La femme qui était prête.

Photo : Flora Borsi

Une lectrice m’a envoyé aujourd’hui ce texte décrivant la maltraitance médicale qu’elle a subi. Je le publie ici avec un gros AVERTISSEMENT : c’est VIOLENT. Je le partage car il fait écho à mon prochain roman et car il faut que ce texte soit lu, et partagé. Il faut qu’il interroge les praticiens : les patriarches comme les jeunes carabins.
Le voilà :
Bonsoir Monsieur Beaulieu, enfin Docteur,
je me permets de vous écrire car j’ai vécu un événement qui m’a extrêmement bouleversée vendredi.

Mais laissez-moi me présenter d’abord.

Je m’appelle A., j’ai 38 ans et je souffre depuis plusieurs années de migraines cataméniales. Je suis à bout à cause de mes règles. Entre les migraines, les mastoses, les bouffées de chaleur, j’avoue que j’ai hâte d’être ménopausée. Et c’est pour cela que j’ai pris rdv avec un gynécologue de C., dans l’espoir de trouver une solution définitive. 
Je suis déjà maman d’une petite fille de bientôt 8 ans, et je n’ai jamais eu envie d’avoir un autre enfant. Si on ajoute à ça que je suis séparée de son père depuis 5 ans, que je n’ai eu absolument personne depuis, et que j’ai subi une opération du dos il y a 5 ans qui m’handicape au quotidien sans pour autant que je sois en fauteuil, une autre grossesse est clairement hors de question pour moi.
Je cherche donc un gynécologue qui acceptera de procéder à une ovariectomie afin de ne plus avoir à souffrir chaque mois au point parfois de ne pas pouvoir aller travailler ou de finir aux Urgences quand la crise se déclenche brusquement. J’ai trouvé un gynécologue à côté de mon travail et j’ai eu rdv vendredi à 15h15. 
A 15h45, environ, j’ai été reçue. J’avais vu dans les avis Google que ce gynéco pouvait faire preuve d’un humour un peu particulier et qu’il était direct. Ça m’importait peu, tant qu’il reste professionnel.
J’ai eu droit à tout le discours paternaliste possible : comme quoi avoir un stérilet alors que je n’ai aucun rapport sexuel ne sert à rien (je l’ai fait poser en 2012 au cas où je rencontrerais quelqu’un), que si je voulais ne plus avoir mes règles il fallait que je prenne des hormones (j’ai eu beau expliquer qu’aucune pilule, qu’elle soit à base de progestérone ou d’oestrogène, ne me convenait, il ne m’a pas entendue) et que je ne trouverai jamais de médecin qui accepterait de m’opérer en France et qu’il fallait que j’aille dans un pays du Maghreb pour en trouver un…

J’ai désamorcé tout ça avec humour vu que de toute façon je savais avant même le rdv que ce serait difficile en effet de trouver un médecin prêt à respecter mon choix d’avoir une ovariectomie et qu’il faudrait que je vois plusieurs gynécologues pour y arriver.
On est donc passé à l’examen physique vu que je n’en avais pas fait depuis la pose de mon stérilet, il y a deux ans. J’étais aussi détendue qu’on puisse l’être avant de se faire examiner, mais je ne m’attendais clairement pas à subir ce que j’ai subi.
Pendant que je me déshabillais, j’ai bien répété que je n’avais pas eu de rapports sexuels depuis 5 ans, ce à quoi il m’a demandé si je « n’aimais pas les hommes ? ».

Je lui ai répondu en m’installant qu’en fait, jusqu’à récemment, je n’étais pas prête dans ma tête.

