Archives mensuelles : mars 2016

La honte.

(petit coup de gueule, pardon. Je précise que tous les établissements psychiatriques ne sont pas comme celui-ci, mais que certains le sont. Et c’est intolérable.)




Alors voilà, cela faisait cinq ou six ans que je n’étais pas entré dans un hôpital psychiatrique.Je gare ma voiture. Les nuages sont bas, lourds. J’entre. Murs écaillés, lépreux. Plusieurs portes, sales, couvertes de brûlures de cigarette et de tags obscènes.

De longs couloirs blancs, presque déserts. Une femme erre, par petits pas saccadés, dans une robe de chambre maculée de vomis. Crâne rasé, regard fixe, elle tient dans ses bras une poupée aux cheveux cramés.

L’ami que je viens visiter dort dans une chambre grise, sur un lit métallique gris, dans des draps gris. Il cache son téléphone et son portefeuille dans son slip, sur chaque fesse. Il y a des vols, et les poches des jeans, on te les fait en deux jours, me dit-il.

On sort fumer une clope dans un jardin minuscule, envahi par les ronces et les mégots.

J’ai envie de dire MERDE (pardon). Comment va-t-il aller mieux, mon pote ? Comment chacun des patients ici peut-il aller mieux ? Comment un infirmier ou un aide-soignant arrive-t-il à ne pas se décourager chaque matin, en travaillant dans des conditions pareilles ? Partout où mon regard se pose, c’est sale, triste, suranné. C’est ça, la France ? Si la République a les moyens d’offrir des matchs de foot à 30 000 euros au premier ministre, on devrait trouver des crédits pour nos frères et soeurs souffrant de maladies psychiatriques, non ? Ce sont des êtres humains, avec une dignité, une histoire, une espérance. Ce sont des vies qui comptent…

– À ta première permission je t’emmène à la mer. Ou à la montagne, je lui dis. 

Il faudrait qu’on leur donne de quoi peindre, de quoi faire du sport, et de grandes fenêtres ouvertes sur la nature. Ici, tout est moche, petit, gris, sale, tout crie misère. Il faudrait qu’on leur donne un horizon.

J’ai soigné en Inde, au Vietnam, dans des bidonvilles, des orphelinats et dans des dispensaires du bout du si mal nommé tiers-monde. Je n’ai jamais vu un tel délabrement, un tel abandon physique des consciences. Je suis sûr que si des soignants ou des familles de soignés me lisent, ils comprendront ma froide colère.

– Tu sais, dit mon ami, je suis quand même heureux : il y a un chat de gouttière, il se promène dans le jardin. Je me lève le matin et je le câline pendant des heures.

Silence. Un chat, c’est le seul truc doux, ici.

– Ça m’apaise, ajoute-t-il.

– Je comprends.

C’est faux, je comprends pas. Ou alors si, je comprends trop bien : un matou, ça coute pas cher à la sécurité sociale.

Le jour où je me suis fait un ami pour la vie.

Photo : aucun rapport avec l’article, je voulais juste mettre une photo de moi prouvant au monde entier la présence d’eau sur Mars.

Alors voilà, je venais d’être reçu en deuxième année de médecine, 4 ieme sur 1000 étudiants et je ne me sentais pas heureux. Deux ans de travail, de sacrifices. Je crois que j’étais vidé, complètement vidé. J’avais peur, peur d’être un imposteur, de ne pas mériter ce privilège, d’être mauvais, mauvais médecin, mauvais humain, dans tous les sens du terme. Je faisais semblant et je mentais à tout le monde : << Ouais je suis méga content, tu parles ! Qui ne le serait pas, pffff ! >>

C’est peut-être pour ça que j’ai bu, ce soir-là. C’était une soirée de bizutage, en novembre, et je devais me promener avec une pancarte « Place du Con », rapport à mon classement : quand tu es quatrième, tu es le con qui a tâté le podium sans grimper dessus. Tout le monde était excité, on avait loué une boite de nuit, avec de la moquette par terre (je compris plus tard que la boite servait de club libertin le vendredi soir, et que la moquette était là pour préserver les genoux des invités ; je laisse votre imagination œuvrer…)

L’alcool coulait à flots, à flots gratuits, mon adolescence avait toujours été très sage, et j’étais un peu malheureux, je crois. J’ai bu. Du Malibu. Je sais pas si l’ivresse révèle vraiment qui on est mais je sais avoir passé la moitié de la soirée à prendre des gens dans les bras en disant « je t’aime, toi » et à galocher la terre entière (12 ans plus tard, je hug mes lecteurs, comme quoi, méfiez-vous…)

À minuit, j’ai voulu prendre l’air. Il neigeait. Je me suis enfoncé dans l’obscurité des jardins qui bordaient la boite, je voulais voir le ciel et la neige. Trente minutes ont passé. C’est O., un ami, qui m’a trouvé. J’étais allongé dans la neige, derrière un chêne. Je dormais, la tête tournée vers le ciel. Et la neige coulait doucement sur moi, comme une couverture blanche, belle, gelée. 

