Celui qui se posait des questions.

L’autre jour, un jeune interne, Alexandre, brillant mais inquiet, s’est confié : il avait peur d’être un mauvais soignant parce qu’il « n’aimait pas les gens ».

Il était gêné et un peu honteux de me confier ça, comme si j’allais lui jeter de petites fourchettes en fer dans les yeux pour l’obliger à aimer ses semblables.

J’ai pris le temps de la réflexion et je voudrais ici lui apporter un début de réponse :

– d’abord, je ne sais pas ce qu’est un bon médecin. Et je pense qu’on pourrait écrire des livres entiers qu’on n’obtiendrait pas le début d’une piste.

– ensuite, j’ai interrogé des patients et des patientes pour savoir ce qu’ils attendaient de leurs médecins. Eh bien : les patients ne demandent pas d’être aimés. J’aime mes parents mes sœurs mes amis, c’est déjà beaucoup. Ce que les patients demandent, en revanche, c’est d’être considérés et respectés en tant qu’individus. Ce qu’ils cherchent c’est une information délivrée dans des conditions de respect mutuel. Ce qu’ils demandent c’est que, une fois cette information délivrée, on les considère pour ce qu’ils sont : capables d’auto-détermination.

Il n’y a pas besoin d’aimer pour être en sympathie et bienveillant.

Il n’y a pas besoin d’aimer pour dire à une patiente :

« J’entends ce que vous dites »

Il n’y a pas besoin d’aimer pour dire à une patiente :

« Je vous crois quand vous dites “j’ai mal”»

Il n’y a pas besoin d’aimer pour demander à une patiente :

« Acceptez-vous que je vous examine ? »

Il n’y a pas besoin d’aimer pour demander à une patiente :

« Est-ce que vous avez peur ? Est-ce que vous avez des questions ? »

Il n’y a pas besoin d’aimer pour dire à une patiente :

« Je vais vous accompagner si vous voulez. Ce sera long, mais on fera ça ensemble »

Cependant, et je terminerai sur cela, Alexandre : pour exercer le métier de soignant c’est toi qui va avoir de beaucoup, beaucoup d’amour. Ce n’est pas vivable, sinon, toute cette souffrance. Et n’oublie pas, n’oublie jamais : la vie est belle.

——

PS : je dédicacerai mes quatre romans samedi (à partir de 14h) et dimanche toute la journée au salon du livre de Saint Maur, à Paris.

Venez me taper la bise !

26 réflexions sur « Celui qui se posait des questions. »

  1. Jehaes

    Après plus de 40 ans de médecine générale je suis entièrement d’accord avec vous ! De simples mots font une énorme différence. Ne pas hésiter non plus à reformuler pour voir si on a compris.

  2. Lorraine

    Bonjour Baptiste,

    Très bel article, comme toujours.
    Quand est-ce qu’aura lieu la prochaine rencontre avec tes lecteurs toulousains ? 🙂

    Bonne journée.

    Lorraine

  3. Lorraine

    Je pense que ce jeune homme se trompe, il aime les gens sinon il n’aurait pas fait ce métier, simplement il ne le sait pas…car qui a envie de faire plus de 10h par jour, d’être coincé les week-end, se faire vomir dessus et autres flux corporels…voir agresser parfois…si il n’a pas
    Un peu d’amour pour l’être humain?…

    1. CAZEILS Francis

      D’accord avec toi, Lorraine …
      Notre rôle de soignant est de pousser nos soignés, s’ils le veulent, à devenir “capables d’auto-détermination”, c’est-à-dire à vivre libres … Parfois, nous n’en sommes pas capables, car nous-même ne sommes pas “libres”… Alors, et c’est pour cela que l’on peut dire que “soignant” est “un des plus beaux métiers”, cela nous incite à nous libérer ensemble, soignants et soignés.
      Francis

  4. Lili

    Oups, je travaille avec des enfants et si je ne les aimais pas, je pense que je ne pourrai pas aussi bien faire mon métier… C’est peut être un jugement mais je me demande s’il ne s’est pas trompé de chemin cet interne…

    1. Cath

      Mais non, il ne s’est pas trompé de chemin.
      On n’est pas obligé d’aimer, il suffit de respecter.
      Si on peut aimer, en plus, c’est bien. Si on ne peut pas, ce n’est pas un drame. Aimer, cela veut dire bien des choses en somme.
      L’important, c’est de ne pas être sourd à la parole des patients et indifférent à la souffrance ressentie. Écouter, savoir écouter, pour aider et soulager, faire progresser, c’est aussi important. Ce jeune interne se pose des questions et ne tient rien pour acquis. C’est rassurant.
      J’espère aussi qu’il rencontrera aussi des gens prêts à l’écouter et à le soutenir. A l’aider à exercer le métier qu’il a choisi.