Et là, l’examen a commencé…
Il m’a enfoncé le spéculum d’un coup sec dans le vagin. J’ai éclaté en larmes et j’ai hurlé de douleur en lui demandant de l’enlever et d’utiliser le plus petit spéculum (que tous les gynécos que j’ai eu depuis 15 ans utilisent, vu que je suis étroite de nature) car il me faisait mal. Je lui disais « Arrêtez, vous me faites mal, arrêtez » mais il n’arrêtait pas. Il m’a même dit qu’il ne pouvait pas utiliser le plus petit spéculum parce que sinon il ne pourrait pas voir le col. Et je pleurais et je gémissais de douleur. Et il n’arrêtait pas. Il m’a fait un frottis sans même m’avoir demandée avant si il pouvait le faire. Puis il a retiré d’un coup sec le spéculum en me demandant « de me détendre ». Il a essuyé le sang du spéculum sans même me demander comment j’allais. Puis il a fait une échographie par voie pelvienne pour vérifier mes ovaires. Encore une fois, il ne m’a pas demandé si je voulais la faire. J’étais tétanisée de douleur au point de ne pas pouvoir parler. Puis je me suis rhabillée toute tremblante. 
Il était environ 16h et le rdv était fini. J’ai quand même obtenu l’ordonnance pour faire une prise de sang pour voir mon taux d’hormones afin de savoir si je suis en présménopause ou si j’en suis loin.
Je suis allée aux toilettes car je savais que je saignais. Et je saignais, en effet. Beaucoup plus que ce que je pensais. J’ai mis une serviette hygiénique que j’avais heureusement sur moi et j’ai de nouveau éclaté en larmes. 
J’ai écrit à une copine pour lui raconter ce qui venait de m’arriver, mes mains tremblaient. J’ai retenu mes larmes sur le chemin du retour dans les transports en commun. Puis j’ai appelé ma meilleure amie pour lui raconter. Et j’ai pleuré. J’avais l’impression d’avoir un gouffre béant et brûlant entre les jambes, d’avoir été violée.
J’ai laissé mes larmes couler, j’ai bu un thé et fumé clope sur clope, le temps que mes larmes se tarissent, puis j’ai pris une douche pour enlever cette sensation de crasse en me disant que ça irait mieux le lendemain.
Le lendemain, je me suis réveillée en ayant toujours mal. Et je saignais encore. Moins, mais je saignais encore. Mon vagin me brûlait et mon utérus se contractait. J’ai pleuré, encore. J’ai attendu de voir si après une douche ça irait mieux. Ca n’allait pas mieux. J’ai pleuré. J’avais toujours cette impression d’être un trou béant. 
J’ai pris la décision à 16 heures d’aller aux urgences de l’hôpital P. pour vérifier si j’avais des lésions. J’ai été reçue par une infirmière qui a été extrêmement choquée de ce que j’avais subi et qui m’a rassurée: ce n’est pas de ma faute. Puis j’ai vu un jeune interne qui quand je me suis remise à pleurer a fait preuve de douceur et m’a rassurée.
Une doctoresse est venue pour m’examiner. Et en un coup d’oeil sur mon entrejambe elle a tout de suite vu que j’étais étroite et a choisi le petit spéculum. Elle m’a rassurée et m’a expliquée ce qu’elle allait faire et m’a bien dit de lui dire dès que j’avais mal pour qu’elle arrête l’examen. Elle m’a introduit en douceur un doigt et j’ai eu mal, très mal. Elle m’a expliqué que mes parois vaginales étaient enflées. Puis elle a introduit très très très doucement le petit spéculum pour vérifier si tout allait bien. Pas de lésions vaginales. Elle a tenu à vérifier si j’avais une infection vu que j’avais des brûlures. J’ai donc uriné dans un pot. Pas d’infection mais toujours des traces de sang dans mes urines car j’avais une petit plaie ou irritation à l’entrée du vagin. Pour éviter qu’une infection se déclenche, elle m’a prescrit des ovules et une crème pour soulager l’irritation.
Je suis rentrée et j’ai encore pleuré. Dimanche en me réveillant, j’ai pleuré. J’avais encore mal. J’ai eu plusieurs crises de larmes au cours de la journée. 
Aujourd’hui lundi, j’ai encore mal et j’ai encore pleuré. Un homme m’a regardé dans le bus plus tôt. Pas méchamment, c’était pas du harcèlement, il m’a juste regardée, ou peut-être même qu’il regardait derrière moi après tout, mais rien que ça, rien que savoir qu’un homme me regarde ça me dégoûte. Je suis en colère et je suis prête à mettre la grande majorité des hommes dans la catégorie des brutes immondes. 
Avant vendredi, j’étais enfin prête dans ma tête à rencontrer quelqu’un et à enfin (peut-être) retomber amoureuse, à faire l’amour, à vivre quoi !!! Mais ça, c’était avant vendredi. Maintenant j’ai encore plus peur. Maintenant, je vais avoir encore plus de difficultés à faire confiance. Je n’arrive même pas à rire de l’absurdité de la chose: j’ai été violée par un spéculum.
Merci de m’avoir lue jusque là.
A.

