements qui n’avaient pas pris de douche, sa chemise maculée, son pantalon dur, sale et souillé, il a dit merci, il a sorti des pièces, une pièce, deux pièces, trois pièces, il y avait 10€.

<< Vous vous achèterez des chocolats pour Noël. C’est une nuit spéciale, vous savez ? >> a-t-il dit en les donnant à C., et comme il n’avait pas de mutuelle, pas de 100%, il a attendu au pied de l’hôpital, dans l’obscurité et le froid, puis il est rentré en bus, seul. 

——–
Nota : J’ai commis un papier sur Madame Jacqueline Sauvage, dans un célèbre magazine de presse. Voilà. Je vous embrasse et vous souhaite de bonnes fêtes. Merci pour cette année que nous avons passée ensemble. Pour mon blog, mes livres, nos rencontres aux dédicaces, les histoires échangées. Merci pour tout. 

Tant que nous sommes des Hommes, pratiquons l’humanité.

Sénèque 

La femme qui n’avait pas oublié.

L’histoire c’est Mamina, l’écriture c’est moi. Si vous voulez raconter, c’est ICI !

Alors voilà, milieu des années 60, Mamina, 20 ans à peine. C’est une toute jeune secrétaire médicale, elle vient d’intégrer un service de “cobaltothérapie” dans un hôpital de province (si tu changes quelques lettres à “cobaltothérapie” ça fait “radiothérapie, etc”).

Ici, on se connaît tous, les infirmières sortent des mêmes promos, les secrétaires ont été formées dans la même école, les médecins sont vraiment en phase avec leurs équipes.

À l’époque, tout le monde met la main à la pâte, il n’y a ni cahier des charges ni fiche de postes… S’il faut passer la serpillière, personne ne rechigne, s’il faut aller quémander une radio 3 étages plus haut, chacun s’y colle à son tour… 

Mamina m’écrit :

<< J’avais eu une éducation très provinciale, chez les bonnes sœurs… Quelques petits copains, oui, mais juste des petits bisous… je ne connaissais rien en dessous de la ceinture !.. >>

Ce jour-là, ils reçoivent un beau jeune homme, fin, avec de larges épaules, d’immenses yeux verts. Quand il sourit à Mamina, elle peut lui compter les dents tellement sa bouche, ses mâchoires, sa joie de vivre sont grandes.

<< Surtout, il avait de beaux cheveux bouclés, tout roux… >>

Il vient pour des marquages avant les séances de rayons. À cause d’un cancer des testicules.

Le médecin et l’infirmière s’affairent autour de lui, Mamina est assise à son bureau, tapant consciencieusement sur sa machine à écrire des courriers pris en sténo. Elle bataille avec ses feuilles de carbone !

Tout à coup, on l’appelle : l’aide-soignante est dans les étages, ils n’ont pas assez de 4 bras pour placer les sacs en plomb, orienter l’appareil, enregistrer les tracés, tatouer les repères, etc.

<< J’arrive avec le sourire, et là… Je vois pour la première fois de ma vie un gros et mou sexe d’homme… comme un oiseau… en train de dormir au milieu d’un nid de pailles rouges… Stupéfaction ! Si on est roux, tous les poils sont roux ? Si on est blond, tous les poils sont blonds ?

Mon Dieu ! Que j’étais bête et naïve ! >>
Cinquante années ont passé : maintenant, Mamina est grand-mère. Elle sait que, quand les cheveux blanchissent, tous les poils blanchissent aussi.

Ce dont elle se souvient surtout, cinquante années après, ce sont les grosses larmes bleues qui coulaient silencieusement dans la barbe rousse. 

Merci.

