Charlie et la Chocolaterie…

Alors voilà le corps humain, capable de s’épancher par tous les trous et de multiples façons :
– nez et oreilles : rhinorrhées claires et purulente, rhinorrhée antérieures et postérieures, rhinorrhée cérébro-spinale, épistaxis antérieurs, épistaxis postérieur, otorrhagies.
– tractus digestif haut : hématémese, crachats claires et purulents, expectorations rosées, expectorations claires, vomissements fécaloides, vomissements alimentaires, vomissements biliaires,
– tractus digestif bas : selles normales ou couleurs mastic, méléna, rectorragies de sang clairs ou foncés, diarrhées aqueuses, diarrhées glairo-sanglantes, stéatorrhées.
– organes génitaux externes : leucorrhées blanchâtres ou verdâtres, hémospermie, sperme, ciprine, ménorragie, ménométrorragie, menstruations, spotting.
– urètre : urines claires ou foncées, hématurie microscopique, hématurie macroscopique, pus, fécalurie.
– poumons : pleurésie claire, pleurésie purulente, pleurésie néoplasique, pleurésie sérofibrineuse.
– abdomen : ascite inflammatoire, exsudative, transsudative, chyleuse.
– espace péridural : liquide céphalo-rachidien claire, liquide céphalo-rachidien foncé, liquide céphalo-rachidien purulent.
– les yeux : rien que des larmes. Rien d’autre (ce qui, soit dit en passant, me parait VRAIMENT suspect…).

Le corps est une machine qui nous fait, tous, couler quelque part de quelque chose.
Le corps est une usine à faire pâlir de ridicule la Chocolaterie de Charlie.

Un dernier verre pour la Route…

Alors voilà Mr. E., 46 ans, sa peau est jaune comme l’écorce d’un pamplemousse, il est en pleine gestation d’une ascite à faire pâlir de jalousie une parturiente enceinte de quadruplés. Mr E. est un peu prêtre : il a marié une cirrhose alcoolique à un carcinome hépatique. Ça a fait des bébés : métastases osseuses, pulmonaires et cérébrales. Mr. E. est un perfectionniste : « quitte à faire un cancer, autant le faire bien ». Il appelle ça  » réussir son grand Chelem… ».

On veut qu’il soit confortable, on lui demande ce qui lui ferait plaisir. « Un croque-monsieur et un dernier whisky pour la route. » On a beau chercher, le whisky n’est pas dans les recommandations de la Haute Autorité de Santé. Tant pis, on se débrouille pour lui trouver une bouteille, que nous faisons entrer clandestinement dans le service, cachée sous la blouse -pour ne pas déclencher l’hystérie sauvage des autres patients en pleine cure de sevrage. Mr E. mange son croque-monsieur, boit son verre avec délectation puis il meurt dans la nuit.

Au matin, quand on l’emmène, je vois qu’il a un sourire jusqu’aux oreilles. Il l’a eu, son dernier whisky pour la route…
Et Dieu sait si la Route est VRAIMENT longue.

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Il boit pas, il fume pas, mais qu’est-ce qu’il…

(Petite scène à laquelle j’ai assisté)

Alors voilà S., jeune interne, 29 ans, dont on se moque un soir à l’internat parce qu’il a -disons les choses simplement- une sexualité pléthorique et décomplexée.

– La maladie ça poisse, explique-t-il. Quand je sors de l’hôpital, j’ai besoin de me sentir vivant. Il faut que je touche une peau qui ne soit ni flétrie, ni ridée, ni ouverte en deux, une peau sans cicatrice. Je dois tenir un corps qui ne demande pas grâce -ou seulement celle qu’il souhaite que je lui donne-, un corps sans souffrances, avec des yeux sans larmes, avec une bouche sans plaintes à exprimer. J’en peux plus de la douleur des autres. Je veux de la jouissance bien portante, de la sensualité en bonne santé…

Il ajoute en riant : Et je vous emmerde !

On désigne l’énorme trace qu’il arbore dans le cou :

– Les suçons, c’est pourquoi ?

Lui, d’un ton docte :

– Pour vous rappeler tous les jours qu’il y a d’autres moyens d’avoir des hématomes que les accidents de voitures ou les surdosages en anti-coagulants.

On est un peu (mal) barré quand on est interne, je veux dire : on est VRAIMENT (mal) barré quand on est interne.

« Que devrait être le corps ? Un objet de pur plaisir et de pure liesse. »
A. Nothomb.

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La fin de sa vie…

Alors voilà Mme K. 56 ans qui s’étiole d’un cancer du sein. « Pas de morphine » qu’elle a dit. « Je veux être là jusqu’au bout ».

