La femme qui n’avait pas oublié.

L’histoire c’est Mamina, l’écriture c’est moi. Si vous voulez raconter, c’est ICI !

Alors voilà, milieu des années 60, Mamina, 20 ans à peine. C’est une toute jeune secrétaire médicale, elle vient d’intégrer un service de « cobaltothérapie » dans un hôpital de province (si tu changes quelques lettres à « cobaltothérapie » ça fait « radiothérapie, etc »).

Ici, on se connaît tous, les infirmières sortent des mêmes promos, les secrétaires ont été formées dans la même école, les médecins sont vraiment en phase avec leurs équipes.

À l’époque, tout le monde met la main à la pâte, il n’y a ni cahier des charges ni fiche de postes… S’il faut passer la serpillière, personne ne rechigne, s’il faut aller quémander une radio 3 étages plus haut, chacun s’y colle à son tour… 

Mamina m’écrit :

<< J’avais eu une éducation très provinciale, chez les bonnes sœurs… Quelques petits copains, oui, mais juste des petits bisous… je ne connaissais rien en dessous de la ceinture !.. >>

Ce jour-là, ils reçoivent un beau jeune homme, fin, avec de larges épaules, d’immenses yeux verts. Quand il sourit à Mamina, elle peut lui compter les dents tellement sa bouche, ses mâchoires, sa joie de vivre sont grandes.

<< Surtout, il avait de beaux cheveux bouclés, tout roux… >>

Il vient pour des marquages avant les séances de rayons. À cause d’un cancer des testicules.

Le médecin et l’infirmière s’affairent autour de lui, Mamina est assise à son bureau, tapant consciencieusement sur sa machine à écrire des courriers pris en sténo. Elle bataille avec ses feuilles de carbone !

Tout à coup, on l’appelle : l’aide-soignante est dans les étages, ils n’ont pas assez de 4 bras pour placer les sacs en plomb, orienter l’appareil, enregistrer les tracés, tatouer les repères, etc.

<< J’arrive avec le sourire, et là… Je vois pour la première fois de ma vie un gros et mou sexe d’homme… comme un oiseau… en train de dormir au milieu d’un nid de pailles rouges… Stupéfaction ! Si on est roux, tous les poils sont roux ? Si on est blond, tous les poils sont blonds ?

Mon Dieu ! Que j’étais bête et naïve ! >>
Cinquante années ont passé : maintenant, Mamina est grand-mère. Elle sait que, quand les cheveux blanchissent, tous les poils blanchissent aussi.

Ce dont elle se souvient surtout, cinquante années après, ce sont les grosses larmes bleues qui coulaient silencieusement dans la barbe rousse. 

33 réflexions au sujet de « La femme qui n’avait pas oublié. »

  1. AnneduSud

    Quelle jolie naïveté. C’était il y a 50 ans, c’était hier et depuis que de chemin fait! Qui pourrait aujourd’hui avoir encore cette surprise. Un bisou pour mamina.

  2. Kit

    Un jour que je croyais être foutu pour de bon j’ai « éduqué » une aide soignante après avoir enfilé la chemise « cul à l’air ». Je lui ai demandé si une fois sur le billard (les boules étaient hors sujet)) on allait me déshabiller, elle a rosi, m’a dit « oui, c’est comme ça que ça se passe », alors je me suis foutu à poil , ai remonté le drap (je suis pas pudique, je suis frileux !) Et roule ma……. on est arrivés dans la salle d’op’ où ça caillait plein . je veux croire qu’elle a compris mon message (et j’étais pas atteint de priapisme et tout ça). Voilà, c’est tout : la pudeur c’est avant , la compréhension c’est …… avant aussi et tout le temps qui suit. La vache ! ça fait 11 ans ! j’espère qu’elle a oublié, j’ai pas de remord, j’ai pas de regret. mais franchement dans les salles d’op’ ça caille !

  3. Pat

    Voilà , docteur Bibi , nous fait encore pleurer . Elle est bien triste ton histoire .
    T’aurais pas dans tes cahiers une histoire un peu plus gaie en cette période d’avant Noël ?
    Un truc qui finisse bien … Merci .
    Bizzz à partager

      1. Myriam FdF

        Si l’on se fie aux ongles rongés, je dirais le modèle 😉 Sinon, comme d’habitude, une très belle histoire, tellement triste, tellement vraie…

  4. Raphy

    Et oui, ce sont des choses qui arrivent…
    Ma mère m’a raconté quelques uns des grands moments de solitude qu’elle a vécu en raison de sa grande méconnaissance des choses de la vie. Si mes calculs sont bons, celui-ci a du arriver une dizaine d’années après le récit de Mamina 🙂
    Alors qu’elle était jeune préparatrice en pharmacie, elle a aperçu un client avec un drôle de porte-clés : mais qu’est-ce donc que ce porte-clés en forme de crevette rose ? (lui demanda-t-elle de son air le plus ingénu). Parce que c’est quand même pas commun d’accrocher ses clés de voiture à une crevette.
    Réponse : un préservatif ! Ah bon. (Hilarité générale)
    Cela étant, elle a beaucoup souffert des silences gênés de sa mère sur tous les sujets touchant à la sexualité, découvrant « sur le tas » ce que ça signifiait d’être une femme.
    Après, elle a plutôt eu tendance à pêcher par excès inverse : je crois que j’aurais préféré éviter certaines conversations qu’elle a cru bon de m’imposer…

