Archives mensuelles : mars 2015

La Tendresse.

L’histoire c’est C., l’écriture c’est moi. Merci miss ! Pour raconter, écrivez ICI

Pour les aides-soignant(e)s et les infirmièr(e)s, qui font un travail que personne d’autre ne pourrait faire. Big up, les copains !

Mme F ne parle pas. Elle ne suit pas du regard. Elle ne mange pas. Elle n’a pas l’air d’avoir mal. Quand Mme C. la voit la 1ère fois, elle se demande ce qu’on fera d’elle à l’hôpital.

Mme F a l’air d’avoir tout abandonné. Elle se laisse manipuler pendant les toilettes, sans jamais rien dire, la démence a gagné. Mme F. a des chiffons à la place des muscles, elle n’est plus grand-chose, une poupée, des yeux vides, un menton affaissé, une bouche ouverte qui se tait, un objet de chair qui jadis a parlé. << Tout est fini, se dit Mme C.>>

*

Mme C. est aide-soignante. Elle aime son métier, les gens, la vie tout ça tout ça.

Aujourd’hui Mme C. maintient Mme F. sur le côté, pendant que l’infirmière procède à la toilette de son dos et à la réfection du pansement d’escarre (malheureusement les tissus nécrosés et la fibrine dégagent une odeur abominable, il faut respirer par la bouche le temps de faire le soin, mais ça on l’apprend très tôt, devenir soignant c’est apprendre à respirer la bouche ouverte, c’est devenir un poisson hors de l’eau).

*

Tout à coup, sans prévenir (pourquoi?, personne ne sait, c’est la vie), Mme F. attrape le bras de Mme C.

*

Dans sa tête, C. espère qu’elle ne lui enfoncera pas ses ongles trop fort, parce que ça lui est déjà arrivé : c’est une spécialité des personnes âgées démentes de griffer avec leurs ongles juste après les avoir fourrés dans leurs couches. Oui, c’est vrai, ce n’est pas sale, mais c’est la vie, et c’est surtout celle de l’hôpital : les odeurs, les couches, les selles, parfois les cris et les griffures. Mme C. le sait : elle connait le job, elle connait les Hommes.

*

« Ne me griffe pas, Mme F., s’il te plaît, ne me griffe pas » pense très fort Mme C.

*

Au lieu de ça, Mme F. referme sa main délicatement sur l’avant bras de l’aide soignante, et là, comme ça, sans prévenir, elle se met à la caresser tout doucement, comme une plume qui va sur la peau, une plume qui effleure et dirait des choses lointaines et belles, des choses que Mme F. a laissées dans un coin de mémoire, dans un coin du passé. Ça parle de Tendresse et ça en parle jusqu’à ce que l’infirmière et Mme C. finissent son pansement.

*

Mme C. m’écrit :

« Je sais pas si c’est l’ocytocine, si c’est le manque de mon mec que je n’ai pas vu depuis 3 mois, ou si c’est simplement ma fibre humaine qu’elle a réveillée par ce simple geste, toujours est-il que j’ai éprouvé à ce moment un grand bonheur.

Elle m’a tellement touchée cette patiente, elle m’a apporté ce qui me manquait depuis des semaines. Je me demandais à quoi ça servait de garder en vie une patiente qui ne s’alimente plus, ne parle plus, ne bouge plus, ne (semble-t-il) pense plus. Finalement ça m’a fait réfléchir : y a pas que la raison ou le langage qui justifient la vie, il y a aussi ça, le non verbal, la chair, le toucher… Quelque chose s’est passé dans ma tête et dans mon corps, au contact de cette patiente. En fait ce qui m’a semblé fou, c’est que sans le vouloir, cette patiente m’a fait du bien. Et ça, Baptiste, c’est un peu le monde à l’envers… »

Non, non, Mme C., « Et ça », Mme C., cela s’appelle la Tendresse. Notez la majuscule, Elle est importante. Je veux dire, elle est vraiment importante. En ce début d’année, elle l’est même plus que jamais. Soyons tendres.

