La femme qui ne fut pas seule.

Photo sublime de Michal Karcz : http://www.yellowkorner.com

Les médias se font parfois l’écho de cas de maltraitances de la part d’aides-soignants. Les gens qui ont commis ces actes méritent d’être jugés. Mais comme les médias ne sont pas souvent là à deux heures du matin dans les hôpitaux, j’aimerais partager avec eux et avec vous ce que j’ai vu l’autre nuit.
À deux heures du matin, dans « la nuit noire et blanche », comme dirait le très génial et très pendable Gérard de Nerval.
(((( je n’ai pas changé les prénoms de l’infirmière et de l’aide-soignante, parce qu’elles sont belles et que je ne voulais pas tricher…))))

La femme qui ne fut pas seule.

Est-on jamais seul dans la vie ?

Alors voilà, 2 heures du matin, on me bipe dans les services.
Deux fois.
1- Un certificat de décès au cinquième.
2- Un insomniaque au troisième.

D’un côté une patiente vient de mourir, de l’autre un patient veut dormir. La vie fait d’étranges pieds de nez aux patients et à ceux qui les soignent.

Je commence par l’insomniaque, accordant naturellement la préséance aux vivants.
La Mort peut attendre.
Comme dirait Gontran : « quand on est mort c’est pour longtemps »
((((En vérité c’est Eugène Chavette mais son nom ne rimait pas…))))

Je prescris le somnifère. C’est rapide, efficace, cela ne me donne pas trop à penser. J’apprécie.

Je vais au cinquième étage constater le décès.
La patiente est blanche : elle est morte. Pas de pouls, pas de respiration spontanée, l’œil est vitreux.
Edwige et Béatrice, l’infirmière et l’aide-soignante, s’affairent autour d’elle :
1- Collier cervical, pour maintenir la tête droite : « sinon la mâchoire s’affaisse et c’est vilain pour les familles » dit Béatrice.
2- On l’habille. Le coude n’arrive pas à passer, Edwige pousse un peu « voilà, madame, on y est arrivé ! »
3- Parfum dans les cheveux. Il ne faut pas que la famille sente que la Mort sent la Mort. C’est important les odeurs, elles déterminent les bons ou les mauvais souvenirs…
4- Bouchon dans les fesses. Le terme technique est : « on bourre le mort ». Sinon, quand l’intérieur du corps se putréfie, il se vide par en bas… « On les bourre, mais moi je n’aime pas ça… » dit Béatrice. Quelle phrase… Je me doute bien que personne n’aime cela, mais là, à 2 heures du matin, je l’aurais embrassée d’avoir souligné ce petit détail. Merci Béatrice.
5- Elles la peignent, lui font une mise en plis coquette. La mort a décoiffé son hôte : « Et voilà ! » s’exclame Edwige en donnant un dernier coup de brosse. À coté d’Edwige, Picasso terminant Guernica a l’air d’un minable.
6- Béatrice : « On était là quand elle est partie ! »
Elle le dit avec fierté. Elles auraient pu être ailleurs, changer une autre patiente, boire un café, jouer à bubble-shooter ou faire un sudoku.
Non : « On était là. »
Dans leurs bras, ce n’est pas une poupée de chiffon très blanche et très lourde, mais une porcelaine un peu triste.
7- Au cou, une chaînette dorée où est écrit « Alice ». De fait, la morte s’appelle Henriette. Alice est sa petite-fille. Elles passent la chaîne autour du poignet, le collier cervical risquerait de l’arracher :  » Ça pourrait tomber et se perdre ».

Dans le dossier, j’écris la phrase : « Décès constaté à deux heures trente du matin » et puis je vais essorer mon vague à l’âme dans un couloir, pour que personne ne me voie. D’habitude, ça ne me fait rien. Les vivants m’émeuvent, ça oui, mais les morts, rarement. Je suis un peu fatigué en ce moment. Je vais prendre des vacances.

Est-on jamais vraiment seul dans la vie ?

Je ne sais pas répondre à cette question. Je suis trop jeune. Mais pour Henriette, à la fin, il y a eu : Edwige, Béatrice, et un interne qui torche sa tristesse à l’abri des regards.

3 réflexions au sujet de « La femme qui ne fut pas seule. »

  1. Emilie ( P2 )

    Magnifique, ça fait chaud au cœur. J’espère pouvoir rencontrer et m’inspirer de personne comme elles !
    Merci pour tous tes témoignages

  2. caroline

    Je ne sais même plus comment j’ai découvert ce blog il y a plusieurs mois, avant le livre et avant que « tout le monde » n’en parle… J’ai souri, ri, eu du vague à l’âme, été en colère un peu aussi parfois, même si tes mots Baptiste ont la magie de tout faire mieux lire et vivre. Je ne sais pas comment j’étais passée à côté de ce post là : aujourd’hui j’ai pleuré, parce que la tendresse et le respect, dans la simplicité et dans l’amour des autres c’est beau, et parce que là haut, j’espère que ma mamie a moi aura reçu aussi ces jolies attentions qu’ont su donner Edwige et Béatrice. Avant, j’étais un peu fâchée avec les soignants :), pour des raisons personnelles pas faciles… Avant « Alors Voilà » et tout ce qui est si vrai ici. Merci BB…

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