Archives mensuelles : février 2016

Inde. 

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Cher(e)s toutes et tous,

je viens d’arriver en Inde, invité par l’Ambassade de France et le Consulat pour une conférence au grand Collège de France, puis je rencontrerai les élèves de l’Alliance française de Bangalore, avant de repartir à Pondicherry rencontrer les élèves de l’Alliance Française de Pondi, puis aussi vous donner des nouvelles des orphelinats que je soutiens financièrement grâce aux ventes de mes livres (infos ICI).

Hâte.

Paix et harmonie, et paillettes !

 🙂
Baptiste Beaulieu

  

La lumière, l’été, l’hiver.

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Pour Catherine B.

Alors voilà, quand elles entrent, ça se met à sentir la confiture d’abricot dans le bureau. L’image qui me revient en écrivant ça c’est « la femme et l’enfant sont entrées comme si elles poussaient l’Été devant elles ».J’ausculte les poumons de sa fille, la femme la tient par devant, enfouissant son visage dans ses cheveux, fermant les yeux, entrouvant la bouche, hébétée, ivre un peu de l’odeur de l’enfant, du contact de l’enfant, de la chaleur de l’enfant. Je pense : « Peut-on manger quelqu’un par amour ? » parce que l’enfant, elle, parait si courte, si… fine… je crois qu’elle pourrait tenir debout dans mes mains sans me fatiguer…

Tout à coup, j’ai un léger mouvement de recul : je viens de surprendre un minuscule pertuis directement relié à son estomac.

– Anorexie, dit la femme d’un ton léger, comme elle aurait dit les mots « coeur », « pétunia » ou « nuage dodu ». 

– Anorexie ?

– Oui, depuis qu’elle est née.

– Mais… comment ?!?

Je balbutie. Mes yeux grands ouverts confessent à cet instant une absolue ignorance à ce sujet. 

– Elle a pas faim… Les médecins savent pas pourquoi… Elle boit pas, non plus. Je lui donne l’eau directement par la gastrotomie. Parfois, je tente de l’éveiller aux goûts… Sucré, salé, etc. Mais non. Y a que le miel. Ça, ça passe de temps en temps…

Et la femme replonge son visage dans les boucles blondes de sa fille, la renifle, la sent, pourrait faire sa toilette à coups de langue, comme les chattes, ou lui mâcher la viande si cela permettait à la petite de manger de la viande. Elles sourient, gloussent, se vautrent dans une joie qui n’appartient qu’à elles. Sans doute ces grands sourires-là naissent comme les grands levers de soleils : des nuits les plus profondes.

– Le plus dur, c’est le jour de son anniversaire, dit la femme.

– Pourquoi ?

Elle hausse les épaules. 

– Ben j’aimerais lui préparer un gâteau d’anniversaire !

– Ah oui… Un gâteau… Je suis bête… Et vous, le moral ?

– On va bien. On gère.

– Vous avez un peu d’aide ?

– Son père est parti il y a longtemps. On est que toutes les deux, mais on est une équipe. Hein, ma chérie ?

Les yeux clairs de l’enfant captent toute la lumière du cabinet. 

– Oui, maman, une super équipe. 

L’enfant serre la femme et la femme étreint l’enfant. Je crois qu’elle pourrait la nourrir comme ça, par convection de chaleur humaine : <<Tiens, enfant, voilà toute la tendresse du monde, je te la fais passer dans le sang… Là… Tu sens ? Je te la donne de haut en bas, je te la fais monter à la tête, je la verse dans ton petit corps vide, comme on verse ces vins chauds à Noël, ceux avec des épices et des couleurs de pierres précieuses.. >>

Est-ce que ça existe, les vases communicants d’amour ? Il y a des rayons de soleil dans mon appartement. Parfois, ils paraissent tellement compacts qu’on jurerait pouvoir les tâter à pleines mains, y grimper même, s’y suspendre tout entier tête en bas. L’eau, le sang, tout ce qui déborde du coeur… peut-on le rendre solide pour mieux le recueillir, puis mieux l’offrir aux autres ?

Je ne sais pas.

La femme et l’enfant… J’ai refermé la porte du cabinet sur elles.

De leur départ, le seul souvenir qui me reste c’est moi en train de me retourner vers mon bureau. Il m’est apparu si sombre ! J’ai dit tout haut : << Ah tiens, c’est vrai, on est en hiver…>>

Quelques minutes durant, je crois que j’avais oublié.

——-

(Je réponds à tous vos mails. J’ai plus ou moins un an de retard… Désolé pour ça, j’espère que vous ne m’en voulez pas, je ne sais plus où donner de la tête…)

« On les emmerde, Louise. »

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Texte et photo de Caroline Boudet. 