<< Grande est ma joie d’apprendre ce soir que mon livre a gagné/remporté le prix France Culture « Lire dans le noir ». C’est un superbe honneur qui m’est fait… Une raison supplémentaire pour remercier les lecteurs qui me suivent depuis la première heure. Merci de vos soutiens, de votre « bouche-à-oreille », de vos avis et conseils !
Je vous retrouve vous et vos familles et amis au pied du sapin avec « Alors voilà : les 1001 vies des Urgences » ou « Vous ne serez plus jamais triste », en attendant la sortie du troisième roman…  
 “Choisi avec attention, donné avec amour, reçu avec joie”
Merci à Audiolib pour la superbe édition sonore qu’ils ont réalisée.
PS : SHOOT THE BOOK : une petite photo, ci-jointe, parue dans L’Express, “Alors vous ne serez plus jamais triste” est actuellement entre les mains de producteurs hollywoodiens pour, peut-être (croisons les doigts), une adaptation au cinéma !
PS 2 : plein d’autres bonnes nouvelles à venir, mais je peux juste vous lâcher le mot suivant : “THÉÂTRE”. 
Des bises à toutes et tous, bonnes fêtes, bons repas et bons cadeaux ! >>
   

 

13 novembre.

(J’ai à peine retouché. Si vous voulez raconter, c’est ici.)

Alors voilà, je suis infirmière et je travaille dans un des hôpitaux qui a accueilli vendredi soir les blessés. Je travaillais vendredi après-midi d’ailleurs, j’ai passé la relève à ma collègue de nuit et je suis partie de l’hôpital à 21h30. Je ne travaille qu’à quelques minutes des lieux touchés, mais les services de secours et de défense n’étaient pas encore avertis. De plus, j’étais assez pressée de rejoindre mes amis et mon amoureux qui faisaient la fête au chaud dans un appartement… Ils étaient tous ensemble depuis le milieu d’après-midi, alors je rattrape mon retard, je prends une bière, deux bières, trois bières, je papote « et machin il a trouvé du taff ? », ou « et truc ça va avec sa meuf ? »…Là, on a reçu un appel « Je suis à côté du Bataclan, il y a des voitures de police, des camions de pompier partout et des gens me crient de partir, il se passe quoi ? ». Génération smartphone oblige, on ouvre les applis d’info : « Fusillade rue de Charonne ». « C’est où la rue Charonne ? C’est à côté du Bataclan, ça ? ». Bref, on ne comprend pas grand-chose, mais on continue notre vie parce que c’est pas possible ce qu’il se passe. Enfin c’est possible, mais inimaginable. Alors on continue de boire, de rire, de parler de tout et de rien, des trucs idiots qui me paraissent TELLEMENT sans intérêt maintenant. On envoie tous un ou deux textos à nos proches pour qu’ils se rassurent parce que, eux, ils doivent s’inquiéter. Nous on s’inquiète pas trop : aujourd’hui, le temps était superbe, le soleil était au rendez-vous, Paris était magnifique.

Puis l’un d’entre nous met les infos, on ressort nos portables… Je dirais que ça m’a fait comme quand on rêve, et que dans ce rêve s’immisce un sentiment de malaise insidieux, puis d’horreur totale. Je ne parlerai pas de cauchemar, parce que le cauchemar c’est ce que les personnes présentes là-bas ont vécu.

Là, j’ai reçu une notification comme quoi le plan blanc était lancé. Le plan blanc, c’est quand le personnel hospitalier est réquisitionné pour prêter main forte au personnel déjà sur place. 

Moi, je n’ai pas été appelée. Je devais travailler ce week-end et ils n’appelaient que les gens en repos.

Je ne me suis pas non plus portée bénévole, je ne me suis pas présentée par moi-même rien que pour voir s’ils avaient besoin de mains en plus. Je réalisais pas encore ce qui se passait, j’avais un peu trop bu, c’était irréel, je ne sais pas, je ne sais plus…

Certains de mes collègues travaillaient aux urgences cette nuit-là et nous ont décrit l’horreur et le capharnaüm organisé qui y régnait. Moi j’étais avec des amis à m’amuser, sans réaliser.

En me réveillant, samedi matin, je tombe sur les réseaux sociaux. Nombre de morts, nombre de blessés, avis de recherche, avis de décès… Je crois que c’est à ce moment là que j’ai pris conscience de l’ampleur des choses. Je veux dire la RÉELLE ampleur des choses.

