Le soin.

En congés cette semaine, je vous remets ici un article publié dans une revue médicale et que vous m’avez demandé. Je reviens la semaine prochaine avec de nouvelles histoires ! Prenez soin de vous…

Vous connaissez Spiderman : il s’agit d’un jeune homme piqué par une araignée radioactive grâce à laquelle il développe différents superpouvoirs. La phrase qui revient dans chaque bande dessinée est la suivante : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » Nous, médecins, mettons au monde, soignons, soulageons, guérissons, sauvons. C’est notre quotidien. Soigner, soulager, guérir, sauver. Mais si notre travail n’était que cela, même la personne la plus équilibrée du monde développerait un complexe de Dieu. Y a-t-il un grand pouvoir à exercer notre profession ? Je le pense. Il y a donc de grandes contreparties : les responsabilités de Spiderman.
Nous frayons avec la peur, la douleur, la mort. Nous sommes en première ligne. Nous traitons avec l’animalité humaine, les actions et les sentiments primaires. Je voudrais évoquer les familles de nos malades. Même l’homme le plus érudit, avec les meilleures manières du monde, se transforme en bête quand la personne qu’il aime a mal. Alors que l’équipe soignante revêt son armure préférée, celle avec les coudières blanches et les grosses coques d’épaule, celle qui atténue la douleur, celle qui te fait revenir au boulot le lendemain, parce qu’il y aura d’autres personnes à aider, à sauver, l’homme s’enfonce. Et du fond de son trou, il voit les guerriers en armure aller et venir. Il ne sait pas que cette armure, celle que nous portons et qu’il déteste, va permettre au médecin/aide-soignant/infirmier de sauver, plus tard, cette autre personne qu’il aime, que cette armure sera le point d’ancrage dont il aura besoin quand il se sentira devenir fou d’inquiétude pour son enfant, son ami, son amour.
Le médecin fait le métier le plus beau et le plus laid du monde. Il prend un ascenseur émotionnel une bonne centaine de fois par jour, il sauve. Mais il perd. Avec le temps, il est de plus en plus difficile d’enlever l’armure… Alors, un jour, certains médecins ne l’enlèvent plus. Pas volontairement, simplement pour gagner en temps, en efficacité. Parce qu’il faut toujours « sauver plus de monde ». Le paradoxe de notre métier ? Être des plus humains tout en nous obligeant à nous protéger de notre propre humanité pour pouvoir l’exercer. N’ayons pas honte de montrer que nous sommes nus sous nos blues. Pour que ce moment d’incompréhension où la fracture se fait, cesse d’être un espace de déchirure mais un simple lieu de réconciliation.
Un jour viendra où nous n’aurons plus besoin d’hôpitaux. On inventera une pilule panacée, un miracle qui guérit toutes les maladies et efface les douleurs. En attendant ce moment-là, dans très très longtemps, il y aura toujours des hommes debout chargés de relever des hommes couchés pour les garder au monde. Ce geste, ce bras tendu, c’est ce qui nous sépare de la barbarie et de l’anarchie, c’est ce qui fait l’humanité en l’homme et le rend plus beau que ses divinités. Tant qu’il y aura le soin, nous serons des hommes. Vraiment. 

56 réflexions sur « Le soin. »

  1. Fabymary POPPINS

    Ce que tu relates là je l’entends avec mes enfants et amis, médecins, infirmiers, quel métier, ma fille me dit souvent que lorsqu’elle se retrouve avec les familles qui pleurent leur père, mari… décédé, elle sait qu’elle ne doit pas se laisser envahir par l’émotion, elle prend sur elle et pourtant elle ressent cette douleur et elle aussi s’est “attachée” à ce patient.

    Elle fait un geste toujours quand un patient part, c’est symbolique car elle ne croit pas en dieu, elle ouvre la fenêtre, comme pour laisser l’essence de la personne s’envoler, elle a vu une infirmière en soins palliatifs le faire et elle a trouvé le geste beau et le perpétue.

    Merci pour ce beau témoignage, et bonnes vacances et dédicaces

  2. 40

    Hélas, il n’y a plus de fenêtres qui s’ouvrent à l’hôpital, ni chambre ni couloir, rien…Tout est verrouillé, confiné, sans air, sans oxygène, concentré d’air pollué ; par mesure de sécurité paraît-il, pour qu’on ne se jette pas par la fenêtre. Très difficile à vivre. Oppressant.