La femme qui souriait. 

Témoignage de MC. Si vous souhaitez raconter, c’est ICI

Alors voilà, je suis infirmière dans un service de chirurgie ambulatoire et un matin, l’accueil me téléphone pour me prévenir qu’un certain monsieur qui vient dans mon service est très désagréable et de très méchante humeur. Je décide donc de l’accueillir avec un grand sourire et de lui parler tranquillement pour dédramatiser la situation car je sais que, bien souvent, ce sont les plus agressifs qui sont les plus anxieux. Je demande donc à ce grand gaillard (il faisait au moins 1m90) pour quelle raison il semble si énervé et lui me répond qu’il attend à l’accueil depuis une heure et qu’il est à jeun pour l’intervention et que dans le hall, il y a des machines qui le narguent, car elles sont remplies de boissons sucrées et de barre chocolatées. Je garde mon grand sourire et je lui explique qu’effectivement, pour l’intervention, il doit rester à jeun, mais que dès son retour du bloc, je lui donnerai de quoi se nourrir. Il me regarde alors d’un air tellement méchant que je pense qu’il va me mettre une grande claque, et finalement, il déchire son dossier, me tourne le dos et part en criant dans le couloir ; « ET EN PLUS, CETTE CONNE, ELLE ME SOURIT !!! « 

Ce qui ne se fait pas. 

(Témoignage de S., si vous voulez témoigner, c’est ICI). 


Alors voilà, m’écrit-il, Maman avait un cancer, mais pas le même qui avait emporté papa 2 ans plus tôt. Un de ceux qui font baisser la voix, comme lorsqu’on dit « Cancer du rectum ». Un cancer « avilissant ».2 ans de maladie, 6 mois d’hôpital, Maman est alitée, perfusée et monitorée. Ses forces s’épuisent mais elle est encore avec nous.

Vient son anniversaire et j’ai dans l’idée de lui faire plaisir : je vais acheter ses plats préférés et aller les manger avec elle, dans sa chambre.

Evidemment, j’en informe l’infirmière en chef et elle me donne l’autorisation.

Arrive le jour dit, je traverse les couloirs du service avec mes paniers pleins de petits plats.

Sur mon chemin, je croise des aides-soignantes et des infirmières que je connais et qui me saluent, comme tous les jours, mais avec un drole de sourire, un je-ne-sais-quoi mystérieux.

J’arrive dans la chambre de maman, et là :

Maman est habillée, assise dans son fauteuil, dé-perfusée, devant une table de fête bricolée avec deux tables de patients côte à côte, surmontée d’un drap en guise de nappe, et d’un bouquet de fleurs en plastique dans un vase duralex.

Et maman est hilare.

J’ai pas pu dire merci, j’aurais crié trop fort.

On ne fait pas ce genre de choses dans un hôpital.

Une semaine avec Bibi.

Alors voilà :
Lundi :
Ce matin, je commence à 7h30. Un premier patient arrive :

– Docteur, je crois qu’une de mes deux dents de devant va tomber. 

Il éternue.

La dent tombe… Dans-Mes-Mains😁

Le patient :

– J’espère que l’autre tiendra jusqu’au déjeûner !

Mardi :
Un autre patient :
– Je souffre de diarrhées chroniques, m’explique-t-il, ce qui est extrêmement problématique dans ma profession. 

– Quelle profession ?

– Acrobate.

Mercredi :
Je me lève de mon siège, fait le tour de mon bureau.

La fille de ma patiente, 4 ans, se met à pleurer.

Je m’approche de sa mère, qui saigne de l’arcade.

Les pleurs redoublent. 

J’examine. Des cris et des cris. J’essaie d’être apaisant. Échec. Je me sens nul.

La patiente murmure : « vous pourriez me faire un certificat médical pour violences conjugales s’il vous plaît ? »

La petite pleure.
Je hais cette partie du Masculin en moi, que je partage avec son père, qui effraie cette gosse, et convoque en elle des images insupportables.

Jeudi :
84 et 85 ans. Mariés depuis 68 ans. Cambriolés il y a deux jours. 