O. m’a traîné dans la boite, a retiré mon tee-shirt, m’a réchauffé en me collant contre son torse, en frottant mes bras, mon dos, mon ventre.

Autour les gens riaient, complètement ivres. 

Histoire de me faire redescendre de mon nuage, et de faire remonter l’alcool, O. a enfoncé ses longs doigts de guitariste au fond de ma gorge et j’ai rendu l’alcool, le froid, la tristesse, les deux ans de sacrifices. 

Je regrette pas cette nuit-là : je ne touche plus au Malibu, je me méfie de l’alcool et des clubs libertins, je sais enfin à quoi sert la moquette dans les boîtes de nuit et j’ai gagné un meilleur ami.

Surtout, j’ai appris à me méfier de mes patients qui répètent avec un peu trop de conviction << Ouais je me sens super bien ! Qui ne le serait pas, pffff ! >>

Bruxelles, Jerusalem, Dieu, les Hommes.

Photo : Benjamin Isidore Juveneton

Alors voilà, je sais pas pourquoi, mais les attentats me rappellent une chose vue à Jerusalem. S’il y a là-bas un spectacle inoubliable, ce sont bien les milliers de minuscules plants de câpriers qui poussent dans les anfractuosités du Mur, autour et par dessus les petits papiers laissés par les fidèles -ces mêmes papiers pliés en quatre où ils confient leurs souffrances, les fameuses « lamentations ».

Les boutons de câpriers ne fleurissent qu’à la tombée du jour.

Ainsi, la nuit venue, les petites fleurs blanches et violettes s’épanouissent, craquellent la pierre, et font tomber au sol ces milliers de minuscules doléances. Le jour se lève, tout se fane, on n’a plus qu’à se baisser pour ramasser fleurs mortes et réclamations. 

Dieu a lu votre plainte, et y a répondu à sa manière : toute souffrance est une graine, qui dans l’obscurité enfante les 1001 couleurs précieuses de l’expérience. 

Ces fleurs violettes, macérées dans du vinaigre, deviendront de délicieuses câpres. Voilà pourquoi, m’expliqua mon guide, les pizzas de Jerusalem ont un goût de larmes inimitable.

Toutes mes pensées à toutes les victimes de terrorismes, en Belgique et ailleurs.

  

Merci !

Premier prix Littéraire. Joie. Émotion.

Et dire que je fais tout ça pour mes parents (ça l’alcool, la drogue et le sexe, mais principalement pour mon père et ma mère qui savent combien le chemin fut difficile). 

Merci à vous, aussi, sans qui rien ne serait possible,

PS : je vous aime. 
Baptiste Beaulieu
  

La femme qui se trouvait trop vieille pour ce boulot.

Dorénavant, je mettrai des « triggers warning » ou TW, pour avertir du sujet et que les lecteurs concernés par le sujet du post puissent passer leur chemin s’ils le souhaitent.


TW : médecine légale (certains détails peuvent choquer.)

Alors voilà, le 8 janvier, à 12 h 57, elle m’écrit :

<< Ce matin certificat de décès, elle s’appelait madame Delande. Leçon d’amour, de dignité et d’humanité dans cette famille. Son fils faisait les soins d’hygiène et caressait le visage de sa mère. J’ai géré, mais j’ai pas pu enchaîner sur une consultation normale. Madame Delande avait huit jours de moins que moi …>>

Je lui réponds :

<< Ohhhh… (smiley qui pleure) >>

Le 3 mars, à 22 h 23, elle m’écrit :
<< Appel de la gendarmerie pour constat de décès, personne ne veut y aller. Malgré mon âge presque canonique, j’accepte; un grand portail marron, fermé, pluie fine, il est 20 heures, déjà… Deux jeunes et charmants gendarmes. Ils m’attendent dans le froid sous la bruine pour  » retourner  » le corps du présupposé (mais bien réel) mort qui ne répondait plus au téléphone : présentable de dos, mais de face… Gros trou de dix cm à la place de la trachée et du sternum, et gros trou axillaire et costal droit … Je fais mon Expert à la campagne : la mort remonte à plusieurs jours, j’dirais huit, mais les experts gendarmes estiment trois-quatre jours. Moisissures sur le pantalon, rigidités cadavériques calquées sur les parpaings sur lesquels il est tombé et il a… mon âge ! Né en 1947 !  Merde ! Ce sera Whisky en rentrant ! Et comme il a un gros trou au sphénoïde droit, ce sera autopsie pour monsieur… !!! >>

Je lui réponds :

<< Ohhhh… (smiley qui fait la tête) >>

Le 4 mars à 13 heures 45 elle m’écrit :

<< J’ai jamais eu ça à faire en 34 ans ! Et ce matin une autre gendarmerie voulait que je vienne pour un constat j’ai dit que j’avais eu ma dose hier soir… Les gendarmes se sont donnés le mot : la canonique docteur M. est disponible sur le marché des constats de décès ! >>

