Archives mensuelles : octobre 2015

La fable du lutin, du marteau et des gynécos.

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L’histoire, c’est S., une patiente. Merci.

Si vous souhaitez raconter votre histoire de soignants ou de soignés, c’est ICI



Alors voilà, elle hésite, c’est son histoire, mais elle n’aime pas parler d’elle, puis ça a toujours l’air plus vrai quand c’est l’histoire d’une princesse ou d’un chevalier… Mais elle n’a pas une carrure de princesse. Donc, voilà : c’est l’histoire d’une jeune fille, petite, toute petite, on dirait un lutin, mais avec un fort caractère (il faut imaginer un lutin avec un gros, très gros marteau).

Un jour, elle a un amoureux, et comme elle ne veut pas de bébé, elle va chez LA gynéco, pour la première fois : « La pilule ? Mais enfin tu es trop petite pour ça ! Et puis à ton âge, les filles ça ne devraient pas faire ça !!!! » Et dans sa tête, le petit lutin met un grand coup de marteau sur la tête de la dame aux cheveux gris.

[…]

Quelques temps plus tard, le lutin se sent très fatigué. C’est que des règles régulières et du sang perdu tous les mois, c’est beaucoup pour un si petit être. Alors elle re-consulte, UN gynéco cette fois. « La pilule en continu ? Pour quoi faire ? Les règles c’est normal, ça n’a jamais tué personne et puis tu n’es pas si fatiguée que ça ! » Et dans sa tête, le petit lutin écrase son gros marteau sur le moustachu aux cheveux blancs, le grand expert des règles (de 3). Elle se console en se disant : « Lui, il doit sûrement pleurer quand il s’est coupé le bout du doigt avec le bord d’une feuille… »

[…]

Des années plus tard, le lutin a changé, et se dit que ce serait bien de vérifier si tout va bien. Il re-re-consulte, une gynéco encore, une dame qui lui pose plein de questions sur les gens qu’elle aime, (et c’est vrai qu’elle aime beaucoup de monde) « Pansexuelle ? Les filles ET les garçons ? Hé ben, on sait plus quoi inventer de nos jours… enfin si tu couches surtout avec des hommes, tu m’as l’air d’être « normale » et puis le reste, ça te passera… » Et dans sa tête, le petit lutin décolle avec son gros marteau la coupe carrée brune des épaules. VLAM ! Strike !

[…]

Les années passent encore, le petit lutin qui a l’air d’être « normal » aime beaucoup de monde, et se dit qu’il faudrait faire attention, quand même. Elle re-re-re-consulte, un gynéco, à nouveau, pour lui parler des gens qu’elle aime. « Oui, enfin si tu n’es pas « sage », il faudra pas t’étonner d’avoir quelque chose ! » Cette fois c’est trop, le poing s’abat sur la table (comme… un gros marteau !), le lutin sort, et jure qu’il ne reviendra pas. Jamais.

[…]

Et puis un soir, un ami du lutin, un farfadet plein d’arcs-en-ciel, lui parle d’un endroit où on soigne les farfadets et les lutins comme eux. Alors, le gros marteau déjà sorti, le lutin accepte, méfiant, d’essayer encore.

Mais quand il arrive, le docteur est tout gentil. Il dit « bonjour »… (IL DIT BONJOUR !) Il se présente, même ! Il est vénérologue. « Je suis là pour vous aider, pour que tout se passe bien. » Avec le lutin, ils font une longue liste. Des amoureux, des tests à faire, des examens qui manquent. Il lui parle d’un dépistage, qu’il faut faire aux jeunes filles. Ça n’a jamais été fait, il est inquiet pour le lutin. Alors on fait. Mais tout ne se passe pas comme prévu, les résultats sont inquiétants. Comme le lutin se braque, le docteur lui dit « Il FAUT consulter. Cette gynécologue là, c’est une amie, je vous assure, faites-lui confiance. »

[…]

Et comme il a été gentil avec lui, le lutin veut bien faire confiance. C’est une dame toute blonde, la première à lui dire « vous », à voir que le lutin n’est pas si petit malgré sa taille, et qu’on peut être petite sans être ni une enfant ni infantilisée. La première à ne pas dire que c’est mal ou « anormal » d’aimer trop de monde. La première à ne pas être une… donneuse de leçon paternaliste ? (Et oui, petit lutin, parfois, nous les médecins, nous faisons l’erreur de croire qu’avec le diplôme, nous devenons par la grâce de Dieu le papa et la maman de nos patients… Et oui…). 

