Archives mensuelles : août 2015

Une histoire d’amour (partie 2).

Donc résumons : bizutage + verre cul-sec + moules + rognons + ketchup + Vodka/whysky/vin rouge… Ah oui, et la mayo (parce que sinon…)
Je pense que Socrate avalant sa ciguë aura eu moins de tremblements et d’hésitations que nous, pauvres bizuth défroqués… (remarque, Socrate avait une consolation : il allait mourrir, nous, nous vivrions AVEC ÇA jusqu’à la fin de nos jours…)
J’attrape la mixture tout en me bouchant le nez, je fais une grimace (genre Hulk à qui on ferait une épilation du maillot avec de la cire au piment d’espelette…)

Premier haut le coeur. Je survivrai (« I will survive », comme chantait Gloria Gaynor avant de traverser la voie ferrée le jour de sa mort). 

– Maintenant les bizuths, c’est l’heure de la chorégraphie.

Nous voilà obligés de danser sur « Reape me » de Nirvana…

Un, deux, Nirvana !

Un, deux, Nirvana !

(Mais pourquoi j’ai pas mis un boxer moulant au lieu de ce caleçon qui laisse joyeusement gambader Zemmour et Naulleau aux vues et aux sus de tous !

Un, deux, Nirvana !

(Oui, petite précisions : j’appelle mes testicules Zemmour et Naulleau… Quand je les vois à la TV, j’ai une furieuse envie de m’assoir sur eux)

Donc, je danse… Avec trois grammes d’alcool dans chaque orteil…

Un, deux, Nirvana !

Un, deux, Nirvana !

Ça tourne un peu et si je continue à ne pas faire gaffe, je vais embrasser affectueusement le carrelage avec le front ou faire copain-copain avec le mur et sa belle bâche en sac poubelle vert.

– Ok, Bizuth, maintenant plus vite et sur une seule jambe ! 

Oh ? Il m’a pris pour Jean-Marie Bigard dans « Danse avec les Stars » ou quoi ?

Oh ! Le mur ! COPAIN ! Blâm ! Mur + bâche en sac poubelle vert !

Bravo le veau !

Ensuite on doit se passer une confiserie de bouche en bouche. Nous sommes dix. Je suis le troisième. Mon sort n’est pas le moins enviable… Je prends délicatement la confiserie des lèvres de M. (qui deviendra une très bonne amie à moi) et je la relâche entre les lèvres de B. (qui deviendra aussi un très bon ami…). Finalement, la confiserie fait un tour complet puis revient entre mes lèvres et rebelote.

La vérité ? Elle fit trois fois le tour complet… Aussi, je n’aurais pas dû être étonné le lendemain matin, lorsque je me réveillais avec, pour la première fois de ma vie, une « magnifique éruption vésiculeuse sur le coin gauche de la lèvre inférieure ». À vrai dire, nous étions sept. Sept à arborer une magnifique et cuisante « éruption vésiculeuse sur le coin gauche de la lèvre inférieure.  »

Ce fut notre première histoire d’amour… avec l’herpès. 

Ne me jugez pas : je ne savais pas trop ce qu’était l’amour à l’époque !

Une histoire d’amour…

Alors voilà, première soirée de bizutage. Vous enfermez dans une pièce exiguë 9 bizus. Vous recouvrez les murs de la pièce de bâche en plastique (mode tueur en série s’apprêtant à décompenser sa psychose en charcutant Mamie sous anticoagulants).- Hé ! Regarde ce qu’il y a dans le frigo !

Des moules en conserve, oui, de la vodka, du whisky, du vin rouge, oui, oui et oui, du ketchup, bien sûr, oh ! Des rognons ! Jakpot ! Oui !

Telle une mère Poulard scatologique et bien névrosée, le bizuteur met tout ça dans une grande carafe et, comme pour les petits cochons, il fait de la purée : pour un,  pour deux, pour trois, pour quatre… Pour neuf, boeuf !

– Tiens, du boeuf ! Vas-y balance !

Vous ajoutez le boeuf, un coup de mixeur, de la mayo (parce que sinon c’est pas rigolo !).

Là, vous vous tournez vers les bizuth qui sont en sous-vêtements (oui, j’ai oublié de vous dire : les bizuths, dont je fais parti, ont été mis à poil) et, n’ayant pas de vaseline sous la main, vous leurs tendez la carafe avec un joyeux : « A la tienne Etienne ! Cul sec !  »

Forcément, cul-sec : on ne va pas en plus prendre le temps de déguster…

C’est compliqué ce qui se passe dans la tête d’un homme. Ce qui s’est passé dans la mienne ? Je ne sais plus… J’ai repensé à cet épisode fabuleux d’Indiana Jones, quand on leur sert la soupe aux yeux de singes et autres mets raffinés… Si Indie le fait, pourquoi pas Bibi ?