  3. Rainette

    Yesssssss ! Je serai à Fuveau demain à la première heure (ou presque) !
    Je viens de vous “découvrir” et déjà vous arrivez (c’est un signe non ?)
    Vous avez prévu qq chose pour l’heure du déjeuner ? 😉
    En attendant demain, voyons voir comment on dédicace une liseuse …..

  4. Biquette

    Toulouse, Nancy, Marseille, oui mais voilà quand je suis là, tu es ici, et hop tu pars quand j’arrive ou le contraire! Dommage car j’aime bien parler et faire des free-hugs!
    Et puis demain je souffle une bougie de plus, et ça ce n’était pas gagné il y a tout juste deux ans!
    Bonnes dédicaces!

      1. Biquette

        Merci gentille Mésange!!! Nous fêteront Noël au Québec avec les rennes et tout, ça va être génial!
        D’ici là : la méditerranée pour mon chéri et moi!

        1. Mésange

          Alors ça, Biquette, Noël au Québec, ça va être génial ! Surtout en famille, et avec les Pitchouns… Vive Skype !
          Bonne dégustation de magnésium (ben oui, il y a plein de magnésium dans le chocolat donc c’est bon pour la santé !) et profitez bien de la Méditerranée.

          Baptiste, félicitations pour ton entrée dans la Société des Gens de Lettres.

    1. martingoule

      Moî pareil,
      Pour une fois que tu viens pres de Marseille ( courageux tout le monde a peur de Marseille)
      J’étais dans les Asturies a force a force d’entendre Ma Rofine en parler j’avais envie d’y aller .
      Je t’ai raté mais j’ai découvert les Asturies.
      Je te le conseille .
      Wouah”……….MAGNIFIQUE.

      1. Biquette

        Merci Soulalune et Rofine! La famille est loin, heureusement il y a skype, et mes petits-enfants m’ont bisouillée par écran interposé. La petite dernière a regardé derrière l’écran de l’ordi de son papa pour voir où se cachait sa Yaya!

  5. bab79

    Bonsoir, j’ai lu cet article dans mon hebdo préféré cet après midi et hop ! je le retrouve ici ce soir…
    Juste ce petit mot pour dire que ça donne envie de lire et relire certains articles, qui nous font sourire, rire, rire aux larmes ou pleurer… mais à chaque fois les émotions sont là…
    bonne continuation à ce blog et à vos écrits ailleurs aussi.

  6. Françoise

    Bonjour ,
    Merci pour cet article ,qui retrace bien notre ambiguïté de soignant ,Nos pairs nous ont appris à garder notre carapace mais dans la pratique il me semble salutaire de laisser parfois s’exprimer notre peine nos émotions …depuis 2 mois je suis passée du statut de soignant à celui de soignée …pas facile ..mais si un jour je peux reprendre mon travail je sais qu il a des mots que je ne dirais plus des choses que je ne ferais plus , par contre j enlèverais mon armure à chaque fois que cela pourra être utile au patient .et à moi ! .Merci pour tes écrits toujours très justes et sensibles ..tu dois être un formidable medecin …

    1. lectrice boulimique

      Pour être un soignant qui sait ce que c’est que bien soigner, il faut aussi – et peut-être même d’abord – avoir été un soigné qui a vécu ce que c’est d’être bien – ou mal – soigné.

  7. Rofine

    “Une parenthèse importante”
    Aux lectrices et lecteurs n’ayant pas eu l’heureuse nouvelle, je vous la transmets : notre Docteur/Écrivain Baptiste Beaulieu a été admis en tant que membre de la Société des Gens De Lettres le 21 juillet 2015 !
    C’est un immense bonheur pour lui, que son travail d’écrivain soit reconnu et surtout il remercie TOUS ses lecteurs de le soutenir.

    Bon week-end à vous !

  8. Rainette

    Bon anniversaire Biquette !!! (je ne te connais pas, mais si tu apprécies Baptiste, tu es forcément “bien”)
    Merci Baptiste pour ton sourire et ces câlins précieux qui ont illuminé ma journée.
    J’ai toujours un profond respect pour les soignants, depuis les débutants ou tout petits, jusqu’aux professeurs-mandarins ! (juste pas pour les techniciens en radiologie qui ne savent pas trouver une veine et finissent par exploser le dessus de ma main, me faire pleurer, et m’engueulent en plus)
    Les mots tout doux sur la relation entre patients et soignants, il fallait qu’ils soient écrits et vous l’avez fait merveilleusement bien. (euh, on se dit “tu” ou “vous” ?) Bises !