Elle : 

– Je peux tout leur pardonner : entrer chez moi, prendre les bijoux, renverser les meubles mais quand nous sommes entrés, ils étaient encore là, en train de manger MES terrines. Ils se sont enfuis et l’un d’entre eux a crié : « tes terrines, mamie, c’est de la merde ».

Elle se penche, les yeux fous de colère, blessée au coeur :

– Docteur, mes terrines, on m’en jalouse la recette dans tous le quartier. Alors de la merde ?!? Ça non. Je pardonnerai jamais. JAMAIS. 

Vendredi : 
Elle :

– Docteur, je viens vous voir parce que j’ai une muqueuse. 

Moi :

– Comme tous les Hommes, oui. 

Elle :

– Oui, mais la mienne elle dans mon vagin.

Je reste perplexe. Et soudain, moi :

– Ahhh, une MYCOSE, vous voulez dire !

Voilà : sinon, ce matin, j’ai réalisé que l’anagramme de « soigneur » est « guérison ». Après ma semaine bien chargée, j’ai décidé d’y voir la preuve que Dieu existe et que nous ne sommes pas seuls face aux vicissitudes de l’existence (la nôtre et celles des autres).

On se console comme on peut. 
Bon week-end à tous. 
(En vrai, je travaille aussi demain…)

Merci à tous !

En deux ans, en utilisant une partie des droits d’auteur tirés des ventes de mes bouquins, 24 enfants orphelins de Pondicherry auront eu un toit, une assiette, et des cours à l’école.✊🏻✊🏽✊🏿
#colibri
(En vrai, si on calcule bien on tombe sur 24,7 enfants, mais je n’ai pas osé faire une blague avec ça…😳)

Une question que je vous pose. 

Petite question (que je vous pose) suite à une consultation :

Alors voilà, elle est assise et lui est resté debout, légèrement en retrait. 
– Bonjour Docteur, dit-elle, je suis enceinte…

Je lève les mains :

– Félicitations !

– Merci, Docteur. J’avais quelques questions… La première est : est-ce que nous pouvons avoir des rapports sexuels ?

 (J’aurais juré qu’elle allait me poser cette question. À cause du regard du mari : deux yeux grands ouverts, ronds comme des soucoupes, très fixes. Et son menton pendouillant, sa bouche entrouverte, en mode boite à ragoût qui fait « bravo ». Donne l’impression de pouvoir manger une girafe en salade…).
– Ça fait un mois que je me pose la question, ajoute-t-elle.
Un mois…, chuchote le mari, accompagnant son filet de voix d’un lent et douloureux hochement de tête.
– Bien sûr que vous pouvez avoir des rapports sexuels !

Sourire niais et soulagé du mari. 

– Faut pas que ce soit trop violent, mais je ne crois pas que ce soit contre-indiqué. 
Le type fait « non » de la tête. Énergiquement. NON-CE-N’EST-PAS-CONTRE-INDIQUÉ. MERCI-MON-DIEU.
La femme ajoute encore, en désignant du pouce son compagnon.
– Est-ce qu’il ne risque pas de le… cogner ? De l’intérieur ?

– Ben, je ne crois pas. Enfin je suis pas un expert, mais normalement c’est fait pour, hein. 

Elle désigne son ventre :

– Est-ce que Bébé peut… nous entendre ?

Je reste interdit. 

– Vous quoi ?!?!

– Nous entendre faire l’amour ?

– Ben non. Mais quand il aura dix ans, faudra quand même penser à fermer la porte de votre chambre, hein ?

(J’ai essayé ça, histoire de défendre l’atmosphère. Tagada Tsoin Tsoin ! #roidelhumour #jaimangéunclown.)
Quand ils sont partis, Monsieur était rayonnant. Madame était rassurée.

Néanmoins, ce qui m’a dérangé, c’est que je ne suis pas sûr que madame posait la question « parce qu’elle avait envie d’avoir des rapports », mais parce qu’elle se sentait dans l’obligation de « soulager » Monsieur Crève-La-Dalle. (À vrai dire, elle avait l’air d’être à mille lieux d’en vouloir, de ces rapports conjugaux !)
Donc la question que je VOUS pose : un médecin a-t-il, selon vous, à se mêler de la vie de couple de ses patients ? 
Et aussi : à quel moment placez-vous le curseur du « je fais plaisir à ma/mon conjoint(e) ET ça me fait plaisir de lui faire plaisir » et celui du « viol conjugal » ?
(Et ne pensez pas que j’exagère en utilisant le terme « viol conjugal » : j’en vois chaque semaine et c’est bien plus fréquent que le viol par un inconnu dans la rue…).

