L’unité.

En cette semaine morose, où les soignants ont manifesté, je voulais leur rendre hommage quand Mélody, psychologue à lire ICI, m’a envoyé ce texte que je relaie.

Aujourd’hui, Madame Tendresse a saisi mon bras, l’a passé autour de son cou pour que je l’enlace, puis a posé sa tête tout contre moi. Madame Élégance, qui pense vivre dans un hôtel cinq étoiles, m’a demandé de m’asseoir près d’elle pour m’apprendre à jouer au bridge. Madame Détresse, cherchant désespérément son frère, a souri lorsque je l’ai invitée à danser, puis a ri de tous ses yeux lorsque nous avons fait quelques pas de tango. Madame Palabre m’a raconté quatre fois qu’elle avait travaillé à la Samaritaine, tandis que son amie, Madame Austère, lui chuchotait régulièrement à l’oreille que j’étais vraiment une belle fille. Monsieur Distingué s’est illuminé lorsque je lui ai rappelé sa passion pour le violon. Madame Détresse a finalement oublié son frère et a entonné la Java bleue avec enthousiasme. Madame Mano, ancienne couturière chez Dior, aux doigts déformés par l’arthrose, m’a remerciée chaleureusement lorsque je lui ai rappelé que nous allions bientôt coudre ensemble avec une grosse aiguille à laine. Madame Tendresse m’a demandé de la biser sur la joue, puis sur l’autre, sans oublier de biser sa voisine qui en avait elle aussi bien besoin. Monsieur Bricolage a déménagé une table et une chaise, puis a embrassé la tête de Madame Élégance, qui l’a invité à s’asseoir à la table pour faire un bridge. Madame Palabre a demandé trois fois si nous allions dîner ce soir, inquiète de voir à la fenêtre le voile sombre de la nuit qui vient. Madame Tempo s’est déplacée toute la journée en dansant, entraînant avec elle les soignantes amusées. Madame Colère a eu une grande discussion incompréhensible mais néanmoins très affectueuse avec Madame Tendresse, qui l’a sensiblement apaisée par son regard bleu océan et son incommensurable gentillesse. Madame Sourire a égayé la journée de sa belle dentition blanc-éclatant. Madame Palabre a trouvé que ça papotait sec, dans le petit salon du fond, elle qui ne peut s’empêcher de tout commenter. Monsieur Doux a appelé plusieurs fois sa maman, de sa voix de petit garçon aimant, puis m’a expliqué que ses parents étaient toujours là, à ses côtés. Toujours. Madame Discrète, enfin, a tout écouté, tout observé, a haussé les sourcils, les épaules, a souri, a fait la moue. Cachée derrière de lourdes lunettes, appuyée sur sa grande canne gravée de son nom, elle a assisté au spectacle poétique, parfois absurde, empreint d’amour et d’humanité, de la vie en « unité Alzheimer »…

32 réflexions au sujet de « L’unité. »

  1. Nad G

    merci de sensibiliser les gens à ce phénomène désolant : tout ce savoir qui part aux oubliettes… demandez à vos parents de vous raconter leurs souvenirs avant qu’il ne soit trop tard…
    et merci aux soignants de cet amour qu’ils donnent

    j’ai aussi beaucoup aimé Christian Bobin, dans « la présence pure » : »« Un peu avant six heures du soir, je raccompagne mon père dans le réfectoire de la maison de long séjour. La plupart des pensionnaires ont déjà été rassemblés dans cette pièce, certains depuis une demi-heure. Ils se font face, à quatre ou six par table. Leurs yeux sont éteints. Ils ne se parlent pas. Quelques uns ont le corps recourbé sur leur assiette vide, comme des poupées à la tête cassée. Le mot “enfer” plane dans cette pièce. C’est un mot très précis. C’est le seul qui puisse dire ce lieu, cette heure et ces gens. Deux biens sont pour nous aussi précieux que l’eau ou la lumière pour les arbres : la solitude et les échanges. L’enfer est le lieu où ces deux biens sont perdus. Mon père entame parfois une colère au seuil du réfectoire. Il refuse d’avancer comme s’il pressentait que plus rien ne le détachera de cette communauté morte – que sa mort personnelle. Sa colère tombe quand il découvre les visages de ceux qui partagent sa table, toujours les mêmes. Il les a côtoyés toute la journée et il leur serre longuement la main, chaque soir avant de se mettre à table, comme s’il les retrouvait après une longue absence. Ils répondent à sa poignée de main en souriant faiblement : même en enfer la vie peut resurgir une seconde, venue on ne sait d’où, intacte. Il y suffit d’un geste. »

