Tu peux.

Alors voilà, on est en 1993, tu as 23 ans. Tu es enceinte. Heureuse comme peut l’être une femme quand une grossesse désirée avec un homme désiré se déroule parfaitement.

Parfois il te regarde,

Tu caresses ses joues, de la paume d’une main puis de l’autre,

Tu l’aimes, tu le touches,

Puis un jour, en juin, tu te sens fatiguée. L’Homme Désiré te dit : « viens ! »

Hôpital. Échographie. Mains d’hommes froides qui vont et viennent sur ton gros ventre. Voix inquiètes qui s’élèvent, discutent entre elles, avec des acronymes comme HRP, MFIU…

Bébé ne bouge plus, ne bouge pas, ne bougera plus.

Après on t’oublie dans une salle…

« On déclenche l’accouchement et là on n’intéresse plus personne… 6 heures, peu après l’expulsion, on me met mon fils dans les bras… je ne comprends rien… je n’arrive pas à le regarder… il est tout bleu couvert d’hématomes… je ne peux le garder dans mes bras… »

Même après, tu n’as pas réussi à aller le revoir dans son petit cercueil blanc.

Depuis, tu ne peux plus embrasser câliner, toucher, serrer tes autres enfants… L’Homme Désiré te dit insensible… frigide, même, tu vis chaque rapport avec lui comme un viol depuis 25 ans… tu as mal… à chaque fois… tes filles ont 20 et 22 ans, ton fils 8 ans… tes filles t’ont reproché longtemps ce manque de contact physique…. toi, tu es triste, tu sens la même distance s’installer avec ton fils… tu te sens coupable de ne pas être meilleure mère… et tu as peur.

« Ce jour-là, en 1993, quelque chose s’est cassé en moi ». La peau de l’Autre, la peau des Autres, ça n’a plus jamais été possible, après. Tes paumes ont perdu le chemin.

« Les Autres l’ont oublié mais moi je ne l’oublierai jamais ».

Il s’appelait Corentin.

Alors moi j’écris pour toi, pour te dire ça : ton deuil existe, il est reconnu. Ta souffrance est reconnue. Tu n’es pas coupable. Arrête de te punir. Tu peux pleurer. Tu as le droit. Et tu n’as pas à te sentir obligée de continuer ton fils en t’empêchant de vivre, de câliner, d’embrasser, de toucher et d’aimer ceux qui restent. Tes mains perdues, tes mains sans chemin, tes mains qui ne peuvent plus toucher, je les enlève et je les mets ici, en photo, sur cette page pour toujours. Tu en as de nouvelles maintenant. Avec lesquelles tu peux.

Tu peux.

Tu peux.

Tu peux.

Tu peux.

Tu peux.

52 réflexions au sujet de « Tu peux. »

  1. Marie

    Bonjour
    Quel bel écrit rempli d’émotion, cette femme parmi d’autres a vécu ce qu’il y a de plus terrible, n’a-t-elle pas été aidée à mettre des mots sur cette souffrance?
    merci pour elle

  2. M

    C’était en 84. A trois mois et demi. Il ne bougeait pas encore, pas vraiment, justes des prémisses de coups de pied. Une nuitvq, quintes de toux. D’autres plus fortes. Je me redresse dans mon lit et la une sensation de déchirure, une douleur qui me broie le ventre. Le lendemain je consulte, échographie L’echographiste nerveux, mal à l’aise. À refaire dans 8 jours, me dit Il, tout en m’annonçant qu’il ne percoit aucune activité cardiaque(?????) Je pleure pendant ces huit jours, min entourage le prend mal , personne ne veut savoir, le dire. L’écho suivante confirme … encore plusieurs jours à attendre pour une opération. Le jour dit on me fait attendre une heure sur une civière DNS un couloir glacial, je dois supplier pour qu’on me mette une couverture fine Comme un drap. Et puis on m’oublie encore un bon moment…Non ce n’est pas une IVG dois je répéter à tout soignant passant la qui s’enquiert dans IVG il y a volontaire… !!!!! J’ai un congé de huit jours à peine alors que je me remets pas, je retourne bosser Je m’évanouis au u bout de 2 h…. »mais pourquoi pleurez vous? » , me demande mon generaliste, pourtant la crème des hommes , c’est la nature, ça arrive, c’est banal, ça n’est RIEN !  » ..quand je vais consulter parce que j’ai une  » extinction de voix » qui dure et que je ne peux plus parler donc plus faire cours. Heureusement que l’orthophoniste est une vieille dame pleine de compassion et d’experience, bien que mon incapacité à parler plus haut que le chuchotement pendant un trimestre l’avasourdissse, heureusement que l’une des collègues me confie le cauchemar de ses 10 fausses couches inexpliquées  » avant mes deux filles et tu vois, elles sont la!  » Heureusement …