L’équipe soignante, sa famille, moi, on passe tous les jours pour essayer de lui faire entendre raison. Parce qu’elle souffre et qu’on veut la soulager, croit-on.

Elle sourit avec indulgence, elle sait la vérité : l’équipe soignante, sa famille, moi, on voudrait tous qu’elle accepte pour nous tranquilliser, parce que la mort c’est douloureux et qu’on a beau en voir tous les jours ça fait toujours aussi peur.

Un jour, ça en est trop, elle hausse un peu le ton et, l’air d’une mère qui donne une leçon à son fils, me tapote la joue et dit :

– Vous vous inquiétez pour rien : mon état ne signifie pas que je vais mourir mais que, simplement, je suis arrivée à la fin de ma vie.

Voilà : pas sa mort, non, mais la fin de sa vie. Tout simplement. Pour elle cela fait un gouffre de différence. Elle sourit, elle est sereine dans sa douleur et dans la fin de sa vie.

J’adore la façon dont certains mots font sens, je veux dire : j’aime VRAIMENT la façon dont certains mots font sens.

« La recherche a besoin d’argent dans deux domaines : le cancer et les missiles anti-missiles. Pour les missiles anti-missiles on a les impôts. Pour le cancer on a la quête. »
P. Desproges.

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Pour qui payons-nous des impôts ?

Photographie sublime de Jean-Louis Audebaud

Alors voilà Fabienne, aide-soignante, 40 ans, qui va spontanément dans la chambre de Mr T. pour lui masser le côlon durant 15 minutes le matin et durant 15 minutes le soir. Elle fait cela sur son temps libre : elle embauche plus tôt et quitte le service plus tard.

Mr T. a un mal de Pott (sur lequel le petit plaisantin a eu la judicieuse idée de rajouter un SARM !). En gros il doit rester STRICTEMENT allongé pendant 9 mois sinon sa colonne vertébrale se cassera comme un cure-dent.

Fabienne masse son ventre, comme pour les bébés, dans le sens des aiguilles d’une montre, avec douceur et patience. Pourquoi ?
Pour que Mr T. aille à la selle : quand on est alité aussi longtemps, avoir une défécation normale est quasiment mission impossible. On pourrait utiliser des laxatifs mais, parce que Fabienne prodigue son massage colique, Mr T. va à la selle naturellement.

Un jour, Mr T. présente Fabienne à sa famille en riant : « C’est elle, l’aide-soignante dont je vous ai parlé. Vous savez quoi ? Je n’ai jamais AUTANT aimé une femme qui me fasse AUTANT chier ! »

Fabienne rosit. Elle a pas l’habitude des compliments, la Fabienne ! Pourtant elle en mériterait : au moins 15 minutes le matin et 15 minutes le soir.

J’adore Fabienne, je veux dire : j’aime VRAIMENT cette personne-là.

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Il est plus facile de faire rire que de consoler…

Alors voilà Mme S., 32 ans, sympathique patiente, douleurs fosse iliaque gauche. Je l’examine, son époux à la bonne bouille est là. Ils veulent très fort un bébé. Je les fais rire pour dédramatiser un peu, elle me dit en souriant d’arrêter, que « ça me ravive la douleur quand je ris ».

30 minutes après, l’ordinateur (insensible merde !) livre les résultats de la prise de sang. La gynécologue (qui en a vu d’autres) confirme. Maintenant, comment dire aux deux amoureux ce qui en substance revient à annoncer : « Bonne nouvelle : vous êtes enceinte. Mauvaise nouvelle : c’est une grossesse extra-utérine, on va devoir vous faire avorter. »

J’y mets toutes les formes du monde, elle pleure quand même, je reste comme un con, je pose ma main sur son épaule.

Plus envie de faire rire qui que ce soit pour la journée.

Je déteste les leçons de ce métier : je veux dire, je hais VRAIMENT les leçons de ce métier.

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Une femme…

Alors voilà Mme D., 73 ans, tout en rouge à lèvres et coquetterie, à qui on annonce un cancer. Elle sourit tout en serrant les dents, serrant la main de sa fille, serrant son sac à main, serrant ce qu’elle peut serrer et qui ne lui échappe pas encore.

On lui parle chimio, rayons etc… Elle accepte tout sans broncher, élégante et digne, elle dit qu’elle se battra, qu’elle a connu pire dans sa vie. Elle est convaincante : même moi je la crois.

Quand le médecin termine l’inventaire des festivités -et qu’elle sourit toujours- il lui tend l’ordonnance, LA fameuse Ordonnance.

Elle :  » Qu’est-ce que c’est ? »

Le chef, l’air évident :
– » L’ordonnance pour la perruque. Ils font ça très bien ».

