Archives mensuelles : décembre 2015

Le moment le moins glorieux de mon année 2015.

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Alors voilà, ce matin, en visite, j’ai vu une patiente. Elle va mourir aujourd’hui. Ses enfants sont près d’elle. On a augmenté un peu la morphine et mis un peu d’anxiolytiques.

Ils se mordillaient les lèvres, ils m’ont serré la main avec chaleur.

Ce matin, en visite, j’ai vu un homme qui va vivre encore de nombreuses années grâce à sa femme qui l’a obligé à consulter un médecin pour sa « petite douleur du dos ».

Il m’a dit d’épouser une personne qui m’aime assez pour « me casser les couilles. »

Ce matin, en visite, j’ai vu un enfant qui attend sa greffe d’organe. Ses parents lui ont dit que c’était pour pouvoir rejouer au foot. Mais c’est faux. Sa greffe, c’est pour pouvoir vieillir, se marier avec une personne qui l’aime assez pour lui « casser les couilles », avoir des enfants, et mourir comme la première dame que j’ai vue, celle avec ses enfants et leurs mains très chaudes. 
Ce matin, en revenant dans ma voiture, j’ai eu un petit moment de vague à l’âme.

Alors j’ai posé la question la plus conne du monde à mon téléphone ((((( me demandez pas pourquoi j’ai fait ça, c’est un peu ridicule, et c’est pas le moment le plus glorieux de mon année 2015.))))
Sa réponse est exactement ce que je vous souhaite pour l’année qui arrive.
Exactement.
De la gentillesse (non, non, ce n’est pas un gros mot), des taux de cholestérol normaux, des bons livres (je connais un jeune médecin qui écrit des romans et qui… Non rien !) des balades au soleil et sous la pluie, du respect dans vos relations avec les autres même et surtout s’ils sont différents de vous. 
Et des greffes d’organes pour ceux qui ont besoin d’une greffe d’organe (surtout Léo). 

Le miroir magique (un conte de Noël).

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L’histoire c’est C., aide-soignante, l’écriture c’est moi. J’en profite pour rendre hommage aux aide-soignantes et aide-soignants. Si vous voulez raconter c’est ICI

Alors voilà, un matin de Noël, C., aide-soignante, reçoit l’appel d’un vieil homme, Moïse. Un peu balbutiant, un peu lent, il tourne autour du pot << vous savez… je suis âgé, je n’ai aucune aide à la maison et… j’ai du mal à faire certains gestes… je n’arrive pas à me laver correctement… je sais bien que je ne sens pas très bon et… même à mon âge… on a sa dignité…>>

C. perd un peu patience : << Non, elle ne fait pas de consultation par téléphone ! >> Aussitôt, elle se rend compte qu’elle a été sèche, elle s’en veut, elle lui dit de venir, qu’ils verront sur place, sur pièce, et sur pieds.

Les heures passent, et Moïse arrive, et il est hirsute, et noir de crasse, et il dégage cette odeur insupportable de solitude, d’incurie. 

C. l’écoute patiemment, c’est Noël, il y a peu de patients. Moïse n’a pour seules paroles que des excuses pour son manque d’hygiène. V., l’infirmière, est d’accord pour donner un coup de main, alors elles lui proposent une douche.

Moïse ne se fait pas prier, mais sa gêne se traduit par un besoin de vider son sac. Pourquoi il en est là ? Jamais marié, jamais d’enfants, en conflit avec le reste de sa famille, isolé, peu d’amis… <<Un jour arrive et on s’aperçoit qu’on a pas de gens à qui plaire, vous savez ?>>…Non, elles ne savent pas. Seul, seul, seul… Il parle, elles nettoient. Enfin, elles brossent, bichonnent, briquent, rasent… Les poils de sa barbe tombent, elles lui nettoient les oreilles, lui coupent les ongles des mains, des pieds… l’eau de la douche est toute noire, et plus elle est noire, plus la peau de Moïse est rose… Il sourit, il dit merci, parce que, quand même, on le touche… Un AUTRE être humain le touche ! Il avait oublié ce que ça faisait, la chaleur de l’AUTRE ! Et il est là, tout joyeux, il raconte sa vie, sa solitude, il dit pardon pour l’odeur, pour l’aspect, pour les poux, il dit pardon et le savon coule, les ongles tombent, les croutes aussi, bleues, vertes, noires, des tas de croûtes… les peaux mortes aussi… on semble presque voir son visage maintenant, un vieil homme avec une histoire d’isolement ordinaire, et de laisser-aller… <<Dans ma vie, la tendresse, elle est partie faire la guerre !>>. Deux flacons de savon sont vidés, on frotte encore, l’aide-soignante en a vu d’autre, mais elle a du mal, elle gardera dans ses narines l’odeur âcre du vieux monsieur durant deux jours, mais ça y est, on y est, il sent la fleur d’oranger à présent, et ses cheveux sentent la fraise, et PSHITT ! PSHITT ! on met un peu d’eau de Cologne ! Et sa peau rougit, elle n’a plus l’habitude, sa peau, sa pauvre peau… Lui il sourit, elles sourient, elles amènent un miroir, il a les larmes aux yeux,

il rit,

il se reconnait.