On se (re) voit bientôt. 

Bon, il est temps que je vous montre avant tout le monde !En octobre en librairie (et sous le sapin pour Noël pour décembre), ce sera une quête sur les traces d’une femme mystérieuse à la vérité bouleversante, une quête semée de rayons de soleil, de poésie, d’énigmes à rebondissements, et de recoins obscurs qui s’illuminent. Un portrait de femme (déchirant, je crois que c’est comme ça qu’on dit) qui rend hommage à toutes les mères à travers le monde.

 

(Merci à toutes et tous de rendre cela possible). 
Baptiste

(À partager pour le coup de pouce !)

La femme qui avait bien marché.

Alors voilà, l’été, tu nous faisais du lait caramélisé. On s’installait devant nos tasses et tu nous racontais comment, plus jeune et pendant la guerre, les convois de prisonniers passaient devant la boulangerie de ton père. Tu sortais de temps en temps avec trois-quatre grosses miches de pain et tu les distribuais aux juifs, aux soldats, ceux qui partaient dans les camps. Tu nous racontais comment, une fois, un soldat SS (tu disais « le sale Boche ») t’avait obligée à refluer dans la boutique en te collant la baïonnette de son fusil contre le ventre. Tu en tremblais encore, tu avais la marque. Pour toi, c’était comme si tu avais fait la guerre, même si nous nous regardions en nous disant tout bas que tu exagérais, que la guerre ce n’était pas ça. 

Tu es morte cette nuit, dans ton sommeil, et tu vas me manquer. Tes histoires vont me manquer. Tu me disais d’en écrire. Je l’ai fait mais quand tu tenais mes romans dans la main, tu prétendais les avoir lus, mais c’était faux : à la fin, tu n’arrivais plus à lire. 
La vraie guerre a été celle-là : lorsque tu as commencé à ne plus te souvenir de la recette du lait caramélisé, quand tu as demandé qui étaient ces inconnus qui venaient te saluer et t’appeler mamie, quand tu as demandé qui était ce « Baptiste Beaulieu » dont les livres trônaient sur ta table de nuit. Quand tu as vu ce que, toi seule, voyais : toutes les nuits, chuchotais-tu, un homme venait s’asseoir sur ton ventre et t’observait dormir. 
Je crois que c’était ton « sale Boche » qui revenait te hanter, toutes ces années après. À cause de la marque. 
Nos vie sont courtes, nos joies minuscules, nos douleurs impossibles à consoler, et l’espérance de retrouvailles bien incertaine. Je vais travailler, je vais soigner. J’ai le coeur lourd et je vais le cacher aux patients mais je te promets, ma petite mamie, que ce soir j’essaierai toutes les recettes de laits caramélisés. Pour te retrouver un peu. Te parler et te dire que je t’aime, que tu me manqueras, et que ta route a été longue, mais que tu l’as faite, cette route, et que tu as bien marché.

Ceux qui se redonnaient du souffle.

Photo : greffé cardiaque qui tient dans sa main son ancien cœur. 

Alors voilà, elle me dit que ce n’était pas une vie, que sitôt la journée commencée elle appréHendait le moment où le manque arriverait, alors évidemment le manque arrivait et elle était malade comme un cHien, c’est ainsi qu’elle raconte, « comme un cHien », alors elle perdait son boulot et elle était en galère de tunes, elle passait ses journées à vomir en errant dans la rue, à grappiller du flouzz, à piquer aux amis, à la famille, à la mère, « ma pauvre maman » qu’elle marmonne, et dès qu’elle en avait, elle se mettait en recHercHe du vendeur et elle cHercHait, elle cHercHait, du Grand H, du Grand H, il lui FALLAIT du Grand H, elle ne pensait qu’à ça, du Grand H, elle se mordillait les lèvres, elle perdait pied, perdait sa vie, son temps, son corps ( elle a vendu son corps, parfois ), alors elle trouvait le vendeur, évidemment, à qui elle payait n’importe quoi pour avoir sa dose et sa dose était juste là pour apaiser, apaiser quelques Heures, comme on gratte une plaie qui démange, jusqu’au procHain boulot perdu, le procHain malaise, la procHaine errance dans les rues, et les culs-de-sac d’une existence fracassée, alors elle est contente d’avoir diminué sa dose de traitement substitutif à 1 mg, pensez-donc ! elle a commencé à 16 mg ! elle ne toucHe à rien d’autre, C’est promis ! jure-t-elle, alors je lui dis que, nous aussi,nous sommes contents, qu’on n’en sauve pas beaucoup des comme elles, que les toxicomanes ce sont les plus difficiles à recoller, donc les victoires comme la sienne, ça nous fait du bien, oui, ça nous conforte, alors elle HocHe la tête, a l’air un peu ému, C’est vrai ? dit-elle incrédule, « C’est vrai », je dis, mais j’ai pas l’impression de lui avoir raconté grand chose de très gentil, seulement à ses yeux ça a l’air d’être la sentence la plus douce qu’elle ait entendu depuis… depuis toujours, en fait, alors je tourne l’écran de l’ordinateur vers elle : Regardez ! C’est écrit, là en petit, sur l’observation médicale de la précédente consultation : 

