Archives mensuelles : avril 2017

Même pas peur.

Alors voilà…

J’ai peur de vieillir. Je vois des corps vieux, vieux et malades. J’écoute des cœurs malades. J’écoute des poumons malades et vieux. Je palpe des ventres mous, j’examine des seins qui tombent, des poitrails d’hommes changés en mamelles flasques, des peaux trop tannées pour continuer à porter même un dernier poil, même un seul dernier poil blanc… 

J’ai peur de vieillir. 

Je vois des corps seuls. Des corps qui se réjouissent de la visite mensuelle d’un petit-fils, d’une petite-fille. Qui attendent cette audience avec gourmandise, qui font des provisions dignes d’une troisième guerre mondiale pour un simple déjeuner, expédié en vingt minutes, smartphone à la main.

Je ne vois pas assez la seule grand-mère qu’il me reste. J’ai peur qu’elle se sente seule.

Seule.

J’ai peur de vieillir seul. 

Je remue des articulations fatiguées, fatiguées et douloureuses. J’entends des gens qui parlent pour dire qu’ils ne se souviennent pas. J’entends ces gens parler : ils ne se souviennent pas qu’ils ne se souviennent pas. J’entends les dos qui craquent, et les mots absents que la mémoire croque. 

J’ai peur de vieillir seul et malade. J’ai peur d’avoir mal. J’ai peur d’oublier l’enfant en moi, de tuer l’enfant en moi. 

Et, un soir, sans prévenir, alors que je pense à cela et que j’y pense mal, que j’y pense mal PARCE QUE j’ai peur, trois fois peur même, (et que d’être ainsi effrayé engendre toujours de vaines, de cyniques, de moches et de tristes pensées), un soir, donc, je rentre et je le vois. 

Au carrousel des gosses, en bas de chez moi.

Et il a l’air tellement heureux.

Et il rit, et il rit ! Fort, fort, fort ! En frappant encore et encore dans ses mains !

C’est magnifique. La vie est magnifique.

Parfois, j’ai vraiment peur pour rien.

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Pour les dédicaces, on peut se retrouver les :
3 Mai : CAMBRAI, au Furet, à 14h30;

4 Mai : LILLE, 17h, rencontre à la médiathèque;

5 Mai : ROUBAIX, à la librairie du Cep, de 16 à 20 heures;

11 Mai : à Bruz, à la librairie Page5 avec Lorraine Fouchet, Valérie Tong Cuong et Jerome Attal. 

10 et 11 juin : au salon du Livre de VANNES;

Go-go, Powers Rangers, Go !

(Un Bibi est caché dans cette photo, sauras-tu le retrouver ?)

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Vidéo sur les récentes polémiques concernant la présence de personnages gays/lesbiens/transgenres au cinéma (dans Powers Rangers, Harry Potter, ou plus récemment dans le dernier Disney, la Belle & La Bête.)
Précisons pour nos amis complotistes : je n’ai pas été rétribué par le lobby LGBT-reptilo-illuminato-judéo-maçonnique.
J’écris des romans pour vivre et, malheureusement, même si je voudrais que ce ne fût pas le cas, tout ce qui est dit dans cette vidéo est vrai. Enfin… Non. Une seule chose est erronée : on peut avoir vu Lalaland et se réveiller avec une furieuse envie de faire des claquettes.
Pour tout le reste, sources, données, chiffres et statistiques sont disponibles dans le « Rapport Gouvernemental TEYCHENNÉ sur l’homophobie et la transphobie à l’école » que je vous encourage à consulter ICI

En espérant que ça fasse un peu bouger les lignes et que vous ayez des munitions pour répondre aux (toujours) charmants et naïfs internautes qui commentent, un doigt candide dans la bouche, un autre rageux sur le clavier, « naaan mais c koi cette manie de vouloir mettre des pd et des goudous partout dans lé film et lé série !?!? ».

Cette manie, c’est la volonté de sauver des vies.

Baptiste Beaulieu

 

La Plainte.

Alors voilà ma patiente ne pleure pas, mais elle gémit. Et le gémissement sans les larmes je crois que c’est pire. Elle a 39 ans. Cancer ovarien. « Taches hépatiques suspectes ». En cours d’exploration. Elle sait que je sais qu’elle sait. Que ça va pas aller, que ça va pas le faire.Elle a deux enfants 4 et 6 ans.

J’écoute ce truc ignoble coincé dans sa gorge : La Plainte. 