Là, dans le miroir,

un homme surgit,

un homme apparaît. 

Il ne l’avait pas vu depuis longtemps. 

——

La fin heureuse, c’était là (arrêtez-vous).

La suite de l’histoire, c’est qu’il a remis ses vêtements qui n’avaient pas pris de douche, sa chemise maculée, son pantalon dur, sale et souillé, il a dit merci, il a sorti des pièces, une pièce, deux pièces, trois pièces, il y avait 10€.

<< Vous vous achèterez des chocolats pour Noël. C’est une nuit spéciale, vous savez ? >> a-t-il dit en les donnant à C., et comme il n’avait pas de mutuelle, pas de 100%, il a attendu au pied de l’hôpital, dans l’obscurité et le froid, puis il est rentré en bus, seul. 

——–
Nota : J’ai commis un papier sur Madame Jacqueline Sauvage, dans un célèbre magazine de presse. Voilà. Je vous embrasse et vous souhaite de bonnes fêtes. Merci pour cette année que nous avons passée ensemble. Pour mon blog, mes livres, nos rencontres aux dédicaces, les histoires échangées. Merci pour tout. 

Tant que nous sommes des Hommes, pratiquons l’humanité.

Sénèque 

La femme qui n’avait pas oublié.

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L’histoire c’est Mamina, l’écriture c’est moi. Si vous voulez raconter, c’est ICI !

Alors voilà, milieu des années 60, Mamina, 20 ans à peine. C’est une toute jeune secrétaire médicale, elle vient d’intégrer un service de « cobaltothérapie » dans un hôpital de province (si tu changes quelques lettres à « cobaltothérapie » ça fait « radiothérapie, etc »).

Ici, on se connaît tous, les infirmières sortent des mêmes promos, les secrétaires ont été formées dans la même école, les médecins sont vraiment en phase avec leurs équipes.

À l’époque, tout le monde met la main à la pâte, il n’y a ni cahier des charges ni fiche de postes… S’il faut passer la serpillière, personne ne rechigne, s’il faut aller quémander une radio 3 étages plus haut, chacun s’y colle à son tour… 

Mamina m’écrit :

<< J’avais eu une éducation très provinciale, chez les bonnes sœurs… Quelques petits copains, oui, mais juste des petits bisous… je ne connaissais rien en dessous de la ceinture !.. >>

Ce jour-là, ils reçoivent un beau jeune homme, fin, avec de larges épaules, d’immenses yeux verts. Quand il sourit à Mamina, elle peut lui compter les dents tellement sa bouche, ses mâchoires, sa joie de vivre sont grandes.

<< Surtout, il avait de beaux cheveux bouclés, tout roux… >>

Il vient pour des marquages avant les séances de rayons. À cause d’un cancer des testicules.

Le médecin et l’infirmière s’affairent autour de lui, Mamina est assise à son bureau, tapant consciencieusement sur sa machine à écrire des courriers pris en sténo. Elle bataille avec ses feuilles de carbone !

Tout à coup, on l’appelle : l’aide-soignante est dans les étages, ils n’ont pas assez de 4 bras pour placer les sacs en plomb, orienter l’appareil, enregistrer les tracés, tatouer les repères, etc.

<< J’arrive avec le sourire, et là… Je vois pour la première fois de ma vie un gros et mou sexe d’homme… comme un oiseau… en train de dormir au milieu d’un nid de pailles rouges… Stupéfaction ! Si on est roux, tous les poils sont roux ? Si on est blond, tous les poils sont blonds ?

Mon Dieu ! Que j’étais bête et naïve ! >>
Cinquante années ont passé : maintenant, Mamina est grand-mère. Elle sait que, quand les cheveux blanchissent, tous les poils blanchissent aussi.

Ce dont elle se souvient surtout, cinquante années après, ce sont les grosses larmes bleues qui coulaient silencieusement dans la barbe rousse. 

Merci.