« A baissé d’elle-même à 1 mg. YEAHHHHHHHH ! » 

et elle, elle lit ça, ces 6 mots, 6 mots et 3 lettres qui ont l’air de la gifler d’abord, puis de la serrer très fort contre elle : le Y s’accrocHe à son épaule gauche, le H trouve l’épaule gauche. Comme un sautoir. Des perles de consolations bienveillantes… Un bijou qu’elle ne connaissait pas et que moi, moi le médecin, j’ignorais pouvoir offrir, car elle les a lus, ces mots, elle les a lus, puis elle a souri, et BIM!, elle s’est mise à pleurer par petits paquets de sanglots.

Je crois qu’elle ne s’attendait pas à ce que des presque inconnus se réjouissent pour elle. 
Ça lui a redonné du souffle. Ça m’a redonné du souffle. 
Bientôt, murmure-t-elle, je serai libre. 
Et elle a séché ses larmes, et c’était juste son sourire, là, devant moi, son sourire qui lui mangeait les yeux. Et c’était comme un nouveau bijou.

Et comme un nouveau souffle. 

Lettre à l’aidé.

(Pour Patiente)



Si vous souhaitez témoigner, c’est ici : CONTACT BIBI
Aujourd’hui je relaie le témoignage de M., un long texte bouleversant sur la difficulté que traverse les « aidants » (je sais que beaucoup d’entre vous se reconnaîtront. À eux je veux dire : courage). 

Alors voilà. 

Ça fait bientôt 15 ans… 

Un jour de juin 2001, un face-à-face contre un camion. On m’annonce que tu es cassé de partout, fracture ouverte du fémur, contusions pulmonaires gravissimes, trauma crânien et autres… « Préparez-vous au pire, madame ». Je te vois : je ne sais si tu es inconscient parce qu’on t’a sédaté ou parce que tu es trop cassé…

Intubé, ventilé, drains thoraciques, je te parle et te dis que tu vas t’en sortir, qu’on t’attend…

Puis le miracle : tu survis.

Tu te réveilles doucement, et on te retire tes drains, et tu pars en orthopédie.

Mais ce n’est que le début du combat.

On est en juillet, alors l’hôpital ferme ses lits, et on te renvoie à la maison, en fauteuil roulant alors qu’il y a des escaliers partout chez nous, pas de toilettes en rez-de-chaussée. Nous, on n’avait jamais pensé combien des toilettes au rez-de-chaussée seraient importantes dans nos vies, un jour.

Pas d’infirmière, ni de kiné disponibles, pas de place en rééducation fonctionnelle, et personne pour m’aider.

Tu passes ton temps à pleurer…. 

Alors moi aussi je pleure, je bataille comme une folle pendant 2 jours, et j’arrive enfin à te trouver une place dans un établissement de rééducation, parce que j’ai la chance d’avoir eu au téléphone une personne compréhensive.

S’ensuivent 4 mois de reconstruction physique : « Tu remarcheras ! », je te promets. Je n’en sais rien. J’espère. 

Et tu as remarché : tu es passé du fauteuil aux béquilles et, un jour, enfin, tu as le droit de poser le pied par terre. On a soigné tes blessures… physiques.