    2. Nathalie

      Moi non plus je ne pense pas qu’il se soit trompé… Moi non plus je n’aime pas les gens, pourtant je suis prof et j’aime mon métier au plus profond de mes tripes. Alors même que certains de mes ados me rappellent ceux qui m’ont appris à ne pas aimer les gens quand j’avais leur âge… Je crois que la question est plus complexe que ça, qu’on aime l’humain, au fond, et qu’on reste prêt à être surpris, et peut-être, aussi, que ce qui compte avant tout pour exercer ce genre de métier, ce sont les valeurs qui sont les nôtres. Pour ma part, j’ai beau ne pas aimer les gens (pardon pour la répétition), je suis aussi persuadée qu’il faut transmettre, faire vivre… la solidarité, la bienveillance, le don de soi… L’un n’empêche pas l’autre.

  5. Le chêne vert

    Aimer et avoir de l’empathie pour les gens qui souffrent sont deux choses différentes.
    Je suis orthophoniste et je n’aime pas particulièrement les gens! Ils m’agacent souvent ! Mais quand quelqu’un souffre, je ne supporte pas et c’est ça avoir de l’empathie. peu importe la personne, c’est la souffrance que l’on soigne !!!

  6. Jérôme BOLTEAU

    Si ça peut aider : “Je n’aime pas les gens” : Les “gens” ne sont pas moi, je ne suis pas les “gens”. J’ai beau être empathique, humain, je ne peux ni fusionner avec les “gens”, ni être John Café/Coffey (La Ligne verte, livre de Stephen King), même si ce serait bien pratique, et que cela permettrait de répondre favorablement au chantage affectif potentiellement induit par la souffrance des “gens”. J’effectue un travail non bénévole. Merci d’être là, Baptiste.

  7. Julia

    ça me rappelle un truc : j’aime pas les enfants… je suis pourtant la première à qui ils font des bisous et qu’ils viennent voir et en grandissant, celles à qui ils viennent parler… Mais j’aime pas les enfants !

  8. Marie

    Ma généraliste parfois me dit trois fois dans une consultation qu’elle m’adore, cela me fait très plaisir.
    Bonne continuation

  9. Isa

    Merci pour cet éclairage et cette posture que je trouve assez parfaite en fait !
    Tout ce que les patients ont besoin d’entendre – sans spécialement avoir besoin d’être aimé – est très justement présenté.
    Les patients ont quand même besoin de sentir que ce sont des choses que le médecin pense vraiment, que c’est une expression sincère. Quelquefois (pas souvent mais quand même), on sent qu’on est dans la phrase-type mécanique : ‘je vous entends’ mais sans écoute, ‘je vous crois’ mais pas vraiment. Bon, c’était un micro-bémol à ce texte parfait 🙂

  10. El Barbudo de la Pampa

    Déjà, Alexandre s’est posé la question.
    Il a donc des chances d’être un bon soignant.
    Et de le rester, tant qu’il en aura

  11. light dys

    Je connais une jeune fille, future médecin (on était ensemble au lycée), brillantissime. Au début de son parcours en fac de médecine, elle me disait qu’elle prendrait pour spécialité la pharmacie pour travailler en laboratoire car elle n’aimait pas les gens.

    Au bout de 5 années, avec le début de la pratique,elle m’a dit que finalement elle a changé d’avis et que ce qu’elle préfère c’est le contact avec les patients.

  12. sajob

    Cette expression “je n’aime pas les gens” me fascine. Comment peut-on vivre en société si l’on aime pas les gens ? Comment peut-on dire bonjour 30 fois par jour à des gens connus et inconnus, dans la rue, les commerces, au travail, à la maison, aux loisirs, si l’on aime pas les gens ?
    Est-ce que les gens qui disent ça, veulent dire :
    – je ne me sens pas à l’aise pour m’exprimer avec les gens que je ne connais pas,
    – ou je me sens supérieurement intelligent aux gens, que je ne trouve pas très intéressants,
    – ou je n’aime pas qu’on me demande de l’aide, je n’aime pas qu’on compte sur moi,
    – ou je n’aime pas entendre les plaintes, je trouve les gens faibles
    – ou je préfère être seul, parler avec les gens me fait peur, j’ai peur qu’on ne m’aime pas,
    – ou échanger avec des gens me fait perdre du temps sur mes projets, j’aime réfléchir seul, je n’ai pas besoin de la pensée des autres pour avancer

    Dans le soin à la personne, ça me semble essentiel de comprendre ce qui se cache derrière ce ressenti, car selon si la rencontre des gens déclenche chez soi des peurs, de la supériorité, de l’ennui, le besoin d’être seul, etc, l’écoute ne sera pas la même. Et l’écoute dans le soin à la personne, c’est la base.
    Quand on dépose son intimité dans un cabinet, on a besoin d’amour c’est-à-dire bienveillance, sympathie, patience, écoute, chaleur humaine, sourire. Des attentions qui viennent du cœur.
    Le respect, donné sans amour, c’est froid, c’est automatique, ça ne suffit pas pour un soin.