C’est dur, mais y a pire, PARTIE II. 

(Suite)

–Je l’appellerai et je me plaindrai, m’a répondu le patient en tremblant de rage.

–Je l’appellerai avant, j’ai son numéro personnel. Et croyez-moi, vous aurez de la chance s’il vous veut encore comme patient.

Je sais, c’était dur, mais mon cerveau reptilien a parlé, j’étais en mode « Jurassik Park ». Le patient a décampé, furibard, en renversant le pot de géraniums de l’entrée (ça aussi j’aime pas… Mais alors vraiment pas…). Je me suis retrouvé dans le cabinet, seul comme un con. J’avais tellement envie de paix, j’avais l’impression d’être miss France. 

Pendant quelques jours je me suis demandé pourquoi j’avais réagi si vivement, et pendant quelques jours je me suis mis à détester « tous les patients du monde ». Puis j’ai croisé madame J. au marché. Madame J., c’est la patiente qui était juste avant le grand monsieur furibard, celle à cause de qui j’ai eu 10 minutes de retard. « Merci de m’avoir écouté, a-t-elle dit les bras chargés de choux romanesco et de bananes, je vais obtenir l’agrément pour mon nouveau projet professionnel et j’arrête bientôt les médicaments… » Madame J. souffre du mal du siècle : la dépression.

Putain de métier, me suis-je dit dans mon lit ce soir-là en repliant la couette sur moi.

Oui, putain de métier. Enfin, ça pourrait être pire, je pourrais être branleur de dindons*, goûteur d’eau, voix de la SNCF, sexeur de poussins ou fendeur de porcs. Ou pire : moniteur d’auto-école ! (ça j’aime pas… Mais alors vraiment pas… J’ai du m’y reprendre 4 fois avant de décrocher mon permis…). 

Bref, ça a fait son travail dans la nuit : je vais continuer la médecine générale. Quand j’en aurai trop marre des hommes, c’est décidé, je me ferai vétérinaire (même si je suis un peu beaucoup allergique aux poils de chats et que j’ai un peu beaucoup une peur bleue des chiens, je sens que ce métier est potentiellement fait pour moi…). Et le jour où les animaux auront des montres, des horaires et des remarques acerbes dans leurs vocabulaires, je me ferai branleur de dindons*, fendeur de porcs ou goûteur d’eau. Ça va, m’est avis que j’ai de la marge ! En attendant, je vais continuer à prendre mon temps avec les Madames J. 

*Minute infos, pour ceux qui cherchent un emploi original et qu’on ne leur volera pas : « Dans certaines exploitations avicoles, l’une des tâches à accomplir est de masturber les dindons. En effet, ces animaux sont tellement engraissés qu’en cas d’accouplement, le poids du mâle écraserait la femelle. C’est pourquoi, au moment de la période de reproduction, des personnes doivent se charger de « flatter » le dindon pour récupérer le sperme qui sera réinjecté par la suite dans la dinde. » Voilà, ne me remerciez pas…

Nota : un célèbre animateur de radio d’origine grecque s’est glissé dans ce post, saurez-vous le découvrir ?

C’est dur, mais y a pire, PARTIE I.

Nouvelles dates de dédicaces ICI !

Alors voilà, il y a quelques temps, j’ai balancé sans réfléchir : « Basta la médecine générale, je retourne à l’hôpital ». C’était juste après l’agression, que je raconte ici. J’avais le cœur plein de doutes et un ventre vide, il m’aurait fallu plus de courage dans le premier et un peu moins de peur dans le deuxième. (Je vous avoue que je tressaille quand une porte claque. Je vous avoue aussi que quelque chose de moche s’est imprimé dans mon crâne, un foutu petit diable qui danse sur ma langue, et laisse un petit goût amer de défaite…) L’autre jour, au cabinet, un grand type s’est plaint : vous comprenez j’avais 10 minutes de retard… 10 minutes… Pour cela il a refusé de me serrer la main (ça j’aime pas… Mais alors vraiment pas…) et il m’a délivré deux/trois remarques acerbes (ça aussi j’aime pas…). Peut-être que s’il avait été moins grand, moins barbu, moins excité, moins « comme l’autre« , j’aurais mis de l’eau dans mon vin. Là, j’ai juste posé mon stéthoscope, griffonné le numéro d’un confrère, puis ouvert la porte.