  9. Julie

    Ouhalala ouhlala ! ça fait un petit moment que je n’étais pas venu commenter le blog ! Vous m’avez manqué… 😉
    Du coup je suis très en retard pour certaines choses: Happy Birthday à Biquette et à Baptiste ! (oui j’ai dit que j’étais en retard).
    Baptiste, les 30 ans c’est tout rond, tout mignon. Je le sais, j’ai le même âge. On est encore frais et en même temps suffisamment mature pour réaliser pleins de jolies choses. Vieillir, on n’y peut rien, c’est comme ça. Grandir… Ne grandit pas trop, garde ta fraicheur et un peu de candeur. Conserve ta capacité à t’émerveiller et à nous émerveiller ! 🙂

    J’aime beaucoup le texte du jour. (Bon, c’est vrai que j’aimais déjà pas mal la phrase tirée de Spiderman… ah ah !)
    Cette image de l’armure qu’endossent les soignants… j’aimerais bien que tous les patients et les familles des patients puissent la comprendre. J’en connais autour de moi qui ont souffert de l’attitude des professionnels soignants à un moment de leur vie extrêmement douloureux. Pourtant j’ignore si le fait de comprendre cela aurait rendu moins douloureux ce moment de leur vie… C’est certainement très dur pour les médecins, infirmiers, etc. de jongler entre l’empathie et essayer de se protéger malgré tout.
    En tout cas c’est très bien écrit/décrit. Merci !

    (Fuveau…Mais… mais alors tu as vu ma cousine ! ça me fait plaisir qu’elle t’ai vu, j’ai l’impression d’avoir transmis un petit quelque chose. Bises !)

  10. Karine

    Bonjour Baptiste, et bon anniversaire à Biquette !
    j’ai eu l’honneur d’être parmi l’une des premières lectrices de ce blog, découvert après avoir lu un article sur le monde.fr. Ce blog fédère de belles personnes, c’est rare que j’aime à lire les commentaires autant que le contenu d’un blog mais très souvent les belles personnes qui te lisent écrivent de très belles choses aussi. J’ai souvent eu l’envie d’écrire un commentaire ou une histoire mais ne me suis jamais lancée. J’habite au Burkina Faso où j’exerce un métier passionnant : la recherche sur les moustiques vecteurs du paludisme. Le Burkina Faso regorge de belles personnes que j’ai la chance de côtoyer chaque jour. Ce pays regorge aussi d’histoires tristes de morts prématurées et d’hôpitaux mouroirs par manque de tout. J’ai suivi tes itinéraires de dédicace en espérant pouvoir te croiser lors de mes vacances ou missions mais sans succès. Alors voila, ce qui m’amène aujourd’hui est le fait que tu seras bientôt à Nancy où habite ma maman, bientôt 80 ans, malade, courageuse. Demain je l’appellerai et lui demanderai d’aller au salon du livre et de m’acheter tes romans. Et de te demander de les dédicacer pour moi, qui viens de fêter mes 40 ans. Tu lui donneras un free hug, elle en a besoin, et tu la soigneras un peu comme ça. Si tu veux bien …

    1. marie

      plus qu’un blog ce petit coin de toile c’est un authentique médite-calmant et un sacré voyage, votre maman va être conquise et sous le charme . Bonne recherche et bonne lecture

  11. Marie

    Merci. Merci pour vos textes qui sont toujours si juste et touchants.
    Je ne suis qu’une orthophoniste, mais je côtoie les hôpitaux, et parfois je comprends vraiment ce que vous exprimez.
    Merci 🙂

  12. cecebibou

    Toute nouvelle…mais juste pr les commentaires!mon cher baptiste,je te lis depuis le début et quel début! !!tes mots me donnent l’envie de continuer à vivre ma FOLLE profession d’infirmière! !!pas tjrs facile…mais tellement essentielle et vraie!!!je voulais juste te remercier pour le bel être que tu es et ttes ces merveilleuses émotions que tu donnes à travers tes mots…j’en profite pour saluer ttes ces personnes qui commentent…la bise mr Baptiste…ps:j’ai croisé les licornes multico,je les ai même touchées,drôle d’ aventure à 30 ans!!!!mais grâce à tes mots j’ai apaisé mes maux…parole de soignante!!!!