Puis j’ai été travailler. Dans le métro, je me suis assise en face d’un homme, musulman ou chrétien je ne sais pas et à vrai dire je m’en fous, et on devrait tous s’en foutre, oui. Il avait un chapelet dans les mains, il récitait des prières. En y repensant c’était probablement un chrétien. J’aime à croire qu’il priait pour lui, pour nous tous, mais aussi pour eux, ces pauvres hommes assez insensés pour perpétrer de tels actes. C’est peut-être bête, voire même très con, je le sais mais bon… Au fond de moi, et même si je sais que c’est faux, j’essaye de me convaincre qu’ils ne réalisaient pas ce qu’ils faisaient, pauvres fous.

La mort dans l’âme, j’ai passé les portes de l’hôpital. Si j’avais pu y échapper et prendre mes jambes à mon cou, je l’aurais fait, mais il faut malgré tout que le reste de l’hôpital continue de tourner, soulager celui qui a mal, surveiller celle dont le cœur fatigue, et essayer de calmer le papy qui hurle et déambule à longueur de journée. Et j’avais tout sauf envie de ça, d’entendre des gens se plaindre de leur douleur quand d’autres ont été lâchement assassinés, de courir après des gens déments que leurs démences protègent, et qui n’ont pas conscience de cette barbarie innommable. En lisant ça, tu vas peut-être te dire que je suis une bien mauvaise infirmière pour penser ça, mais je ne pense pas l’être.

On en a pas mal parlé entre collègues, mais on n’a même pas essayé de s’imaginer, ni ce que c’était là-bas, ni ce que c’était chez nous, dans nos locaux. Et puis je suis allée voir mes patients. Et j’en ai encore plus parlé avec eux. Il y a ceux qui ont demandé à avoir la télé pour enfin avoir d’autres infos que ce qu’on leur a raconté sur ce qu’il se passait, ceux qui ont entendu les sirènes hurler toute la nuit, et ceux qui s’excusent d’être là « parce que d’autres auraient bien plus besoin de mon lit et de vos soins ». Et ce samedi là, malgré un service plein, il régnait un silence omniprésent. L’important, pour les patients, ce n’était plus EUX mais les AUTRES, ceux du 13 novembre. Et je les remercie ! Je les remercie de tout cœur ! Non je n’ai pas bâclé mon travail pour autant, j’ai aidé chacun d’eux autant que je l’ai pu, mais je les remercie d’avoir oublié, le temps d’une journée, certains de leurs petits tracas du quotidien qui parfois occupent toutes mes journées. Ce jour-là j’ai eu moi aussi le temps de penser aux autres.

Je suis effondrée, malheureuse et révoltée. Et c’est normal que je le sois, je suis une jeune parisienne qui aime sortir le soir, boire des verres entre amis, faire l’amour avec mon copain, profiter des terrasses, mais surtout, je suis un ÊTRE-HUMAIN. 

Mais malgré tout je m’en veux d’avoir ces sentiments. Tellement… Après tout je n’ai pas vécu l’horreur, je n’y étais pas. Je n’ai pas non plus perdu de proche, ni même connu quelqu’un qui s’est retrouvé au milieu de tout ça. Je ne l’ai même pas vécu par le biais de mon travail. Et je m’en veux de ressentir des choses aussi fortes, ça ne me semble pas… légitime ?!?! Alors ce que je vais dire est purement égoïste, mais oui, j’aurai aimé être là-bas, aux urgences. J’aurai pu choisir d’aider ces gens, mais je ne l’ai pas fait. Je suis allée me coucher et je n’arrête pas d’y penser. Je m’en veux de ne pas avoir été là pour ces victimes.

Ce qui va suivre est purement égoïste, mais j’aurai aussi aimé être là-bas pour voir et trouver une légitimité à mes sentiments. Je pleure pour les victimes, les familles, ma ville et mon pays et pourtant je n’ai pas vécu l’horreur, j’ai juste… assisté. Et je n’ai pas le droit de pleurer quelque chose que je n’ai pas vécu, non ? J’ai pas le droit. 