Le lutin s’entend bien avec cette gynéco. 

Et ça tombe bien, parce que d’ennemi, il y en a un, un vrai, un qui pourrait devenir très méchant. « Il ne faut pas vous inquiéter. Nous allons surveiller, nous allons vous aider, et faire en sorte que tout se passe bien. »

Et le lutin la croit.

[…]

Depuis ce jour-là, le lutin a un tout petit crabe, mais elle a toujours son très gros marteau.

Et non, non, non, elle n’a même plus peur des gynécos !

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PS : je me rendrai au CÉLÉBRISSIME salon du livre de BRIVE le 7 et 8 novembre ! Venez à Brive ! C’est le plus grand/ancien salon du livre de France et c’est fun (y a Jean D’Ormesson qui danse le twerk sur Beyoncé ! ) Venez je vous prends dans mes bras, et quand on se prend dans les bras, nos corps produisent de l’ocytocine et on lutte contre le cancer ! Yeahhhh ! (je prends la carte vitale !)

PS 2 : désolé j’ai du retard dans ma réponse à vos mails… Mais je réponds ! prenez soin de vous !!! <3

PS 3 : C’est avec une grande joie que j’ai appris la nomination de mon premier roman pour le prix France Culture, Lire dans le Noir. Merci à tous de me soutenir depuis le début… Depuis le blog… Le premier livre… Le deuxième (qui a autant de succès que le premier, même à l’étranger, qui vous a fait rire et pleurer. Il est d’ailleurs parmi les 5 finalistes du Prix Méditerranée des lycéens, un prix qui récompense parmi 40 ouvrages sélectionnés celui que préfèrent 3000 lycéens dans 60 lycées ! C’est un très prestigieux prix, et c’est grâce à vous tous, les « Alors Voilà », qui donnez de la visibilité à mes romans… Je n’ai pas d’autres mots que : Merci, merci, et merci ! )… 
Merci, merci, merci !

La danse de la joie.

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L’histoire c’est M., l’écriture c’est moi. Merci !

Si vous voulez raconter, c’est ici !

Alors voilà, Madame Carte. 

Madame Carte reçoit une adolescente, envoyée par son médecin généraliste avec ces mots « J’ai une intuition. Elle me dit que tout va bien… Mais y a un truc qui colle pas… »

La gamine arrive au cabinet, elle commence par des banalités, puis au détour du « Chemin Qui Ne Dit Rien », elle se trompe de route, prend celle de « L’Image Sociale et de La Mort », la route de la franchise, et la voilà tout à coup qui se livre  » elle est seule dans son monde », « elle est moche, très moche », »elle est bizarre », en plus la psy doit « se rendre compte que c’est un monstre parce que….. elle aime les filles… »

D’après elle, le plus simple serait de mourir, elle pensait le faire d’ailleurs, mais il y a eu ce médecin qui lui a dit que ça serait bien qu’elle aille voir une psy, que ça pourrait peut-être l’aider et elle, du coup, du fond de son abîme, elle a vu comme une petite lumière, une porte qui s’entrouvre, quelque chose qui lui a donné envie de voir, juste voir, si la mort pouvait attendre un peu.

Quand la gamine a parlé de la mort, elle n’osait plus regarder madame Carte, comme si madame Carte allait lui faire la morale, comme si c’était un gros mot de dire « je veux mourir ». Alors madame Carte lui a répondu comme avec les autres : « Bah ok, si tu veux c’est ta vie ! ». Et, comme avec les autres, madame Carte observe la même détente, ce moment où le lutteur interne lâche, comme si le fait d’autoriser quelqu’un à choisir s’il peut ou pas mourir libérait d’un combat. La gosse lui a parlé de ce qu’elle pensait ressentir (ou ne plus ressentir) de tous les scénarios qu’elle avait pu imaginer.

<< Le moment le plus touchant, m’écrit madame Carte, c’est quand elle parle de sa vision du monde : elle VOIT les autres, elle utilise toujours un vocabulaire gentil en parlant d’eux, des mots de soutien, bienveillants…>>

Les séances s’enchaînent, les semaines passent. Elle parle, et elle pleure, et elle pleure, et elle pleure. Puis un jour, elle parle, et elle pleure, et elle pleure, et elle… rit ! Elle est alors tellement fière, devant ce moment où son corps s’est ouvert au monde sans qu’elle s’en rende compte. L’espace d’un instant, elle n’est plus collée dans le fond du canapé, entre deux coussins, non. Elle est bien assise, droite, triomphante, un petit triomphe mais un triomphe quand même. ELLE A RI !