Je lui réponds un laconique : 
<< Courage ! (smiley qui embrasse )>>

Et hier, à 23 heures 12, elle m’écrit :

<< Conclusion du 8 janvier : je revois le veuf de madame Delande, pleine d’empathie et de compassion…… et il me demande une ordonnance de Viagra !!!!! La vie continue et j’ai un métro de retard… Je suis trop vieille pour ce métier ! Biz >>

Alors voilà, docteur M., je voulais vous dire beaucoup de choses. Vous remercier pour nos échanges (enfin, vos messages et mes smileys). Et vous dire aussi (et mes lecteurs se joindront à moi je n’en doute pas) : tenez le coup ! Ce n’est pas vous qui êtes trop vieille, c’est la condition humaine qui est trop… humaine ?

Je sais pas trop, les philosophes débattent encore sur la question. Je vous aime bien, docteur M.

(Smiley en forme de licorne)

Ah.

(Photo ci-dessus : Lison, 24 ans, partant faire ses courses à Auchan)

TW : suspicion attouchement sexuel



Alors voilà, la petite Lison a 4 ans, sa mère me dit qu’elle fait beaucoup pipi et que ça la brûle. J’élimine une infection des reins, mais elle a les organes génitaux externes légèrement enflammés. 

– C’est le petit voisin, ils ont joué tous les deux, explique la mère très naturellement.
Silence. Je dis alors cette phrase qui restera gravée 1000 ans dans les annales du discours soignant-soigné, et que j’ai empruntée à Victor Hugo, Shakespeare et Ernest Hemingway :
– Ah.
« Ah » pour : qu’est-ce que je fais ? Y-a-t-il une sexualité chez les enfants de quatre ans ? J’ai pas étudié ça à la fac. Est-ce que je dois en parler avec la mère ? Est-ce que je dois m’assurer que c’est bien le petit voisin qui a joué et pas… quelqu’un d’autre ? (je dois arrêter de regarder New York Unité Spéciale…). Est-ce que la mère se rend compte que jouer à touche-pipi ne provoque pas des rougeurs de la vulve comme ça ? Et qu’est ce que j’en sais d’ailleurs, moi ? J’ai pas un diplôme de << médecine légale mention spéciale touche-pipi >> ? En même temps, la petite a une infection urinaire, c’est possible que ce soit inflammé à cause de ça ? Et comment je peux savoir si elle était d’accord pour jouer ? Si j’en parle à la petite, comment ne pas tourner ça en drame ? La sexualité, c’est souvent un joyeux bordel chez l’adulte, alors j’ai pas envie d’imprimer dans son identité en construction une culpabilité vis-à-vis du sexe ! À cause d’un jeu avec son voisin ! Est-ce que je fais un signalement ? Est-ce qu’elle était consentante ? Est-ce que cette question a un SENS entre gamins de 4 ans qui jouent naïvement ?
Bref, je flippe, et quand je flippe, immanquablement : fugue psychique. Tout à coup, me voila 20 ans dans le futur : Lison a 24 ans, elle est une jeune avocate dynamique, encartée au Nouveau Parti de Droite (anciennement nommé Parti Socialiste). Lison achète régulièrement des vêtements trop petits en se disant qu’elle les mettra plus tard quand elle aura perdu quelques kilos en trop, Lison oublie parfois sa pilule en se disant que c’est pas si grave, et Lison croit sur parole les agents immobiliers qui prétendent que « la rue est calme ».
Bref, Lison est un être humain normal. 
Là, il est 18 heures, Lison boit un mojito avec des amis à la terrasse d’un café, rit, les quitte, rentre dans son appartement bruyant (bravo l’agent immobilier !), monte trois étages, prend sa pilule (bravo Lison !) ouvre un frigo, attrape trois côtelettes de porc, puis descend jusque dans la cave de son immeuble enfiler un tablier de boucher « Made In Moldavie », avant de fouetter violemment un homme nu attaché à une table en criant : <<Tiens voilà ! Je te fouette tout nu avec des côtelettes de porc et sans ton consentement parce que le mauvais Docteur Beaulieu n’a pas su comment bien réagir il y a 20 ans six mois et douze jours lorsque j’avais joué à touche-pipi avec Corentin ! Voilà ! BIM ! Merci Docteur, d’avoir ruiné mon enfance ! CHLAK ! >>
Et elle fouette.
De cela il ressort :
1/ j’ai un métier compliqué,
2/ j’arrête définitivement de regarder « True Détective »,
3/ j’espère sincèrement qu’elle deviendra végétarienne.
PS : je le précise pour m’éviter une perte d’énergie supplémentaire dans les commentaires : Lison va très bien.
(Pour l’instant. Rendez-vous dans 20 ans pour un deuxième avis.)

Photo ci-dessous : Lison, 24 ans, fêtant son anniversaire au Marineland d’Antibes.