Voilà, tu rentres à la maison, apeuré car tu ne te sens plus en sécurité, tu n’es plus dans ton cocon blanc du centre de rééducation, et moi, la journée, je pars travailler parce qu’il le faut bien…

Et tu m’agresses, m’insultes, hurles sans raison, et moi j’apprends en octobre mon cancer de la thyroïde, il faut que je me soigne…. sans toi, qui ne me soutiens pas, et qui pleures tout le temps quand tu ne cries pas.

Opération, irrathérapie, hypothyroïdie profonde, kilos, dépression, maintenant c’est mon tour, pendant 6 mois. Pendant ce temps, tu enchaînes les hospitalisations pour ton fémur, on continue à soigner ce qui ce voit et SEULEMENT ce qui ce voit. 

Et puis… je me rends compte, 18 mois après l’accident, que tu ne comprends plus ce que tu lis, que tu ne sais même plus écrire, plus compter… Notre fillette de 10 ans essaie de te réapprendre tes tables, l’alphabet, sans résultat. Et tu passes toujours de l’euphorie à l’agressivité, tu oublies tout, tout le temps, tu ne sais plus bricoler sans faire de bêtises, tu dépenses sans compter, je suis obligée de te priver de carte bleue et de surveiller les comptes sans arrêt….

Et pendant ce temps là le vide s’est fait autour de nous : mon cancer a éloigné beaucoup « d’amis », et toi tu as survécu à ton accident, alors pour nos proches tout va bien.

Mais pendant ce temps-là, je bataille aussi toute seule avec les assurances, avant de finalement laisser tomber, tant pis. Trop compliqué, trop épuisant, je préfère consacrer mon énergie à notre reconstruction. Alors nous perdons nos droits, la forclusion arrive vite.

Pendant ce temps-là, aussi, le corps médical m’entend enfin, et pose le diagnostic, 2 ans après l’accident : syndrome frontal, dû au traumatisme crânien. Handicap invisible pour ceux qui ne vivent pas avec toi au quotidien. Ça modifie ton comportement, ton humeur, ton caractère. Je dois apprendre à aimer quelqu’un d’autre.

Et la vie qui passe, cahin caha, avec notre fille qui nous pète un plomb à l’adolescence, fugue, hospitalisation, comportement suicidaire, scarification, hospitalisation, thérapie familiale, psychologues, pédo psychiatre, et qui trouve enfin un équilibre et devient une belle jeune maman enfin heureuse….

Et nous voilà 15 ans après…

Ma fille nous soutient, mais le reste de la famille s’est éloignée : petit à petit, ton traitement pour le syndrome frontal est devenu inefficace, tu perds à nouveau la mémoire, tu es redevenu agressif.

J’ai peur de toi depuis quelques semaines, de ce que tu pourrais me faire, et je ne veux pas t’abandonner parce que tu es mon mari, que je me dois d’être là pour toi. 

Notre médecin généraliste, tu le roules dans la farine : tu lui dis que tu vas bien, il te croit. Il est vrai qu’il nous connaît depuis 30 ans… Il ne me croit pas, je le vois bien, quand je lui dis tes difficultés, il pense que j’exagère… du coup il m’a mis sous antidépresseurs.

Alors j’appelle ton nouveau neurologue qui me fait dire par sa secrétaire qu’il ne gère pas les urgences, et que je n’ai qu’à me rapprocher d’un service d’urgence psychiatrique. Oui, mais tu ne veux pas entendre parler de psychiatre, tu n’es pas fou, c’est moi qui ai un problème, me dis-tu..

J’ai peut-être une solution : j’ai retrouvé les coordonnées d’un spécialiste des traumatisés crâniens, cet éminent Professeur de la ville de G. que tu avais rencontré il y a 10 ans, qui est à la retraite et qui continue à consulter bénévolement : et oui, ça existe…. 

J’ai eu sa réponse hier, une demi-heure après ma sollicitation : il se souvient de toi, de nous, il va nous recevoir. Quel soulagement, quel espoir, j’entrevois la lumière au bout du tunnel.

Tout ça pour expliquer combien les aidants sont seuls, vraiment seuls. 

Je ne parle plus de tout ça à personne de peur qu’on me dise que je me plains, que le peu de gens, d’amis, de famille, bref le peu de tendresse qui reste s’éloigne encore.

Je fais semblant. 

Et je suis fatiguée.