  5. Aurélie

    Bon, moi, ok jsuis enceinte, ok, les hormones me chamboulent et je pleure pour un rien, mais quand meme, Bibi, tu m’as bien eue….
    Je me disais au fil de la lecture « ah cool, une ptite histoire mignonette…. »
    Je voyais la fin du texte arriver, et je me demandais quelle allait bien pouvoir être la chute… rigolote ? mignonne ? étonnante ?
    Non, c’est pas « rigolo »… en une phrase, j’ai les yeux mouillés et la gorge nouée.
    …. c’est la vie dans toute la largeur de son spectre, la dureté face à la douceur, la douleur des uns confrontée à la vie des autres (les « uns » et les « autres » étant interchangeables selon les situations, non ?!)
    tellement juste, tellement, VRAIMENT le but de ce blog : réconcilier, montrer que tout ça, c’est pas juste des Docteurs Qui Savent face à des Patients Qui Souffrent, c’est des humains face à des humains.
    Jte connais pas Baptiste, mais jt’envoie de l’amour :o)

  6. GABORIT

    Tellement naïf, touchant, ayant été secrétaire médicale en réanimation, je me reconnais dans ce texte

    affectueuse pensée à toi, Baptiste

    Evelyne

  7. blux

    La main à la patte, c’est uniquement quand on est bonne pâte, non ?
    Ou alors, c’est quand on prend son pied…
    Excellent texte, ceci mis à part, toujours aussi juste dans le choix des mots.
    Et c’est marrant, l’oiseau sur le nid est décrit quasiment de cette même façon dans le roman de R.Barjavel « le grand secret » (…un oiseau qui couvait des oeufs trop gros pour lui…)

  8. Suze Araignée

    « S’appelait-il Pierre, Marcel ou Étienne ? Peu importe. Nous ne nous connaissions pas. Je menais le troupeau. Lui, sur le chemin du retour, arrêta ses deux chevaux qui tiraient une herse. S’appelait-il Marcel, Firmin ou Anatole ? Peu importe. Nous étions pleinement conscients. Il posa sa main sur mon front, sa bouche à la naissance de mon cou.
    Plus tard, sur le chemin pierreux, appuyée sur une vache lambine, je marchais, enveloppée d’un tintement estompé, écoutant un écho subtil et aimable. Je n’ai pas senti mon enfance craquer ou gémir sous mes pieds. En filigrane du violent parfum de la vache, je recréais, à loisir-à plaisir, la tache laiteuse de nos deux ventres qui n’avaient pas trouvé la porte de la grange. S’appelait-il Firmin, Pierre ou José ? Peu importe. Tous deux étions sûrs que les enfants se font par le nombril. »

    Yvette Szczupak-Thomas, Un Diamant brut, Vézelay-Paris 1938-1950 (que je recommande mille et une fois tant ce livre-témoignage est riche, beau, merveilleux, touchant, terrible, désarmant, tendre, violent, doux, triste, drôle et vivant.)

    1. Lauriane

      Bibi, merci pour ce beau texte, une fois de plus. Et merci pour la photo ^^
      Suze Araignée, je rajoute ce livre dans ma liste de lecture, merci pour l’extrait !
      Bonne journée à tous, des bisous 🙂

  9. Julie

    Que la photo est belle. J’ai cru que c’était un tableau.
    Cette histoire me rappelle un souvenir que ma grand-mère m’a raconté. Son frère en fin de vie était hospitalisé. Un jour de visite, dans les derniers jours de sa vie, elle l’a trouvé allongé sur le lit simplement vêtu d’une chemise trop courte pour lui. Avec beaucoup de pudeur, elle est allée chercher une serviette pour recouvrir son intimité dévoilée.
    Pour recouvrir son intimité et préserver sa dignité.
    L’histoire de Mamina est un peu différente, j’espère que les soignants de l’époque ont su trouver les mots pour réconforter cet homme.

  10. martineduouaibe

    Jean Pierre .
    Encore un qui est passé chez Jackie.
    En fin de vie .
    La quiquette a l’air toute molle et un tatouage un poisson et chaque fois qu’il y avait une soignante qui passait il disait:
    Méfiez vous ca peut devenir un requin.
    Tous les copains de mon frère avaient le sens de l’humour .
    J’ai aimé tous les copains de mon frère .
    Et j’aime surtout ma mere.

  11. Rosy des sables

    Comme si Michel_Angelo avait peint l’autre Origine du monde ….une pure beauté cette photo elle accompagne avec délicatesse les larmes d’un jeune homme et les mots font écho a cette possibilité que peut être jamais il n’aura d’enfant ne fera pas de nid , tant de fragilité protégée par ds mains fines et bienveillantes.
    Chaque jour s’émouvoir de la Beauté, chaque jour.

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