La Plainte… Ce truc a toujours été dans la bouche, dans le ventre, dans les poignets tordus, dans les poings serrés de tous les hommes et de toutes les femmes. Depuis la nuit des temps. Depuis que la première femme a perdu le premier enfant. Que le premier homme a perdu la première femme. Depuis que le premier enfant a perdu les premiers parents. On se la passe de génération en génération. Comme une putain de malédiction. ELLE nous relie. ELLE nous rappelle combien nous sommes tous pareils, combien nous avons tous peur, combien nous voulons tous être aimés, et oh combien nous voudrions extensible le temps passé près de ceux qu’on aime.

Combien nous voudrions savoir où vont ceux qui s’en vont. 

La Plainte vient de là : nous ne savons rien.

Comment font les autres pour supporter le visage de l’autre qui souffre ? Comment font-ils, hein ?

Paraît qu’y en a qui bouffent pour compenser, qui se rongent les ongles, qui tapent dans des sacs. Qui tapent dans des voitures mal garées.

Paraît qu’y en a qui croient. Qu’y en a qui prient. 

C’est facile de croire. C’est facile la foi. Suffit d’ouvrir les yeux. De sonder le ciel étoilé. De frotter contre ses oreilles un épi de blé. De s’émerveiller. Ce qui serait difficile, c’est de ne pas croire !

Oui, le plus dur n’est pas de croire, le plus dur c’est d’espérer. D’espérer malgré La Plainte.


Je crois que c’est pour ça que je vous prends dans les bras lors de mes dédicaces. Parce que je ne peux pas le faire au cabinet médical. Et parce qu’au moment où on se serre, je me dis à chaque fois la même chose :

<<Il y a quelque chose de profondément incroyable dans ce monde mais je ne sais pas quoi. Tout, peut-être. >>

Les couleurs de la vie.

(((Pour Lorraine, que j’aime profondément. Quand je peux, j’aime rappeler que les personnes/trajectoires humaines dont je parle existent vraiment et ont des visages à regarder)))

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Alors voilà, un jour j’ai pris un train avec la pétillante et délicieuse romancière Lorraine Fouchet. La longueur du trajet aidant, Lorraine s’est confiée sur sa vie. Aujourd’hui, elle a 60 ans et a écrit 17 romans !
– Mais j’ai commencé comme toi, tu sais, Baptiste ? Quand j’ai passé mon bac, je voulais devenir romancière. Mais mon père nous a quittés brutalement un mois après mon bac. Un infarctus. La veille de sa mort, au téléphone, il m’avait dit que médecin était le plus beau métier du monde. Alors, même s’il n’était plus là, j’ai respecté son voeu… Une fois mon doctorat en poche, j’ai embauché à SOS Médecins, et j’ai soigné la nuit, le jour, aux quatre coins de Paris. Je n’étais pas malheureuse, mais je n’étais pas heureuse non plus. Simplement, je n’étais pas au bon endroit de ma vie.

Là, elle stoppe, puis sourit avec mélancolie.

– Un dimanche matin, un confrère situé avant moi sur la liste de garde est appelé pour rédiger un certificat de décès. Mon confrère, en lisant le nom de la morte, me fait alors cet incroyable cadeau : il me propose d’y aller à sa place. J’accepte, je roule jusqu’en bas d’un immeuble, je monte…

Silence.

– … j’entre dans la chambre, j’examine la dépouille de la patiente et je suis douce avec elle.

Silence. Lorraine regarde le paysage coloré qui passe à toute vitesse derrière la fenêtre, inspire profondément, murmure son secret :

« J’ai fait le certificat de décès de Marguerite Duras. »

Silence. Je sens bien ce que ce corps a suscité en elle de prise de conscience.

« J’étais dans cette pièce, avec le visage sans vie et sans couleur de cette femme qui, toute son existence, avait écrit et vécu librement, en se moquant du conformisme. J’étais dans cette pièce, seule avec Marguerite Duras, Marguerite Duras morte, et j’ai su, oui c’est un peu bizarre ce que je te confie là, j’ai su que rien ne serait plus jamais comme avant pour moi. Que je voulais être libre de vivre ma vie, que j’y avais droit, que c’était même pour cela que j’étais ici. Pour comprendre cela. Pour entendre cela : le chuchotement de la liberté. »

Silence.

– Un mois après, j’ai posé mon stéthoscope et je suis devenue romancière à plein temps. Avant, je me battais comme une lionne pour sauver tous mes patients. Maintenant je peux tuer mes personnages de papier ou les réanimer à l’envie ! Avant, je soignais les gens. Maintenant, j’espère que mes romans les aident à vivre.
Elle rayonne de joie en disant cela. Son dix-septième roman, est sorti le 30 mars, aux éditions Eloïse d’Ormesson. 

Il s’appelle « Les couleurs de la vie« .