Archives mensuelles : juillet 2015

Une histoire de langue métaphysique.

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Alors voilà, ça a commencé par la peur.- Bonjour, Docteur. J’ai mal là. (Elle montre le thorax.) Vous pensez que c’est quoi ?
J’ai examiné. C’était rien. Elle allait bien. Moi aussi (je sais, ça tombe comme un cheveu sur la soupe, mais au cas où vous poseriez la question apres mon petit coup de gueule sur ma page Facebook )
J’ai sorti mon électrocardiographe (un électrocardiographe est une sorte de sismographe compliqué servant à surveiller les tremblements de coeur). Résultat de l’examen : normal.
– Non mais c’est con, je sais bien, mais parfois ça peut vous tomber sur le coin de la figure, comme ça, sans prévenir, a-t-elle dit en parlant de la maladie et, par contingence métaphysique, de la souffrance, de la mort et de la terrible, tragique, insupportable condition humaine (quoi, qui a dit que j’extrapolais ?). 
J’ai tempéré :
 » Bien sûr que ça peut vous tomber dessus sans prévenir, mais ce n’est pas votre cas aujourd’hui… »
[…] le temps a passé, elle est revenue et cela a continué par la peur […]
– J’ai vu ce livre : « Le cancer, ça dépend de vous ». Je voudrais pas faire ce qu’il faut pas, et faire beaucoup ce qu’il faudrait faire. À votre avis, je devrais faire quoi ?
J’ai pensé :  » Porter plainte contre l’auteur pour avoir donné un titre aussi racoleur à son livre, qu’il aurait tout aussi bien fait d’appeler : « Vous allez mourir d’une longue et douloureuse maladie, mais si vous achetez mon livre, vous mourrez aussi, mais plus tard, et moins vite, et moins douloureusement », aux éditions « Aboul Le Cash  » Alors j’ai dit :
– De quoi vous avez peur ?
Elle n’a pas entendu ma question, et elle est revenue encore et encore. J’ai essayé de la rassurer encore et encore (merci la sécu. La peur, c’est ce qui coûte le plus cher de nos jours…) :
– J’ai mal aux cheveux.
Ou :
– J’ai des fourmis sous la peau, là, sur le visage.
Ou :
– J’ai des bourdonnement dans la fesse.
(Véridique.)
– Je vais à la selle une fois par jour, c’est trop peu ?
Ou :
– Je vais à la selle une fois par jour, c’est trop ?
On atteindra le sommet le jour où, désespérée, elle m’amènera une « Bibliothèque à langues ». Oui, oui, vous avez bien lu. Imaginez une grande photo, 50 langues de couleurs différentes. Chaque couleur indique l’état de santé du sujet.
<< Blanche c’est que vous êtes malade, dit-elle, marron c’est que vous êtes malade, trop rouge c’est que vous êtes malade, trop pâle c’est que vous êtes malade. Voila, docteur. >>
Je dis en riant :
– Et s’il n’y a aucune couleur, c’est que vous n’avez pas de langue et que vous êtes muette !
Elle répond très sérieusement :
– Ah bon ?
Silence. Gêne. Je dis :
– Pardon. C’était une blague.
Elle répond très sérieusement :
– Ah bon ?
Re-silence. Re-gêne. Je suis ceinture blanche en blague. Ceinture noire en silence gêné.
– Je pense avoir la numéro 34, dit-elle, mais je ne suis pas sûre. À votre avis, qu’en pensez-vous ?
Elle me tire sa langue, une longue bavette bien rose et humide.
– Ché comment ? Ché rouche ou ché blanc ?
– C’est la numéro une : la normale.
– Vous chêtes chûr ?
Je dis en riant :
– À deux chant pour chant.
(Vous savez, le tonton un peu lourdaud, qui fait des blagues un peu lourdaudes aux repas de famille ? Et bien, c’est moi ! Et quand je serai vieux, je m’habillerais en père noël et je ferai « Ho, Ho, Ho  » à mes petits-enfants !)
– Combien ? répète-t-elle.
– Deux cent pour cent !
– Ah.
Et là, au moment où je désespérais enfin de trouver la cause exacte de ses peurs, elle me dit, la clapette dehors :
<< Vous comprenez, che crois pas vraiment en Dieu, alors che veux pas mourir. >>

Irruption subite de la métaphysique dans un petit cabinet de campagne, ou la peur de mourir sans Dieu empêche de vivre libre un être humain.

La colère.

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Pour Hervé C.
Alors voilà, l’autre jour, j’ai vu en consultation un vieil homme. Il ne payait pas de mine. 80 ans bien tassés. Il vient pour un renouvellement, trois fois rien. On parle un peu lui et moi. HAD, FNASS, SSID, bla-bla-bla, on se perd dans les acronymes. En gros, il s’occupe de son épouse en fin de vie. 40 ans de vie commune. Ils touchent une petite retraite, tous les deux. C’est trop pour la CMU, pas assez pour offrir un cadeau à leur petit-fils à Noël. Il me dit ça en triturant un trou dans sa veste. Il touchait une aide spéciale pour les changes de son épouse, mais le gouvernement l’a supprimée. Alors il se débrouille : il met des chiffons dans la culotte, qu’il nettoie ensuite.<< Mais ce n’est pas efficace comme des vraies couches. C’est ma femme, et lui faire « ça » avec « ça », c’est pas bien, non, c’est pas bien. >> qu’il dit en secouant la tête. 

