Si les adultes pouvaient me dire ce qu’il faut faire.

Ou, autre titre :

Pessoa, une prétérition subtile, la Vieille Dolorosa, Superman et les autres.

Merci encore à BIJ pour l’illustration !
http://adieu-et-a-demain.fr/

J’ai 27 ans.
C’est pas grand chose, 27 ans.
Disons-le franchement, je suis encore un gamin : il m’arrive même de regarder les dessins animés.
La semaine, je m’occupe des malades et, le dimanche matin, en cachette, je mate “Batman” ou la “Ligue des Justiciers” sur France 3 en buvant du chocolat chaud.
(((( J’aime aussi lire Fernando Pessoa, mais ce serait hors-sujet de vous en parler maintenant, alors je ne le ferai pas…)))

“Mais où veut-il en venir ?” vous dites-vous avec pertinence…

Alors voilà : dans le service, nous avons une vieille dame, Dolorosa. Gentille et discrète. Toute sa tête. Elle se coiffe, s’habille, mange, se lave toute seule.
Dolorosa a une grosse-vilaine-pas-belle-maladie qui a fait des petits-vilains-pas-beaux un peu partout.
– S’il vous plaît, j’ai trop mal… Faites ce que vous n’avez pas le droit de faire.
Aucune équivoque.
On regarde son traitement : tout notre arsenal anti-douleur y est déjà passé. Nous n’avons pas d’antalgiques plus puissants à lui donner. On s’étonne déjà qu’elle tienne encore debout. À sa place, le poney du manège enchanté serait déjà mort.
L’équipe douleur est sur le coup. La psychologue aussi.
Elle n’est pas grabataire : la plonger dans un coma artificiel en attendant la mort revient à la clouer au lit. Ça, pour un vieux, c’est aussi mortel qu’une forte dose de potassium en intraveineuse. Ça prend juste plus de temps.
L’autre jour, encore une fois, Dolorosa me fait :
– Je n’en peux plus. Faites ce que vous n’avez pas le droit de faire.
Je trouve sa vieillesse contagieuse : quand je sors de sa chambre, je me sens un peu plus vieux à chaque fois. Heureusement, il y a le dimanche matin et la Ligue des Justiciers…

[…]

Dolorosa est morte ce matin. Elle est restée lucide et autonome jusqu’au bout.
Dolorosa a eu mal, aussi. Jusqu’au bout.

Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Je veux dire : qu’est-ce que nous aurions VRAIMENT dû faire ?

Je ne sais pas répondre à cette question : je suis encore un gamin qui regarde “La ligue des Justiciers” à la télévision en buvant du chocolat chaud.

Si seulement les adultes pouvaient me dire ce qu’il faut faire.

“La nuit survient, qui est la mort : L’ombre s’est dissipée sans être. Tu t’en vas dans la nuit, épure de toi-même, Semblable à toi sans y penser.

Puis les Archanges de la Voie
Te dépouillent, te laissent nu.
Tu n’as plus d’habits, tu n’as rien :
Tu n’as que ton corps, que tu es.”
Initiation, Fernando Pessoa

“Nous sommes tous coupables. Nous avions les meilleures intentions, nous voulions être les gardiens de la Terre et vous protéger : nous avons échoué.”
Superman dans “La ligue des Justiciers”, épisode 77 intitulé “Unis pour gagner”.

19 réflexions au sujet de « Si les adultes pouvaient me dire ce qu’il faut faire. »

  1. Anthony

    Ouff…. Poignant ce récit……c’est étrange mais souvent je me pose ce genre de question et pour l anecdote moi aussi je regarde les dessins animés le dimanche quand je ne travaille pas….