  13. Stef Handinary Stories

    Bonjour Baptiste,
    Je fais partie de ces personnes qui ont eu un long moment besoin de gens comme vous.
    Mais depuis bien avant cette période, ma maman faisait partie de votre “monde” de soignants. J’y ai grandi et je m’y suis sentie bien, toujours. Alors, quand j’y suis restée plus d’un an, à temps plein, ça m’a paru moins difficile. Merci pour tout, j’aime ce que vous écrivez, la manière surtout. A bientôt
    Stef

  14. angélique

    bonjour, ce texte m’évoque les réflexions d’un praticien d’un autre genre (ne sachant pas si je peux le citer, je tais nom) :
    “… lorsque l’on cherche à se protéger en pareille situation, ce n’est en fait que de soi-même. Nous ne nous protégeons pas de l’autre, mais de nos propres réactions face à ce qu’il (malade, mourant…) vit. Il est un miroir qui nous renvoie à nos propres blessures. Libre à chacun bien évidement de se fuir en plaçant le danger à l’extérieur, au risque parfois de sombrer dans le conspirationnisme ou la paranoïa. Sans doute est-il préférable à mes yeux d’accueillir nos peurs en être responsable, de leur donner la parole et de s’engager sur un authentique chemin de guérison. Il devient alors possible de percevoir pleinement la souffrance d’autrui, mais celle-ci ne fait que passer. Elle nous touche profondément, mais ne nous envahit pas, telle une vague qui nous traverse intégralement sans pour autant nous submerger. Nous découvrons ainsi qu’il est possible d’ouvrir notre coeur sans se placer pour autant en situation de vulnérabilité.”

    1. angélique

      oups, j’avais pas fini!
      je connais bien cette armure dont tu parles et travaille à m’en défaire, j’aimerai beaucoup pouvoir regarder la douleur d’autrui, comme les bulles d’un verre de champagne, et partager les émotions de cette relation de soin (comme partager l’effet champagne entre amis!)

      belle route à tous.

  15. eli rem

    J’aimerais pouvoir croire que c’est l’armure qui les soutient qui empêche beaucoup de médecins d’être tout simplement humains, mais je crois que beaucoup d’entre eux n’aiment tout simplement pas les autres et font leur travail comme s’ils allaient au bureau sans humanité, et il en faut beaucoup pour supporter la douleur et la peur des autres….. Mais merci à ceux qui savent nous accueillir, nous patients, avec nos peurs, nos douleurs, et notre besoin d’être reconnu comme une personne et non un numéro.

  16. Phinette

    un de tes plus beau texte Bibi, et il ne me fait pas pleurer pour une fois tellement il me donne de l’espoir. Ah si finalement je pleure en écrivant mon com. Merci Bibi de me faire avancer

  17. Herve CRUCHANT

    Je veux dire :
    Toute ma profonde et réelle sympathie pour ceux et celles qui soignent.
    Tout mon immense dégout à la lecture de ce texte ignoble.
    Que Mieux vous garde.

    1. Julie

      Hervé, pardon, je n’ai pas compris: pourquoi un “immense dégoût à la lecture de ce texte ignoble” ?

      (Autre chose: j’aime l’expression “que Mieux vous garde”. Elle conclue très bien chacun de vos commentaires)

      1. Herve CRUCHANT

        Je m’excuse vraiment sincèrement d’avoir claqué la porte en sortant, l’autre jour. Je dois m’expliquer. C’est ce que je fais ici bas.

        Avant tout, je vous assure que les soignants sont pour moi des gens bien. Comme dans toute communauté, il y a de tout; des avec lesquels on voudrait partir en vacances, d’autres, se raconter chacun sa vie et ne plus jamais se revoir, etc. Tous vous considèrent. Tous ont une sensibilité différente mais attentive, aiguisée. De celle qui vous remet dans l’axe avec discernement : non, t’as pas aussi mal que çà – oui, çà fait un mal de chien mais c’est pas grave – ce bobo, là, à la cheville, faut bien le surveiller, hein? j’aime pas trop çà…çà a l’air bénin… et c’est un genre staphylocoque doré modèle cac40 parachuté under your skin lors d’une balade aux Iles. Tous sont proches du nervous break down mais déroulent dans leur têtes fatiguées les procédures qui vont bien. Rares sont les patients qui vont venir vous dire au revoir-merci en sortant. Ils n’y pensent pas. Ou trop tard. Ou vous avez fini votre service et c’est le tour de Jacqueline… Tous sont admirables. Alors, si j’ai blessé des sensibilités avec ma sortie, je leur demande pardon. Et le petit effort de lire ma défense.