    Le plaisir de rencontrer les gens quand on est soignant fait partie du métier.

    Comprendre pourquoi on n’aime pas les gens est un chemin à prendre pour soi et ses patients.

  13. Jerome

    “Cependant, et je terminerai sur cela, Alexandre : pour exercer le métier de soignant c’est toi qui va avoir BESOIN de beaucoup, beaucoup d’amour”
    On en a tous besoin, et ton texte aussi 😀

  14. herve cruchant

    Nous ne pouvons pas vivre sans rencontres. Sans que les prémisses à ces rencontres soient porteurs de questionnements et que ces questions aboutissent à un consensus. Ces rencontres et le phénomène d’échange d’informations qu’elles créent est fondamental, sans lequel l’espèce ne peut survivre. C’est la néguentropie. La création. La vie.

    Cette néguentropie se manifeste par la création éphémère et changeante d’un troisième personnage, ectoplasme dont la vie ne dure que le temps de la rencontre. Le temps du dialogue; de mettre au monde un consensus, valeur ajoutée à l’existence. Le patient apporte sa souffrance. Le soignant propose la compétence de son savoir pour réduire cette souffrance.
    Avec ces seuls arguments, on voit bien qu’aucun système intelligent cybernétique ne saurait rêgler le problème de la relation patient-pathologie hors de la technique des soins. Autrement dit, sans la prise en compte de la personnalité du patient comme de la capacité du soignant à en tenir compte.
    Dès que soignant et soigné se sont reconnus, que les composants de le relation sont identifiés, il doit se créer un consensus : haro sur le troisième élément, l’ennemi à abattre en faisant cause commune.
    Deux forces ajoutées sont plus efficaces que la somme stricte de ces deux éléments.

    Certes, l’amour est une grande richesse de l’intelligence humaine, si l’ on considère que cette dernière peut moduler finement le sentiment. Mais ne paraît pas être conditionnel à la réussite d’une thérapie. Au contraire. Il semblerait que l’un des principes de la médecine est de ne jamais se lier d’amour ou même d’amitié avec un patient, sous prétexte d’efficacité. On dit souvent qu’une maman médecin ne peut soigner efficacement son enfant par l’effet de l’aveuglement magnifique de l’amour maternel. (Dans cette perspective, personnellement, j’ose réfuter la compassion synonyme de partage de la douleur d’autrui). Il semble bien plus efficace de développer la sensibilité à la reconnaissance inconditionnelle -inconditionnelle- de la personne de chaque être humain. De ses croyances quant à sa place vis à vis de sa maladie; de ses idées sur cette maladie; de son manque naturel de discernement face à une médecine mal expliquée ou trop bien vulgarisée par des charlatans.

    Arrière petit-fils, petit-fils, fils, père puis grand-père patient moi-même, je me permets de dire au jeune toubib Alexandre que je lui souhaite de développer beaucoup d’humanité, d’humanisme et de sensibilité par rapport à ses patients. D’installer dans ses actes l’égalité humaine face à l’inadmissible dégradation que constitue la maladie et la souffrance. Qu’il n’oublie pas que le patient et soignant sont complémentaires dans le deal qu’ils adoptent pour tuer ensemble la maladie et, éventuellement, construire modestement, une existence meilleure.

    Et que Mieux pollue les Alexandre ainsi que leurs patients à jamais !

  15. emma

    “jeter de petites fourchettes en fer dans les yeux” que voilà une image cauchemardesque !
    dans notre société de bien être et de cocooning sirupeux, l’amour est mis à toutes les sauces, comme “bonheur”, ou “bio” et galvaudé dans la publicité >>> http://www.kizoa.fr/Montage-Video/d26449008k2607812o2l1/que-du-bonheur

    on ne demande pas plus à Alexandre d’aimer ses patients qu’on ne demande au paysan d’aimer ses carottes, et au comptable ses tableaux excell : on leur demande de faire du bon boulot, en échange de quoi il sont rémunérés. Si en plus il retirent la satisfaction d’avoir fait du bon boulot, cela leur fait du bien à eux, à leur exigence, et à la petite morale qui tourne dans leur tête

    par ailleurs, à propos de l’amour, la vie est mal faite : on ne sait réellement si, et combien, on aime quelqu’un que quand on le perd..

  16. Nadezda

    Je pense qu’Alexandre a de l’empathie pour les gens , il n’aurait pas choisit ce métier. Comme dit Emmanuelle : l’amour et l’empathie sont deux choses bien différentes 🙂

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