  3. fripouille

    C’est vrai une femme enceinte n’existe plus par elle-même, elle est un ventre. Pourquoi le lui a-t-on montré alors qu’il était mort-né ? Il n’avait pas d’existence légale. Ce que cette femme a vécu est terrible : donner la mort au lieu de la vie. Elle aurait bien eu besoin de consolations, d’écoute, de psys car pour elle il y a un avant et un après. Honte à l’hôpital !

    1. Amona

      Comment ça, pas d’existence légale? Et il n’aurait pas fallu le montrer?
      J’ai du mal à comprendre votre logique…

      Un bébé dans le ventre existe, il bouge, il vit même sans avoir vu le jour, sa mère le sent

      Ne pas le montrer? Pourquoi? Il ne méritait pas d’être pris dans les bras? Juste bon à vite vite s’en débarrasser?

      Pour ma part impossible de faire un deuil sans voir le corps de la personne, aussi dur que ce soit, ça fait partie de la vie… Ça me permet d’ancrer l’instant, puis de me remémorer les moments passés, avec un point final. Point final qui n’est qu’un instant de plus, non pas une cause de cauchemar ou que sais-je.

      1. mimi

        Bien entendu, ce petit a une existence légale.
        « Donner la mort » !! C’est horrible ce que vous écrivez.
        Cette maman n’a pas donné la mort. La nature en a décidé autrement, pour une raison que nous ne connaissons pas.
        Le mettre dans les bras de la maman doit être très très douloureux.
        Mais, d’un autre côté, ne pas « le présenter » peut être un regret terrible pour cette maman…

        1. Nicole

          Fripouille : Oh que si qu’un bébé mort-né a une existence légale. D’ailleurs il est même mentionné dans le livrer de famille. C’est même un bébé qui a droit à une sépulture.
          Mimi : Peut-être que par précaution il faudrait demander à la maman si elle veut voir son bébé ou non ? Pour quelqu’un qui ne le souhaite pas mais à qui on met son ou sa petite dans les bras, ça peut être très mal vécu. Elle explique que son petit garçon était tout bleu et couvert d’hématomes, alors qu’elle ne s’y attendait pas du tout, je comprends qu’elle ait été choquée. Le plus important c’est ce que souhaite la maman et non pas ce qu’il est préconisé de faire.

  4. gendan

    10 fois j’ai relu cet écrit. 10 fois j’ai pleuré. J’ai 64 ans, et j’ai connu moi aussi, la perte d’un petit bébé, à 19 ans. Je dis petit bébé, car il n’a pas terminé sa croissance dans mon sein. Sa vie s’est terminé aussi vite qu’elle avait commencée.
    A cette époque, les anciens me disaient, « c’est le Bon Dieu qui l’a voulu. Tu es jeune, tu en auras d’autres »
    C’est vrai, j’ai eu la joie d’être maman, une deuxième fois, d’un petit garçon qui a aujourd’hui 44 ans.
    La vie nous réserve des moments difficiles, des moments remplis de joie, de tristesse, de bonheur.
    La vie m’a appris ceci, ne jamais baisser les bras et croire en la vie. C’est elle qui dirige tout. Faisons lui confiance. Faites lui confiance. Je ne l’ai jamais regretté.
    Bon courage pour l’avenir

  5. dubois martine

    Cet article me bouleverse. Merci pour toutes celles qui ont connu ce moment douloureux. Baptiste vos mots et votre humanité m’émeuvent.