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<< Grande est ma joie d’apprendre ce soir que mon livre a gagné/remporté le prix France Culture « Lire dans le noir ». C’est un superbe honneur qui m’est fait… Une raison supplémentaire pour remercier les lecteurs qui me suivent depuis la première heure. Merci de vos soutiens, de votre « bouche-à-oreille », de vos avis et conseils !
Je vous retrouve vous et vos familles et amis au pied du sapin avec « Alors voilà : les 1001 vies des Urgences » ou « Vous ne serez plus jamais triste », en attendant la sortie du troisième roman…  
 « Choisi avec attention, donné avec amour, reçu avec joie »
Merci à Audiolib pour la superbe édition sonore qu’ils ont réalisée.
PS : SHOOT THE BOOK : une petite photo, ci-jointe, parue dans L’Express, « Alors vous ne serez plus jamais triste » est actuellement entre les mains de producteurs hollywoodiens pour, peut-être (croisons les doigts), une adaptation au cinéma !
PS 2 : plein d’autres bonnes nouvelles à venir, mais je peux juste vous lâcher le mot suivant : « THÉÂTRE ». 
Des bises à toutes et tous, bonnes fêtes, bons repas et bons cadeaux ! >>
   

 

13 novembre.

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(J’ai à peine retouché. Si vous voulez raconter, c’est ici.)

Alors voilà, je suis infirmière et je travaille dans un des hôpitaux qui a accueilli vendredi soir les blessés. Je travaillais vendredi après-midi d’ailleurs, j’ai passé la relève à ma collègue de nuit et je suis partie de l’hôpital à 21h30. Je ne travaille qu’à quelques minutes des lieux touchés, mais les services de secours et de défense n’étaient pas encore avertis. De plus, j’étais assez pressée de rejoindre mes amis et mon amoureux qui faisaient la fête au chaud dans un appartement… Ils étaient tous ensemble depuis le milieu d’après-midi, alors je rattrape mon retard, je prends une bière, deux bières, trois bières, je papote « et machin il a trouvé du taff ? », ou « et truc ça va avec sa meuf ? »…Là, on a reçu un appel « Je suis à côté du Bataclan, il y a des voitures de police, des camions de pompier partout et des gens me crient de partir, il se passe quoi ? ». Génération smartphone oblige, on ouvre les applis d’info : « Fusillade rue de Charonne ». « C’est où la rue Charonne ? C’est à côté du Bataclan, ça ? ». Bref, on ne comprend pas grand-chose, mais on continue notre vie parce que c’est pas possible ce qu’il se passe. Enfin c’est possible, mais inimaginable. Alors on continue de boire, de rire, de parler de tout et de rien, des trucs idiots qui me paraissent TELLEMENT sans intérêt maintenant. On envoie tous un ou deux textos à nos proches pour qu’ils se rassurent parce que, eux, ils doivent s’inquiéter. Nous on s’inquiète pas trop : aujourd’hui, le temps était superbe, le soleil était au rendez-vous, Paris était magnifique.

Puis l’un d’entre nous met les infos, on ressort nos portables… Je dirais que ça m’a fait comme quand on rêve, et que dans ce rêve s’immisce un sentiment de malaise insidieux, puis d’horreur totale. Je ne parlerai pas de cauchemar, parce que le cauchemar c’est ce que les personnes présentes là-bas ont vécu.

Là, j’ai reçu une notification comme quoi le plan blanc était lancé. Le plan blanc, c’est quand le personnel hospitalier est réquisitionné pour prêter main forte au personnel déjà sur place. 

Moi, je n’ai pas été appelée. Je devais travailler ce week-end et ils n’appelaient que les gens en repos.

Je ne me suis pas non plus portée bénévole, je ne me suis pas présentée par moi-même rien que pour voir s’ils avaient besoin de mains en plus. Je réalisais pas encore ce qui se passait, j’avais un peu trop bu, c’était irréel, je ne sais pas, je ne sais plus…

Certains de mes collègues travaillaient aux urgences cette nuit-là et nous ont décrit l’horreur et le capharnaüm organisé qui y régnait. Moi j’étais avec des amis à m’amuser, sans réaliser.

En me réveillant, samedi matin, je tombe sur les réseaux sociaux. Nombre de morts, nombre de blessés, avis de recherche, avis de décès… Je crois que c’est à ce moment là que j’ai pris conscience de l’ampleur des choses. Je veux dire la RÉELLE ampleur des choses.

Puis j’ai été travailler. Dans le métro, je me suis assise en face d’un homme, musulman ou chrétien je ne sais pas et à vrai dire je m’en fous, et on devrait tous s’en foutre, oui. Il avait un chapelet dans les mains, il récitait des prières. En y repensant c’était probablement un chrétien. J’aime à croire qu’il priait pour lui, pour nous tous, mais aussi pour eux, ces pauvres hommes assez insensés pour perpétrer de tels actes. C’est peut-être bête, voire même très con, je le sais mais bon… Au fond de moi, et même si je sais que c’est faux, j’essaye de me convaincre qu’ils ne réalisaient pas ce qu’ils faisaient, pauvres fous.

