Archives mensuelles : janvier 2016

Des gens pas comme les autres.

Alors voila, ce matin, grâce à l’association Sparadrap, j’ai compris que, quand l’infirmière tape la main d’un enfant pour faire apparaître les veines, l’enfant retient juste qu’on le tape. << Alors que je n’ai pas fait de bêtises. >>

Ce matin, j’ai entendu un enfant me dire : << Pourquoi, quand j’ai mal, on me dit « Chutt » ou « ça va aller » ou « mais non, mais non » ? >>

Et je n’ai pas su répondre. 
Ce matin, j’ai entendu << Et pourquoi ils sont entrés dans ma chambre cette nuit ? >>

Parce que tu avais de la fièvre.

<< Ils m’ont fait peur. Ils sont entrés dans ma chambre mais moi je dormais bien et ils ont commencé à me faire des trucs. J’aurais voulu qu’on m’explique avant de me toucher. Je ne veux plus être surpris comme ça.>>

Ce matin, j’ai compris que les enfants préfèrent savoir qu’ignorer et préfèrent anticiper qu’être pris au dépourvu. 
Ce matin j’ai appris que dire à un enfant « c’est pas grave » avant une prise de sang est injuste et idiot. C’est son sang, sa douleur, son ressenti. C’est donc à l’enfant de décider si c’est grave… Ou pas !

Parce que << c’est un morceau de moi qu’ils ont emmené. >>
Ce matin, j’ai appris que j’avais beaucoup à apprendre sur les enfants, que les enfants n’étaient ni plus bêtes ni moins compréhensifs que les adultes, mais que les enfants sont… des enfants. 
Merci aux travailleurs/travailleuses de l’association Sparadrap

L’enfant qui rêvait.

Témoignage de L., orthophoniste. Si vous voulez raconter : écrivez-moi ICI

<< Alors voilà, c’était il y a longtemps, je m’occupais de Kévin, 8 ans, il avait des troubles du langage écrit et oral… J’ai compris que c’était une famille avec un très faible niveau socio-culturel. Je soignais dans le Nord de la France, petite ville avec un taux de chômage de 20%…

Je me souviens, à la fin de la première consultation, je vais avec le petit dans la salle d’attente chercher sa mère pour lui faire un retour de séance. J’ouvre la porte et me trouve nez à nez avec un clochard. Je m’apprêtais à lui demander ce qu’il faisait là quand Kévin s’est jeté sur lui.

« Papaaaaaaaa !! »

Je me suis sentie très bête…

Lors de la deuxième séance, on travaille les champs lexicaux et le vocabulaire :

– « Où achète-t-on du pain, Kévin ? »

– « Chez Liddle !! »

– « Oui et aussi chez le b…….. (un ange passe) bou – lan –ger. 

– « Où achète-t-on de la viande et des steaks hâchés, Kévin ? »

– « Chez Liddle !! T’sais, j’ai déjà mangé du pâté avec de l’alcool et ben j’étais même pas bourré !!! ».

– « Oui et aussi chez le b…… (un ange passe) bou – cher. »

On passe en revue d’autres articles jusqu’aux bonbons… Et là ! Grande révélation pour Kévin !

– « Les bonbons c’est au restaurant !!! »

– « Ah bon, tu es sûr ??? »

Le petit, avec des étoiles dans les yeux :

– « Oui, d’ailleurs papa il va toujours au resto le jeudi, et après ils nous ramène les bonbons… »
Je n’ai compris que bien après le départ de Kévin. Le resto de son père… C’était les Restos du Cœur… J’avais le cœur serré. Je n’ai jamais oublié ce patient. >>

L’homme qui divague.

L’histoire c’est F., orthophoniste. Si vous voulez raconter, c’est ICI.

Alors voilà Edmond. Tu vois, Edmond était prof d’histoire et de géographie, dans le temps. Maintenant, il a le cheveu qui se clairsème et les dents qui se font la malle. Il est un peu mou, tout avachi dans ses gilets en laine. Il n’est pas d’une élégance folle, mais sa bonhomie est contagieuse. C’est un vieil homme qui rayonne.

Je lui offre le café systématiquement, parce que c’est un vrai bonheur de le voir siroter sa tasse avec une mine gourmande. A part pour le café, je crois qu’Edmond ne voit pas trop pourquoi il vient en orthophonie : quand j’essaie de toutes mes forces de lui faire faire des exercices, il essaie de toutes ses forces de digresser. Je le laisse palabrer, il a du talent. Formidable conteur, l’Edmond. Il me raconte des petits morceaux de l’Histoire des Hommes, ceux qu’il a vécu, ceux qu’il a enseigné. Ça se mélange, parfois. Il se régale, se frotte doucement les mains. Parfois, aussi, il s’enflamme et se met à faire de grands gestes et à parler fort. Il est beau, Edmond, quand il s’enflamme. C’est rare et délicieux, un vieillard passionné, on dirait un enfant excité qui se demande comment il en est arrivé là…

Seulement voilà, je ne le vois pas pour le plaisir, Edmond. Je le vois parce que sa mémoire est un bateau à la coque ébréchée, et qu’on me paye pour écoper autant d’eau que possible, reculer le naufrage à plus tard, grignoter du temps au temps qui reste… Alors je culpabilisais un peu de me laisser divertir par mon patient, tu vois. Mais aujourd’hui, en me disant au revoir, Edmond s’est tapoté la tempe du doigt, en me disant d’une voix serrée: « C’est bien, de parler avec vous. Parce que c’est pas facile tous les jours là-dedans, vous savez… »

En réalité, il semblerait qu’Edmond voit très bien pourquoi il vient en orthophonie. Et peut-être que le laisser magnifiquement digresser c’est le plus gros de mon boulot finalement.

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PS : Je serai au salon du livre d’Hiver ce dimanche à Montgiscard près de Toulouse. Venez me voir, je serai le type avec les cernes et en surpoids.