  6. Chantal

    pOUH, c’est à hurler de douleur…. et de colère… quelle violence !!!! et à coté de cela il y a des cellules de soutien psychologique pour tout et bientôt n’importe quoi…. Heureusement Baptiste que tu veilles….

  7. betty 67140

    Merci pour ces mots… On est nombreux(ses) à vivre ce deuil, et à ne pas réussir à en finir, on vit, on donne la vie à de nouveaux enfants, mais quelque chose reste brisé, à tout jamais, et surtout la douleur reste…

    Je me sent chanceuse, j’adore mes petits loulous, ceux qui sont nés après cet épisode si douloureux, ils me font sourire, ils sont une dose de tendresse, d’amour qui me rend le souffle qui m’avait quitté ce fameux jour, celui où le cœur de ma Lola a été déclaré silencieux…

    La froideur de l’équipe médicale, c’est pas du désintérêt, c’est du respect, c’est de la douleur pour eux aussi, c’est leur distance de sécurité pour pas craquer avec les parents endeuillés, et pourtant les sages femmes, les gynécologues, sont heurtés dans leur cœur, simplement ils ne peuvent pas l’exprimer… je l’ai réalisé quand je me suis retrouvée à pleurer avec la sage femme qui m’avait accouchée le mois suivant le drame, nous n’avions pas eu besoin de parler, un simple regard nous a liées…

    Aujourd’hui encore je me dis que c’était un mauvais rêve, ça n’est pas possible d’avoir à vivre ça… et pourtant j’ai cette dose d’amour pour ma petite fée qui reste accrochée là, dans mon ventre que j’ai longtemps comparé à un cercueil… je l’aimerais jusqu’à mon dernier souffle tout comme mes autres enfants <3

  8. Lys18

    Quelle souffrance au plus intime.
    Quelle tristesse.Encore.Toujours.
    Baptiste,vous lui offrez la « guérison »:ses deux mains pour qu’elle les ouvre, les tende, les donne.
    Elle peut, elle peut, elle peut: elle a tant d’amour enfoui en elle, oublié, dévasté.
    Merci pour vos mots, baumes cicatrisants sur plaie à vif.
    Merci de donner autant.

  9. LaetiM

    C’était il y a plus de 20 ans : les choses ont-elles changé? (Ce n’est pas ironique, c’est un réel questionnement)
    Je trouve cela violent,très violent.

    Madame,parlez en à vos enfants,crevez l’abcès qu’ils se sachent aimés, aussi difficile,aussi douloureux que ce soit, c’est beaucoup moins douloureux et destructeur que le silence.
    Permettez vous enfin de faire le deuil, de vivre, de respirer à pleins poumons, de profiter enfin de vos filles et de votre garçon qui son eux bien vivants.
    Laissez les vous aimer,vous apprendre à rire de nouveau.
    AIMEZ VOUS. Parlez à Corentin si vous en avez besoin.(Pour l’intégrer dans votre vie ou le libérer de votre étreinte, afin que vos bras soient libres pour les enfants « tactiles » dans votre vie)
    Ecrivez si vous ne pouvez parler : vous exprimez si bien…

    MERCI pour votre témoignage. MERCI Baptiste, pour le relais

    1. Libellule

      Non, ça n’a pas changé. On est priée d’oublier, de passer à autre chose. « 25% des grossesses aboutissent à une fausse couche dans les 3 premiers mois, alors s’il fallait s’occuper de tout le monde Madame vous pensez bien ».