–Sortez.

–Pardon ? a dit le type.

–Sortez de mon cabinet. Je ne veux plus vous voir, je ne tolère pas le manque de respect.

Il s’est levé, furieux, a fait remarquer que ce n’était pas MON cabinet, mais celui du médecin que je remplace.

–C’est très juste ce que vous dites, ai-je relevé très calmement. D’ailleurs, il me remerciera sûrement de vous avoir flanqué dehors.

–Je l’appellerai et je me plaindrai, m’a répondu le 

LA SUITE LA SEMAINE PROCHAINE ! (Ou avant si je touche terre !)

La jeune fille qui n’était pas écoutée.

Nota : dates de dédicaces, ICI.

Alors Voila, j’ai une jeune patiente, au look gothique, qui veut écrire des livres. De l’imagination, elle en a. Du talent, aussi. Elle a surtout beaucoup, beaucoup, mais alors beaucoup de problèmes d’intégration à l’école. Pour tout dire, je dois bien vous avouer qu’elle me fait parfois un peu peur.

– Chacun a sa recette pour écrire un livre, me dit-elle avec un ton expert. Moi, j’écris la première version de l’histoire, c’est le moment le plus facile parce que je dis la vérité.

– La vérité ? je demande. 

– Ce qui est triste.

– Ah. Et après ?

– Je mens.

– C’est-à-dire ?

– Je rajoute des trucs beaux et joyeux. Alors j’obtiens la deuxième version de l’histoire, celle qui est acceptable.

Je réfléchis à ce qu’elle vient de dire, je ne sais pas si c’est la chose la plus triste ou la plus vraie que j’ai jamais entendue sur le monde et sur les hommes. Elle a des yeux très noirs, peut-être qu’elle voit le monde de la même couleur, peut-être qu’elle a raison…

Ensuite, elle me dit que c’est nécessaire, car la première version ne se vendrait pas en l’état. Elle a déjà fait tout un tas de pronostics sur comment vendre son livre, comment s’en sortir dans le milieu très difficile de l’édition. C’est ainsi qu’elle a écrit un livre ou elle raconte comment une jeune nonne se réveille un matin et se met à pondre des oeufs.

– Ça va marcher, c’est sûr !

Mademoiselle est en opposition avec ses parents, l’autorité, l’école, Dieu, les constructeurs de barrages, le monde entier, avec le système, etc. Je crois qu’elle n’a pas beaucoup d’amis. Je crois, aussi, que c’est pour ça que je l’aime bien. Parce qu’elle est seule, et parce qu’elle écrit. Elle écrit parce que les gens n’écoutent pas ce qu’elle a à dire.

Là, elle est en train d’écrire un deuxième livre, sur l’histoire d’un homme qui nait avec une deuxième tête greffée à l’arrière du crâne. L’histoire se finit de la manière suivante : un soir, contrairement à l’usage, l’homme s’endort sur le dos et manque d’étouffer son double, la deuxième tête. Alors il passe devant des juges, qui le condamnent à mort pour tentative de meurtre.

– Les juges sont très bêtes, ils le font décapiter.

– Et le double ?

– Avec son frère. (elle se barre la gorge avec l’index) à la poubelle. Alors, on condamne les juges pour négligence. On les décapite aussi.

Finalement, on décapite tout le monde et il ne reste plus personne. 

– Ce sera un livre très drôle ! ajoute-t-elle d’un ton enjoué.

C’est ma patiente. Ma jeune patiente. Elle est compliquée. Mais je l’aime bien, j’espère que j’arriverai à l’aider. Elle pense beaucoup à la mort. Elle lui a même dit bonjour deux/trois fois. Oui, j’espère que j’arriverai à l’aider. 

L’humain, c’est compliqué. Je veux dire, l’être humain est vraiment compliqué.