La mort dans l’âme, j’ai passé les portes de l’hôpital. Si j’avais pu y échapper et prendre mes jambes à mon cou, je l’aurais fait, mais il faut malgré tout que le reste de l’hôpital continue de tourner, soulager celui qui a mal, surveiller celle dont le cœur fatigue, et essayer de calmer le papy qui hurle et déambule à longueur de journée. Et j’avais tout sauf envie de ça, d’entendre des gens se plaindre de leur douleur quand d’autres ont été lâchement assassinés, de courir après des gens déments que leurs démences protègent, et qui n’ont pas conscience de cette barbarie innommable. En lisant ça, tu vas peut-être te dire que je suis une bien mauvaise infirmière pour penser ça, mais je ne pense pas l’être.

On en a pas mal parlé entre collègues, mais on n’a même pas essayé de s’imaginer, ni ce que c’était là-bas, ni ce que c’était chez nous, dans nos locaux. Et puis je suis allée voir mes patients. Et j’en ai encore plus parlé avec eux. Il y a ceux qui ont demandé à avoir la télé pour enfin avoir d’autres infos que ce qu’on leur a raconté sur ce qu’il se passait, ceux qui ont entendu les sirènes hurler toute la nuit, et ceux qui s’excusent d’être là « parce que d’autres auraient bien plus besoin de mon lit et de vos soins ». Et ce samedi là, malgré un service plein, il régnait un silence omniprésent. L’important, pour les patients, ce n’était plus EUX mais les AUTRES, ceux du 13 novembre. Et je les remercie ! Je les remercie de tout cœur ! Non je n’ai pas bâclé mon travail pour autant, j’ai aidé chacun d’eux autant que je l’ai pu, mais je les remercie d’avoir oublié, le temps d’une journée, certains de leurs petits tracas du quotidien qui parfois occupent toutes mes journées. Ce jour-là j’ai eu moi aussi le temps de penser aux autres.

Je suis effondrée, malheureuse et révoltée. Et c’est normal que je le sois, je suis une jeune parisienne qui aime sortir le soir, boire des verres entre amis, faire l’amour avec mon copain, profiter des terrasses, mais surtout, je suis un ÊTRE-HUMAIN. 

Mais malgré tout je m’en veux d’avoir ces sentiments. Tellement… Après tout je n’ai pas vécu l’horreur, je n’y étais pas. Je n’ai pas non plus perdu de proche, ni même connu quelqu’un qui s’est retrouvé au milieu de tout ça. Je ne l’ai même pas vécu par le biais de mon travail. Et je m’en veux de ressentir des choses aussi fortes, ça ne me semble pas… légitime ?!?! Alors ce que je vais dire est purement égoïste, mais oui, j’aurai aimé être là-bas, aux urgences. J’aurai pu choisir d’aider ces gens, mais je ne l’ai pas fait. Je suis allée me coucher et je n’arrête pas d’y penser. Je m’en veux de ne pas avoir été là pour ces victimes.

Ce qui va suivre est purement égoïste, mais j’aurai aussi aimé être là-bas pour voir et trouver une légitimité à mes sentiments. Je pleure pour les victimes, les familles, ma ville et mon pays et pourtant je n’ai pas vécu l’horreur, j’ai juste… assisté. Et je n’ai pas le droit de pleurer quelque chose que je n’ai pas vécu, non ? J’ai pas le droit. 

Et j’arrête pas de me le répéter…

Pour finir, j’aimerai juste citer ce qu’un patient m’a dit hier. Il est d’origine maghrébine, un prénom qui commence par « Abdel », typé, la barbe fournie. Et il m’a demandé un rasoir, et de la mousse à raser, parce qu’il a peur de subir le regard des gens. Ca m’a fendu le cœur et la seule chose que j’ai pu lui répondre c’est que ce serait triste. Je lui ai juste répondu ça, en essayant tant bien que mal de sourire un peu…

Ce serait triste, qu’il coupe sa barbe à cause de tout ça, non ?

Tu ne liras peut-être même pas ce texte mais merci quand même, ça m’a permis de dire tout ce que j’avais sur le cœur, et j’espère que tu ne me jugeras pas trop mal. 

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Pour ceux qui ne me suivent pas sur Facebook ici, je mets en lien un hommage que j’ai écrit pour les victimes. Je vous embrasse très fort.

HOMMAGE