        Je choisis de commencer cette histoire brève aux temps modernes, comme disent les historiens. C’est-à-dire il y a environ 3 siècles. A ce temps là, existaient trois pays sis autour d’un océan. Le premier était occupé par des râleurs-poètes-idéalites, le second par des têtus sectaires-opiniâtres-commerçants, le troisième était récemment occupé par les renégats et les assoiffés échappés des prisons ou de la routine méprisante de vies sans horizon. Le premier pays avait fait une révolution et construit une république dont il ne parviendra à prendre conscience que vers le 3° millénaire. Il vivait de discours et de belles idées, emmerdait le monde entier (connu à cette époque) et çà occupait les conversations des salons du second pays; on en parlait jusque dans les Shires et sur les docs d’où partaient les voiliers pour exploiter l’or noir-ébène volé en pays d’alizés. Le troisième était celui des découvreurs, des défricheurs, des va-plus-loin-voir-si-j’y-suis. Immense. Divers, varié, magnifique ou lugubre. Les pauvres gens débarqués sur ses côtes avaient le jugement prompt et serré. Oui? Non? Et ce qu’on leur avait promis en prison ou appris en famille : on ne garde pas ce qui gène. La faux, le feu ou la corde. Les riches -relativement aux premiers- avaient quitté les fermes parentales depuis belle lurette. Ils avaient voyagé vers l’ouest en progressant de rapine en abus de confiance, de vols en parties de poker truqué. Un coup de feu réglait parfois quelque différent. Ou marquait le point d’orgue d’une beuverie. Ce pays se faisait tout doucement, tout naturellement, par la force et par le meurtre. Qu’on ne me parle pas de bons sentiments ou de religion : dans ces communautés, on savait que Jésus avait été cloué à mort sur un échafaud et que, lorsqu’il avait dit “Père, père, pourquoi m’as-tu abandonné?…” le paternel sus nommé avait fait la sourde oreille. Monde de brutes que ce pays neuf. Et pour bien faire la différence entre ce qui était désormais de leur patrimoine légitime et pas de celui de quelques autres, ils avaient tué tous les habitants rencontrés par le pistolet, le mousquet, la hache, le coutelas, la vérole, l’alcool, le fric…tous les moyens pour éradiquer l’indigène. C’est alors que, corrélativement, ce peuple devint nation en se créant une Histoire. Celle qui est faite de légendes, de contes à dormir debout, de racontars et de rumeurs. De ces récits qui voyageaient au rythme des diligences ou tapies dans l’harmonica des cavaliers cheminant au pas. Le “on m’a dit que…” devenait “le gars s’appelle Cody; mais on l’appelle par son prénom : Bill. Buffalo Bill.” Et voilà. Le sanguinaire, probablement ancètre de dentiste amoureux de safaris africains, entrait dans la liste des héros de légende. “Héros de légende”. Vous pensez que les héros sont du type Indiana Jones ? Pas du tout ! ils étaient plutôt affublés de tenues répugnantes, avaient leur portrait affiché sur les murs des prisons ou, pour faire pendant, l’un justifiant l’autre, des têtes de sherrifs protecteurs de la veuve, de l’orphelin, du banquier et du pasteur. Un héros aussi. Bref, le pays là avait besoin de héros pour montrer au monde que les discours du premier ou les morales communautaires du second ne valaient pas tripette. Et depuis cet âge de la rue vers l’Ouest, l’Amérique du Nord produit toujours des héros. Souvent à coup de muscles et de fusils d’assaut.

        Je ne vais surement pas vous rappeler la liste interminable et indiscutable de ces héros. La dernière fournée a été produite par un coup d’éclat foireux dans un Thalys en route vers Paris. Deux ou trois soldats américains, encore chauds de leurs entraînements en milieu militaire, tombent sur un abruti armé jusqu’aux dents et lui font une tête au carré. Je résume. Les voilà héros, légiondoneurdisés par le Roi Himself “Moi Président” et honorés dans la médiacratie. N’importe quoi ! Bien sur, çà nous change de nos héros à nous qui deviennent impuissants, inertes, aveugles et idiots quand une femme se fait violer à leurs pieds dans un train de banlieue ou ailleurs.