C’est là que j’ai…

La suite… BIENTÔT !

La vie de Sophie. 

L’histoire c’est N. Si vous voulez raconter, c’est ici : JE RACONTE

Alors voilà, Sophie, mon mentor, interne aux Urgences. Un personnage attachant et atypique. Moi je suis juste « son petit externe », et elle m’impressionne beaucoup… Elle a un humour très noir, proportionnel aux horreurs qu’elle a à affronter. La « salle de déchoc », petit théâtre des urgences vitales, est son terrain de prédilection; elle la connaît mieux que son propre appartement. Elle y reçoit les infarctus, les AVC, et la « purée de motard alcoolisé ». Sa logique est sans faille, sa rapidité exemplaire, son humour à côté de la plaque. Comme une clope qui ne se consumerait pas, elle a toujours une remarque cinglante en bouche pour dédramatiser la situation, ce qui choque souvent les externes ou les chefs qui ne la connaissent pas encore. Un exutoire comme un autre quand la vie ne tient plus qu’à un fil, on aime ou on déteste.

Une nana sensible aussi, ancienne libertine paraît-il, dont la vie a changé il y a quelques mois : elle << s’envoie en l’air avec un parapentiste >> et file le parfait amour. Elle qui ne voulait jamais avoir de mômes revoit ses convictions…

Une belle journée de Mai, je m’en souviens comme si c’était hier, elle arrive presque à l’heure, avec le sourire bête et les cernes de lendemain de nuit torride, café à la main. Pas besoin de discussion pour repérer une nana de 26 ans complètement amoureuse… « On s’est fiancé, t’y crois ?! Ça me fout les boules : après les fiançailles, c’est la maison aux barrières blanches, les gosses, quelques croisières, la vieillesse, puis la mort. J’ai pas envie de mourir. Hahaha ! ».

Cynisme, elle est heureuse. 

Plus tard dans la semaine, l’hélicoptère nous amène de la « purée d’alpiniste ». L’annonce radio fait froid dans le dos. « chez vous dans 6 minutes, homme inconnu d’environ 35 ans, chute de 30 mètres, polytraumatisé, instable », et j’ai honte de me réjouir, mais je vais voir Sophie mon mentor en pleine action, et ça c’est génial pour progresser dans mon apprentissage. 

Le blessé arrive, entièrement emballé dans une coque pour protéger son dos, une couverture de survie, des tuyaux qui sortent de chaque bras. J’entends le « Bip-bip » des machines, et voilà Sophie qui s’active sans un mot. Juste des gestes précis. Le visage fermé et concentré. Précise et systématique (« c’est le secret pour pas trop merder, mec » m’avait-elle dit à mes débuts). Je te jure, tout en même temps, elle lui glisse un tube dans la gorge, lui prélève les gaz du sang, opère un rapide examen neurologique. Ses ordres sont nets, la salle calme, les infirmiers la suivent du regard et anticipent ses gestes. Le ballet continue, et les bips-bips s’intensifient subitement, le cœur de notre inconnu s’arrête. Sophie pas. Elle se bat comme elle le fait à chaque fois. Le chef de service passe la tête dans l’encadrement de la porte et l’observe, non sans fierté. Moi je suis dans un coin et essaye d’apprendre cet art qui me fascine et me dépasse : quand je serai « grand », je veux être Sophie. 
Une heure plus tard, toute l’artillerie lourde a été déployée sans succès, les chefs de réanimation et des soins intensifs demandent l’arrêt des traitements. Entre temps, pour essayer de me rendre utile, je fouille les poches de notre inconnu, et trouve qu’il s’appelle Antoine et que tous ses derniers appels téléphoniques étaient destinés au même numéro, que j’essaye immédiatement d’appeler à plusieurs reprises. Sans succès. 

Sophie est toujours en mode robot/guerrier pacifique. Mais un robot qui aurait subitement prit 60 ans. Elle me fixe une fraction de seconde droit dans les yeux, sans un mot, même pas un trait d’humour déplacé, et c’est là que je comprends l’horreur de la situation. Elle demande aux infirmiers de tout arrêter, je la vois s’approcher de l’alpiniste cabossé, rendu méconnaissable par les contusions. À notre grande surprise, elle se penche sur lui, pose sa main sur sa poitrine, l’embrasse sur le front et murmure quelque chose que personne n’entend. Elle se redresse, et prononce le décès. Elle ôte sa blouse et ses gants pleins de sang, les met à la poubelle. Aurore, son amie aide-soignante, fond en larmes et murmure « c’est son parapentiste ».
Ce jour-là, Sophie est sortie des urgences, a déposé sa blouse à la lingerie centrale, puis elle a quitté l’hôpital et on ne l’a jamais revue. Il paraît qu’elle est en train de passer son brevet de parapente.