[…]

Hier, elle a prononcé ces mots : « Madame Carte… Je dois vous dire… Je me suis trouvée belle, hier… vraiment belle… Je me regardais dans la glace et… Enfin… Je crois que je commence à m’aimer un peu… »

Et quand elle est partie, Madame Carte a dansé. Oui, oui, dansé. Toute seule dans son cabinet. Une petite, minuscule danse. Avec la tête, les bras, les jambes et, pour maintenir le tout, de la joie au milieu.

L’homme qui espérait un juste milieu.

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L’histoire c’est S., l’écriture c’est moi. Venez raconter la votre, c’est ICI !
Alors voilà, le vieil homme avait 86 ans, et il avait HORREUR de deux choses dans la vie :
1- les « satanées herbasses » de son beau jardin.
2- laisser la sonnerie du téléphone retentir plus d’une fois, parce que c était toujours d’une importance vitale de ne pas faire attendre les démarcheurs d’aspirateurs.
(  » Seulement deux choses ?  » me direz-vous, quand on a 86 ans, c’est plutôt honorable.)
Un jour, première sonnerie, le vieil homme l’entend par la fenêtre ouverte, redresse son vieux dos courbé sur ces satanées herbasses auxquelles il rendait des comptes. 

– Ça a sonné ? dit-il tout haut.

Deuxième sonnerie.

– Merde ! Ça a sonné !

Grand-père se précipite vers le téléphone à l’entrée de la maison,

C’est à la troisième sonnerie que la marche du perron gagne.

Chute.

Fracture de la jambe.

A l hôpital, on lui dit :  » Tout va bien, monsieur. Un plâtre et quelques jours de récupération en service gériatrique. »

Malheur ! Que n’a-t-il pas dit !!!

Le vieil homme sur le brancard se redresse :

– En gériatrie ?

Gêne. Silence. Le médecin, voulant être élégant, se raccroche aux branches comme il peut :

– Excusez moi monsieur, mais quel âge avez vous ?

[Je sais, la subtilité de certains de mes confrères m’étonnera toujours !]

Long et profond soupir du vieil homme : 

– Bah oui je sais bien que je ne suis plus tout jeune, mais je trouve les vieux déprimants…

Silence. Le médecin :

– Où voudriez-vous aller ?

Réponse authentique et magnifique du patient :

– Vous n’avez pas un service entre la pédiatrie et la gériatrie ?
Personne n’a su quoi répondre. Je veux dire, vous n’avez VRAIMENT rien entre la pédiatrie et la gériatrie ?

[ Plus tard, il aura un plâtre digne de celui d’un adolescent, remplis des petits mots d’amour de ses nombreux petits enfants. D’ailleurs, même s’il leurs dit qu’il n’a plus l’âge pour ces bêtises, sa petite fille, qui m’écrit cette histoire, sait qu’il se vante devant les infirmières d’avoir un plâtre aussi bien rempli. ]

Plein de pleins de choses.

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Il y a un intrus sur cette photo, sauras-tu le reconnaître  !!!

Alors voilà, je suis désolé. Ces derniers temps, je suis pas folichon et les pouêt-pouêt n’ont pas trop d’efficacité. J’en ai parlé à des copains infirmiers. On m’a dit c’est normal, ça arrive plus ou moins vite, mais c’est normal.C’est le syndrome « sixième sens » (comme l’enfant flippant du film, celui qui « voit des gens qui sont morts »… Oups! Désolé pour le spoiler !)

Moi, je vois des gens qui vont pas bien. J’en vois au travail, bien sûr. Tous les médecins le font. Je veux pas dire que ça me mine, mais je crois que ça me rend un poil sinistre, parce que quand je marche dans la rue, quand je croise des passants, de temps en temps, je me surprends en train de me dire « il a quoi, lui ? Un diabète ? Et lui ? Une maladie de Crohn ? Et elle ? À mon avis c’est une hyperthyroïdie… Et cet enfant ? Il doit être hyperactif. Ou alors il est juste très chiant. Et cette autre femme ? Elle a l’air triste… Souffrance au travail… Son patron doit être genre horrible… et elle doit être comme cette autre dame, là, celle qui vient consulter régulièrement parce qu’elle a le ventre noué en allant au boulot le matin… Et lui, là, avec ses cheveux blancs, c’est quoi SA souffrance à LUI ? Hein ? Elle ressemble à quoi sa croix À LUI ? »

Je me surprends à penser ça. Parce que j’ai l’impression que tout le monde a mal. Parce que j’ai l’impression que la maladie n’épargne personne. Parce que je vois de la douleur partout et en tout. Oh, je sais que c’est une erreur, une construction de mon esprit.