  2. pasquié laurette

    merci d’avour partager avec nous,naïfs,ces derniers moments de la vie qui en sont néanmoins….:de la vie ,leur vie,notre future vie…peut-être!
    Je heureuse de savoir qu’il reste une part d’humanité dans ces lieux où Maman ne voulait surtout pas mettre les pieds…et aujourdhui je suis fière de lui avoir épargné ça et de l’avoir accompagnée dans ces derniers jours!
    Le visage serein et détendue qu’elle m’a offert au dernier souffle a été le plus beau cadeau de ma vie: va Maman oeuvrer dans tes futures occupations,toi qui a donné ta vie à ensoleiller celle des autres…va et reçois tous ces gens,toutes ces âmes en peine pour parler,rire,chanter et danser…tu savais si bien faire tout ça à la fois!Elle nous embrasse tous et que la joie,l’empathie et le bonheur soient dans nos coeurs,même en ces temps bien sombres!

  3. Evelyne

    Très beau Baptiste, comme ça me rappelle quelques années en maison de retraite. Je me réveillais le matin, la boule au ventre, « c’est comme ça que je vais finir, que mes parents vont finir ? » c’était le tout début des animations (souvenirs, chants, couture, le plus perturbant pour eux étant la visite à leurs morts pour la toussaint, quel choc!), Moi, pendant le repas je leur mettais des vieux disques chinés (frou-frou, les roses blanches, riquita) et le dimanche on dansait. Des petits moments de joies et, tiens, je n’avais plus ma boule au ventre, mais était heureuse d’avoir reçu un sourire, un chant, une histoire.
    Un câlin à toi.

      1. Grand33

        Bonjour Bibi,
        La plupart des unités sécurité alzheimer
        fonctionne avec des soignants formés,
        compétents et profondément humain.
        Si en plus elles deviennent poète c’est parfait,
        merci de nous le faire savoir.
        La bise

  4. Marion

    Tout à fait d’accord avec vous Marie (parole de Bisounours à un autre Bisounours !!! 🙂 )… Si seulement nous arrivions tous, chacun, à notre niveau, à mettre un peu de poésie, de tendresse et de couleurs sur le monde qui nous entoure… Merci à Mélody pour cette page poétique, Merci à Baptiste de la partager… et surtout merci à tous mes collègues soignants, où qu’ils soient et quel que soit le métier qu’ils exercent… c’est un métier souvent difficile, mais tellement rempli d’Humanité qu’il est difficile de ne pas l’aimer ! Courage… je ne perds pas espoir qu’un jour nous puissions nous faire entendre sur la façon dont nous voulons exercer notre métier !

  5. Fransoiz 34

    Un très très beau texte, qui illustre bien la vie dans une unité « Alzheimer » (j’ai vécu ça avec ma mère, aujourd’hui décédée ) .
    Un texte qui demande
    qu’on le vive,
    qu’on le déguste,
    et sans qu’on le complète, il n’en a pas besoin!

    Merci pour ce texte

  6. Bulledesavon

    J’espère qu’une loi sur la fin de vie sera (enfin) votée en France parce que je refuse de m’asseoir dans ce réfectoire …. un écrit dans lequel je dirai mon choix d’être eutanasiée si ma conscience me lâche, et cela dans le cas où je n’aie pas pu avoir recours au suicide assisté avant.
    Courage aux aidants et soignants

  7. larson lisbeth

    Je n’aimerais surtout pas faire vivre ça à ceux que j’aime,je préfèrerais partir avant dans un moment de lucidité encore un peu présente ,volontairement,et leur dire adieu en pleine conscience! cela doit être possible si l’on a (et on l’accepte!) le diagnostic avant qu’il ne soit trop tard,c(est bien beau en théorie,oh !ils sont mignons ,quelle tendresse,quelle poesie ,mais la dure réalité est autre chose!