  10. Sylvie

    Je suis bouleversée par ce récit.
    Dans 5 mois j’aurai 60 ans… En 1989, 2ème grossesse et à presque 6 mois de grossesse, en seulement quelques heures j’ai perdu mon bébé, un petit garçon. Béance du col… Fille Distilbène mais je ne le savais pas encore…
    J’ai été abandonnée dans une salle de travail, mon mari n’a pas eu le droit de rester avec moi.
    Je n’ai pas honte de le dire, j’étais devenue un animal ; je criais tant je souffrais de savoir que j’allais perdre mon bébé, tant j’étais seule avec mes douleurs et mon désespoir. Personne n’est venu me voir dans cette salle. Je ne dois mon salut qu’à un anesthésiste, qui passant dans le couloir et m’entendant hurler m’a demandé ce qui se passait. Il a tout fait pour que toutes ces souffrances cessent.
    Je n’ai pas eu le droit de voir mon bébé que je sentais bouger depuis au moins 3 mois. Mon mari non plus. C’était pourtant notre enfant. Il paraît qu’il avait été abimé lors de l’accouchement. Nous n’avons même pas eu le corps et bien sûr impossibilité de le déclarer. J’ai fait des pieds et des mains pour savoir où ce petit garçon était passé. Des coups de fil à n’en plus finir pour finalement découvrir qu’il avait été considéré comme un vulgaire déchet médical et envoyé à l’incinérateur.
    28 ans ont passé. J’avais déjà un fils de 3 ans et un an plus tard nous avons eu un 2ème fils.
    Mais je ne me suis jamais remise de la mort de ce bébé. Je n’ai eu aucun suivi psychologique dans le cadre de cette maternité.
    Je peux aussi rajouter qu’après cet accouchement, aucune place n’a été trouvée pour moi dans le service de gynéco. J’ai été expédiée dans le service de gériatrie. Délicat, non ?
    Figurez-vous que cela s’est passé dans une maternité très réputée de la 2ème ville de France…
    On ne peut pas se remettre d’un tel abandon, d’une telle inhumanité.
    MERCI Baptiste pour ce que vous êtes.

  11. la tulipe

    A l’age de 24 ans, ma mère a accouché sous anesthésie en soirée. » Votre fils est en couveuse » lui a-t-on dit à son réveil. Mon père lui a appris le lendemain matin que leur fils était mort-né. Elle ne l’a jamais vu, touché. Quinze ans après, elle a appris qu’il était hydrocéphale et que mon père le savait deux mois avant la naissance. Tout le monde savait sauf elle. Elle a souffert toute sa vie du fait qu’il n’ait pas été reconnu, nommé légalement. Lorsqu’elle avait 80 ans et qu’elle exprimait encore une fois sa souffrance de cette non reconnaissance de son fils, je lui ai proposé de lui faire un patchwork que je mettrais dans son cercueil sur elle. J’ai vu son visage s’apaiser instantanément, c’était très impressionnant. Ce quilt est depuis 7 ans sur le mur de sa chambre, elle le savoure chaque jour et je suis heureuse d’avoir apaiser ma maman. Je me permets de mettre le lien vers l’article de mon blog où je raconte cette histoire et montre mon quilt. Baptiste, tu peux le retirer si tu le souhaites : http://destulipesetdescoeurs.blogspot.fr/2016/08/mon-frere-bernard-13051954.html.
    Je souhaite de tout coeur à cette maman de prendre possession de ses nouvelles mains. Peut-être déjà en se les massant elle-même. Je vous souhaite Madame un bel et doux apprivoisement de vos mains et de belles découvertes tactiles, en surface et en profondeur. Je me permets de vous embrasser.

    1. Cath

      J’ai lu votre témoignage et j’ai admiré et l’oeuvre et la tendresse.
      En lisant l’histoire de votre maman, je me suis rappelé du témoignage d’Emilie Carles, dans ses mémoires « une soupe aux herbes sauvages ». C’était la première fois que je lisais le désespoir de ces mères qui avaient été privées de leur enfant mort-né. C’est hélas une douleur intemporelle.
      J’espère de tout coeur que votre témoignage et votre geste aideront la personne pour qui Baptiste a témoigné à reprendre goût à la vie et au monde qui l’entoure.

  12. bluetit

    bel hommage a toutes ces mamans en souffrances de non dit
    en manque de reconnaissance de leur vécu
    quel dommage de ne plus offrir ce contact ce toucher cette sensation si importante
    lire ou relire shantala
    merci pour ce témoignage , Baptiste
    bisous

  13. Chevalier

    C’était en 1999, à 5mois et demi de grossesse.
    Je l’ai trouvé magnifique, je l’ai vu 5 minutes, puis on a eu le droit aux cendres, c’est tout.
    Pas d’autre choix.