        L’emploi de héros US au cours de l’histoire contemporaine est exemplaire. Ne concerne pas seulement les affiches de propagandes ou les films de Tarzan, Superman et autres Batman. L’histoire des héros a permis de partir faire des millions de morts en Iraq et dans tout le Moyen-Orient. La dimension héroïque sied bien aux régimes construits sur des idées force : les héros maoïstes (relire un peu du Petit Livre Rouge de temps en temps en écoutant Miles Davis, par exemple, est un régal d’humour aux degrés insondables) comme les héros soviétiques: Stakhanov et ses tonnes de charbon débitées à la pelle… les portraits des travailleurs les plus méritants affichés sur les murs des écoles. Comme ceux des plus récompensés aujourd’hui même dans les McDo ! Les héros ont découvert l’idée des Armes de Destruction Massive, sauvé d’innombrables vies lors des attentats du WTC, se donnant tellement qu’ils ont même cru entendre -monstrueux acouphènes- des explosions en chaîne avant le crash du second avion. Voilà. Mais ces héros et leur découverte parmi nous ne serait rien si la filière n’était exploitée jusqu’à l’écœurement. Comme JFK le disait “cessez de vous demander ce que votre pays pourrait faire pour vous. demandez vous plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays”. Et hop là ! c’est celui qui dit qui y est ou alors c’est un traitre. Aujourd’hui, tout le monde est susceptible d’être…terroriste ou alors, qu’il devienne héros.

        Il faut en finir. En finir avec cette “fabrique du consentement” comme le dit Chomski et, indirectement, Shlomo Sands. En finir avec la publicité mensongère par définition inventée par les héros US, déconnecter de ces études dites de PNL et al. ces études de manipulation de braves gens (expérience de Mille; vous savez, ces gens qui envoient des voltages quasi mortel -mais heureusement fictifs- à un type qui joue au torturé sous les ordres et la “responsabilité” d’un homme en blouse blanche). Voyez les Projets Monthawk et autres ignominies faites par des services secrets Us pour laver, sècher, rincer, dévoyer des cerveaux. Mengele disparaît derrière ces monstruosités. Héros. Pub. Fausses infos. Manipulations. reste l’argument suprème et déterminant : quand l’opinion publique est quasiment cuite, servez lui du sentimental pseudo moralisateur. Attention ! à cet instant précis et délicat, ôtez-vous vite fait de l’endroit et laissez faire le bon peuple : il ira dans votre sens et même, avec un peu de bol, dépassera vos espérances en vous donnant des indications pour orienter les choix dans l’aménagement de leurs futurs goulags.

        Sur cette base, le temps présent m’use gravement. J’ai arrêté tout échange géo-politique, politique, religieux et philosophique avec quiconque. Faute de ressort et de ressources. Tout le monde voit que rien ne va et tout le monde attend on ne sait quoi. On dirait : c’est la fin du monde ! (pour du vrai, hein, pas une Paco Rabannerie à deux balles) et bien, rien ne se passerait. On vous dit “la mer monte ! les bourses baissent ! la glace fond ! l’air se réchauffe !”… on nous a tellement vendu de mensonges, de saloperies, d’indispensables pas pour l’homme mais d’immenses progrès pour l’humanité que c’est basta.

        Justement, j’étais en train de voir le cinéma technicolor surround 3D couleurs de Luxe que les Frères Armons-nous et Partez nous produisent sur la masse des exilés du sud qui se presse à nos portes… Jadis -il y a un long mois de 31 jours au moins- disparaissait 700 humains d’un coup dans la Méditerranée. Le lendemain ou la veille, une centaine et demi. Chaque fois, l’étalon était la dizaine. A cette époque, le Roi ne disait rien; la Chancelière grognait et son ministre des finances disait “ils l’ont bien cherché”. Notre Zaza Hyène nationale disait “yaka les reconduire chez eux”… Vous savez la suite. Sur une plage pleine de bouteilles plastique, un petit enfant brun était couché, le visage baignant dans le ressac. Il avait la tête légèrement penchée sur la droite et sa joue reposait sur le sable. Son petit bras était allongé le long de son corps et l’intimité de sa main retournée paume en l’air, naturellement, m’a émue aux larmes. Il avait cette posture que gardent parfois assez longtemps les petits en dormant sur le ventre, appuyé sur les genoux, abandonné. Cet enfant là était mort. Noyé. A côté de son corps, un jeune soldat turc prenait des notes sur une planchette en bois; son collègue photographe prenait des clichés. J’avais là sous les yeux ce que l’homme cupide, le salopard menteur depuis la tribune, le vat en guerre, le de souche…enfin, tous ces résidus d’humanité sont capables de faire. On ne va pas se mettre martel en tête pour un gamin noyé ? Mais si ! quand bien même n’y aurait il pas des centaines de photos de la sorte. Qui viennent sur le tas d’autres où des petits sont découpas en deux, trois morceaux par l’Armée de l’Autre Côté du Mur.
        Je suis certain, m’entendez vous, je suis certain que s’il lui avait resté un gramme de vie pendant un gramme de temps, on aurait déclaré que ce petit était un Héros.