  8. Elo

    Et bien moi, je pleure en lisant ce texte. J ai eu l autre soir 3 personnes dans le hall d accueil des urgences sur des brancards… qui étaient peut être Madame Palabre, Tendresse, Mano ou autre . Ils étaient perdus au milieu d autres brancards , d autres patients, avaient le même besoin d attention et de soins que les autres jours mais nous, nous n avons pas le temps si ce n est une minute par ci ou par là pour leur jeter rapidement une couverture car il fait froid dans ce hall, leur donner un verre d eau ou un bol de soupe car même les besoins primaires sont oubliés dans ce lieu où le temps n existe plus. Relayez notre colère, faites que nos politiciens n oublient pas qu un jour ils seront peut être aussi sur ces brancards et que permettre aux soignants d avoir 10 minutes sur une nuit aux urgences où l afflux de patients est massif pour pouvoir s occuper dignement de nos aînés devraient être  » extra » ordinaire ! 🙁

    1. mimi

      Je suis bien d accord avec vous sauf en ce qui concerne les politiques : EUX auront ou ont droit à des étages réservés et bien d autres privileges…

  9. Ôde

    Comme c’est joliment écrit !!! Je reconnais les unités protégées dans lesquelles je passe chaque jour mais avec un autre regard, celui de la bienveillance et de l’humanité !! Merci à tous ces soignants qui voient encore en leurs patients des êtres humains là où je ne reste qu’une poignée de minutes pour une séance, ils y passent des journées entières avec toujours cette patience infinie et ce don de soi ! Alors MERCI et BRAVO !! Que ferions-nous sans vous ?…

  10. Marie la mère

    Merci pour ce merveilleux texte qui retranscrit tellement bien la vie dans une unité réservée aux personnes aillant la maladie d’Alzheimer. J’y un fait un stage de 4 semaines, et je retrouve les personnalités que j’ai rencontré, ces personnes sont tellement attachantes, nous racontant des morceaux de leur vie parfois, ou inventant des situations qui leur plaisent… J’en garde de bons souvenirs. J’ai également suivi un couple à domicile, le mari ayant Alzheimer, je suis arrivée dans leur vie au début de la maladie. Nous avons partagé des moments formidables, d’autres plus difficiles lorsque la maladie se faisait plus « méchante »… Ce monsieur a eu cette chance de rester chez lui, auprès de son épouse qui a tant fait pour lui, tant supporté car elle ne voulait pas le laisser ailleurs que dans leur maison, auprès de leur ferme qu’il affectionnait tant. Il est parti après 2 années de maladie, j’ai perdu un ami, car oui, je me suis laissée gagner par les sentiments. Aujourd’hui, pour des raisons médicales, je ne suis plus auxiliaire de vie mais je le regrette. Enfin, bravo Melody, ce texte m’a ramené en arrière, me donnant le sourire… Bravo aussi à toutes ces personnes qui s’investissent auprès des malades et donnent le meilleur d’elles mêmes.

  11. Aurélie S.

    Merci pour ce texte. Je travaille en structure Alzheimer depuis 5 ans et je me reconnait bien dedans…chaque résident a sa personnalité avec son parcours de vie que nous respectons au maximum…il existe des gens avec de l’humanité…

  12. marie

    Madame aquoiboniste rencontre madame savalefer ,cest du direct dans ma tête, là, maintenant . Qui va gagner? Qui va prendre le dessus ? Tous les jours on remet sur le ring ces deux terribles ,tous les jours cest usant mais carte maitresse madame joie en arbitre yes!!!!!! Des bises , plein!

  13. Julie

    C’est touchant. En lisant les premières lignes, j’ai tout de suite pensé aux personnes âgées. Déformation professionnelle peut-être… Toutes les semaines, je croise des Mme Tendresse, des M. Colère, des Mme Discrète.
    Il y a peu de temps, l’une d’entre elle, que j’avais appelé la dame aux yeux bleu-glacier nous a quitté. Nul doute qu’elle aurait été bien accompagnée dans une « unité Alzheimer », et elle aurait trouvé sa place dans ce joli texte. Un peu de poésie pour contrer les souffrances des maladies cognitives… merci 🙂

  14. lafly

    bonjour, je suis actuellement en ehpad, il y a une unité alzheimer, je suis dans la profession médicale,
    je fais face chaque jour à de la maltraitance sur personnes âgées, pouvez vous me dire quel recours a t-on pour dénoncer cela ,
    je vous remercie de prendre le temps de me lire et de me répondre,
    cordialement
    profession paramédicale

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