Mme D. desserre son sac et desserre la main de sa fille, son masque se brise et elle pleure pour la première fois, discrètement, comme font les vieilles personnes : par petits morceaux.

Je lève les yeux : ses cheveux sont magnifiques.

Mme D. : 73 ans et pas un fil blanc dans le tissu de sa chevelure. Juste un chignon tendu, le même chignon qu’elle fait depuis des années. Le même.

J’adore ce qui fait qu’une femme se sent femme, je veux dire : j’aime VRAIMENT ce qui fait qu’une femme se sent femme.

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Même ici il sont là…

(Pour ma sœur)

Alors voilà le Dr. O., médecin à J., en périphérie de M. qui est la périphérie de D. qui est la périphérie de rien du tout. Bref, J. est ce qui se rapproche le plus de la définition géographique du trou du cul du monde.

Dr. O. est un bon médecin, un vieux médecin aussi, usé et très… pointilleux. Ce n’est pas qu’il déteste les juifs, les arabes, les noirs, les PD, les enfants qui crient trop, les enfants qui ne crient pas assez, les fibromyalgiques, « les profiteurs et les assistés », le président normal, etc… non, ce n’est pas cela, non, mais « tu comprends, le monde part en sucette… ».

Un jour on croise une femme noire dans les rues de J., elle tient son gamin dans les bras et l’emmène vers l’école. « Même ici ils sont là… » lâche-t-il l’air désespéré.

Moi je pense à une de mes grandes sœurs, à la peau plus noire que les rayures les plus noires d’un tigre bengali. Ce soir je l’appellerai pour lui dire de me faire PLEIN de petites nièces et de petits neveux noirs.

Avec eux, j’irai à J., sous les fenêtres du bon Dr. O., dans une dizaine d’années. On y dansera la bamboula en portant des ceintures de bananes autour de la taille, des os dans le nez et en faisant semblant d’égorger un poulet. Juste comme ça, pour effrayer le bourgeois qui trouve que « même ici ils sont là ».

J’adore ma sœur, je veux dire : j’aime VRAIMENT les rayures noires de ma grande sœur…

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La mamie qui m’aimait !

Alors voilà Mme P., 93 ans, vieille et douce Mme P., qui ne se rend pas compte qu’elle souffre de démence sénile. En fait, elle ne se rend plus compte de rien. Elle attend dans le couloir des urgences. Une place doit se libérer dans les étages. Elle est un peu amoureuse de moi : à chacun de mes passages devant elle j’ai droit à un tonitruant :

« Salope ! »

Petit privilégié va ! Elle ne le fait qu’à moi ! Je ne sais pas trop : dois-je me sentir flatté de cette marque d’attention exclusive ?

« Salooooope ! » « Saloooope ! »

Au bout de la dixième fois, je prends un air interdit, un air de caribou pris dans les phares d’un 4×4 en plein hiver canadien, je me tourne vers l’équipe et lance :
– Mais comment a-t-elle deviné ce que j’ai fait cette nuit ?
Éclat de rire général. J’en rajoute une couche :
– En même temps, elle ne peut pas savoir, sinon elle dirait bien pire.
Et là, sans mentir, à ce moment précis exactement, nouveau couplet venant du couloir :
– Sale chienne !
Moi :
– Well ! Je crois qu’elle a deviné…

J’adore les mamies amoureuses de moi, je veux dire : j’aime VRAIMENT les mamies amoureuses de moi !

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Toujours se méfier du poète qui sommeille en nous…

Anecdote racontée par un interne en chirurgie (donc soumise à caution quant à sa véracité) :

Alors voilà le Dr. F., chirurgien tout en délicatesse et subtilité, entrant au bloc pour opérer Mlle G. d’une liposuccion des cuisses.
Mlle G., dénudée, est couchée sur le ventre. Dr F. voit l’anesthésiste sur les starting blocks, il en conclut que Mlle G. est déjà terrassée par le petit coktail de son collègue.

Règle numéro 1 en médecine : toujours se méfier des apparences.

Vous sentez venir le truc là ?

Dr F. s’approche, lève une main grosse comme la nageoire d’un lamantin en rut et assène une grosse claque sur le postérieur dodu de Mlle G. :
– Vla’ du bon cuissot d’hippopotame ! Y a à manger dans les grosses pinces !
Et Mlle G., terrifiée, de lever la main et de souffler à l’anesthésiste :
– Finalement, je crois que je vais prendre une anesthésie générale.

J’adore la poésie des chirurgiens, je veux dire : j’aime VRAIMENT la poésie des chirurgiens.

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