  2. Olivier

    Sujet vaste que celui abordé ici…
    Et je me demande toujours pourquoi nous savons y répondre sans difficulté lorsqu’il s’agit d’un cheval, ou d’un chien malade, mais pas quand il est question d’un homme…

  3. Yasashii_panda

    “le dimanche matin, en cachette, je mate « Batman »”… Râté ! Maintenant, tout le monde le sait ! Et je ne sais pas ce que te diraient les adultes, mais je te dirai simplement que dans ces cas là, te blottir dans des bras accueillants et aimants est le meilleur des remèdes 😉

  4. marie

    C’est très délicat à éteindre la Lumière pour soi et pour les autres, surtout choisir le moment, ça me semble plus facile d’être pour ou contre quand on est bien portant, très pour ou très contre.
    Lorsque tu es de l’autre côté , c’est plus rock’n roll, …jusqu’où je suis capable de souffrir, de me déliter, d’accepter ma déchéance?… pour le médecin, il est celui qui a la clé douce de la délivrance, qu’il l’ ait bien intégrer et qu’il soit protégé par un cadre juridique béton .

    autrement “les indestructibles” le dessin animé, c’est bien aussi.

  5. G.

    L’euthanasie fait peur. Même dans la “communauté des malades”, pourtant les premiers concernés, le sujet est tabou. Chacun se fera son opinion après un long cheminement de réflexions lucides et honnêtes. On sera tous confronté à la mort et à la souffrance. Certains plus vite que d’autres. Certains plus intimement que d’autres. Mais on est tous concerné.

  6. DrAmbak'

    Grande différence entre France et Suisse… Chez nous la lois stipule que l’on peut traité les symptômes par tous les moyen y compris si ceux-si doivent induire une complication mortelle. La lois nous autorise donc à augmenter opiacées et benzodiazepines… jusqu’à l’absence de symptômes.
    Par ailleur l’euthanasie est toléré mais pas pratiqué au sein des hôpitaux.
    Mais même avec un peu plus de moyens, la fin de vie est toujours déliquate, une impression que c’est le momant ou il NE FAUT PAS FAIRE FAUX car on ne pourra pas réparé, l’impression que la prise en charge DOIT être parfaite… une sacré pression

    Sinon à 28ans, je regarde encore les Simpson…

    1. marie

      j’aime bien les Suisses, ils ont tout compris, ne pas pratiquer l’euthanasie dans les hôpitaux c’est une évidence. Le point d’orgue a l’accompagnement des mourants doit se faire dans un lieu neutre, paisible , sans le cliquetis de la machine à guérir quand il n’y a plus aucune possibilité de guérison, un cocon de paroles pour savoir VRAIMENT si c’est le bon moment. VRAIMENT j”aime bien les suisses , l’autre pays du chocolat . PAX

  7. cabchloe

    Bonsoir,
    alors voilà, ça fait peu de temps que je lis vos textes, mais celui-là m’a touché particulièrement, ou plus que les autres en tout cas.
    Je viens de perdre mon grand-père des suites de longue(s) maladie(s). Malgré mes 20 ans à peine, j’ai vu ce qu’était la souffrance la vraie, celle qui vous bloque, vous paralyse, vous coupe les jambes. Seulement il n’a jamais perdu la tête. Si seulement, ça aurait été plus simple. Six mois durant il nous a supplié, a fait du chantage, des colères, des mamours, de l’humour, pour qu’on “le tu enfin”. Ce sont ces mots. Alors oui, je comprend le sentiment. Je sais aussi que batman et la ligue des justiciers sur france 3 le dimanche matin, ça fait du bien.
    Merci de partager tout ça.

  8. Juste une fille de passage...

    C’est la premiere fois que j’ecris sur votre blog.
    Je vous remercie pour ces bouts de vie que vous partagez avec nous. Ils nous font reflechir sur la sagesse de la vie. Nous ne sommes pas que des enveloppes corporelles, ce qui fait notre richesse c’est tout ces sentiments nobles que sont l’empathie, la douceur, le partage. Chaque personne par sa vie raconte une histoire, et nous fait voir la vie d’une autre maniere. Pour cela je vous remercie de nous ouvrir votre coeur et vos pensées, elles nous rappellent qu’il ne faut pas hesiter a dire ce que l’on ressent, et que c’est justement ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes.
    Pour ce qui est des dessins animés, je prend plaisir a en regarder aussi, je ne veux surtout pas perdre mon côté enfant ça fait aussi du bien de pouvoir se laisser bercer par les memes espoirs que nous avions etant enfant. Car au fond meme si on grandit, qu’on decouvre de nouvelles choses on reste attachés a ce qui nous faisait rever etant petits.
    Enfin pour ce qui est des douleurs que peuvent ressentir certaines personnes avant leur mort au point de vouloir y mettre fin précocément.En tant que croyante je ne prendrais pas partie pour l’euthanasie. Il ne s’agit pas d’etre “sadique” d’autant que je ne suporterais surement pas de voir une personne dans un tel etat de detresse. Pour autant la vie est sacrée, on ne peut y mettre fin nous meme. Atenuer les douleurs oui ( apres jusqu’a quel point aussi…) . Les questions ethiques induites par toutes les machines et techniques ne sont pas evidentes. Pour apporter ma petite pierre a l’edifice je dirais seulement que toute douleur qu’un Homme peut subir malgré lui l’expie de ses pechés et/ou l’eleve a des degrés plus haut du paradis. Si ça peut vous aider a supporter les choses… ( apres encore faut il etre croyant j’en est conscience).
    Bon courage et bonne continuation a vous.