Et j’arrête pas de me le répéter…

Pour finir, j’aimerai juste citer ce qu’un patient m’a dit hier. Il est d’origine maghrébine, un prénom qui commence par « Abdel », typé, la barbe fournie. Et il m’a demandé un rasoir, et de la mousse à raser, parce qu’il a peur de subir le regard des gens. Ca m’a fendu le cœur et la seule chose que j’ai pu lui répondre c’est que ce serait triste. Je lui ai juste répondu ça, en essayant tant bien que mal de sourire un peu…

Ce serait triste, qu’il coupe sa barbe à cause de tout ça, non ?

Tu ne liras peut-être même pas ce texte mais merci quand même, ça m’a permis de dire tout ce que j’avais sur le cœur, et j’espère que tu ne me jugeras pas trop mal. 

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Pour ceux qui ne me suivent pas sur Facebook ici, je mets en lien un hommage que j’ai écrit pour les victimes. Je vous embrasse très fort.

HOMMAGE
  

Une histoire d’amour(s).

Alors Voila, toujours dans le cadre de mon exploration des réseaux sociaux et de l’élargissement du corps social qu’ils sous-tendent, j’ai poussé ce cri d’amour et ce coup de gueule. 

Ici :

UNE HISTOIRE D’AMOUR(S)

Je ne pense pas que cela a sa place sur ce blog, mais si vous pensez le contraire, je le mettrai (c’est vous qui décidez). 

Je vous embrasse. Et, pour ceux qui suivent ce blog depuis longtemps, qui sont un peu (beaucoup) comme des amis maintenant, même ceux qui ne commentent jamais mais qui viennent à la maison de temps en temps picorer mes histoires, je voudrais dire : JE VOUS AIME. Ne renoncez à rien. Jamais. 

Avec toute ma sympathie,

Baptiste Beaulieu

Sourions-nous.

Alors voilà, 

Je suis dévasté. Toutes ces vies… Tous ces visages qui défilent, ces jeunes gens qui auraient probablement changé le monde, chacun à leurs manières. Je déteste ce sentiment qui me pousse dans le ventre, cette haine.

Quel sens donner à l’existence?

Quelle consolation apporter à la terrible condition humaine?

Nous sommes tous là ! Ensemble ! 7 milliards de petits squelettes condamnés à nous rencontrer sur cette petite boule de boue qui voyage à travers l’espace, dans le silence infini d’une infinie solitude !

Aimons-nous, soutenons-nous, épaulons-nous, prenons-nous dans les bras, dans le métro, dans la rue, dans tous ces petits chemins de nos vies qui nous amènent à côtoyer l’autre.

Oui, sourions-nous, même (et surtout ?) si nous sommes différents.

Sourions-nous.

Prenez soin de vous,
PS : ce soir, je crois que je peux dire que je vous aime, même si je ne vous connais pas. Parce que vous êtes moi, et parce que je suis vous.
Baptiste.

“Tant que nous sommes des Hommes, pratiquons l’humanité”

Sénèque

Les choses que je sais et celles que je ne saurai jamais.

(Une fois par an je publie un texte qui s’écarte un peu de la vocation de ce blog. Et c’est souvent un gros pavé. Désolé pour vous, ça arrive aujourd’hui. Ça ne recommencera pas avant un petit moment. Je remercie les lectrices à qui j’ai posé la question et qui ont témoigné. Et pour ceux que ce sujet intéresse, allez voir les sites suivants, ils expliquent tout ça bien mieux que moi, avec moins de maladresses et surtout une plus grande légitimité.
Le magazine Causette, Madmoizelle, le site “antisexisme” et beaucoup d’autres, comme l’écho des sorcières, ou cet excellent article de Jaddo. Je prends une semaine de congés. Prenez soin de vous. PS : si quelqu’un sait d’où est le texte dans la photo j’aimerai le créditer du nom de l’auteur)

Je sais que je suis un homme de 30 ans, blond, blanc, cis-genre, médecin, socialement bien intégré, et je sais que je jouis sans le savoir de privilèges nombreux qui ne sont en aucun cas le fait d’un mérite quelconque.