        C’est alors que j’ai lu ton texte, mon ami. Mon indispensable ami. Et que l’apologie des médecins soignants que l’on devine propres sur eux, bien à l’abri derrière leur cuirasse d’indifférence, invisible comme un bouclier magnétique protecteur dans les Guerres de l’Etoile m’a fait disjoncter. Le bras du médecin sera toujours là pour relever celui qui est à terre. Tu vois, mon bras à moi ne serait jamais arrivé à relever le petit bout de choux à la tête ronde, comme faite exprès pour qu’un père la caresse. Malgré toute ma détresse.

        Voilà. C’est écrit d’un trait. J’ai mis un peu de temps à le faire en raison d’une lombalgie sévère et perverse qui m’a attaqué dans le dos à l’improviste pendant que je passais le rotofil en rigolant. Oui, je pensais à ton histoire de paysan au fripon prépuce à la vue duquel le moteur s’est brutalement réchauffé, démarré en disant émoi émoi…tu connais la suite.

        Que Mieux vous garde tous et toutes.

          1. marie

            ça va pas le faire ….pour le mariage je veux dire ….j’avais dit preum’s!!!!! alors as tu vu notre Cilou ??? mes avis qu’elle doit te papaouter , une vraie cure de jouvence profitez bien

          2. Herve CRUCHANT

            Je me traite et suis sous traitement permanent. Mais ne me fournis pas chez Servier, ce qui aurait pu expliquer celà ! Bisous.

        1. Julie

          Hervé, merci pour votre éclairage mais vous n’aviez pas à vous “défendre” voyons ! juste à préciser votre pensée. Ce que vous avez fait très justement.
          Remettez vous vite de votre lombalgie (je connais, ça fait mal…) !

        2. Cah

          Je l’avoue, je n’ai pas suivi toute la démonstration, mais la fin m’a parfaitement éclairée. Je ne peux rien ajouter à ce qui est ici exprimé si douloureusement, et si justement.

  18. Cah

    Moi aussi, très gros retard : il n’y a pas d’ordi là où je me suis perchée et écrire à partir du téléphone, ce n’est pas facile. Alors de retour dans mes pénates pour deux jours, j’en profite.
    Un très bel anniversaire à Biquette et un joyeux Noël chez les caribous (là, je suis en avance).
    Félicitations à Baptiste pour son admission dans la société citée par Rosine.
    C’est vrai que les commentaires de Julie et de son matou azimuté (avatar ?) nous manquaient. Et je n’ai pas compris le commentaire d’Hervé Cruchant. Mais il est vrai que je suis fatiguée, même beaucoup. 😉

    1. Mésange

      Tu es devenue Cah : il te manque une patte, pas étonnant que tu sois fatiguée !
      Je te fais un énorme abrazo pour poser un instant fatigue et inquiétude et j’y rajoute plein de caresses de plumettes, juste pour que tu sois cocoonée à ton tour.

      1. Rofine

        J’ajoute que curieusement, Rofine est devenue Rosine…
        Je te souhaite bien du repos pour retomber sur tes quatre pattes comme le chat.
        Reviens-nous en forme et rassurée.
        Bises à toi.

  19. Darlinguette

    Question : le médecin est là au début de notre vie, il nous soigne tout au long de notre vie , pourquoi ne serait-il pas là pour nous aider à la fin de notre vie ? La naissance et la mort font partie de notre destinée, c’est comme ça, on n’y peut rien , alors quand c’est l’heure d’éteindre la lumière , si celui qui a été présent pour nous aider à vivre pouvait aussi l’être pour nous aider à mourir …Je ne vois pas au nom de quoi le médecin se sent investi uniquement de la responsabilité de la vie et pas de son corollaire, la mort !

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