Madame Oiseau

Quand je parle ici de mon expérience je n’évoque jamais un patient particulier mais des ensembles de patients, que j’agglomère sous un visage individuel.

Et en usant du même procédé je voulais vous parler de madame Oiseau.

Elle boit. Elle a hésité à m’en parler la première fois que nous nous sommes vus en consultation. Parce que c’est honteux. Pour une femme. D’ailleurs, elle parle peu, ses mots sont des événements. Elle m’explique. Elle va perdre son permis de voiture. Peut-être la garde de ses enfants.

Elle tremble, parait sur le point de s’effondrer.

Comme l’écrit l’excellente romancière Cathy Galiegue dans son roman sur l’alcoolisme féminin « et boire ma vie jusqu’à l’oubli » :

« Autant nommer les choses pour ce qu’elles sont. On ne boit pas. Boire, c’est pour se désaltérer. Un boulimique ne mange pas, il bouffe. Quand on se fait glisser de l’alcool dans le gosier, tous les jours, en quantité massive, alors on ne boit plus, on se livre une lutte armée dans laquelle l’assaillant est aussi l’assailli. »

Eh bien quand je fais sa connaissance, Madame Oiseau est l’assaillante assaillie.

On parle ensemble. Longtemps. De son histoire, de ses peurs, de ses regrets, des endroits où elle cache l’alcool dans la maison, « entre les plis du linge puisque de toutes façons personne hormis elle ne s’occupe du linge ».

Je ne dis rien mais cette histoire de linge, c’est peut-être une part du problème. Je ne sais pas.

Elle me parle aussi de cette fois où des policiers l’ont arrêtée et ont pris en se marrant des photos d’elle en train de tituber au poste. Du lendemain matin, aussi, où un policier a profité d’avoir son numéro de téléphone pour lui proposer un rendez-vous et « d’aller boire un verre ».

Quand on boit on est vulnérable. Quand on boit et qu’on est femme on est vulnérable au carré.

Eh bien je veux le dire : cette patiente s’en sort. Elle s’en sort toute seule. Elle est entourée, mais elle s’en sort. Et je voudrais vous parler de la façon dont j’ai vu, jour après jour, ses cheveux se faire moins gras, sa mise moins dépenaillée, son teint moins gris, et peu à peu, lentement, comme au printemps éclosent les bourgeons, revenir sur son visage un sourire, et du rose sur ses joues, et la vie reprendre ses droits.

Elle s’en est sortie. Elle s’est libérée. Elle est libre. Je ne dis pas qu’elle ne rechutera pas. Personne ne le sait, ça. L’alcool est un fil à la patte.

Mais elle a réussi.

Alors à toutes les madames oiseaux qui nous lisent je voudrais dire : ne perdez pas espoir.

Vous pouvez réussir, vous pouvez y arriver. Je le sais, je l’ai vu.

Parlez-en si vous vous en sentez la force. À un ami, un médecin, un parent, une collègue, une personne de confiance. Quelqu’un qui écoute sans juger. Parlez-en. Parlez-lui. Vous n’êtes pas seule.

(La suite de ces chroniques est disponible sur le site de France Inter, ICI)

(Je suis infiniment désolé : à priori un Bug fait publier plusieurs fois l’article et vous inonde de mails. Je déteste être spammé. Toutes mes excuses pour ce cafard dans la machine…)

13 réflexions sur « Madame Oiseau »

  1. Cathy

    Tellement bien racontée cette histoire ……………..Bravo à toutes ces madames OISEAU .Et un grand merci à vous BAptiste de savoir écouter ces grands bléssés de la vie .

  2. Tijac

    Joli billet (comme d’habitude), qui touche d’autant plus que nous avons tous quelques patients ou patientes ayant eu 1 parcours chaotique, mais qui ont fini par se délivrer de la drogue ou de l’alcool.
    Une petite pensée pour nos collègues infirmières, sage-femmes, kinésithérapeutes, etc, qui récoltent aussi des confidences et savent écouter, aider, transmettre de l’espoir. Vos lecteurs et lectrices apprécieront sûrement ce billet de Dix Lunes :
    http://10lunes.com/2018/11/la-proie/

  3. Nina

    Un grand merci pour toutes les madame oiseau dont je m’occupe depuis que je suis arrivée dans le service d’addicto où je suis infirmière…
    Cela ne fait qu’un mois et quelques que j’y suis, et mon dieu, quel courage elles ont!!!
    Merci Baptiste, merci pour tout

  4. Nathalie

    Je suis d’autant plus touchée par ce billet que moi aussi, je bois. Pas dans ces proportions-là. Mais tous les soirs. Pas dans ces proportions-là, mais nettement plus que les deux verres recommandés (ou un seul, d’ailleurs, ça change tout le temps, je ne sais pas.)
    Je l’ai dit à tous les médecins auxquels j’ai été confrontée pour mes phlébites récidivantes. Le seul qui ait “tiqué”, mon médecin traitant, m’a juste dit que ça fluidifiait le sang, donc pas de problème de ce côté-là. Puis il m’a demandé si je n’avais pas envie d’arrêter, j’ai dit “non”, fin de la conversation. Je crois que j’aurais aimé qu’il creuse la question, lui qui me reçoit systématiquement en cinq minutes chrono et qui semble croire, comme tous les autres, que je “n’ai pas le profil” pour qu’on s’inquiète pour moi.

    Je ne dis pas ça pour vous, Baptiste, ou pour toi, vu que je t’ai tutoyé dans mes derniers commentaires. Je voudrais simplement… je sais pas, dire que parfois, ça ne se voit pas que les gens sont malheureux, que c’est sans doute plus commun que certains ne voudraient le croire. Et je profite sans doute aussi de la bienveillance ambiante pour livrer un témoignage anonyme.

    1. Nathalie

      Vous n’avez , de toute évidence, aucune conscience des mécanismes sous-jacents de l’addiction. Ça n’existe pas, les pilules magiques.

      Ma mère en prenait, tiens, du baclofène. Pas pour lutter contre l’alcool, mais contre la sclérose en plaques. Ça soulage. Ça ne règle rien.

  5. Joseph K

    Quel dommage qu’un médecin, une fois encore, se refuse à parler des A. A. au moment d’aborder le “vous n’êtes pas seul”. Renseignez-vous sur le taux de réussite (Abstinence totale) chez les AA et l’effrayant taux de rechute chez ceux qui se contentent d’en parler aux ressources que vous citez.
    J’ai apprécié la qualité de votre écrit, soyez-en sûr, mais je vous recommande vivement… d’en parler avec l’un de vos collègues au fait du remarquable travail des AA.
    Un abstinent depuis 25 ans, qu’un médecin avait à l’époque invité à pousser la porte des AA, alors que son collègue m’avait jugé “foutu”.

    1. Michel

      Je suis entièrement d’accord mais heureusement tous les médecins ne sont pas ignorants des AA. C’est vrai qu’en lisant ce beau « témoignage « , je me suis immédiatement dit que c’était bien dommage bien que je sois très heureux pour elle de son succès que Madame Oiseau fasse ce chemin seule alors qu’il y a moyen d’être accompagné par le soutien des AAmis. Et autour de nos tables, il y a une telle chaleur que je suis vraiment heureux d’y aller. Tous ces témoignages entendus au cours des ans me tiennent chaudement compagnie et me permettent de traverser les inévitables moments difficiles que l’on rencontre même quand on a arrêté de boire depuis pas mal de 24 heures.

  6. Blavet

    Bonsoir, nous sommes très solidaires de l’ensemble des personnes qui interviennent dans tous les hôpitaux de France bien sur. Solidaires et conscient du problème de cette urgence avec un manque évident de moyens mis à leur disposition pour leurs interventions. Bien entendu vous faites votre travail, mais vous auriez pu user de votre droit de retrait par exemple devant les risques encourus avec vos faibles moyens de protection (comme d’autre corps de métiers l’ont fait), mais vous avez néanmoins poursuivi votre travail courageusement et avec la peur au ventre pour beaucoup d’entre vous (ce sont des retours de Lyon sud et de Grange blanche sur Lyon). Alors nous participons tous les soirs à vous honorer et vous remercier, musiques, applaudissements, percussion et tout ce qui fait du bruit, nous sommes sur la commune de Saint Laurent de Mure, et vous ne pouvez nous entendre bien entendu. Par contre on vous dédie 2 musiques par soir ( de 19h 48 à 20h 10), alors on aimerait, si vous pouvez prendre qq minutes, que vous nous transmettiez vos choix de musiques /chansons, que nous diffuserons pour vous chaque jour . Merci par avance et nous pensons bien à vous tous les jours.
    Bon courage. Contact; mcpblavet@free.fr
    P Blavet

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