Quand j’ai demandé aux femmes qui m’entourent ce qu’était le sexisme, ce qu’était “factuellement” le sexisme, je me suis rendu compte, pour la première fois de ma vie, des mille et une petites choses qui concourent à mes privilèges. Je sens déjà que certaines femmes vont rire, et que les plus féministes d’entre elles grinceront des dents. Mais je leur demande la même indulgence qu’on octroie à cet enfant qui découvre la non existence du Père Noël ou à cet autre qui tombe des nues et s’aperçoit que, non, ce n’est pas une bonne fée qui vient subtiliser la dent sous l’oreiller pour la remplacer par une pièce de 1€…

D’ailleurs, pardon pour elles, mais ce texte s’adresse avant tout aux hommes. Aux hommes qui ne savent pas et qui ne sauront jamais.

Je ne sais pas et je ne saurai jamais ce qu’on ressent quand le vendeur du magasin de bricolage regarde l’homme qui m’accompagne pour répondre à MA question concernant MA salle de bain.

Je ne sais pas et je ne saurai jamais ce qu’on ressent quand la maîtresse d’école s’adresse systématiquement à la maman quand il s’agit de parler des enfants. Ou la colère sourde dans mes tripes de femme violée quand un expert psychiatre dira d’un accusé en cour d’assises : “c’est un dérapage, un acte d’opportunité”. 

Je ne connais pas et je ne connaîtrai jamais l’indignation d’entendre qualifiée de “caprice” ma volonté de garder mon “nom de jeune fille”, ou ce qu’on ressent quand le maire de la troisième ville de France parle de ses collègues élus masculins en termes de “compétences”, mais évoque la nouvelle élue à l’agglomération en s’exclamant “jolie, en plus !”.

Je ne sais pas et je ne saurai jamais l’envie brûlante d’expliquer au notaire que non, vraiment non, quand il y a écrit sur le papier officiel “Mme et M [prénom-nom du mari]” moi, en tant que femme, je n’apparais pas. Qu’éprouve-t-on lorsqu’il vous répond : “Mais allons, madame, c’est PAREIL !” ? Je ne le sais pas et je ne le saurai jamais. 

(Et je ne parle même pas des chéquiers… Les femmes comprendront, les hommes pas du tout…)

Je ne sais pas et ne saurai jamais ce que c’est que de vivre dans une société où la plupart des insultes et des jurons sont liés à mon sexe de femme. “Con, connasse, Salope, va te faire foutre, putain, pute, va te faire enculer, enculée, pétasse, ” autant de mots de tous les jours qui me rappellent ma condition de pénétrée et la suprématie du pénétrant. (Rajoutons les PD, tarlouze, tante, etc.). ET TOUT LE MONDE TROUVE CELA NORMAL ?!?!?

Je sais, cependant, que plus j’accumulerai de conquêtes féminines plus je serai un tombeur, mais je ne saurai jamais ce que ça fait de se faire traiter de chaudasse, ou salope, parce que je suis une femme et que je prétends aux mêmes droits à la sensualité que les hommes. Je sais aussi, la honte induite et idiote, que j’ai ressentie petit garçon quand on m’a dit : “arrête de pleurer comme une fille !”. Alors, ça pleure comment une fille ? Avec ou sans les larmes ? Avec ou sans les yeux ? Est-ce que ça hoquette ? Est-ce que ça renifle ? (Sérieux, c’est une vraie question ça…)

Je ne sais pas et je ne saurai jamais que, pour chercher des informations sur mes impôts, je les trouverai en réalité sous le numéro fiscal de mon mari.

De même, on ne m’a jamais demandé : “Et le bébé c’est pour quand ?” au cours d’un entretien d’embauche. On ne me fait pas payer mes rasoirs trois fois plus cher parce qu’ils sont bleus ou des Stabilo parce qu’ils sont spécialement faits pour les hommes. 

