Tête de tambour

PHOTO que vous pouvez retrouver (ainsi que beaucoup d’autres) sur mon compte Instagram ICI (où je m’essaie à la photo amateur)

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Alors voilà, l’histoire du jour est celle d’une amitié entre une enfant, Sol, et son oncle.

Ça commence quand elle a quatre ans, et ça va durer sept ans.

Lui, il en quarante et il est différent. Il a du mal à communiquer, il est parfois violent avec les autres adultes, mais elle, de sa hauteur d’enfant, elle ne le vit pas de la même façon, car la sauvagerie de son oncle un peu bizarre semble s’apaiser à son contact. Là où les autres voient un adulte à la démarche mécanique, capable d’engloutir 5 litres de coca et fumer 5 paquets de cigarettes en 24 heures, elle elle s’ébahit devant un grand incroyablement excentrique qui a le droit -contrairement aux autres grands qui vont au travail- de passer ses journées entières en pyjama… Ils visionnent de grands films de cinéma, parlent de ses aventures de jeunesse, s’échangent de beaux livres pour enfants, imitent les gens, la famille, les voisins, les passants, et rient… Rient beaucoup. Il lui apprend à cligner des yeux pour ne pas « avoir le regard trop fixe ». Il lui apprend le ciel, ce qui y est caché, il lui apprend la terre et le feu, l’eau, l’air, il lui apprend que le monde est poétique.

Puis les années passent. L’oncle comprend alors qu’il ne reste plus beaucoup de temps : cette sensation merveilleuse d’être avec un autre humain qui ne le juge pas va disparaitre. Il sait que le regard de sa nièce va devenir un regard social, CE regard social qui vous envoie dans une case et vous y enferme. Alors un jour il approche sa nièce -qui a bien grandi- et il lui remet 44 ans de notes sur sa vie et sa maladie, la schizophrénie.

Et il lui dit : « Qu’est-ce qu’on fait quand on a hérité d’une tête pourrie ? On peut mettre ses parents au tribunal, tu crois ? Comme je suis regardé, je suis. Et les autres me regardent mal, très mal, tu sais. Toi, tu as encore le regard lavé. Un jour tu seras écrivain, et tu écriras ce que je n’ai pas pu dire »

L’enfant s’appelle Sol Elias, elle est devenue romancière et de ces 44 ans de notes elle en a fait un beau livre. Ça s’appelle « Tete de tambour » et cela parle admirablement bien de la schizophrénie, mais surtout ça parle de Manuel, 44 ans, et de la façon dont les enfants sauvent parfois les adultes du regard que la société pose sur eux, ce regard qui trace des frontières entre les êtres, vous colle parfois une étiquette définitive sur le front.

Et si on arrêtait, nous aussi, de se jauger et de se juger en permanence ?

Je ne sais pas vous mais franchement, certains soirs, est-ce qu’on aimerait pas tous et toutes que les adultes qu’on croise nous regardent avec la même franchise et naïveté que notre petit neveu et notre petite nièce ?

19 réflexions sur « Tête de tambour »

  1. Emmanuelle

    Ne pas juger l’autre, c’est d’une difficulté sans nom. Côtoyer un Autre différent de la “norme”, c’est une remise en question permanente… Merci pour cette référence à lire !

  2. Pilou

    Voir sur Internet le poème de Robert Gelis qui s’intitule ” PORTRAIT DE L’AUTRE ” et qui est en adéquation avec le sujet traité ici. Merveilleux.

  3. Souslalune

    Le regard des enfants n’est pas toujours tendre, ils entrent très vite dans les “normes” que nous, adultes, leur inculquons. …
    Merci pour ce beau billet Baptiste, et douce soirée 🙂

  4. Christine

    Merci Baptiste. Encore un bien joli texte qui nous amène loin. Nous sommes aussi « … ces adultes qu on croise… ». Et nous avons été, peut être, cet enfant au regard accueillant du fait certainement d un environnement sain. Car des enfants au regard qui juge peuplent les cours de récréation. D ou vient le rejet de l autre? De notre « faculté » à ressentir l autre? qui peux être un excellent moyen de défense en se préservant de l autre qui nous voudrait éventuellement du mal: agression etc. Les cases sociales de systèmes éducatifs? Partager pour mieux régner. On dit que le jugement qu on porte sur les autres est surtout révélateur de ce que l’on est et que l on rejette sur l autre.
    Bonne journée. Christine

  5. Cath

    Sartre écrivait “l’enfer, c’est les autres”.
    Beaucoup de lecteurs n’ont pas compris qu’il s’agissait du regard des autres… et dans l’enfer de sa pièce, les personnages n’avaient plus de paupières (je crois, il y a très longtemps que je n’ai plus lu son théâtre).
    Avec le regard de cette enfant, cela peut être aussi le paradis.
    Sol ne signifie-t-il pas soleil ?

  6. Laurah

    Merci Baptise
    ça donne envie de lire “tête de tambour”
    alors j’ai lu une critique sur “encres vagabondes”, un blog semble-t-il… et là aussi ça donne envie de lire

    alors merci encore Monsieur “tête de lion”

  7. dsl

    Cesser de juger c’est sortir effectivement de la société. Ce n’est pas interdit, tout le monde peut le faire.
    Par contre, vouloir une société d’individus qui ne jugent pas, ça me semble contradictoire et plutôt dangereux en l’état actuel.
    Par ailleurs, cette petite fille qui accueille son oncle avec curiosité et bienveillance, cesse t elle de juger ou bien ne fait elle pas preuve plutôt d’un meilleur jugement en voyant les qualités réelles de cet être différent des autres ?
    Vous pouvez juger mon commentaire, ne pas le juger, mais je crois que ce qui est le plus difficile à vivre en société, plus que le jugement c’est l’indifférence.

  8. angot

    Les animaux aussi savent “sauver du regard que la société pose sur eux” les enfants et les adultes différents. D’où l’efficacité de la médiation animale avec ces personnes.

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