    Au pied d’un arbre, on l’a mis au creux de la terre.
    Aujourd’hui, je ne peux plus aller voir cet arbre, c’est un endroit privé et je n’y ai pas accès.

    Je vous invite à écouter cette fabuleuse conférence de Christophe Faure sur le deuil, c’est extraordinaire comme il a pu débloquer ma situation alors que je m’étais arrêtée en chemin sur le deuil, je le savais, mais impossible de trouver qui que ce soit pour m’aider, en parler…
    Mais là, cette conférence : je l’ai écoutée plusieurs fois : si ça peut servir à d’autres :
    https://www.youtube.com/watch?v=aIuL7GTSnXM
    Et j’ai fait des PDF sur son kit de survie, si ça vous intéresse !
    Caro

  14. Giroflée

    Je me rappelle il y a 20 ans d’une infirmière m’informant que non les cris n’étaient non pas une naissance mais une maman qui accouchait d’un enfant mort-né…Alors que moi à l’autre bout du couloir je me faisais ligaturer les trompes…Cruelle ironie du sort … Face à une telle détresse et une telle désespérance on ne trouve rien à dire…rien…impossible.

  15. Souslalune

    Moi aussi j’ai vécu cette douleur … mon petit Maxime, oedème généralisé à 4 mous de grossesse, qu’il a été difficile d’avaler ces 2 comprimés qui ont arrêté ton coeur … je m’en veux encore aujourd’hui …

  16. emma

    tant de douleur !
    le mien s’appelle Manu, il aurait 50 ans, ç’aurait été le plus tendre de mes enfants, j’en suis sûre. Je ne l’ai pas vu. Pendant que j’étais inconsciente, il a été évacué dans les déchets hospitaliers, alors je l’ai mis là, dérisoire mausolée : http://eperluette.over-blog.com/article-32138019.html ; j’avais appris à tricoter et lui avais déjà fabriqué une brassière informe.
    Pour tout le monde c’était une péripétie, comme une appendicite, il n’y avait « qu’à remettre ça ». Fin du bonheur, solitude glacée, et début d’une dépression qui n’a jamais eu de fin.
    Je pense à vous, mères aux bras vides.

    1. Baptiste Beaulieu Auteur de l’article

      depuis hier, je lis vos commentaires, vos souffrances, vos résiliences, vos humanités me percutent, ça me tourneboule vraiment et en même temps je ressens en moi une grande fierté d’avoir réussi, depuis quatre ans maintenant, à avoir créé un endroit sur internet où ce genre de réunion est possible, où on ne se juge pas, où on se soutient les unes les autres comme vous le faites ici, je sais pas ce que ça veut dire « réussir sa vie », mais je sais que malgré mes excès, mon mauvais caractère, mes emportements et ma singulière capacité à modérer mes posts à la hussarde pour me protéger, je pense pouvoir partir un jour dans très longtemps avec l’apaisement d’avoir -à mon niveau- accompli ici quelque chose pour soulager les autres et nous permettre de nous regarder vraiment

  17. Cécile

    Ce témoignage est très touchant. Dans mon travail, on considère qu’avant 22 semaines ou 500g, il ne s’agit pas d’un bébé mais d’un fœtus, qui interdit toute déclaration officielle. Cette distinction est malheureusement nécessaire puisque c’est toutefois grâce à elle que l’avortement est légal.

    Je suis choquée par la prise en charge de cette dame et des nombreux témoignages en commentaire qui confirment cette absence d’empathie. Dans l’hôpital où je travaille (niveau 3 donc beaucoup de grossesses à risque), tout est fait pour accompagner le mieux possible les parents – j’insiste sur la pluralité : psychologiquement, c’est difficile pour les deux. On demande aux parents s’il veulent voir l’enfant ou le porter, on respecte leur choix quel qu’il soit, même si ils restent une heure avec et que ça occupe une place en salle de bloc. On les installe dans un autre service, pour éviter qu’ils voient passer les bébés des autres ou les entendent. On leur prépare une petite boîte avec les effets de l’enfant : photos, bracelet d’identification, empreintes,… La chef de service leur écrit personnellement pour prendre des nouvelles un peu après et leur propose un accompagnement pour la suite. Alors bien sûr, ça n’enlève rien à l’horreur, à l’indicible, mais ça permet peut-être de se sentir compris, entouré. Je l’espère en tout cas.