On ne me regarde pas de travers quand je dis ne pas vouloir d’enfant. On ne me dis pas : “tu as une ampoule grillée sur ta voiture, il faut que ta femme s’en occupe”. Cependant, je sais qu’on me regarde avec approbation quand je dis que je repasse le linge, comme si c’était un exploit. (Et merde, la porcherie est partagée, on est plusieurs à vivre dedans, non ?)

Je ne sais pas et je ne saurai jamais le rire salace du policier qui prend la plainte pour viol de ma compagne lesbienne et murmure à son collègue : “Pour une fois qu’elle avait un vrai pénis entre les jambes !”

Je ne sais pas et je ne saurai jamais l’envie de frapper mes interlocuteurs quand, étant mariée avec deux enfants, j’accepterai un super job bien payé à 400 km de chez moi et que je m’entendrai dire : “Comment tu vas faire avec les enfants ?”

Parce que ÇA, on ne le dit JAMAIS à un homme. 

Je ne sais pas et je ne saurai jamais pourquoi à l’école on insiste toujours pour appeler d’abord la maman plutôt que le papa quand la fillette vomit. Je ne sais pas je ne saurai jamais pourquoi, dans les magasins, on trouve toutes les tailles pour les hommes, mais rien au-dessus du 44 pour les femmes. Parce que “les grosses, c’est moche, elles vont sur le net”, alors que les hommes avec de l’embonpoint c’est le pouvoir et la force de l’âge ! Amen !

Je sais (et je me souviens) de l’indignité d’un chef aux Urgences prétendant de toute sa puissante voix virile que non, l’excision est une coutume locale et qu’on “se doit de la respecter parce que ça rend la femme respectable”.

Je ne sais pas et je ne saurai jamais ce que ça fait de réduire mon indignation d’être humain à un simple désordre hormonal en un réducteur et lapidaire : “T’as tes ragnagnas, ou quoi ?”, digne successeur du “T’as un trouble hystérique, ou quoi” du 19 ieme siècle. (Pour les tordus de philo : “Le sexisme c’est emprisonner quelqu’un à l’extérieur de ce qu’il est.” Vous avez 4 heures.)

Est-ce que je suis en colère quand, étant une femme travaillant dans un pays européen, j’apprends que depuis le lundi 2 novembre au soir, je ne suis plus payée ? (Oui, oui, en Europe, un employé femme gagne en effet en moyenne 16 % de moins qu’un employé homme. Rapporté sur 365 jours, c’est comme si elles étaient rémunérées cinquante-neuf jours DE MOINS par an !) Je crois que oui, je serais en colère. Très en colère.

Je ne sais pas et je ne saurai jamais ce qu’on ressent quand, alors que je suis chef d’entreprise et qu’une discussion devient pointilleuse avec un client, celui-ci demande à parler au patron.

“C’est moi le patron ! CONNARD !”

(mais qu’est-ce qu’IL a celui-là ? IL a ses ragnagnas, ou quoi ?)

Je ne sais pas et ne saurai jamais ce que c’est de devoir assumer SEULE, dans mon corps et dans mon porte-monnaie, le poids de la contraception de mon COUPLE.