Cela dure un 1/4 de seconde, mais je le vois, moi : le regard du vieux se trouble. IL SE TROUBLE. Je l’entends murmurer :

<< Je me sens indigne. >>

[…]

Finalement, ce patient s’en va. Le suivant me pose un lapin. 15 minutes de rab’. Je surfe sur le net en attendant, clique sur « Google Actualités ». Ça parle voyage ministériel à 14 000 € pour un « match de foot », note de taxi à 400 000 € pour une responsable culturelle. Ça se gave bien, en haut lieu, ça se gave bien. Et la voix du vieux revient, elle résonne entre les 4 murs du cabinet, elle chevrote. 

<< Je me sens indigne. >>

J’ai comme un haut le coeur tout à coup et je m’entends penser : « Putain de merde, Baptiste, on vit quand même dans un monde sacrément violent. »

Chaque jour passe et, chaque jour, je vieillis dans ma tête. Si vous saviez comme je suis en colère et comme je suis vieux… Parfois, j’ai comme des envies de casser le monde. J’espère que j’arriverai à toujours vous raconter des histoires drôles. Des histoires sans violence, des histoires sans colère.

Et sans « vieillards indignes ».

“La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance.”

Maître Yoda

“Les hommes coléreux se font à eux-mêmes un lit d’orties.”

Samuel Richardson

La femme qui pensait que…

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L’histoire c’est Frottis, interne, l’écriture c’est moi. Si vous voulez raconter, c’est ici !

Alors voilà, Madame Via Errata a 24-25 ans, elle vient pour des brûlures vaginales. 

Frottis attend sur le côté qu’elle se déshabille, puis elle commence l’examen.

– Depuis quand avez-vous ces symptômes ?

– Quelques jours.

À l’examen, Frottis retrouve de nombreuses brûlures punctiformes, dispersées un peu partout sur la muqueuse vaginale. 

– Excusez-moi, demande Frottis après l’examen et l’interrogatoire d’usage, mais avez-vous des rapports sexuels réguliers ?

– Oui…

– Protégés ?

– Oui, oui…

– Est-ce que… Hum… Vous avez… des pratiques sexuelles… irrégulières ?

– C’est à dire ?

– Est-ce que vous introduisez des corps étrangers dans vos voies génitales ?

Si tu changes beaucoup de lettres à « pratiques sexuelles irrégulières » ça fait « jouer à 250 000 nuances de Grey avec son homme en respectant la sacro-sainte consommation des 5 fruits et légumes par jour, mais par des voies inusitées ».

La patiente explose de rire. 

– Pas du tout ! Je prends la pilule, c’est tout.

Frottis regarde les petites brûlures de plus près, puis se redresse violemment.

– Que voulez-vous dire par « je prends la pilule » ????

[…]

Madame Via Errata :

<< Ben personne m’a jamais dit que c’était par la bouche… Alors comme les enfants viennent d’en bas, qu’ils y rentrent et qu’ils en sortent, moi je pensais que… >>.

“Il vaut mieux être vaguement correct, que complètement dans l’erreur.”

Mamie
« J’ai claqué beaucoup d’argent dans l’alcool, les filles et les voitures de sport – le reste, je l’ai gaspillé. »

Frank Ribéry

Pour Rebecca.

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Ne pouvant écrire sur le sujet, j’ai repris les mots d’une cousine, Rachel.
Alors Voila, hier nous avons enterré ma petite cousine Rebecca. Elle avait 17 ans, était américaine, venait d’intégrer la prestigieuse université de Notre-Dame. Dans la nuit précédent le drame, elle avait sorti une lettre écrite l’année dernière : c’était sa lettre d’intention, comme il est de coutume aux USA. Vous écrivez vos souhaits au début de l’école secondaire, enfermez la lettre, puis vous la rouvrez en fin de dernière année.

Dans ce document, elle avait consigné une liste de 3 vœux : 

# 1 Aller en Espagne.

# 2 Embrasser un garçon sous la pluie comme dans les films.

# 3. Sauver une vie.

L’année de ses 17 ans, elle avait réussi à exaucer les vœux # 1 et # 2 de cette liste.

Et le 2 Juillet, alors qu’elle marchait sur un trottoir, elle a sauvé la vie de son ami Ben en le poussant hors de la voie d’un véhicule qui venait en sens inverse. Ce faisant, Rebecca a sacrifié sa propre vie. Cette histoire est triste, pourtant le dynamisme et la joie de vivre de Rebecca nous oblige à en faire une histoire sur l’amour. Alors, prenez un moment et embrassez la personne que vous n’embrassez pas souvent. Embrassez-la puis faites-le encore. Et dites-lui « je t’aime ». Dites-le lui encore et encore. Je sais que c’est très banal d’écrire cela, mais nous sommes beaucoup à, chaque matin, pouvoir ajouter un jour de plus à nos 17 ans, à pouvoir dire « je t’aime » à ceux que nous aimons. Perdre quelqu’un qu’on aime est comme regarder le soleil en fâce. Les yeux brûlent, les rétines brûlent, on est aveugle de douleur. Puis le temps passera et nous pourrons de nouveaux regarder le ciel sans s’aveugler. On pourra de nouveau compter les étoiles. Toutes les étoiles plus une.

Rest in peace little Rebecca, je t’aime.

Merci à tous pour vos messages sur Facebook, je les transmettrai à la famille. Prenez soin de vous et à la semaine prochaine pour continuer ensemble de réconcilier soignants et soignés.