    Personnellement, j’ai appris récemment que ma maman avait une fausse couche avant de m’avoir. Elle ne sait pas que je sais, et ce n’est pas à moi de lui en parler. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger – nous qui avons une relation si conflictuelle – si parfois elle ne se demandait pas si elle aurait préféré avoir « l’autre » plutôt que moi. J’ai beaucoup souffert de son manque d’affection et de tendresse à mon égard, j’en porte encore les stigmates. Ce questionnement très égocentré ne m’empêche cependant pas d’éprouver beaucoup d’empathie face à son malheur et ses actions que je comprends mieux maintenant, grâce à cet article. J’aurais juste aimé le savoir plus tôt, ça m’aurait évité d’être aussi dure quand on parlait avortement, fausse couche ou non-désir d’enfant par exemple.

    Merci à cette dame et à toutes ces personnes en commentaire, c’est courageux d’en parler, j’espère que ça vous fait du bien. En tout cas, moi ça développe mon empathie, ça me fait prendre conscience de choses auxquelles je ne pensais pas et pour ça je vous remercie.

    1. Emmanuelle

      Cécile, oui, on se pose toujours la question de ce que serait devenu l’enfant perdu en fausse-couche.
      Lorsque nous avons préparé la naissance de ma fille, elle était prévue, jour pour jour, pour la date à laquelle j’avais perdu notre premier enfant…
      Notre fille a choisi de naître avec presque un mois d’avance, en parfaite santé, tout naturellement. Notre haptonome a eu cette remarque admirable : « elle a eu le bon goût de choisir de changer de date ».
      Si je me demande souvent ce que sera devenu cet enfant qui n’était pas viable, je ne me suis jamais dit que j’aurais préféré l’avoir, lui, bien vivant, au lieu des trois suivants qui ont poussé dans mon ventre 🙂

  18. Bonnet Arlette

    Un témoignage déchirant qui m’a remuée jusqu’au plus profond de moi. L’impossible, l’inacceptable douleur d’une mère. J’ai moi-même 3 enfants et ma plus grande terreur a toujours été d’en perdre un.

  19. Lise

    Que ce sujet du deuil périnatal est complexe, et encore trop souvent tabou …
    Et que de douleurs et de non-dits, les parents qui s’y trouvent confrontés, ont à traverser encore aujourd’hui …
    Heureusement, ils sont de mieux en mieux accompagnés par le personnel médical, et par leur entourage qui peut trouver conseil auprès des multiples associations qui se sont créées.

    Le message de fripouille, bien que motivé par une réelle indignation face à la brutalité de la scène vécue par cette maman, est aussi très révélateur de fausses idées sur ce deuil un peu particulier qu’est le deuil périnatal …

    Idée reçue numéro un : le bébé mort-né n’a pas d’existence légale.
    Faux : la première page consacrée aux enfants dans mon livret de famille mentionne un petit Esteban, né sans vie il y a 12 ans …

    Idée reçue numéro deux : ça ne sert à rien de voir un bébé mort-né.
    Encore faux.
    Ca « sert » à une chose très simple en réalité : à pouvoir faire le deuil de cet enfant.
    J’ai commis l’erreur de penser qu’il était possible de faire autrement, parce que j’avais peur, peur de ce que j’allais voir, peur de ne pas supporter la vue de mon enfant mort … J’ai pourtant du me rendre à cette évidence : j’avais besoin de mettre une image sur mon tout petit, pour réussir à l’ancrer dans la réalité et dans mon histoire familiale. Heureusement, l’équipe médicale avait pris, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, une photo de mon fils, et le voir enfin, quelques mois après sa naissance, a été une délivrance, un moment magnifique pour la maman que j’étais devenue. Car c’est avant tout cela qu’il faut comprendre : lorsqu’une maman met au monde un enfant, qu’il soit mort ou vivant, que son petit corps porte ou non les traces d’un handicap, d’une maladie ou des conséquences de l’accouchement, cet enfant prend sa place dans l’histoire familiale. Sans image associée, cette place est réellement plus complexe à trouver (même si de nombreux parents y parviennent malgré tout sans cela). Alors, oui, je le redis : cette erreur a été la pire erreur de ma vie. J’ai laissé partir mon tout petit, sans un regard, sans un baiser, sans une caresse … Je n’ai pas su laisser parler mon coeur, trop empêtrée dans mes idées reçues et tétanisée par la peur, et c’est le regret de mon existence.

