Archives mensuelles : janvier 2018

La promesse

« J’ai eu l’immense chance de vivre un accouchement respecté, grâce à des sages-femmes libérales.Comme la plupart des femmes de ma génération, j’étais convaincue que la médicalisation de l’accouchement était la solution idéale pour ne pas mourir et ne pas souffrir. Au fur et à mesure de mes rencontres avec ces sages-femmes, ma perception de l’accouchement a pourtant évolué. Cette épreuve horrible et effrayante dont j’avais cru que seule la médecine pouvait me soulager, au cours de laquelle je m’envisageais passive, les yeux fermés, et ordonnant secrètement « sortez le bébé de mon corps et surtout que je ne sente rien », est peu à peu devenue un défi, une occasion d’explorer les limites de mon corps, un désir de découvrir les sensations les plus extrêmes. Apparaissait progressivement, comme sortie d’une brume épaisse, l’idée lumineuse que je pourrais devenir pleinement actrice de cet événement.Ces sages-femmes n’imposaient rien, n’accédaient à mon corps qu’avec tact, prévenance et moyennant mon autorisation. Dans un environnement chaleureux, elles écoutaient mes doutes et mes souhaits, me conseillaient soins et lectures, accueillaient mes joies et mes larmes. Ces nombreuses séances, dont la durée dépassait souvent une heure, mêlaient tutoiement et rires, émerveillement et coups de gueule, démonstrations scientifiques et éducation anatomique. Un à un, mes préjugés sur l’accouchement s’étiolaient, les croyances héritées des générations anciennes s’affadissaient, les affirmations ataviques matraquées depuis mon enfance s’effondraient. S’ils m’ont profondément déstabilisée par l’apparente perte de temps qu’ils constituaient dans mon agenda de femme fortement engagée dans la vie professionnelle, ces rendez-vous avaient pour but ultime de me faire prendre conscience de mes pleines capacités à donner naissance à mon bébé. Ces sages-femmes faisaient ce que les Anglo-Saxons désignent par un terme intraduisible en français, de l’empowerment.Mon accouchement a dépassé toutes mes espérances. Nous n’étions que trois dans la salle nature d’une clinique donnant accès à son plateau technique aux praticiens extérieurs à l’institution : moi-même dans le rôle principal, mon compagnon m’apportant soutien émotionnel et massages apaisants, et ma sage-femme à la fois discrète et complice. Dans la pénombre et sur fond de musique relaxante, j’adoptais librement les positions que mon corps me dictait, rampant comme une panthère entre les installations, m’agrippant telle une guenon aux engins à ma disposition. Je ne ressentais pas de douleur, mais une incroyable puissance. Je poussais des cris de force, des hurlements d’énergie, des gémissements d’immensité. L’arrivée de mon bébé s’est accompagnée d’un déferlement d’émotions, d’une extase ultime, d’une propulsion vers une autre dimension. C’était un acte démiurgique. Quelques jours plus tard, j’ai voulu offrir un cadeau à ma sage-femme pour la remercier de son accompagnement extraordinaire. Lorsque je lui ai demandé ce qui ferait plaisir, elle m’a répondu que ce qui lui serait vraiment utile serait que je témoigne. »

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De cette expérience, Marie-Hélène Lahaye a tiré un blog, « Marie accouche là » qui a permis de libérer la parole de nombreuses femmes sur les violences obstétricales. De ce blog, est issu un livre « Accouchement : les femmes méritent mieux » qu’elle a dédié à cette sage-femme. Marie-Helene Lahaye fait partie des femmes inspirantes qui m’ont sensibilisé au sujet des maltraitances gynécologiques. Je lui ai donc demandé d’écrire ici, pour moi.

Soignante, soignant ou soignée, je ne saurais trop vous recommander son ouvrage, ICI.

La comptine des petits ramasseurs

Alors voilà,

Je n’ai jamais eu à m’occuper d’un enfant maltraité,

jamais eu à faire de déclaration aux autorités,

jamais eu à envoyer d’enfants aux hôpitaux pédiatriques sous un faux motif.

Mais j’ai vu des enfants à qui on disait,

parfois plusieurs fois,

dans une même consultation,

ces phrases là :

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

Et j’ai vu des parents houspiller, écarter l’enfant, repousser encore et encore, et j’ai vu l’enfant revenir à l’assaut, revenir encore et encore, assoiffé de tendresses impossibles,

et finalement laisser tomber les bras,

et partir dans un coin,

La tête basse, les mains lourdes, les doigts ouverts,

comme si l’amour était tombé par terre,

Et se pouvait ramasser.

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’ai vu ces enfants se coller à moi,

vouloir monter sur les genoux du docteur,

être docteur avec le docteur,

ne pas quitter le cabinet,

parfois entourer mon cou de leurs bras,

Pointer ÇA et ÇA du doigt,

Puis demander à quoi ÇA sert :

une toise en bois,

un stéthoscope,

un otoscope,

un marteau réflexe,

un abaisse-langue,

etc, etc, etc, etc,

alouette, gentille alouette,

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’ai jamais vu d’enfants frappés.

Jamais jamais jamais.

Mais ceux qui cherchent au sol,

l’amour d’une mère,

le geste d’un père,

Et qui s’en vont,

Le front bas,

les mains lourdes,

les doigts ouverts,

comme si l’amour était tombé par terre

Et se pouvait ramasser,

Et se pouvait ramasser,

Et se pouvait ramasser,

J’en ai vu des dizaines,

Et mes plus vieux confrères,

eux,

ils en ont pleuré des milliers.

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’en peux plus de toi !

Bordel, t’as pas bientôt fini de me coller ?

Tu m’ennuies !

Tu vas voir, ce soir !

Va-t-en !

Allez zou ! Dans la salle d’attente, je veux plus te voir !