Archives mensuelles : septembre 2014

Les enfants, les tribus et les grenouilles.

L’histoire c’est B., alias Titou, interne en pédiatrie, l’écriture c’est moi. Merci !

Si vous voulez raconter : c’est ICI !

Alors voilà Alexandre avait six ans. Il est venu avec maman, un ours en plastique dans chaque main et des douleurs abdominales.
– Tu as mal où ? demande Titou.
Alexandre montre le téton droit en plissant les lèvres. La mère dit que c’est le ventre. Souvent les enfants montrent le téton quand ils ont mal ailleurs. Le téton, ou le bras, ou la cuisse… Bref, ne jamais croire un gamin (mais qui a inventé l’expression « la vérité sort de la bouche des enfants ? ». Sûrement un enfant…).
– Tous les mois c’est pareil. Pendant deux/trois jours, il a mal.
On fait des examens au gosse. Une batterie. Des échographies. Des prises de sang. Des rendez-vous avec le spécialiste. Rien. Nada.
– Tous les mois, vous dites ?
– Tous les mois.
– À la même période ?
– À la même période.
Titou est dubitatif. Mais qu’est-ce qu’il a, ce gosse ?…
Alors Titou de souvient d’un reportage qu’il a vu la veille sur Arte et qui parlait de grenouilles et d’hormones.
– Il a combien de sœurs ?
– Quatre, répond maman.
– Elles sont réglées ?
– Oui.
– À peu près au même moment dans le mois ?
– Oui.
– Elles ont mal ?
– Elles ont leurs règles. Bien sûr qu’elles ont mal !
(((((Assertion discutable, mais dite en ces termes là alors je retranscris…)))))
– Il me vient une idée idiote. Est-ce que, par hasard, les douleurs d’Alexandre apparaissent au moment où vos filles sont réglées ?
La mère s’étonne.
– Ben maintenant que vous le dites, c’est au même moment, oui.
– On va faire quelque chose : chaque mois, quand vos filles ont leurs règles, vous leur demandez de prendre leur anti-douleur discrètement et de dire devant le petit qu’elles n’ont pas mal. Ça vous va ?
– Heu… Oui, d’accord.

Ils ont fait comme ça et ça a marché. Les filles ont dit qu’elles n’avaient pas mal et les douleurs du petit ont disparu. Plus rien. PFFFF ! Envolées !
Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour appartenir à une tribu ! Je veux dire qu’est-ce qu’on ferait VRAIMENT pas pour appartenir à une tribu !

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La femme qui buvait du thé.

L’histoire c’est L., l’écriture c’est moi. Merci !

Alors voilà, elle entre, fringante et blonde, le teint presque blanc, presque morte même, mais la plus belle morte que L. ait vue en dix ans d’études médicales. Elle a de longs cheveux blonds. Elle sourit beaucoup.
L. pense « manque de soleil-carence en vitamine D », mais la patiente réclame un « décontractant musculaire. »
– Vous avez mal ?
– Pas moi, mes clients.
– Vos clients ?
– Ils n’osent pas aller chez leur médecin, alors j’espérais que vous me donneriez deux ou trois boîtes d’avance.
L. apprend avec stupéfaction quel est le métier de Madame Masson.
– Ils me payent pour boire du thé sur leurs dos. Rien de plus. J’entre, ils sont à quatre pattes, nus. Je bois mon thé, puis je repars.
– Ils parlent ?
– Jamais. Ce sont des tables, docteur !… Enfin, ils veulent être des tables…
– Combien ?
– 200 € de l’heure. Je suis bonne à ça, très bonne même. Je fais « malencontreusement » tomber quelques gouttes de thé brûlant sur leurs dos quand je me sers, puis quand je bois.
– Ils ne font rien ?
– Je vous l’ai dit, ce sont des tables. Le mobilier, ça ne parle pas.
– Mais c’est tout, vous ne faites rien de plus ?…
L. pense infections sexuellement transmissibles, etc.
– Il y a des extras, mais c’est rare. Vous savez, il n’y a pas d’êtres humains sans névroses, il n’y a pas d’êtres humains sans fantasmes. J’ai des cadres supérieurs. Être rabaissés au rang de meubles, ça apaise une tension chez eux. Quelque part, je suis soignante.
[…]
– Au revoir madame.
– Au revoir docteur. (Elle hésite.) Vous voulez une carte ? J’ai des médecins parmi mes clients…
– Non merci, vraiment, je fais du tennis.
[…]
Plus tard, quand il m’écrira cette histoire : « Je ne sais pas pourquoi j’ai répondu ça. Du tennis ? C’est idiot, hein ? Mais j’ai pas pensé à autre chose. C’est sorti tout seul, comme ça… Je ne sais pas trop si tu feras grand chose de cette histoire, mais voilà… »

J’adore l’être humain, je veux dire : j’aime VRAIMENT l’être humain.

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Baptiste Beaulieu

La femme qui était gourmande.

L’histoire c’est M., l’écriture c’est M. Je n’ai touché à rien ! (Ben oui, les gens, je suis en vacances, moi !!!!)

ALORS VOILÀ une petite anecdote récoltée lors de mon « Pflegepraktikum » dans un hôpital non loin de la forêt Noire…
[…]
C’était mon tout premier stage à l’hôpital. J’arrivais fraîche comme une fleur, avec mes illusions et mon smartphone dans ma poche de blouse sur lequel j’avais pris bien soin de télécharger une application dico français-allemand (l’allemand d’une bachelière n’étant pas à l’abri des redoutables assauts de l’accent bavarois). Parachutée au service d’oncologie, je me retrouvais complètement perdue dans le ballet des infirmières qui sautillaient de chambre en chambre tandis que les substances chimiothérapeutiques poursuivaient, implacables, leur goutte à goutte toxique dans les avant bras des patients. A l’heure du repas, une patiente, dont on comptait les derniers jours à vivre, m’appela depuis sa chambre :
« C’est pour le gâteau fit-elle dans une moue, il est trop sec; vous n’auriez pas un peu de crème fouettée pour l’accompagner ? ». Je lui en trouvais.
Ce manège se répéta tous les jours jusqu’à ce que finalement, la dame à la crème se trouva tellement affaiblie par son cancer qu’elle n’était plus en mesure d’avaler quoi que ce soit de solide. On lui servit donc du bouillon de légumes.
Elle m’appela pourtant de nouveau pour le repas.
« Vous savez, j’ai toujours été une gourmande incorrigible… Alors le bouillon de légumes, là, ce n’est pas terrible…En fait, ce qui me ferait plaisir là, tout de suite, c’est de la crème fouettée. Un ÉNORME bol de crème fouettée à manger pure, comme ça, sans rien de plus à côté. Alors écoutez moi bien, vous allez sortir le porte monnaie de mon sac à main. Il y a 10 euros dedans et avec ce billet, vous irez à la Konditorei (pâtisserie) de la rue d’en face, vous allez demander un bol de crème fouettée avec une cuillère et avec le reste de l’argent, vous achèterez pour vous une grosse part de Schwarzwälder Kirschtorte. Vous êtes Française, il faut vous cultiver; vous ne pouvez pas continuer d’habiter en Allemagne sans avoir goûté ce merveilleux gâteau. C’était mon dessert préféré, avant. »
Je suis donc allée à la pâtisserie. Ils étaient un peu surpris par ma demande mais je suis finalement repartie avec le bol de crème fouettée avec une cuillère et ma part de gâteau (ça ressemblait à 20 bon centimètres de couches chocolat et crème alternées avec des cerises au kirsch, je crois que j’ai frôlé l’indigestion). La dame était aux anges. Elle s’est délectée de chaque cuillère. Elle est partie quelques jours après…
Maintenant, je ne peux m’empêcher de penser à elle dès que je croise une Konditorei. Mais très honnêtement, j’ai des doutes sur les capacités des estomacs français à digérer la fleur de la pâtisserie allemande.

Si vous voulez raconter : c’est ICI !

Prenez soin de vous et ne parlez pas aux inconnus !!

L’homme qui voulait qu’on prenne soin de lui.

L’histoire c’est Frottis, l’écriture c’est moi ! Merci ! Et la photo est authentique : Nancy Reagan sur les genoux de Mister T de « l’Agence tout risque. » Allez savoir…

Alors voila il est arrivé, la cinquantaine, plutôt sympa, le nez bien pris et des huîtres dans chaque narine à chaque fois qu’il se mouche.
Frottis l’examine, c’est la saison des rhinopharyngites et monsieur Huitre ne dérogera pas à la règle.
(((( Minute théorie du complot : sans les virus créés par les illuminati, les franc-maçons, les reptiliens et le lobby LGBT, nous les médecins nous serions au chômage et la paix régnerait sur le monde pour les siècles et les siècles. Donc, surtout, continuez à sortir sans mettre de gants, de bonnet, d’écharpe et en portant des tongs… Merci pour nous ! )))))
– Vous travaillez demain ?
– Oui !
– Vous vous sentez d’y aller ?
– Il faut bien, répond Monsieur Huitre, un peu blasé.
– Vous êtes à votre compte ?
– C’est ça oui, profession libérale.
Frottis demande :
– Vous faites quoi ?
– Je suis médecin.
Frottis croit avoir mal entendu :
– Zêtes quoi ??
– Comme vous, je suis médecin.
– Ah…
Monsieur Huitre se tortille sur le siège : devant lui, Frottis pense très fort quelque chose du genre « Depuis quand les boulangers vont acheter leur pain ailleurs que chez eux ? »
Alors Monsieur Huitre, gêné, regarde par terre et dit :
– Parfois, j’aime bien aller chez le médecin à mon tour. J’ai l’impression qu’on prend soin de moi et que ma santé intéresse quelqu’un.

Et quand monsieur Huitre est parti, il a insisté pour payer, ce qui ne se fait jamais entre confrères.
« J’insiste vraiment, a dit monsieur Huitre, si je ne payais pas ça gâcherait tout… »

PS : faites une bise de ma part à votre médecin la prochaine fois que vous le verrez. Ils le méritent… Sinon, depuis la création du blog, je cumule 5 258 278 visites sur le site.
Je suis content. Mon petit catalogue de l’humanité va continuer longtemps.
J’en profite pour dire que le premier livre est traduit en suédois et qu’il sort dans toutes les bonnes librairies de Suède (couverture ci-dessous) et que mon deuxième livre est à la correction…

Je vous kiffe,
Prenez soin de vous,
Baptiste Beaulieu

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10 mégots de vocation, de tabac, et de tendresse. (SUITE)

[SUITE DU POST PRÉCÉDENT]

Au commissariat : « Vous voulez porter plainte ? »
Attention, c’est LE moment de LA minute « Victor-Hugo-cul-cul-débile » dans ma tête : je pense à Jean Valjean et aux Chandeliers en argent. Je veux croire très fort qu’enfoncer la tête d’un homme sous l’eau ne lui apprendra pas à mieux respirer.
Alors je dis : « Non. Je veux qu’il se fasse traiter et surtout qu’il ne recroise plus jamais ma route. »
[…]
Tu rentres chez toi, tu penses au type, aux poings du type, aux tatouages du type, à la violence du type. Tout à coup, tu veux une clope. Tu te souviens que tu ne fumes pas, mais il te faut une clope. Ou du sexe. Tes colocs ne sont pas là, donc pas de clopes. Tu n’as personne dans ta vie, donc pas de sexe. Tu regardes le calendrier : ce n’est ni un jour pair, ni un jour impair, c’est un jour triste. Pas de fille, pas de garçon, pas de cigarette. Rien du tout. Nada. Néant. Rien.
Alors tu vas sur ton balcon, et tu fumes les mégots de tous les cendriers dans ton appartement, comme ça, les uns après les autres en réfléchissant sur la vie, la mort, l’amour et le destin.
[…]
Il faudrait inventer des mégots de sexe. Comme des ersatz de plaisir que les couples heureux et amoureux laisseraient traîner par terre, sur les trottoirs. Alors, quand on est seul et en manque de tendresse, on pourrait les ramasser sur le bitume.
Oui, il faudrait inventer des mégots de tendresse pour les soirs de coups durs.
[…]
Je réfléchis longtemps ce soir-là.
[…]
La médecine générale, c’est fini pour moi, j’ai décidé de me réorienter peu à peu. Je veux retourner aux Urgences. Mon équipe me manque : les infirmiers et aides-soignants me manquent. Mes anciens chefs me manquent (pas Chef Gueulard, hein !).
Les blagues potaches me manquent.
[…]
Deux jours passent.
Ça va mieux.
Comparution immédiate, il reconnaît les faits.
8 mois avec sursis, obligation de soins, mise à l’épreuve et interdiction de m’approcher moi ou le cabinet.
Il n’a pas fait appel.
J’ai écrit au président du TGI pour demander qu’il soit cool. L’avocate a lu la lettre. En gros, je dis : « Salut ma poule ! Le type, c’est un toxicomane. Je veux qu’il soit soigné, c’est tout. Et ne plus jamais le revoir. YOLO, poutou-poutou, Bibi. » (C’était mieux écrit que ça, hein, je précise …)
[…]
L’avocate qui s’occupe de l’aide aux victimes m’appelle :
– Je ne sais pas si cela vous aidera à aller mieux ou à pardonner son comportement, mais le type qui vous a agressé a un parcours compliqué. Son père a été jugé puis écroué au pénal pour viol et acte de barbarie sur son fils âgé de 9 ans. Votre agresseur s’est mis à consommer de la drogue à 12 ans.
– Ah.
– Ça va, Docteur ?
– Non. Je vais pleurer, puis dormir. Au revoir madame.
[…]
De cela il ressort, comme dit le poète, que « Nous vivons dans un monde où des cailloux traversent l’espace et ne savent pas pourquoi. »

P.S. : de cela, il ressort aussi que le lexomil est une invention bien utile et que les mégots c’est dégueulasse.
(Comme l’être humain ?).

« Nous vivons dans un monde où des cailloux traversent l’espace et ne savent pas pourquoi. »
B. Scott

YOLO : mot bizarre utilisé par les boutonneux pour dire que tu n’as qu’une seule vie. (You Only Live Once).

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