    Aujourd’hui, la paix est revenue dans mon coeur, et Esteban a pris sa juste place dans notre famille. Récemment, mon second fils a souhaité voir la photo de ce « grand frère » qu’il n’a jamais connu, et cela lui a permis de prendre également sa juste place, à lui, dans notre structure familiale.

    J’ai envie de croire qu’un jour, tous les parents endeuillés du monde pourront être accompagnés par des équipes formées à ce deuil un peu spécial, qui sauront les guider dans leurs choix autour de la naissance et de « l’après », qui sauront leur présenter le corps sans vie de ces petits avec douceur et respect, et donner aux parents anéantis le meilleur pour surmonter cette épreuve terrible et en ressortir grandis.

    Tendres pensées aux tout-petits partis trop tôt, et à leurs parents endeuillés.

  20. Nico

    M Beaulieu,

    Je me suis permis de relayer un de vos articles portant sur le médecin X homophobe sur ma page Facebook,en vous citant évidemment. Dans le cas où cette démarche vous déplairait, vous pouvez me joindre au mail indiqué avec la publication.
    Sincèrement,
    Nico

  21. Emmanuelle

    Ces naissances-là sont les pires que les parents puissent vivre.
    Certains personnels savent accompagner, malgré tout, j’ai entendu dans mon entourage une belle histoire à ce propos.
    A une moindre dimension, je revois ma seconde fille, sous sa rampe chauffante, avec tous ses scopes, ses branchements, sa sonde, en néonat… je n’ai pas osé la toucher. 24h, ça a duré… jusqu’à ce qu’une des puéricultrice comprenne : « mais. On ne vous a rien dit ? Vous pouvez la prendre dans vos bras, vous savez, il faut soulever ça, et ça, et c’est joué. Si vous n’y arrivez pas à cause du fauteuil roulant, vous appelez ». Elle me l’a donnée.
    Encore maintenant, je peine à la toucher, alors qu’elle a bientôt 9 ans…

  22. Annie

    J’ai les larmes aux yeux, la gorge nouée et un étau qui me serre
    la poitrine quand je lis tous ces témoignages…..personne ne devrai subir une telle épreuve.

  23. Joy

    Encore une fois j’adore. J’adore votre écriture, j’adore les thèmes que vous abordez. Découvrir votre blog était la belle surprise de la matinée.
    Merci à vous de prendre le temps d’écrire sur Internet pour que le hasard nous y conduise.
    J’ai vu que vous aviez écrit des livres, je suis atrocement jalouse mais je vais les lire avec un grand plaisir. Je me réjouis déjà d’y retrouver la beauté de vos mots, leur rythme et des thèmes qui, je sais, me toucheront sans doute.
    Je vous souhaite que du bonheur et une bonne continuation dans tous vos projets… 🙂

    1. Caroline

      Prenez un fauteuil, installez-vous, vous allez voir, vous allez vous plaire ici… 🙂 C’est un lieu de partage, de douceur, d’empathie, de respect mutuel, de dialogue, et tant d’autres (et de poneys multicolores, parfois) On y est bien. Merci au Taulier de l’avoir créé.

  24. Lilou

    Merci Baptiste pour ce blog respectueux, doux ou l’indicible trouve une place. Je ne sais pas si ca peut aider la maman, mais meme plusieurs années apres, elle pourrait écrire un courrier a l’hopital juste pour leur dire ce qu’elle a ressenti. C’est ce qu’on conseille aux victimes de violences obstétricales, et ca pourra peut etre la liberer d’un poid.