Nota : Ce site a vocation à tracer un pont entre les gens, à créer du lien social et à nous rapprocher. Il n’a d’intérêt que s’il est lu. Si vous l’aimez, partagez-le ! Merci !!!

PS : j’ai de petits doutes en ce moment, mon boulot me pèse un peu (cela arrive à tout le monde, non ?), alors que vous soyez là cela me réchauffe le coeur !

Une balade au ski.

Alors voilà P., gentil chef de service que j’avais mentalement attifé du sobriquet de « Papa Ours Bonbon », parce qu’il était toujours là quand ça n’allait pas. Un jour, nous sortons d’une réunion de concertation pluri-disciplinaire (RCP) qui s’est plutôt mal passée, quand il me propose de le suivre et ajoute avec un clin d’œil :
<< Une « petite surprise » nous attend en salle de coloscopie>>.
Je ne me le fais pas dire deux fois : une RCP, y a pas pire pour vous rendre mélancolique. On parle des patients (qui ont souvent des vies de merde car ils sont très malades), on parle des plans de traitements (qui sont bourrés d’effets secondaires car le Doliprane et l’homéopathie ça vaut rien contre le crabe et ses petits). Alors bien sûr, on boit et on mange, mais soyons sérieux : le jus d’orange et les croissants ne rattrapent rien, ils servent juste à noyer les larmes qui coulent sur la fâce intérieure du visage. Y a pas mieux que le « 100% pur jus d’orange pressées Leader Price » pour se donner une contenance… 
La surprise ? Je vais assister à ma première « colo » sous hypnose. J’ai déjà vu à la TV des thyroïdectomies sans anesthésie, j’en étais resté baba : l’anesthésiste parle, parle, parle, et le patient se fait charcuter tranquille. Son corps est là, mais son esprit, lui, il est à la campagne, avec Colette, la vache Marguerite et Laura Ingals. 
Quand j’entre, le patient est installé sur le côté, mon chef attend tranquillement que tout soit en place. Je me positionne devant lui, le coloscope serré entre les mains (si tu changes beaucoup de lettres à « coloscope », ça fait « fibre optique avec petite caméra au bout permettant de réaliser la coloscopie » ). On m’a dit « Tiens le coloscope », alors je le tiens. Je le tiens « religieusement ». Un enfant de coeur avec son cierge, je vous dis !
L’hypnothérapeute, qui est aussi anesthésiste, se penche et demande au patient :
– Vous préférez une balade en forêt ? En mer ?
– La montagne c’est possible ?
– Été ou hiver ?
– L’hiver ?
– Alors on y va, je vais compter lentement de 10 jusqu’à 0. À 0 vous serez au pied d’une montagne enneigée…
La voix lente de l’anesthésiste s’élève et commence à scander :
– … 10… Imaginez la neige… 9… 8… Vous êtes détendu… 7… Imaginez le soleil… 6… 5… Vous êtes de plus en plus détendu… 4… 3… Vous marchez sur les pistes… 2… 1… 0… Vous êtes à la montagne, maintenant…
Papa Ours Bonbon me pousse du coude et sourit gentiment du ton très hiératique de l’anesthésiste. Le silence est total, on a donc « totalement » envie de rire. 
– Imaginez le froid de la neige… reprend l’hypnothérapeute. Vous glissez dessus… la piste est longue, trèèèès longue… Imaginez que vous pouvez sentir l’odeur glacée des flocons… et celle humide de vos moufles… Imaginez…
Très discrètement, le chef me pousse de nouveau du coude et chuchote :
– Bibi, tu crois qu’il peut lui faire tout imaginer ? 
– Je sais pas… Pourquoi ?
Il me prend le coloscope des mains, s’avance. Sur son visage, il a collé le sourire d’un ado de 13 ans qui va dire une bêtise. 
– Parce que c’est l’heure du tire-fesse !

(Merci pour vos gentils messages pour mon anniversaire. Je suis heureux, même si j’ai 30 ans et que l’Arthrose me guette !.. Ma famille, mes livres, mes patients, mes lecteurs, vous. Vous ajoutez du bonheur au bonheur. Merci, vraiment… Pour la prochaine histoire, je vous fais pleurer !)