    1. Marie

      Bonjour,

      désolée, je ne peux m’empêcher de répondre au message précédent… Confrontée presque chaque jour à la souffrance des patients et de leur famille, je refuse de croire que souffrir permet “d’expier ses péchés”… Je ne suis pas croyante et peut être est-ce le problème, mais la douleur, la peur de mourir, le temps qui passe sans solution, je ne crois pas que cela permette de rendre les gens meilleurs…. S’il y a une chose que a médecine m’a appris, c’est que la vie est parfois injuste, parfois très difficile, que la maladie n’épargne personne mais ne punit personne non plus, elle est là, simplement, injuste, parce que parfois, c’est juste la faute à “pas de chance”, au destin, à ce que vous voulez… Mais j’espère toujours faire de mon mieux pour aider les patients qui en ont besoin, et ne jamais arrêter de me poser cette question que tu poses B.
      Sinon, les dessins animés c’est bien, les films de super héros ça aide aussi! 😉

  9. M

    la vie est toujours injuste surtout lorsqu’il s’agit de séparation… la vie n’a aucun sens sauf celui qu’on lui donne… je ne peux me résigner à tuer l’autre, je ne peux que l’accompagner par ma présence et être là, témoin de ce qu’il a été, de ce qu’il est et de ce qu’il sera au travers de moi…
    ps: super blog, pleins de réflexions.

  10. monkaleidoscope

    pas sûr, cher doc, que passé les dessins animés, ou que fort de 20 ou 30 ans de plus, il soit possible de savoir, à coup sûr, ce qu’il aurait fallu faire ….
    évidement, la maladie peut être tellement terrible que ça devient trop dur, impossible même, de continuer comme ça, avec elle … et ‘faut pas se faire croire que ça n’est pas légitime ou que la souffrance est toujours utile ou rédemptrice (parfois, elle n’est qu’inutile, violente et terrible)
    probablement, vers la fin de sa vie, on est apte à juger qu’on a fini ce qu’on avait en cours, à décider qu’on a essayé tout ce qu’on pouvait, à accepter ce qu’on a pas pu (bien) faire et … donc, capable de (et autorisé à ) décider qu’on tire sa révérence …. tout ça doit absolument être entendu et respecté, car il en va de notre dignité à chacun
    en même temps, et si les quelques jours de plus qu’on est obligé de faire apportaient quand même quelque chose ? une information qu’on avait pas ? un savoir ou une compréhension d’un truc qu’on ignorait ? le temps de revoir celui ou celle qu’on aurait cru, à tort, ne pas avoir besoin de revoir ???
    alors peut être que le plus dur n’est pas de savoir ce qu’il faut faire, mais de trouver le moment auquel il est pertinent, “bon” , de le faire ??

  11. Laura

    Je peux vous poser une question? Je suis avocate… est-ce que c’est plus difficile pour vous en tant que medecin parce-que cela n’est pas legal en France? Je me rend compte qu’il existe une dimension morale qui va au-delà des technicités du droit dans ce contexte, mais pour poser la question autrement: auriez vous hésité aussi longtemps, moins longtemps ou tout court si la loi vous avait offert un cadre juridique autorisant les médecins à poser ce genre d’acte dans ces circonstances ?

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