Alors voilà. Epaule contre épaule avec sa collègue, face à moi, elle maintient tranquille ma fille d’un an pendant qu’une de ses congénères tente de trouver une bonne veine pour la perfusion. La blouse ne semble même pas me voir alors que seule la largeur d’un lit pédiatrique nous sépare, elle et moi. (Moi, c’est la maman de la petite fille qui est en train de morfler au milieu, sur le lit en question ; en attente d’une bonne veine pour y faire couler l’antibio qui va la soulager. Elle, derrière son masque, c’est une blouse. Je sais ni la couleur, ni le grade, je m’en fous. Quand on est du côté patient, désolée, mais une blouse, c’est une blouse. Ce qui importe, c’est que ton enfant arrête de pleurer.) Blouse la maintient, la regarde, et dit à sa collègue :    << On l’a déjà vu, cette petite, non ? Oui ? Je suis pas sûre. Non, la dernière fois, c’était aussi une petite trisomique mais… Oui, une petite trisomique, mais plus petite. Oui, la petite trisomique. Je me souviens.>> Ce n’est pas fait exprès pour être méchant, mais c’est encore pire. Je pourrais lâcher mon bébé, relever la tête, et lui cracher dans le masque : « C EST pas une petite trisomique. C’est une petite fille. Et elle est porteuse de trisomie. Comme dit la chanson, c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup, rigolo non ? Tu veux qu’on chante ? » En trois mots, en parlant de sa patiente comme d’un objet qui ne serait pas là, elle a cassé toute ma confiance. Plus que son masque elle a mis un mur entre elle et nous, entre mon bébé et tout ce qui porte blouse. Je pourrais lui sortir ma diatrible. Lui dire que si elle, tout ce qu’elle voit c’est un chromosome en plus, pas banal, moi je sais les sourires, le caractères, les progrès, les douleurs, les câlins qui se cachent derrière ce chromosome. Je devrais, une fois de plus, expliquer qu’elle ne soigne pas des Clio ou des Polo, qu’un patient n’a pas de problème de joint de culasse et qu’il entend quand on parle de lui. Mais Louise pleure, a mal, ça me tort le ventre et je veux que ça cesse, alors je me penche juste sur elle et lui glisse dans l’oreille : « on les emmerde, Louise ».
—–

Quand j’ai reçu le livre de Caroline Boudet  « La vie réserve des surprises« , j’ai été bouleversé par ce qu’elle dit de l’amour et des Hommes. Je lui ai demandé de m’écrire un texte, pour participer à ce blog, pour réconcilier les soigné(e)s et les soignant(e)s, pour faire bouger les lignes sur notre vision de la trisomie et des êtres humains qui, directement ou indirectement, y sont confrontés.
<< C’est l’histoire d’un bébé qui arrive pas du tout comme je l’imaginais. L’histoire d’une enfant que j’ai peur de ne pas savoir aimer, d’un chromosome en plus qui vient tout fausser, de ce que je crois être une fin mais qui n’est que le début, d’une autoroute qui devient chemin de montagne juste après un virage serré, du regard des autres que j’apprends à amadouer, de mes propres stéréotypes qui explosent en plein vol. Oui, ça parle de trisomie 21, mais pas que. Y a des blouses de partout, de toutes les couleurs, plus de stéthoscopes qu’il en faut pour une seule vie, des méchants et des gentils comme dans les dessins animés de notre enfance. Y a même Voldemort et une patineuse artistique. Du suspense ? Oui, du suspense… Trop de suspense, même. En revanche, je te casse le dénouement : la petite ne guérit pas, elle reste comme « ça ». Mais c’est quand même elle qui gagne à la fin. >>
Caroline Boudet. 

Les pudeurs impudiques.

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(photo : Kumi Yamashita)

(Pour le texte d’aujourd’hui, tout commentaire déplacé finira immanquablement dans ma poubelle, avec mon smoothie fraise-banane périmé et la boîte de thon de midi. Bisous.)

Alors voilà, elles sont arrivées, elles étaient trois, elle portaient de longues robes, et un voile qui faisait ressortir l’ovale de leurs visages très pâles.

J’ai tendu la main, pour les saluer, mais je n’ai rencontré que le vide et leurs sourires, gênés. J’ai eu cette réflexion idiote : << Pourtant, elles portent des gants ! >>

Les deux plus âgées avaient 40 ans, la plus jeune 16. C’était elle qui avait mal au ventre. Je l’ai installée sur la table d’examen, dans la salle d’à côté, j’ai commencé à lui poser des questions. Puis j’ai écouté son cœur, puis son thorax.

Poumon droit.     Poumon gauche.

J’écoutais les gargouillis de son estomac, quand j’ai senti une présence derrière moi : les deux tantes, penchées au-dessus de mon épaule, scrutant chacun de mes gestes. Une gêne s’est installée, un silence assourdissant plein de sous-entendus.

Palpation : épigastre, loges rénales, hypogastre. Flanc droit. Flanc gauche. Zone péri-ombilicale. 

Et les regards des deux tantes, réprobateurs, suivant le trajet de mes mains comme on surveillerait un présumé voleur à l’étalage devant une pyramide de pommes. 

Je sais que cela peut paraître étrange, ou prétentieux, mais en 10 ans, j’ai toujours réussi à cloisonner. Les patients qui passent sous mes mains ont des sexes, bien sûr, mais un sexe « médical » (là, il faut visualiser un tiroir en bois de cerisier ouvrant sur des diagrammes, des examens, des pathologies, et des questions clés à poser absolument.)

Jamais je n’avais pensé que j’étais un homme et que mes patientes étaient… autre chose que des patientes. PAS UNE FOIS. Je ne sais pas pourquoi elles ont fait ça. Je ne sais pas. Toute la journée, j’avais le coeur au bord des lèvres. J’arrêtais pas de penser et repenser à ce qui s’était passé : est-ce que j’avais fait une erreur ? Est-ce que j’avais eu un comportement équivoque ?

Je me sentais sale, et j’en ai voulu à ces tantes d’avoir mis de l’impudeur dans la pudeur, de la sexualité dans << l’examen sémiologique d’une algie en fosse iliaque droite. >>

Qu’est-ce que j’aurais dû dire ou faire ?

Je ne sais pas. Ne pas me taire, peut-être. Je n’ai pas osé parler : d’habitude, je suis plutôt quelqu’un de pudique.