Une étrange théophanie dans la chambre 7.

OU
La déesse Pachamama qui se faisait passer pour une vieille femme démente.

« Pallas Athéna, la glorieuse déesse aux yeux pers […] Zeus l’engendra seul, de sa tête vénérable, déjà revêtue des armes de la guerre, étincelante d’or. »
Homère

« Je vais libérer le Kraken ! »
Ma co-interne J. quand elle va faire caca aux toilettes.

Alors voilà, Mme Pachamama, 96 ans, démente au dernier degré, chambre 7, qui se plaint de violentes douleurs du ventre.
J’entrevois déjà vos mines inquiètes, mais rassurez-vous : rien de bien méchant, juste un besoin très pressant d’activer « la guillotine à boudin » comme dirait Mamie.
– Faites-lui un Normacol.
Si tu changes beaucoup de lettres à « Normacol » tu obtiens : « potion magique intra-rectale qui permet de parachuter des gothiques à la vitesse du son ».
Une demi-heure après, j’entends l’aide-soignante pousser cette immense clameur : « OH MON DIEU ! OH MON DIEU ! OH MON DIEU ! »
« Ça y est -que je me dis- quelqu’un s’est enfin aperçu que les biscottes sans sel sont périmées depuis 13 ans » mais non, rien de tout ça : dans la chambre 7, à l’abri des regards, vient de se jouer un remake du film américain « L’arrière-train sifflera trois fois ».
La pièce a été retapissé en marron du sol au plafond. Les maçons du cœur ou même Valérie Damidot et son fameux « marouflage couleur taupe » ne pourront rien pour nous.
Telle une déesse primitive et chthonienne échappée du fond des âges, recouverte de glaise et de glyphes, j’aperçois Mme Pachamama dressée sur son lit, les mains en l’air, dessinant d’indescriptibles imprécations. Grand-mère devenue vénérable chamane, elle a lancé une profonde et très secrète incantation à grand coup de cake aux olives. Sur ses joues, quatre longues marques brunes tracées du bout des doigts. Ce n’est plus une vieille dame… Non… C’est Pocacahontas ! C’est une princesse iroquoise libre et nue, exaltée par la bataille, toute peinturlurée d’engrais, prête à marcher sur l’ennemi !
Sa bouche semble figée dans un cris de guerre muet :
– Sassakué ! Sassakué ! Sassakué !
Quel souffle ? Quelle inflexion ? Quelle voix de quelle bouche invisible aura intimé l’ordre suivant à Pocacahontas : « LIBÈRE LE KRAKEN !!!!!! » ?
Personne ne saura jamais…
Mais, tandis que le rythme lent des tambours de guerre montent du sol comme une longue mélopée jaillit de quelque faille tellurique et infernale, tandis que l’antique chamane hurle et remet ça, je referme la porte sur cette étrange théophanie, me tourne vers mon amie l’aide-soignante :
– Es-tu prête ?
– On va en avoir pour deux heures à tout récurer !
– Oui, mais crois-moi : après ça, on peut mourir tranquille. Nous irons tout droit au paradis sans même passer par la case Saint Pierre ! Vraiment !

« LIBÈRE LE KRAKEN !!!!!! »
Zeus dans ce fabuleux film « le Choc des Titans » (celui de 1981, pas le remake qui pique les yeux !)

« Toi qui entre ici, abandonne toutes espérances »
Dante, L’Enfer, La Divine Comédie (mais c’est aussi écrit sur la porte de la chambre 7, si, si, si !!!).

11 réflexions au sujet de « Une étrange théophanie dans la chambre 7. »

  1. Sylvie

    Votre blog est très bien écrit!! Félicitations.
    Je suis infirmière depuis 13 ans, et je n’ai encore jamais rencontré d’interne ou de médecin qui nous aide à « démerder » bravo 🙂

  2. mylène

    Y »a pas…. qu’est-ce que j’ai ri!!!!!! c’est décidé je m’offre ton bouquin pour mon petit noël à moi. Et félicitations Docteur!!!!

  3. Etchenique

    Découvert il y a a peine 30min et posts après posts dévorés, vous êtes addictif!!! Mais alors la vieille pachamama j en pleure de rire!!! Félicitations ! A Noël vous serez dans une botte !!

  4. saur

    ca fait depuis Noel que je me balade sur ton blog à lire les histoires mais c’est la première fois que je lis celle-là,j’en pleure encore!On s’y croirait!(l’odeur en moins!)

  5. vieille bique

    je ne suis pas dans le domaine medical mais dans des cas de ce genre je chantonne « j’aime mon métier j’aime mon métier » ça aide si si parce que c’est vrai meme avec les mains dans le vomi et le caca etalé sur les murs (resultat d’une experimenttion d’un enfant de 2 ans qui voulait savoir ce qui se passait dans cette fichue couche)
    j’aime mon metier lol

  6. Coyote

    J’en pleure de rire devant mon ordi.Pour avoir vécu des histoires identiques j’arrive très bien à imaginé la scène.En plus j’adore votre façon de raconter, c’est excellent.Je la poste sur facebook celle la.

  7. popette

    Oh mon dieu j’en pleure d’autant plus de rire que j’ai déjà vécu ça (je suis aide soignante en gériatrie)…
    Ce moment de satisfaction parce que oui, oui, oui ! Le patient n’est plus constipé ! Teinté de désespoir parce qu’on se demande par quel bout on va commencer…

  8. Nat

    Hahahahaha je suis IDE en médecine gastro depuis 15 ans maintenant ….. comment vous dire ??? mon quotidien ….
    Je vous raconte l’histoire de la préparation colique de cette gentille dame paralysée ??? Elle prend son X-prep, 2e litre déjà sur les 3 prescrits le soir, et pas moyen d’évacuer, le ventre gonflé, elle a juste eu une toute petite selle dans sa protection. Donc nous la nursons avec ma collègue AS, et celle-ci la tourne de son côté afin que je puisse la nettoyer et là …. MIRACLE !!! elle se libère enfin cette pauvre dame … en jet, en force et me voilà toute éclaboussée de la taille au pieds et c’est moi qui suis du coup « toute peinturlurée d’engrais » !!!!
    Après la petite seconde de surprise, et la gêne de cette patiente qui m’a repeinte du sol au plafond, je suis prise d’un p***** de fou rire !!! Et mon rire a été communicatif, nous voilà toutes trois esclaffées de rire : un de mes plus beaux souvenirs si j’ose dire…..

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