Archives mensuelles : octobre 2013

Les aides-soignants, les chieurs, un peu de vulgarité, Hemingway et le suicide.

Les aides-soignants, les chieurs, un peu de vulgarité, Hemingway et le suicide.

Je sais, mon titre est… Bref… Vaste programme !

Alors voilà, y a pas de raison que je ne parle pas non plus de ces patients-là. Lesquels ? Les chieurs. Si, si, je vous assure, ils existent.
La dernière fois, Millie la Walkirie en a fait les frais : Mme Chichi appelle Millie une, deux, trois fois. Toujours quelque chose qui ne va pas, Mme Chichi.
Et puis surtout, cette manière-là de parler aux gens : de haut. Chichi l’Impératriche est dans la place et elle entend bien le faire savoir.
– Le thé est trop froid.
– La choupe est trop chaude.
– Refermez la fenêtre, je chens un courant d’air (précisons que la patiente n’est ni cul-de-jatte, ni invalide. Même qu’elle a des jambes et qu’elles fonctionnent très bien !)

Un jour, la patiente se penche sur le badge que porte Millie :
– Quoi ! Vous êtes docteur ?!?!
– Oui.
– Si j’avais chu, je ne vous aurais pas parlé chur che ton-là : je penchais que vous n’étiez qu’UNE aide-choignante !
Comme dirait Mamie : « En voilà une qui sait manier la pompe à merde et qui fournit très bien la matière première ».
Une fois n’est pas coutume, je m’adresse directement à tous les monsieurs et madames Chichis qui me liraient :
– Un jour, M’sieur et M’dame Chichis, vous serez vieux. Genre très, très vieux. Même que côté sphincter, la guillotine à boudins ne fonctionnera plus très bien. Devinez qui nettoiera ? (1)
QUI prendra une lingette pour bébé ultra-douce/sans alcool/ni parfum/ni paraben et vous retapissera la fosse septique en Hôtel Hilton ? C’est pas Millie, c’est pas BB, pas Georges Clooney non plus (de toute façon, le con s’est perdu dans l’espace avec Sandra Boulotte).
Ce ne sera « qu’UNE aide-soignante ». Et je ne vous parle même pas du temps qu’elles prennent pour faire manger, marcher, parler, laver, écouter, jouer, lire, échanger, veiller, avertir, prévenir, masser, soulever, supporter, entretenir… enfin bref, toutes ces choses que personne d’autre « qu’UNE aide-soignante » ne saurait faire. Le « soin », ILS et ELLES prennent vraiment soin. Même des Chichi Impératriche.

(1) : à la question « devinez qui nettoiera ? », ceux qui ont répondu « Tony Danza » ont perdu. (2)

(2) : ceux qui savent encore qui est Tony Danza riront. Ceux qui ne le savent pas ne riront pas, mais consolez-vous : ça veut dire que vous êtes trop jeunes. C’est une chance. (3)

(3) : à la lecture de la précédente phrase, il est possible que ceux qui ont ri en se souvenant de Tony Danza se sentent vieux. Rassurez-vous, la vieillesse, c’est comme le plomb : tout est dans la tête (comme disait Hemingway avant de se tirer une balle dans le carafon) (4)

(4) : parce qu’on ne sait jamais : À LIRE

[ On dira peut-être que ce texte est démago… Je m’en fous car, je me souviens, c’était en deuxième année, j’avais prescrit du paracétamol à un patient. L’aide-soignant est venu vers moi et il a murmuré -pour ne pas être entendu du chef et éviter que je me fasse tartariser- « Baptiste, madame Michu est allergique au paracétamol. Elle fera un œdème de Quincke si tu ne modifies pas ton ordonnance. »
Oui, on dira peut-être que ce texte est démago… Je m’en fous. Je n’ai pas oublié ce jour-là. ]

PS : comme disait Hemingway : « Si tu as aimé l’article, tu peux le partager sur Facebook, juste là en bas à droite… »
(Quoi ? Il n’a pas dit ça ? Ah…)

En l’An deux mille treize.

Dessin : CokecinL

Mise à jour :

Merci pour vos messages. J’en profite pour répondre à une question que vous me posez : je n’ai pas été assez clair à propos du livre… ce n’est en aucun cas un copié/collé des anecdotes du blog. Mon éditrice m’a laissé toute liberté éditoriale pour vous donner à lire un VRAI récit avec une VRAIE histoire à partir des chroniques déjà sur le blog et de beaucoup d’autres inédites (lire l’article relatant ma rencontre avec la très sympathique C. Franc Desages et l’article élogieux du Figaro Littéraire) ou de Morgane Philippe +++ , de The girl who take pictures, et Gourmandises.
Je remercie chaleureusement ma maison d’édition : elle m’a offert la possibilité de vous raconter l’histoire entourée d’histoires qui me tenait à cœur et de m’épanouir en tant qu’auteur. Merci.
Et les premières séances de dédicaces sont annoncées ici.

En 2 013

Alors voilà Rémi, 17 ans, paumé, marginal. Pas d’études, pas de boulot, un peu de came, de la vodka au goulot… Plus de vraie famille, pas de copines, pas beaucoup d’amis et pas les bons.
Il se cogne contre le monde. Sa vie, c’est du noir sous les ongles, un long coup de poing interminable et crasseux.
Sa santé déconne aussi. Une vie d’indigent ça se paye, il doit voir son médecin tous les mois.
À la fin des consultations, il demande à chaque fois :
– C’est l’ordonnance pour les médicaments, Doc’ ?
– Oui.
Il la met dans sa poche droite.
Puis :
– C’est l’ordonnance pour le bilan biologique, Doc’ ?
– Oui.
Il la met dans sa poche gauche.
Toujours le même geste : la feuille pour les médocs à droite, celle pour la piqûre à gauche.
À chaque fois.
[…]
Un jour, il revient 20 minutes après la consultation :
– Doc’, je crois m’être trompé de poche en rangeant les ordonnances. La pharmacienne est gentille, mais j’ose pas demander à quelqu’un d’autre que vous.
[…]
On n’imagine pas combien c’est compliqué la vie de quelqu’un qui ne sait pas lire et pas écrire en 2 013.

Si je pense à moi, je me dis que j’aimerais creuser un trou profond, me mettre dedans et m’endormir. Mais si je pense au monde, je me dis que j’aimerais écrire des livres.
Marie Desplechin, Sans moi.

L’homme qui nous avait dans le nez.

Alors voila Papi Régis. Un papi trèèèèèès gentil (genre bisounours en mode dentier/purée de carotte). Il a voulu jardiner. C’est dangereux, le jardinage… Perso, les plantes, j’ai pas confiance. C’est tout joli, tout doux, coloré comme Lady-Gaga à une remise de Grammy Awards, mais ça pique, les plantes, ça rend allergique, ça fait éternuer, provoque des crises d’asthme et, en plus, ça peut vous luxer les deux épaules en cas de (gros) coup de pioche mal placé.
Pas de pot pour Régis : voilà notre papi sur son lit, affichant une bonhomie contagieuse et deux beaux Dujarrier à chaque bras. Si tu changes plusieurs lettres à Dujarrier ça fait  » Regardez, j’ai les bras de Robocop »(((( ou de C3PO pour les Geeks, vous savez, le robot doré qui excite à mort les ewoks. ))))).
Moi :
– Ça va monsieur ?
– Bien, bien…
Hélas, trois fois hélas… on ne pouvait pas prévoir qu’il ferait une réaction allergique aux antalgiques…
Avoir les bras immobilisés, c’est dur. Avoir les bras immobilisés ET une envie irrépressible de se gratter au sang de haut en bas, c’est TRÈS dur.
Quand je passe le matin dans sa chambre, Régis me fait :
– Le dos, ça va. Les cuisses ça va. Les pieds aussi. Mais le pire, oui, le pire, c’est le tarrrin ! Dieu que ça démange, ce pif ! Une torture !
Alors quand on y pense, quand on a une minute, on le visite entre deux patients et lui gratte le bout du nez.
– Comme ça monsieur ?
Soupir immense de gratitude.
– Mieux ! Beaucoup mieux. Beaucoup, beaucoup mieux. Merci, merci.
(((((( Nota pour les lectrices : ça dit beaucoup « merci », un homme qu’on gratte ! Vous savez ce qu’il vous reste à faire !)))))

Il n’y a pas de petites attentions dans la vie, je veux dire : il n’y a VRAIMENT pas de petites attentions dans la vie.

Nota : je ne vous dirai pas comment Papi Régis faisait pipi. Voilà. Non. Je ne le dirai pas.

« Huhuuuuuuuuummmmmmmmmmmm !!! Huuuuummm !!! »

Chewbacca, Star Wars Épisode V : L’empire-contre attaque.

PS : aujourd’hui, Bibi dictateur, je ne publierai aucun commentaire qui ne commence pas par « Star Wars est la meilleure saga de l’histoire du cinéma et Star Trek peut aller se rhabiller sur Coruscant ».

La plus courte soirée de ma vie.

Photographie : la plus courte histoire du monde.

La plus courte soirée de ma vie.

Alors voilà, début de soirée, nous étions à la terrasse d’un pub irlandais, en train de siroter une bibine avec Doudou. Doudou est très élégant. Même chaussé de sa paire d’espadrilles oranges, il a l’air d’un prince russe. Je l’appelle Bruce Wayne parce que je suis persuadé qu’il nous ment depuis le début : il se fait passer pour un interne en médecine, mais c’est un milliardaire américain désœuvré essayant de combler son ennui avec des stéthoscopes et des malades. Lui, il me soutient que je fais erreur, je lui fais un clin d’œil entendu, promettant de garder son secret.
Je sais faire deux choses parfaitement bien dans la vie :
1- démasquer les milliardaires,
2- cuisiner les coquillettes au jambon.
Il est 22 heures 07 minutes 34 secondes, je ramène des munitions liquides et j’attrape la discussion en route :
– Le SAMU nous l’amène : 45 kg de petite vieille, enveloppée dans un peignoir kiabi et des couvertures roses, dit Doudou. Ils ont dû découper le fauteuil parce qu’elle était collée au tissu. Ça faisait deux semaines qu’elle n’avait pas bougé de son siège. Les excréments, l’urine… elle était soudée à son peignoir et aux couvertures. L’infirmière a voulu les lui enlever, mais, enfin, vous voyez, c’était impossible… Je passais devant son brancard quand elle m’a demandé de lui tenir la main. Elle a dit qu’elle n’avait « pas vu d’être humain depuis des semaines », que ma main était « chaude et douce ». J’ai dit « merci madame », mais, maintenant, je trouve ça bizarre de remercier quelqu’un parce qu’il vous dit que votre main est chaude. Un moment, elle a dit : « C’est gentil, vous pouvez aller voir d’autres patients, je voulais juste toucher quelqu’un ». Je lui ai dit que je pouvais rester avec elle. La vieille a eu l’air contente et je ne suis pas parti. Elle m’a redit que j’avais les doigts chauds, que c’était agréable de les tenir et là…
Il s’interrompt.
Je dis :
– Et là quoi ?
Il me regarde, il a l’air infiniment confus de l’obscénité de ce qu’il va dire, mais il le dit quand même :
– Et là elle est morte en me serrant la main.

Fin de la soirée.
22 heures 09 minutes 57 secondes.

L’Homme-Arbre et la Femme-Nuage.

Photos de Isidore, de Adieu et à Demain

Pour raconter votre histoire (de soignants OU de soignés !) ou proposer une illustration, c’est ICI

L’Homme-Arbre et la Femme-Nuage.

Alors voilà le vieil homme et la vieille femme, 87 et 85 ans. Ils vivent tous les deux dans une GRANDE maison à trois étages, comportant chacun une chambre, une cuisine, une salle de bain.
– Faut pas croire, docteur, dit-elle en lui serrant la main, on s’aime mais c’est le seul moyen que nous ayons trouvé lui et moi. C’était pas vivable autrement… Aprés autant d’années de mariage, on a beaucoup de raisons de se détester…
– Je vis au troisième, répond Roméo en écho, parce que j’ai encore mes jambes… Juliette est plus fragile, elle reste au rez-de-chaussée. Pendant deux semaines, elle vit en bas, je vis en haut. Puis, le 15 du mois, elle monte d’un étage, je descends du mien et on habite ensemble jusqu’au 30 où chacun regagne ses pénates.
La vieille Juliette sourit, hoche la tête, l’embrasse :
– Quand on se sépare, c’est parfois un déchirement, parfois un soulagement. Mais quand on se retrouve, c’est toujours une fête.

J’aime bien les stratagèmes du Petit Dieu des Vieux Amoureux, je veux dire : j’aime VRAIMENT les stratagèmes du petit dieu des vieux amoureux !

Et merci pour vos messages et mails à propos du livre, mais ça m’aiderait davantage si vous laissiez vos critiques ICI
Merci !

La reine de coeur.

Photographie sublime de Benjamin et Isidore Juveneton de Adieu et à demain. Toujours aussi géniaux, ces deux-là !

La reine de cœur.

Alors voilà Judith, 34 ans, rousse, très amoureuse, qui consulte aux Urgences pour des douleurs « dans le cœur » :
– Cela dure depuis trois jours, cette fois.
Elle dit « cette fois » car c’est chaque mois pareil : pendant quatre jours, elle a mal.
Pourquoi n’est-elle pas venue avant ? C’est que Judith, 34 ans, rousse, très amoureuse a une peur panique des hôpitaux.
À raison : beaucoup de gens meurent dans les hôpitaux. C’est même là-bas qu’on meurt le plus.
– Décris-nous ta douleur.
– Ça fait comme une main qui serre très fort derrière le sein.
On la soumet à une batterie d’examens. Catégoriques. Tous. Judith fait un micro-infarctus. On la traite. Elle revient 27 jours plus tard, rebelotte. Nouvel infarctus. Il en faudra trois avant qu’un médecin établisse un lien : chaque fois que Judith a ses règles, elle fait un infarctus. Elle saigne et son cœur lui fait mal à en mourir.
Ce qu’a Judith n’est pas si rare : cela s’appelle une  » endométriose à localisation ectopique ».
Si tu changes beaucoup de lettres à « endométriose à localisation ectopique » ça fait « maladie très très très compliquée ».
Explication : un morceau d’utérus au sens de l’orientation médiocre a poussé sur son cœur, près des artères coronaires. Avec les hormones, chaque mois, son utérus grossit, l’endomètre aussi (dont celui qui s’est greffé sur son cœur, comprimant les coronaires et provoquant l’infarctus).
L’utérus, c’est beau, c’est ce qui permet de mettre au monde des enfants ; le cœur aussi c’est beau, c’est ce qui donne envie d’en avoir.
Mais pour Judith, son utérus et son cœur, c’est une histoire d’amour compliquée, je veux dire : c’est VRAIMENT une histoire d’amour compliquée.

P.S. : on va soigner Judith. Et elle n’aura plus peur des hôpitaux. Car si les gens meurent là-bas, c’est parce qu’on essaie d’en sauver encore plus…

 

Et un autre article par ici !

Salut à tous !

Salut à tous ! je pars en vacances aux Bahamas ! Nan, je déconne ! je prends quelques jours de congés parce qu’après ma soutenance de thèse j’avais besoin de souffler (ben oui, j’avais pas encore pris mes vacances d’été, moi !). Bien sûr que le blog continue !

J’ai créé une page spéciale avec les articles presse et blog à propos du livre, ainsi que les lieux et dates de dédicaces (par exemple ici à Brive qui me fait l’honneur de m’inviter à son salon du livre…).

A demain !

B.B.

Cinquante nuances de B.B.

Alors voilà, mon petit cadeau de Noël d’Octobre sort aujourd’hui en librairie…
J’en ai déjà parlé ici
Vous pouvez laisser vos commentaires là-bas (((((un livre d’or pour un livre. Faudra voir à créer un livre d’or pour le livre d’or, etc. On serait sûr de ne jamais s’ennuyer… ))))
Bref, vous dites si vous avez aimé, et si vous avez détesté aussi (comme ça, j’essaierai de faire mieux la prochaine fois !).
Vous pouvez même réécrire des passages (sans révéler le fil de l’intrigue, attention !), ajouter des courses-poursuites et des vampires végétariens qui brillent au soleil ou modifier des scènes en y injectant clinquantes nuances de grey (mollo sur les cravaches en cuir quand même !).
On va me reprocher que je parle trop du livre. C’est vrai. C’est mon bébé. Je voudrais qu’on me dise qu’il est joliment potelé. On ne passe pas six mois de gestation sans vouloir montrer le nouveau-né au monde entier. En créant le blog, je voulais réconcilier les gens avec le milieu médical en utilisant des tranches de vies hospitalières. Avec le livre, je ferai d’une pierre deux coups : réconcilier + réaliser un rêve de gosse. Et quand on est à deux doigts d’y arriver, rien n’est plus légitime que de se battre pour lui donner toutes ses chances, pour que ses lecteurs l’aiment et veuillent en parler autour d’eux, le partager et l’offrir. Qu’ils vous aident à le faire vivre, ce rêve de gosse, tout simplement.
J’espère que vous l’apprécierez : il sent l’encre et la pâte à papier, mais aussi la sueur, parce que derrière il y a quelqu’un qui a tenu la plume et a travaillé dur.

JOYEUX CADEAU DE NOËL D’OCTOBRE À TOUTES ET TOUS !!!!

Prenez soin de vous,

Baptiste B.

« Un livre bien neuf et bien original serait celui qui ferait aimer de vieilles vérités. »
Vauvenargues

« Je suis en train d’écrire un livre. J’ai déjà tous les numéros de page. »
Steven Wright

La réconciliation.

Illustration magnifique de Claire Petry, illustratrice : http://overthetree.free.fr/

La réconciliation.

Souvenir de l’internat.

Alors voilà Emma, 60 ans. Sous sa poitrine malade : un abdomen gros comme un ballon de football. Elle a trop d’eau dans le ventre. On ponctionne Emma. Elle repart puis revient deux semaines plus tard : nouvelle ponction, belote/rebelote. Un vrai tonneau des Danaïdes. Nous, on écope à qui mieux-mieux.
C’est une habituée du service : la première fois qu’elle me voit, elle refuse que je vide son ventre :
– Je suis chi-chi pompon : j’ai peur des aiguilles et des étudiants.
C’était mon premier stage. Chef Mille-Lunettes lui força un peu la main :
– Emma ! Baptiste éclusera. Point final. Moi, j’ai trop de travail.
Je me souviens avoir fait ça bien, avec une maladresse touchante et un vrai souci de délicatesse. J’avais très peur de m’y prendre mal. Il en va de la médecine comme de l’amour : les premières fois sont souvent malhabiles.
Au début, elle ne me voulait pas… Après ce coup d’essai, elle ne voudra que moi. Six mois durant, toutes les deux semaines, j’écope ce « Radeau de la Méduse » qu’est devenue Madame Emma.
Puis, 6 mois plus tard, fatalement, j’annonce :
– Emma, je change de stage. Bientôt, un autre interne s’occupera de vous.
Elle a l’air inconsolable, je m’enfuis vite.

Heureusement pour elle, ma remplaçante, au petit nom charmant de Boucles d’Or, est encore plus délicate que moi.
Un jour, j’appelle pour prendre des nouvelles :
– Elle ne veut que moi et personne d’autre ! me dit Boucles D’or.
J’ai beau me réjouir pour Emma, impossible d’effacer cette étrange sensation qu’une paire de cornes de 8 mètres de haut a poussé sur mon front. Mon inconscient se sent cocufié : « Dindon ! Avant, elle ne voulait que toi… » dit le Ça de mon Moi sous le regard sévère de mon Surmoi.
[…]
Un an plus tard, nouveau stage dans cet hôpital. De passage dans mon ancien service, je demande si Emma a terminé ses jours dans de bonnes conditions (oui, elle était très, très, très malade…).
Chef Mille-Lunettes me répond :
– Ella a déjoué tous nos pronostics, elle est toujours en vie, on l’attend jeudi pour la ponctionner. Tu veux le faire ?
[..]
Le sur-lendemain, je me lève, me coiffe, enfile une blouse propre. Je me fais beau. Je monte au cinquième étage, le nouvel interne est là. J’avertis :
– Jeune Padawan, cette patiente, je m’en charge.
J’entre dans la chambre, elle se retourne, j’entends « Chabadabada-Chabadabada » dans ma tête.
Son visage est pareil. Plus vieux, plus émacié. Ravagé, oui, peut-être, mais c’est le même.
Mon Ça et mon Surmoi s’écrasent. Il ne reste que cette chambre, Emma et Moi.
Elle me regarde, me sourit :
– Comme avant, Baptiste ?
Je la regarde, mes cornes disparaissent, je lui souris :
– Comme avant, Emma.

J’aime mon métier. Je veux dire : j’aime VRAIMENT mon métier.

Le plus long des plus courts métiers du monde.

J’en profite pour vous annoncer une nouvelle qui me rend ivre de bonheur : a priori, le livre plait vraiment… aux maisons d’éditions étrangères ! Le manuscrit a suscité un énorme intérêt à l’internationale et a DÉJÀ donné lieu à beaucoup d’enchères. J’ai donc l’IMMENSE plaisir de vous informer que le livre du petit garçon qui rêvait d’être médecin et écrivain va être traduit en espagnol, italien, allemand, japonais, polonais, taïwanais, koréen, hébreux, russe et que de nombreux autres pays sont sur les rangs.
Les propositions continuent d’arriver de partout et les négociations sont en cours… alors que le livre ne sort en librairie QUE le 9 octobre !!!!
Je voulais écrire une histoire humaine. A priori, elle n’aura pas de frontière hexagonale…
Là, tel que vous me lisez, c’est un conte de fée qui est en train d’arriver.
Prenez soin de vous,
Baptiste B.

Alors voilà, ce soir, il y aurait un nouveau docteur dans la place…
(Quoi ? Non ! Non et re-non ! N’insistez pas : vous ne verrez pas de photo de moi en robe de cérémonie !)
Je veux partager ce moment avec vous : après dix longues années d’études, des centaines de visages et de cœurs auscultés, j’ai l’impression de vous connaître un peu. Parmi vous, il y a « la femme qui cassait des briques avec ses mains« , « les hommes qui connaissaient leur boulot« , « l’enfant qui savait d’où il venait » ou, tout simplement, des gens qui essaient de « Gagner la Guerre » contre la maladie. Parmi vous, il y a des « héros très discrets » ou des jeunes filles au pragmatisme poétique, des infirmières que j’appelle « maman » ou des médecins qui mériteraient un bon coup d’extincteurs entre les jambes…
C’est important, l’être humain.
Important, compliqué et fragile.
On ne rencontre jamais assez de gens dans une seule et même vie. Aussi, j’aimerais en vivre 1001 -ou, si la chose est impossible, qu’on m’offre l’occasion d’en soigner au moins autant. C’est le cadeau que m’ont fait mes Maîtres ce soir. Je les en remercie.
Docteur… C’est un mot bizarre, aucune idée de sa définition exacte… Je ne suis pas plus Docteur maintenant qu’il y a cinq minutes ou deux heures…
D’ailleurs, je crois que je ne le deviendrai que le dernier jour de ma carrière : je lèverai mon vieux corps farci de rhumatisme, je reposerai mon stéthoscope usé et fermerai la lumière de mon cabinet. Alors je me tournerai vers ce bureau, je repenserai à tous ces gens, ces visages, ces histoires, ces cœurs écoutés.
Je repenserai au secret de pourquoi je n’aurai plus peur des doberman, au jour où j’ai soigné Fanny Ardant, à Woody Allen, à la femme-qui-ne-fut-pas-seule et à celles qui avaient les mêmes tresses blanches
Je repenserai à tous ces gens-là, je me dirai :
– Oui, mes vieux maîtres avaient raison, je suis docteur.
Et, à l’instant même où cette prise de conscience se fera, en fermant la porte de mon cabinet pour la dernière fois, je redeviendrai un citoyen lambda. Puis je vieillirai, je tomberai malade et je serai un patient comme un autre.
Finalement, j’aurai été docteur le temps d’un claquement de porte.

Ce soir, je m’apprête à faire le métier le plus court du monde (et cela va durer vraiment très longtemps…)

Je vous embrasse tous (permettez-moi cette familiarité) et je vous réécris dans 48 heures. Parce qu’il me faudra 48 heures pour me remettre de cette soirée.
J’ai du champagne et des dolipranes : la vie n’est-elle pas VRAIMENT 1001 fois cohérente ?