Je ne sais pas et je ne saurai jamais ce qu’on ressent quand soudain, dans l’avion, alors que je suis à ma place, l’hôtesse de l’air vient m’expliquer que je dois changer de place car je suis près de l’issue de secours et qu’il faut un homme à cette place. Je ne sais pas et je ne saurai jamais ce que ça fait de se faire traiter de sale pute parce que je porte une jupe, et que non, cela ne veut pas dire que j’ai envie de baiser (et quand bien même !), mais que simplement je me sens bien en jupe ou belle, ou les deux, et que tout être humain a le droit d’être bien dans sa peau et de se sentir beau. Je ne sais pas et je ne saurai jamais la colère d’avoir un doctorat et de pourtant devoir affronter des gens qui persistent à voir en moi une assistante, une secrétaire, une infirmière, une aide-soignante, enfin bref, tout ce qui n’est pas un docteur (je ne dévalorise en aucun cas ces métiers, simplement le fait qu’ils soient, dans l’imaginaire collectif, réservés aux femmes). Je sais, cependant, qu’il est difficile de trouver un déguisement de docteur pour ma nièce, quand seuls des déguisements d’infirmière sont proposés aux petites filles, et de docteur aux petits garçons. Je sais, aussi, que dire d’une enfant “c’est un garçon manqué”, c’est dire étymologiquement que l’enfant est ratée. Je sais aussi que le sexisme c’est consacrer spécialement une journée par an aux droits de la femme et aucune à ceux de l’homme avec un h minuscule (oui, il y a une ironie désabusée dans cette phrase.) Le sexisme c’est aussi (surtout ???) la femme qui aura lu ce gros pavé jusque-là et qui se demandera si tout cela EST vraiment du sexisme. Oui, je sais, au fond de moi, que le sexisme, le vrai, celui qui a gagné je veux dire, c’est cette femme, seule devant ce texte, en train de se dire que, finalement, tout cela “ce n’est pas si grave”…

Je pourrais continuer indéfiniment la liste des choses que je sais et celle des choses que je ne sais pas et que je ne saurai jamais. Alors j’incite le lecteur de ce texte à demander aux femmes qui l’entourent ce qui, pour elles, est le sexisme. Le sexisme pragmatique, j’entends. Factuel. Tangible. Quotidien. Palpable dans le réel. Où est-il ? Qui est-il ? Comment agit-il ? Parce que non, définitivement non, quand on est un homme, il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses qu’on ne voit pas, qu’on ne sait pas. Et qu’on ne saura jamais. Demandez aux femmes autour de vous, renseignez-vous, croquez la pilule rouge ! Et si vous vous décidiez à changez votre point de vue, à prendre la place de l’autre ? C’est comme ça que les révolutions arrivent : on commence par changer sa manière de regarder le monde, puis un jour voilà que le monde entier a changé.

La fille qui mettait des robes et s’occupait des papiers.

Alors voilà Marion. Elle est ma co-interne. Marion est la Dita-Van-Teese de notre promotion. Dans ses placards, 7 894 robes : en dentelles, coton, lin, soie… Différentes coupes, différents coloris, avec pompons, sans pompons, avec fanfreluches, sans fanfreluches, mais toujours avec une petite plume quelque part.
Elle a ce petit côté “rétro-chic/prêtresse sado-masochiste”. Jackie Kennedy version Marilyn Manson. Le jour, je la vois soigner les patients, mais la nuit, je la soupçonne très fort de fouetter des mecs à coups de côtelettes de porc. Et ils aiment ça.

Elle passe un diplôme universitaire d’ostéopathie et a débloqué une copine en deux tours de mains.

Le soir, elle aime bien se mettre sur la terrasse et écouter des livres audio. Enfin, UN livre audio : “Les Misérables”. Mais c’est un gros livre ! Ça fait cinq ans que “Les Misérables” lui confient leurs misères. Son oreille gauche s’appelle Jean Valjean, son oreille droite s’appelle Thénardier. Elle, au milieu, elle écoute, elle ressemble à Fantine.

Sur ses genoux, une barquette de lardons fumés qu’elle grignote crus :

– J’aime la viande, dit-elle avec un sourire plein de sous-entendus.

Moi, j’aime bien Marion. Je la connais depuis dix ans.

L’autre nuit, fin de fiesta, elle est allée chercher son serre-tête, tombé au fond de la piscine. Elle y est allée toute nue :

<< Je ne voulais pas mouiller la robe et les sous-vêtements.>>

Évidemment !

Hier, son père a avalé son repas de travers. On appelle ça une “fausse-route alimentaire”.

On vient de lui diagnostiquer une “Sclérose-Latérale-Amyotrophique”.

Si tu changes beaucoup de lettres aux mots précédents tu obtiens : “saloperie-neuro-dégénérative incurable”.

Le week-end, quand elle rentre chez lui, Marion s’occupe des papiers de son père. Il y a beaucoup de papiers, mais seulement deux jours dans le week-end.