  25. Agnès

    Merci Baptiste pour avoir su trouver les mots, moi je ne peux pas…
    Merci à Tulipe pour son partage… Puisse cette maman trouver écoute et aide pour retrouver ses mains…

  26. SEVERINE LABORDE

    Ô … naître et mourir,
    ou mourir avant que d’être …
    quand le tréfonds de la tripe se tord,
    quand le bord des lèvres au sang se mord …
    J’avais vingt et quatre ans quand tu n’es pas né(e)
    J’aurai, longtemps, vingt et quatre ans,.
    J’aurais voulu m’éteindre là,
    M’éteindre en même temps que toi,
    Dans le même souffle,
    Quand ils t’ont arraché(e) de moi

    Fraternelles pensées, pensées émues à vous toutes qui savez si bien dire ce que je viens d’écrire. Je vous serre contre mon coeur.
    Baptiste, voulez-vous bien continuer à être notre lumineuse étoile ? Ca m’arrangerait 😉
    Je vous serre aussi contre mon coeur.

  27. isa

    Quelle tristesse de savoir que d’autres parents désenfantés n’ont pas eu le même accompagnement que nous il y a que les années. Personne n’aurait pu me priver du contact de ma deuxième fille, décédée in utéro d’un HRP à 37SA, je savais que je voulais la voir, la prendre, dès qu’on m’a confirmé son décès. Elle était magnifique, malgré la pâleur, malgré les hématomes… malgré la mort.
    Ma troisième fille est elle aussi décédé in utéro, à 22SA, et je ne l’avais senti bouger que quelques fois. Je n’avais pas encore réellement investi cette grossesse. J’avais peur de l’aspect qu’elle aurait, entre son stade précoce de développement et les 15 jours écoulés depuis son décès. La sage-femme a pris tout le temps nécessaire à nous la décrire et à nous accompagner dans cette rencontre en nous la dévoilant peu à peu. Elle n’était objectivement pas belle, mais c’était mon bébé et je ne regrette pas de l’avoir vue et de l’avoir prise dans mes bras. C’est à cet instant que j’ai réalisé son existence et sa perte. J’ai aussi pu constater de mes propres yeux la cause de sa mort, une triple circulaire du cordon. Je crois que si je n’avais pas vu moi même les marques laissées par son cordon, je n’aurai jamais pu croire à cette cause, à ce sort qui s’acharnait sur nous. Ce fut un moment inestimable pour le deuil que j’avais à faire.
    Les rencontres avec mes filles décédées sont des souvenirs aussi beaux, apaisants et importants que la naissance de mes deux autres enfants.
    Nous avons pris des photos que nous ne regardons finalement pas souvent, mais un portraitiste talentueux a dessiné nos filles à partir de ces photos et a su effacer la mort de leur visage. Nous avons donc de beaux dessins socialement acceptables à montrer aux gens ouverts et compatissants et que nous avons affiché à côté des photos de nos deux enfants vivants dans la maison.

    Le deuil périnatal est trop méconnu, mais s’il y a une chose à faire pour aider les parents comme nous, c’est surtout de ne pas nier ou minimiser l’existence et l’importance de nos enfants décédés. Ils étaient notre présent et notre avenir, ils sont notre passé et notre ‘ce qui aurait du être’.

  28. Erellphine

    En juillet 2007, j’ai perdu mon deuxième enfant. Pas de symptôme de fausse couche (je vomissais toujours),
    mais l’échographie du premier trimestre le bébé a une très grosse malformation et n’est pas viable.
    Du coup hospitalisation (dans un autre service) et curetage…
    Mon mari qui était en déplacement à l’étranger est rentré un mois après. J’ai eu deux jours d’arrêt de travail et un enfant de 3 ans à gérer seule.
    Le retour à la réalité a été très difficile, j’ai eu deux autres enfants en 2010 et 2014 mais mes grossesses ont été difficiles et très angoissantes. L’accouchement a été un soulagement à chaque fois. Surtout pour la dernière qui avait la même date de conception mais a eu la bonne idée d’arriver plus tôt en pleine forme un premier janvier.
    Mais ce souvenir reste très difficile à vivre et ancré dans ma chair

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *