Archives mensuelles : juillet 2014

La femme-carrousel.

Alors voilà, je la reçois au cabinet, elle s’assoit devant moi, me dit qu’elle est heureuse, qu’elle n’est pas seule puisque l’enfant est là, qu’il a les yeux du père, que les hommes s’en vont, que son père est parti, qu’elle réussira comme sa mère a réussi avant elle, parce que c’est une loi immuable dans sa famille « les hommes s’en vont et c’est comme ça. Nous, les femmes, on reste ».
Je la regarde, son sourire est immense, il goberait la lune.
Elle rit, l’enfant pleure. Elle le prend, il pèse son poids de larmes le petit ! Elle le colle contre son sein et lui fait un grand manège de son corps. Sa poitrine énorme forme comme deux chevaux de bois très blancs, son thorax devient boîte à musique, elle chantonne une comptine, s’interrompt, la reprend, s’interrompt encore, me dit que c’est la vie qui est là, que la vie a besoin de chanson. Elle ajoute qu’elle voulait un enfant, que le père était jeune, qu’il était insouciant « il avait la vingtaine, et moi j’ai 40 ans. ».
Je la regarde, elle devient la plus grande mère du monde depuis que le monde est monde et je sais qu’elle y arrivera au moment parfait où, à force de douceur, de va et vient, son manège fonctionne : l’enfant s’endort.
[…]
– Chut ! Voilà, il dort. Écoutez-le ! dit-elle.
[…]
Elle est partie et j’ai enchaîné les consultations toute la journée, j’ai fait semblant d’être présent pour chacun des patients, mais c’était difficile. Je pensais à elle, la femme de 40 ans qui fait des manèges avec ses énormes seins blancs.
Le soir, aux actualités, le présentateur a dit en souriant qu’il y avait encore des morts quelque part et je me suis senti inexplicablement triste ET joyeux, désespéré ET enthousiaste, sans rien savoir d’autre de la vie que l’Homme est probablement mauvais, qu’il a d’étranges replis très sombres aux quatre coins des tissus de son âme, mais que quelque part dans tout ça, il y a des carrousels, des chansons et des femmes.

P.S. : pour ceux qui suivent aussi mes autres péripéties sur Facebook, mon tympan va mieux. Accident du travail et traitement en cours, mais ça m’a fait un mal de chien !… Merci aux lecteurs et à leurs conseils… Et mon anniversaire c’est samedi ! Envoyez vos petites culottes à l’adresse donnée dans le post précédent (je prends aussi les caleçons, mais le 02 août c’est un jour pair, alors…)

Joyeux Halloween de Juillet !

Alors voilà, c’est une petite chambre de garde. Un lit, pas de fenêtre. Pour gagner les étages, il faut traverser un looooooooong couloir, très blanc, très effrayant surtout, du genre à vous mettre le trouillomètre à 666.
Moi, cette nuit-là, je ne sais pas pourquoi, je flippe. Je colle de la musique sur les oreilles, espérant que cela passe vite (cette chanson-là est parfaite, par exemple…). Finalement, avec la musique, c’est encore plus flippant. Je SENS que quelque chose est là, tapi sous le déversement blafard des néons. Pensée idiote à moi-même à trois heures du matin : « Tu sais, B. il y a beaucoup de gens qui meurent à l’hôpital. Cela fait autant de fantômes. »
Je me force à adopter un sourire de circonstance, peine perdue : sourire ! Quelle idée ! J’ai l’impression d’être une dinde qui aimerait Noël.
Ce couloir, à cette heure-là, me semble l’endroit le plus terrifiant du monde. Il me revient l’explication de Frottis : « Avant d’être un hôpital, c’était un couvent. Un tunnel partait d’ici jusqu’au village pour que les bonnes soeurs puissent recevoir des hommes en douce. Quand on a creusé les fondations, les ingénieurs ont trouvé des centaines de squelettes de nouveaux-nés. c’étaient ceux des bonnes soeurs qu’elles ne pouvaient pas garder. L’hôpital est construit sur des milliers d’ossements de bébés. »
Histoire vraie ou pas, on s’en fout un peu quand il est 3-4 heures du mat’, que vos poils se hérissent et qu’un frisson vous dégringole au bas de l’échine. Je regarde mes chaussures : le premier bébé-zombie qui passe va recevoir un coup de cuir italien dans la tronche. Ce soir, je tartarise. Même les bébés zombis.
Arrivé dans les étages. La patient va bien. L’infirmière s’étonne que je m’attarde autant auprès d’elle. Moi, je pense au sous-sol, à des tueurs fous armés de couteaux et de crocs de bouchers, je me souviens de ce que j’ai fait l’été dernier (pour ceux qui saisiront la référence cinématographique), à ce long couloir, aux bébés-zombis, aux monstres sous les lits, derrière les portes de placards, etc.
Comme je doute que l’infirmière comprenne mon dilemme, je mens :
– Le jour va bientôt se lever. Je reste avec toi m’assurer que le patient est stable.
J’ajoute, avec un sourire à la Dallas et en posant le bras qui tient mes lunettes sur mon genou :
– Hé ! On est professionnel ou on ne l’est pas !
Il y a des fantômes à l’hôpital, je veux dire : il y a vraiment des fantômes à l’hôpital.
((((((Ou des froussards. Au choix.)))))

P. S. : mon anniversaire étant la semaine prochaine, vous pouvez envoyer vos cadeaux (chèques, billets de banque, gris-gris contre les fantômes hospitaliers et les bébés zombis, chats qui parlent latin, chaussures italiennes en taille 42…) à l’adresse suivante : « Baptiste Beaulieu, Éditions Fayard, 13 rue du Montparnasse, 75006 Paris. » Sinon, vous pouvez aussi partager un article du blog sur vos réseaux sociaux. Ce sera peut-être plus simple…. Voilà ! Une bise à tous et prenez soin de vous.

P. S. 2 : mon projet indien prend forme, doucement, mais sûrement.

P. S. 3 : je réponds à tous vos mails, mais parfois avec un an de retard compte tenu du nombre de missives que je reçois. Je vous prie de m’excuser, ce n’est ni mépris, ni désintérêt de ma part, juste du surbooking ! J’espère que vous comprenez…

La petite robe.

Photo : ICI

L’anecdote c’est L., L’écriture c’est moi. Merci miss !
Spécial hommage aux aides-soignant(e)s aujourd’hui. Merci d’être là…

Alors voilà Mme Chanel.
Un jour, un crabe bleu vint poser ses bagages sous le joli corsage de la brunette/coquette/fluette Mme Chanel.
« Un crabe ? Dans mon corsage ? Et qui pourrait grandir en plus ! Prendre ses aises ! Se croire chez lui et étouffer son hôte jusqu’à la mort ? Qu’à cela ne tienne ! »
Mme Chanel commanda LA petite robe noire, celle dont elle rêvait depuis des mois, celle qui coutait horriblement cher, mais aussi celle avec laquelle elle se sentirait encore brunette, femme, très belle et très coquette, même très malade.
Quand la robe arriva, elle était trop grande : Mme Chanel se voyait moins fluette, mais entre temps la maladie avait fait son oeuvre alors…
Retour à l’envoyeur. Nouvelle commande : cette fois-ci, on optera pour la taille en dessous.
Seulement, entre temps, le nouveau traitement a eu des effets un peu gênant (les corticoïdes ne pardonnent jamais…).
Quand la robe revint elle était devenue trop petite. Mme Chanel, qui se sentait grosse et très malade, renvoya le tout.
Elle ne voulait plus entendre parler de la robe.
[…]
Ce qui suit m’a été raconté par l’aide-soignante :

– Mme Chanel est dans le coma. Son mari chuchote à son oreille  » Tu as reçu ta petite robe noire », puis il explique à l’aide-soignante toute l’histoire.

Mme Chanel s’est endormie une nuit.

« Nous l’avons lavée, puis nous lui avons mis sa petite robe noire, me dit E.. Elle est très belle et je t’ai écrit cette histoire sans vraiment savoir si tu en ferais quelque chose. Mais nous, l’équipe, ça nous avait complètement retourné ce truc avec la robe. »

Alors voilà, c’est fait, pour Mme Chanel et toutes les autres.

Frottis III : le re-retour (ou : « Être une femme dans un monde où les hommes parlent. »)

L’histoire c’est Frottis, interne, l’écriture c’est moi. Merci Frottis ! Elle est d’actualité !
Vous aussi vous voulez raconter ? Suivez le guide : ICI

Cette histoire est pour Catherine A., qui m’inflige de sévères corrections ici et ailleurs.

Alors voilà Frottis entre dans la chambre, les deux patients regardent les informations télévisées. Ça parle manif pour tous, ABCD de l’égalité à l’école, etc.
Visiblement, les deux patients ne sont pas d’accord (litote élégante pour dire qu’ils s’engueulent sèchement ! Voire même, d’après ce que me dira Frottis « sont prêts à se crêper le chignon », une bien belle expression que nous n’utilisons que trop rarement, hélas… )
– Veulent transformer les filles en garçons et les garçons en fiotes, dit monsieur côté Porte.
– Vous dites n’importe quoi, répond monsieur Fenêtre qui enseigne la sociologie en fac.
Frott-frott examine monsieur Fenêtre en faisant mine de rien.
– Les études de genre, qu’est-ce que c’est ? dit Fenêtre en prenant l’interne à témoin. C’est essayer de comprendre comment la pression sociétale modifie la vision de son propre sexe et la manière de se conformer à un moule.
– Ça veut dire qu’on essaie de nous embobiner la tête avec des histoires à la Freud et compagnie, rétorque Porte.
Fenêtre remonte un sourcil embêté, il a vraiment envie de lui expliquer à monsieur Porte, à coups de gifle si besoin. Frottis sourit à l’un et à l’autre. Frottis n’aime pas la guerre et raffole des grattons de canard (aucun rapport, mais je voulais écrire cette phrase).
– Votre stéthoscope, là, sur le côté, pourquoi vous ne l’utilisez pas ? demande Fenêtre.
Il désigne un vieux stéthoscope que Frottis garde par sentimentalité, mais dont la membrane est déchirée.
– Il est foutu. C’est sentimental.
– Ahhhh ! hurle-t-il vers Porte. Voilà !
– Voilà quoi ? fait Porte.
– Une démonstration pratique de ce sur quoi porte mon domaine d’étude à la faculté. Je recherche comment les éléments de langage modifient notre vision du genre de façon inconsciente. Par exemple, quand on dit qu’un objet est « niqué » ou « foutu », qu’est-ce qu’on dit ? Tout le monde dit ça : l’écran de mon téléphone est niqué, mon carburateur est foutu, mon ascenseur est foutu, etc.
Frottis écoute les patients avec avidité. C’est une très bonne amie à moi et elle s’est dit : « Vous les gars, vous allez finir dans un blog ! Toi, on t’appellera monsieur Porte, et toi monsieur Fenêtre. »
– On dit quoi quand on dit ça ? On dit qu’un objet « niqué » ou « foutu » est dégradé, perdu, inutile. Ainsi, d’où vient le mot niqué ? Du verbe niquer. Et le mot foutu ? Du verbe « être foutu » ou « se faire foutre ». On en revient à l’éternelle misogynie selon laquelle un objet « pénètré » perd toute valeur, n’a plus d’utilité. On en revient aux racines de notre société patriarcale où la femme « non-vierge » perd tout intérêt.
– Bla-bla-bla, fait Monsieur Porte. Vous pouvez bien raconter tout ce que vous voulez, vous ne m’ôterez pas de la tête que des gens veulent imposer un modèle à d’autres. Un modèle non naturel. Avec des fiottes et des camionneuses.
– Et sinon, vous avez mal quelque part ? fait Frottis, conciliatrice.
Réponse authentique de Monsieur Fenêtre, excédé :
– Au ventre, mais seulement parce que je mange à coté d’un con. Mais je ne dirais jamais ça, car le mot « con » désigne étymologiquement le sexe féminin. Encore un bel exemple d’intrusion machiste dans nos éléments de langage.

Frottis sort de la chambre, se tourne vers l’infirmière : « Je pense qu’il va falloir vraiment procéder à un changement de chambre. »

Ensuite, Frottis est venue chez moi et nous avons mangé des grattons de canard en parlant de la guerre et des hommes qui la font.

« Mon Dieu, que l’homme est compliqué quand c’est une femme ! »
F. Dostoïevski (écrivain russe pas mal dans son genre..)

« Je ne vous le fais pas dire ! »
Conchita Wurstz (gagnante de l’Eurovision 2014, pas mal dans son genre aussi !)

SI VOUS AIMEZ, PARTAGEZ, PAR MAIL, FACEBOOK ET PIGEON VOYAGEUR ! MERCI !

Certains ont vu dans le post précédent un réquisitoire contre l’accouchement à domicile et l’agriculture biologique. Ça devient fatigant de devoir se justifier à chaque fois.

1- Je suis intolérant au gluten, les magasins bio sont mes meilleurs amis, croyez-moi (il font des tartes au citron sans gluten délicieuses…)
Écrire ça me parait aussi stupide que lorsque la marionnette de Nadine Morano au guignol dit : « Je n’ai rien contre les arabes, j’adore le couscous. »
Bref, dommage d’en arriver là.

2- Croyez-moi, la pensée magique de cette femme qui voulait accoucher en pleine nature, je la respecte et je la partage. Quand j’aurai la chance de devenir papa, j’espère que mon enfant viendra au monde en haut du Mont Fuji, le jour d’une éclipse de soleil, entouré de marabouts et de chamans. Seulement, si la santé de la mère ou de l’enfant est en jeu, nous ferons l’impasse sur les gris-gris et les esprits de la forêt.

À bon entendeur !

Je vous embrasse, prenez soin de vous.

Naître BIO ou ne pas naître.

Alors voilà nous étions partis très tôt, ça sentait le froid, le pin et les croissants.
Dans la voiture, j’ai demandé où nous allions. L’infirmier a regardé sa tablette et a lâché, lapidaire : « C’est bien paumé. »
Je n’ai rien demandé de plus, ça m’allait. Un peu de mystère, y a que ça de vrai dans la vie.
On a tourné, tourné, et tourné encore avant de trouver la bonne ferme. Un chien a aboyé, mais il nous a laissé passer. Au loin, nous avons entendu comme un bruit de train et quand on a sonné, personne n’a répondu.
– Tu es sûr que c’est la bonne adresse ? a demandé l’infirmier.
– Tu veux dire que je fais mal mon boulot ? a rétorqué l’ambulancier.
J’en ai déduit que oui, c’était la bonne adresse, et que non, l’ambulancier n’avait pas eu droit à son café/clope/croissant.
Un homme a couru vers nous :
– C’est là-bas, venez vite ! Il arrive, il arrive !
« Il » c’était le bébé. La femme de monsieur accouchait.
Champ de tournesol, madame Brebis-Qui-Chante-Dans-La-Vallée au milieu des fleurs jaunes, congestionnée de la tête aux pieds, les bras tendus vers le ciel.
– Non ! Ne n’emmenez pas ! Je veux qu’il vienne au monde au milieu d’un champ. Pas à l’hôpital. Non, et non, pas à l’hôpital. Je veux qu’il voie le ciel, la terre et le soleil qui se lève.
Nous entendions de la musique new-age, humions de vagues odeurs de fumette qui me rappelèrent le temps béni de mon adolescence (et un certain voyage à Amsterdam, dont je n’ai conservé qu’un souvenir très flou…).
Mme Brebis-Qui-Chante-Dans-La-Vallée et son mari ne lâchèrent rien :
– Nous VOULONS qu’il vienne au monde ICI.
Moi, je veux une tarte au citron sans gluten, je veux que ma barbe soit plus longue, moins rousse, moins frisée et mieux taillée, je veux que ça sente la violette quand les patients pètent, que Vladimir Poutine meure dévoré par des bichons maltais enragés, et surtout, surtout je veux un aigle royal comme animal de compagnie. Il s’appellerait Claude Popovitch et serait très gentil avec les souris. Je voudrais bien aussi caresser un chat qui s’appellerait Jean-Charles Yamahotō. Ce serait un chat très gentil : champion international d’origami, il mangerait du fromage frais en écoutant de la musique pakistanaise, serait incollable sur Heidegger et la métaphysique des mœurs.
Je veux plein de choses !
Malheureusement, comme dirait Conchita Wurstz la gagnante de l’Eurovision : « On n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie ! »
Surtout quand l’accouchement se présente aussi mal que celui de Madame-Brebis…
Dans l’ambulance qui nous ramenait d’urgence à l’hôpital, j’ai dit (plein d’enthousiasme, évidemment) à Madame Brebis-Qui-Chante-Dans-La-Vallée et son mari : « Vous savez, m’sieur, dame, si on change beaucoup de lettres à « Hôpital », ça fait : « Univers-tout-entier » ! »

Elle m’a regardé sans sourire, ce que je peux comprendre : elle était quand même en train d’accoucher.
Faut que j’arrête avec ces changements de lettres, faut vraiment que j’arrête…
Ah oui, j’oubliais… Bio ou pas, le bébé était magnifique : deux bras, deux jambes et des parents qui l’aiment déjà, avec ou sans champs de blé.

PS : si vous aimez la nourriture bio, partagez sur Facebook !! Si vous n’aimez pas ça, vous pouvez venir accoucher à l’hôpital. Ou m’envoyer un chat qui s’appellerait Jean-Charles. Merci !