Moi, je veux pas devenir sinistre. Je veux pas, je veux pas, je veux pas… Mais quand même ! Le matin j’ouvre la TV, je regarde les infos, et là je me dis : la vie est une vraie saloperie, ou quoi ? non ?

Alors je demande à Mamie, ma Mamie à moi. 

« Non, c’est pas toi. La vie est la vie. » répond-elle.

Puis elle m’emmène sur son balcon, regarder le soleil se coucher. Elle ouvre grand ses bras et elle dit :

– Il faut du malheur dans ce monde, Baptiste. Il faut du malheur et de la souffrance, car si il n’y avait pas de malheur et pas de souffrance, alors il manquerait quelque chose dans ce monde et tu sais quoi, Baptiste ?

– Non, mamie ?

– Il faut que le monde soit plein, oui. Plein de pleins de choses. Et qu’il ne manque rien, sinon tout mentirait. »

Ensuite, elle dit qu’elle a froid, que ça réveille ses rhumatismes, elle rentre et je souris. Merci mamie. 

« Je vois des gens qui sont morts »

Le petit gosse flippant de « Sixième Sens ». 


« Je ne perds jamais : soit je gagne, soit j’apprends. »

N. Mandela 

  

Le jour où j’ai manqué de délicatesse.

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Alors voilà, la première fois, c’était pour une douleur au poignet. Elle était brune, la taille fine, le tailleur bien roulé, les yeux verts, le rire cristallin et haut perché. Sans aucun doute la plus belle femme de 50 ans que j’ai vue de ma vie -après maman, bien entendu (on ne sait jamais, peut-être que ma mère lit ces lignes…).
Je l’ai examinée, lui ai prescrit ce qu’il fallait pour que cela aille mieux.

Elle est revenue deux jours après. Jupe courte, maquillage léger, sourire immense, et un livre à la main. « Justine ou les malheurs de la vertue ». Elle se plaint d’une douleur au mamelon droit. À peine entrée, elle s’est déjà débarrassée de son soutien gorge, et quand je me retourne, elle bombe le torse, soulève sa poitrine à pleine main, la balance à droite, à gauche. Je suis vraiment gêné. Si c’est le mamelon droit qui la fait souffrir, pourquoi joue-t-elle au hand-ball avec le gauche ?? Et pourquoi pousse-t-elle de petits soupirs quand je l’examine ? 

Moi je reste très froid, très professionnel. Je me dis « peut-être ai-je été trop gentil la première fois ?? »

Quand elle s’en va, je me dis « ça y est, elle reviendra pas ».

Elle revient deux jours plus tard, fourreau noir à paillettes. Bon c’est pas comme si il faisait 38 degrés dehors, hein…

Je fais comme si j’avais pas vu sa robe de soirée. Elle remet ostensiblement sa lecture du jour dans son sac. Elle lit donc « 50 nuances de Grey » et, détail non négligeable, elle en a corné quelques pages.

– Docteur, dit-elle en adoptant une moue timide et en mordillant son petit doigt, j’ai une gêne dans ma… mon… intimité.

– Ah.

Je me balance d’un pied sur l’autre. Et si je me faisais des idées ? Je l’examine avec la froideur d’un glaçon… Je me sens mal à l’aise.

Finalement, quand je la raccompagne à la porte, en me demandant ce que j’ai pu sous-entendre malgré moi, ou si j’ai été maladroit, je glisse délicatement un : << J’ai vu ce que vous lisiez. C’est si bien que cela ? Ma MÈRE et TOUTES les MÈRES de mes amis le lisent aussi… >>
Là où je me suis senti nul, c’est que quand j’en ai parlé à mon associée, elle m’a dit bien la connaître. Elle l’a déjà reçue deux fois. Syndrome dépressif. Elle divorce, elle a 50 ans et son mari l’a quittée pour une gamine de 24 ans. 

Je sais pas trop ce qu’on peut ressentir… Mais d’un seul coup, je me suis dit que j’aurais pas dû lui dire ça. J’espère que je ne l’ai pas blessée. J’espère, j’espère, j’espère.